CASIMIR DELAVIGNE
Il y a deux manières de faire de la critique : juger un auteur sur un seul livre, comme on juge quelquefois un homme sur une seule action ; ou bien embrasser d un coup-d'œil l'ensemble de sa vie littéraire , en marquer les grandes lignes^ en signaler le caractère et en révéler la portée. Cette seconde méthode de critique nous paraît plus utile et plus belle que la première, dont nous ne contestons pas, d'ailleurs, les avantages. Elle sort de la littérature proprement dite , pour s'élever jusqu'à la philosophie et à l'histoire. Elle envisage tout homme de talent comme un fait dans son époque , elle apprécie son action sur son siècle , et la réaction de son siècle sur lui. Elle compare sa vie avec ses ouvrages , car elle sait que le meilleur commentaire des ouvrages d'un auteur, c'est sa vie ; c'est ainsi qu'elle parvient à jeter un regard plus profond dans les mystères intimes de son organisation littéraire , et à expliquer la glorieuse énigme de son talent , et la triste énigme de ses imperfections. Car hélas I les hommes d'éhte eux-mêmes ressemblent à la colonne qui marchait devant les Israélites dans le désert; mélange de lumières et d'obscurité , s'ils éblouissent d'un côté par leurs rayons , de Tautre ils épouvantent par leurs ténèbres.
C'est d'après cette méthode de critique, que nous essaierons d'apprécier M. Casimir Delavigne, avec autant d'impartialité que si la postérité était déjà venue pour lui. Certes , nous ne nous engageons pas à éprouver à son égard l'enthousiasme mi peu suspect de l'un de ses éditeurss , qui , dans une notice historique , s occupe très-sérieusement de conserver à jMolière son trône que l'auteur de CEcole des Vieillards ne doit prendre que plus tard, comme le fait remarquer le rigide censeur , tout en convenant de bonne grâce , que , quant à Racine , il y a véritablement doute entre les chœurs d'Athalie et ceux du Paria. Nous reconnaissons bien là cette maladie de l'époque; qu'on pourrait appeler le fanatisme de l'éditeur ; fléau redoutable qui rend le talent si commun dans la république des lettres, qu'on finira par briguer le titre de sot , ne fut-ce que pour ne point être un homme de génie. M. Casimir Delavigne peut-être sur que si nous lui adressons quelques reproches, plus justes que le critique de Bruxelles (1), nous ne l'accuserons pas d'avoir usurpé le trône de Racine et d'être destiné à usurper celui de Molière. Nous voilà prêts, sur ce point, à lui délivrer un certificat d'innocence; plût au ciel que dans cette époque il n'y eût nulle part d'usurpations plus réelles que celle-là I
(1) C'est dans l'édition des œuvres de M. Delavigne puLliée en Belgique qu'on trouve cet ingénieux coimucntaire.
Ce fut une terrible année que celle où naquit l'auteur des Messéniennes ; il ne peut tourner ses regards en arrière, vers le temps de son fentrée dans la vie, sans voir son berceau de nouveau-né couvert par la grande ombre de l'écliafaud d'un roi. En 93 , Casimir Delà vigne naquit au Havre , en Normandie ; ainsi il est , sinon de la famille de Corneille, du moins de sa province ; nous faisons cette remarque parce que l'auteur semble attacher lui-même quelque importance a cette communauté de patrie. Partout il affiche une grande dévotion pour Corneille , et il a chanté souvent so7i laurier normand qui couvre la France entière. Casiînir Delavigne fit, dans un des lycées de Paris, de brillantes études ; son talent est de la nature de ceux qui se produisent sans efforts et qui arrivent à la lumière avec le cachet d'une pureté naturelle et d'une élégance native. Il était encore sur les bancs quand il composa son dithyrambe au sujet de la naissance du Roi de JRome , la première de ses pièces de vers qui aient été rendues publiques. C'est l'ouvrage d'un rhétoricien pour la conception et pour la pensée : le tonnerre , la gloire , 1rs aigles , la victoire , César et sa fortune, en un mot , toutes ces images et toutes ces idées qui composent ce cju'on pourrait appeler le matériel des poésies consacrées à Napoléon, sont accumulées dans cette œuvre , assez fidèle résumé des études universitaires de Tempire; mais on y remarque une entente durhythme et une science de versification bien rares à l'âge de l'auteur, qui devait alors avoir à peine quinze ou seize ans. Les Messéniennes vinrent ensuite , elles furent le triste et douloureux écho de la situation désastreuse de la France envahie par l'Europe en armes. Quand cette situation eut cessé , le poète enrôla sa muse au service des douleurs de la Grèce, pour laquelle deux ou trois hommes de talent éprouvèrent une véritable sympathie qui devint une affaire de mode dans les salons , et qui eut pour résultat , dans la littérature , un déluge de lamentations où Ton plaignait en vers rauques et barbares la patrie de l'euphonie et du beau langage, et, dans la politique, cette bataille navale, the untoward battle, comme dirent les Anglais, grands partisans du positif, tribu payé par les cabinets à la sensibilité courante , cette bataille de Navarin , en un mot , qu'on pourrait appeler une élégie à coups de canons.
