IMPRESSIONS , PENSÉES ET PAYSAGES PENDANT UN VOYAGE EN ORIENT
PAR M. DE LAMAUTINE.
Le départ de M. de Lamartine pour l'Orient fut comme un événement en Europe. Un instant le cri de nos discordes tomba , et les peuples saluèrent de la main le barde de l'Occident qui , ainsi que les anciens sa^es , entreprenait le voyage au pays de la science , de la vérité , de l'enthousiasme. Le poète a touché cette terre de la poésie. Pendant les journées ardentes , son œil a contemplé le soleil d'Asie , et la nature enchantée qui naît sous ses regards comme par tressaillement; et , la nuit, la brise du désert qui agitait harmonieusement la lyre du roi prophète , a passé sur sa joue , a rafraîchi sa poitrine, et mêlé ses mélancoliques soupirs aux pesans ennuis qui oppressent l'homme des derniers jours.
Maintenant , le voilà encore parmi nous. Le poète nous donne ses Souvenirs y le voyageur nous fait part de ses Impressions. Il nous ouvre les trésors de poésie qu'il a amassés en Orient, hélas ! et il refoule dans son cœur un trésor d'amertume et de larmes y un sujet d'inconsolables douleurs qu'il a aussi trouvé dans ces lieux. O vous toutes, âmes solitaires éparpillées dans le monde , dont sa lyre chantait les harmonies , vous qui priiez par ses prières et qui chantiez par ses chants , filles d'adoption du poète , une larme pour Julia !
la fille bien-aimée du poète! l'ange de ses amours et de ses douleurs !
Le premier volume est consacré à raconter le voyage de M. de Lamartine de Marseille à Bayruth, en passant par Malte, la Grèce et Rhodes. Au milieu de cette mer qu'il a toujours aimée , en préseace de cet infini, vers lequel son cœur pousse de continuelles aspirations, SCS impressions sont grandes et profondes. En passant près de l'île de Pantelleria, lieu d'exil des condamnés politiques , son amc se resserre au souvenir des maux et des crimes qui assiègent et rongent nos sociétés.
« Malheureux les hommes, dit-il , qui en tout genre devancent leur temps ! Leur temps les écrase. — C'est notre sort à nous, hommes impartiaux, politiques, rationnels de la France. — La France est encore h un siècle et demi de nos idées. — Elle veut en tout des hommes et des idées de secte et de parti : que lui importe du patriotisme et de la raison } C'est de la haine , de la rancune , de la persécution alternative qu'il faut à son ignorance ! Elle en aura jusqu'à ce que , blessée par les armes mortelles dont elle veut absolument se servir, elle tombe, ou les rejette loin d'elle pour se tourner vers le seul espoir de toute amélioration politique , Dieu , sa Ici ; et la raison , sa loi innée. » Puis , à la vue de ces scènes sublimes que Dieu a réservées à l'œil humain pour lui faire comprendre combien sa magnificence est grande :
« C'est alors , s'écrie-t-il, que l'homme le plus vulgaire se sent poète par toutes les fibres ; c'e^t alors que le fini et l'infini entrent par tous les pores ; c'est alors qu'on ^eut éclater devant Dieu, ou révéler seulement à un cœur sympathique ou à tous les hommes , dans la langue des esprits , ce qui se passe dans notre esprit ; c'est alors qu'on improviserait des chants dignes de la terre et du ciel : ah ! si l'on avait une langue ! Mais il n'y a pas de langue , surtout pour nous , Français ; non , il n'y a pas de langue pour la philosophie , l'amour, la religion , la poésie ; les mathématiques sont la langue de ce peuple : ses mots sont secs , précis , décolorés comme des chiffres. »
C'est dans ce silence et cette solennelle permanence de la mer sans bornes que les objets chéris qui ont été mêlés à sa vie reviennent devant ses yeux. Sou ciel se repeuple des étoiles que la mort y a éteintes. 11 se souvient de Milly que ses vers ont immortalisée , de sa mère à qui ce voyage eût tant plu.
Arrivé en Grèce , cette terre que tout poète idolâtre , où toutes ses pensées , tous ses souvenirs , tous ses enthousiasmes se rapportent , il trouve la réalité au-dessous de l'image qu'il s'en était faite. Mais , en revanche , la religion avait placé dans ces lieux un tableau qui émut bien plus profondément son amc que n'auraient pu le faire les restes les plus imposans de ce peuple inquiet et turbulent. Sur un rocher escarpé , impraticable , qui forme la dent du cap Malia , lieu de toute part inaccessible, lieu qu'un aigle eût craint de choisir pour y établir son aire , un homme a fixé son séjour : c'est un ermite.
« Nous doublions , dit-il , le cap de si près , que nous distinguions sa longue barbe blanche , son bâton , son chapelet , son capuchon de feutre brun , scmblahlc à celui des mate- FRANCE, 15 AYRIL 183.5. 3^ ANNÉE. N*^ 3.
lots ea hiver. 11 se mil à genoux pendant que nous passions , le visage tourné vers la mer , comme s'il eût imploré le secours du ciel pour des étrangers inconnus dans ce périlleux passage....
» Qu'est-ce que cet homme.'' Il faut une ame trois fois trempée pour avoir choisi cet affreux séjour ; il faut un cœur et des sens avides de fortes et éternelles émotions , pour yivre dans ce nid de vautour, seul avec l'horizon sans bornes , les ouragans et les mugîssemens de la nier. »
Arrivé à Bayruth en Syrie , il y établit sa femme et sa fille, et se dispose a pousser plus loin son voyage. Mais avant de partir pour la Palestine , il veut voir la fameuse lady Stanhope , la reine de Palmyre , la Circé des déserts. Puis il s'achemine vers cette teiTe après laquelle son cœur a tant soupiré.
Le second volume contient la narration du voyage de Bayruth, à travers la Syrie et Wi Palestine, à Jérusalem. Il voit en passant Saïdc ou Sidon , qui n'a rien conservé de son ancienne spleudeur, et les ruines prophétiques de la supctbe Tyr.
« J'avais devant moi , dit-il , le noir Liban : mais l'imagination m'a liompé, me disais- }c à moi-même ; je ne vois ni les aigles