Mais à cette époque la gloire et la fortune attendaient les auteurs au théâtre. M. ^Casimir Delavigne quitta donc l'élégie pour la tragédie d'abord, et plus tard pour la comédie. Son talent , n'étant point sous le joug d'une de ces vocations impérieuses qui ne souffrent point d'infidélité, s'en allait butinant comme les abeilles dans toutes les branches delà littérature. Il composa alors les Vcprcs Siciliennes , puis le Paria , dont les chœurs , suivant l'alarmiste littéraire dont nous avons parlé, sont d'un effrayant voisinage pour les chœurs à^Atlialic, Il produisit plus tard sur la scène comique les Comédiens et l'Ecole des f^icillards , où Talma eut le tort d'accepter un rôle , pour faire admirer avec quelle perfection , chose extraordinaire pour un tragédien , il jouait , dans ime comédie , une scène de tragédie , celle du duel , sans oublier les applaudissemens frénétiques qui l'accueillirent pour la manière, admirablement dramatique, disait-on, dont il passait son frac. Joignez à cela quelques épîtres remarquables , car nous ne parlons point des poésies fugitives , stances , chansons de table ) entr'autres la
Parisienne , qui sont d'un poitls léger dans le bagage littéraire de M. Casimir Delavigne. Nous ne faisons que citer la Princesse Aurélic^ charade en trois actes et en vers , que l'auteur appela , on ne sait trop pourquoi , du nom de comédie. Marino-Falicro , Louis XI et les Enfans cC Edouard ferment la liste de ses œuvres dramatiques ; en attendant Don Juan , qui déjà , sur le seuil du Théâtre Français , fait à l'avance retentir les échos littéraires du fracas de la gloire qu'il se promet.
Quant à la vie de l'auteur elle est d'une simplicité effrayante pour l'historien. C'est à peine si l'on peut glaner deux ou trois faits dans cette existence heureuse et tranquille , où tous les jours coulent et se succèdent avec une douce uniformité. Au collège, Casimir Delavigne est un des lauréats habituels des distributions universitaires ; il occupe ses loisirs en composant des pièces de vers français, dont l'une, consacrée à tourner en dérision l'avidité fiscale des marchands d'éducation , et dans laquelle il raconte qu'ayant une fois tué un quadrupède domestique^ on lui mit dix francs de chat sur le mémoire, est restée populaire dans les souvenirs des écoliers. Ce meurtre d'un chat , la nomination de l'auteur à la bibliothèque de la chancellerie , sa destitution bientôt suivie de sa nomination comme bibliothécaire de M. le duc d'Orléans, un projet de mariage entre lui et la dixième muse , qui ne fut point suivi d'exécution , heureusement pour la littérature française, menacée de mourir lapidée sous le coup de deux ou trois mille épithalames mythologiques à l'occasion du mariage d'Apollon avec l'une des nymphes du sacré vallon ; telle est la liste bien complète des événemens les plus graves , heureux ou malheureux , de la vie de M. Casimir Delavigne ; nous allions oublier de dire qu'il est membre de l'Académie.
On a pu remarquer que nous avons resserré dans des limites étroites la nomenclature inévitablement un peu sèche des travaux de l'auteur. II fallait bien rappeler à toutes les mémoires, dans leur ordre chronologique , lesélémens dont nous voulons nous servir pour apprécier le talent de M. Casimir Delavigne , et, parmi les élémens les plus indispensables de cette appréciation , figure la courte biographie que nous venons d'esquisser.
La remarque générale que nous avons à faire , au sujet de cet écrivain , paraîtra peut-être étrange d'abord ; qu'importe , si elle est juste ? Les axiomes ne sont que des paradoxes prescrits ; et la plus sublime de toutes les vérités , le christianisme , ne fut-il pas aussi un paradoxe étrange , lorsqu'il vint dire au monde romain , croupi dans les ordures du paganisme et tout enveloppé de son immense orgueil, que le salut du genre humain descendrait de la croix des esclaves, et que douze pêcheurs de la Judée trouveraient un avenir au monde en lui refaisant des mœurs? Le reproche donc que nous adressons à ]M, Casimir Delavigne , quelque bizarre qu'il puisse paraître , c'est d'avoir été toujours trop heureux.
C'était Jules César, nous le croyons , qui avait coutume de répéter: » Je ne crains rien d'audacieux ou de grand de ces visages frais et bien nourris, parés du coloris de la santé, mais je suis en garde contre les figures hâves et blêmes, parce qu'on doit tout en attendre.» Il y a quelque chose de pareil dans la littérature. Le génie dit au malheur : u î\Ion frère » ; et la poésie surtout languit et s'éteint
sous le souffle attiédi des prospérités humaines. L'intelligence aussi est une Eve condamnée à enfanter avec douleur. La souffrance est la condition naturelle de ces vastes esprits qui étonnent par leur élévation^ et la nature morale connaît £es sueurs sanglantes et glacées qui fécondent les régions intellectuelles et y font germer ces moissons brillantes, clièrenient achetées par de hauts et puissans laboureurs. « Adamas, Adamas, parce que tu as pcclic ^ tu ouvriras la terre à la sueur de ton front » , dit Dieu dans TÉcriture. Ce terrible arrêt frappe en même temps le corps et l'intelligence ; le travail et la douleur , se tenant par b main , sont entrés dans le monde, et ces deux formidables exécuteurs des décrets divins, appuyant le pied sur l'homme , l'écrasent toutes les fois qu'U remue.
Le vulgaire , qui voit tout sans rien comprendre , s'étonne souvent de la fatalité qui semble poursuivre les grands poètes. Il demande par quel lamentable hasard les annales du génie se confondent avec celles du malheur, et, à la vue de ces martyrs qu'on appelle Homère , Milton , Chateaubriand , le Tasse , il s'émerveille de voir toujours rintelligence se débattant dans les serres ensanglantées de la douleur. Ceci n'est point un hasard , et en voyant ce grand et triste specLicle se continuer à travers les siècles , on devrait être naturellement amené à découvrir que le mallieur est la moitié du génie. Laissez Homère aveugle mendier son pain dans la Grèce; laissez Torquato mourir dans une loge de fou, de démence et de poésie ; laissez Gilbert , Timmortel moribond , s'agiter sur le grabat d'un hôpital , dains les convulsions de son agonie sublime; laissez 3Iilton aveugle reporter dans les profondeurs de son ame ses yeux fermés aux clartés du jour , et ne murmurez point , hommes de peu de foi , car c'est une grande loi d'en haut qui s'accomplit. La souffrance, c'est la condition de toute intelligence appelée à enfanter , et par souffrance , nous entendons, non-seulement ces adversités extérieures, visibles à tous les yeux , mais ces anxiétés poignantes qui s'élèvent dans l'âme , ces immenses batailles qui se livrent dans le cœur de l'homme , batailles plus grandes et plus terribles , voyez-vous , que celles des César et des Bonaparte , car ce n'est point un empire périssable , c'est quelque chose d'immortel, l'âme d'un homme, qui en est le prix I Dans ces redoutables commotions, l'intelligence humaine s'exalte et s'élève; le génie est comme l'éclair qui ne luit que dans les convulsions de la nature. Ne demandez plus après cela le secret des grandeurs intellectuelles du dix-septième siècle , je viens de vous le dire tout entier. H y a, par exemple , une critique sotte et mesquine qui veut qu'on lui explique comment un aussi grand homme que Racine, un homme qui a créé Phèdre et Alhaîic , a eu la faiblesse de renoncer au théâtre par uii scrupule rehgieux ; eh bien î moi je vous dis que c'est cette courageuse faiblesse qui m'explique le secret du génie de ce grand homme, car elle me raconte la lutte que se sont livrée, dans cette âme, deux irréconciliables adversaires: la gloire humaine et Dieu. Cette action vous empêche de comprendre Racine ; eh bieni moi je vous dis que si vous otez de la vie de Racine ce dénouement d'années entières de remords, ce sublime holocauste des grandeurs de l'intelligence humaine sur les autels de la grandeur divine , je ne comprends plus ni Racine, ni Phcdre', ni Athalic.
Si maintenant vous appliquez cette poétique à M. Casimir Delavi[;iie, vous ne vous étonnerez plus, ni de ses qualités, ni de ses défauts. L'homme dont le plus grand malheur a été de passer de la bibliothèque de la Chancellerie à celle du Palais-Royal, ne sera jamais de la grande famille d'Homère, de Byron , de Racine, de Chateaubriand, de Miltonl Quelle puissance remuera cette imagination paresseuse et cet espritalourdi par les charmes décevans de la prospérité, cette Capoue de l'inteUigence ? Le christianisme ce grand tourmenteur des âmes, n a point accès dans celle-ci : M. Delavigne est un héritier de l'école du dix-huitième siècle, son Paria, ses Vêpres Siciliennes, ses épîtres sont animés de cet esprit philosophique si fatal à l'inspiration. Sa tragédie indienne est un plaidoyer déclamatoire eu faveur de l'égalité , ses Vêpres Siciliennes sont une satire de l'influence religieuse; dans ses épîtres il se laisse nonchalamment aller à cette philosophie du paganisme qui regarde la vie comme un banquet, dont l'homme doit sortir aussi tranquille qu'un convive qui vient de déposer sur la table du festin sa coupe encore couronnée de fleurs. Il invitera au besoin Nais, à venirà son heure dernière, couvrir sa tête de myrthe frais; poésie de convention, froide et fausse dans tous les temps, car il n'y a ^point d'agonie couronnée de myrthe, poésie absurde sous l'empire du christianisme, car elle est d'épines la couronne que porte l'agonie du chrétien.
Aussi qu'arrive-t-il ? manquant à la fois et des aiguillons du malheur et de l'excitation d'une croyance sublime, M. Casimir Delavigne est partout plus versificateur que poète. La monotonie de ses prospérités domestiques se reflète dans la monotonie de son talent. Il y a quelque chose de mécanique dans la perfection de son rythme, la vie ne circule point dans ses vers ; sa poésie est belle si l'on veut; mais ce n'est point une créature de Dieu qui vit et qui respire; elle est polie comme le marbre, mais aussi froide; en un mot c'est une statue.
Il y a dans l'ordre chronologique des productions de l'auteur une gradation qu'il est bon de faire remarquer. Celui de ses ouvrages où il y a le plus d'inspiration, c'est sans contredit le premier livre des Messcnienncs. C'est que l'écrivain était encore, à l'époque où il les composa, dans cette fleur de jeunesse où l'ame s'é veillant à ses premières émotions, est comme bercée dans une atmosphère toute parfumée de poésie. A vingt ans, si tout le monde n'est point versificateur, tout le monde est poète, c'est comme un printemps sacré de l'ame qui s'épanouit eu douces rêveries et en mystérieuses pensées. La langue manque à la plupart des hommes pour exprimer ces raille bruits qui s'élèvent dans leur ame, assez semblables à ces mille murmures qui bourdonnent dans la nature par une belle matinée du printemps. Mais M. Casimir Delavigne avait dès son enfance à sa disposition, l'instrument de la poésie. Chez lui le versificateur ne manque point au poète de vingt ans. Et puis k situation du pays était si poétique ! il y avait tant de mélancolie dans cette terre de France, foulée jwir ces peuples de vaincus devenus ses vainqueurs , qu'en mettant l'oreille contre le sol, on en entendait sortir ces gémissemens et ces plaintes dont l'écho afl'aibh retentit harmonieusement encore dans les Messéniennes du jeune écrivain.
Mais, à partir de cette prejnière production, il s'opère mi curieux travail dans
l'ame de l'auteur. A chacun de ses ouvrages on sent l'inspiration du poète qui s'en va, et la science du versiûcateur qui grandit. Ce vague , cette incertitude de position du jeune homme sur le seuil des mille et une avenues de la vie, a disparu : l'esprit de calcid, si opposé à l'esprit poétique, s'assied à côté de l'écrivain pour exploiter les talens qu'il a reçus de la nature. Son vers est plus admirablement prosodie que jamais, mais il est froid, académique , et d'une perfection où il y a moins d'art que de métier. Il est vrai que si M. Casimir Delavigne a perdu quelque chose du côté du talent, il a acquis un avantage bien plus précieux pour ceux qui veulent jouir de leur gloire de leur vivant, et pouvoir se mettre aux fenêtres pour regarder passer leur immortalité. C'est la science de faire valoir son talent, d'administrer ses succès, science inconnue de nos ancêtres, et poussée si loin de nos jours. Voyez d'abord avec quelle habileté il prend position dans la httérature, entre les deux écoles classique et romantique ; disant à l'une : «« Je marche devant vous ; » et à l'autre : «« Je vous suis, » En politique, il aura plus tard la même position; il a fait la Parisienne, mais il fera les Enfans d'Edouard^ et en faisant les Enfans d'Edouard, il trouvera moyen d'obtenir un succès de parti sans offenser pcr^o/j/îc; chef-d'œuvre qui ferait honneur au courtisan le plus délié. Je ne vous parle point de la pièce en elle-même, que l'auteur a assez artistement taillée dans l'un de ces blocs immenses qu'on nomme les tragédies de ^^illianl Shakespeare. Les Enfans d' Edouard rappellent Richard the third , à peu-près comme les bijoux de lave que portent les Italiennes rappellent le Vésuve.
C'est à la veille de l'apparition d'un ouvrage de M. Delavigne, qu'on peut juger de tout ce qu'il y a de profond et d'habile dans cette science administrative dont nous avons parlé. Plusieurs mois d'avance le public a été averti que le poète s'est retiré dans sa maison de campagne pour mettre la dernière main à son chef-d'œuvre. Puis viennent les discussions sur le titre et sur le sujet, discussions qu'on fait naître, et dont on profite adroitement pour donner avis que le poète a plusieurs ouvrages sur le métier. Enfin , arrive la lecture au Théâtre-Français, où l'ouvrage est reçu par acclamation. Tout n'est point terminé encore ; il y a discussion entre les comédiens pour les rôles , ce qui est encore une occasion de parler de la beauté de l'ouvrage et du retentissement qu'il ne peut manquer d'avoir. Si par bonheur il y a une pièce d'un jeune homme bien inconnu et bien inexpérimenté sur le même sujet, on se hâte de faire bruyamment acte de générosité envers cet innocent rival ; on lui tient l'échelle pour être plus sûr de le faire tomber , et on se résigne modestement à subir l'éloge inévitable d'avoir fait une bonne action en même temps qu'une belle tragédie. Après tous ces préliminaires, le jour de la représentation arrive, et c'est alors que le séidisme de l'amitié, se-, cond fléau qui marche de pair avec le fanatisme de l'éditeur , se déchaîne dans toute sa furie. Malheur, je ne dis pas au critique téméraire, mais à l'admirateur modéré! il est livré à l'intolérance de ces amitiés chaleureuses qui remplissent la salle ; M. Delavigne, surtout, a de terribles amitiés! Il y aune famille toute entière, mais une famille populeuse , une famille homérique par le nombre, qui fait son affaire de tous les succès de ÎM. Delavigne ; famille éclose à l'ombre d'une grammaire, et c|ui a failli dernièrement fournir un membre au tribunal des cen-
seurs. Ils sont là trente Pyladespour un seul Oreste, le front menaçant, l'œil ouvert, l'oreille aux aguets ; ce sont les janissaires du talent du poète : avisez-vous maintenant d'attaquer un talent si bien gardé I
Nous avons promis d'être impartiaux envers M. Casimir Delavigne , nous ne le serions pas si nous ne terminions point cette étude en rendant un juste hom-« mage à ses véritables qualités , à celles par lesquelles il vivra ; c'est la pureté de sa langue poétique, c'est la chasteté de son goût^ c'est l'élégance de sa versification. M. Casimir Delavigne n'est ni un écrivain du xviii^ siècle, ni un écrivain du dix-neuvième ; c'est au dix - huitième siècle qu'il appartient. S'il faut dire sur lui toute notre pensée , le poète avec lequel il a le plus d'analogie, c'est Voltaire. Il y a deux personnages dans Voltaire, le Voltaire de la presse populaire, l'homme de parti et de pamphlet, apôtre d'une révolution religieuse et sociale, le Voltaire de Candide, de Zadig, celui-là n'a pas de rivaux dans son effroyable talent, et Dieu merci ne trouvera pas de successeur. Mais il y a un autre Voltaire, homme d'études et de littérature, un beau faiseur de vers hexamètres , un élégant écrivain de phrases bien pures et bien irréprochablement françaises; c'est à celui-là que l'auteur, dont nous nous occupons, ressemble. En un mot, M. Casimir Delavigne est un Voltaire académique. N.
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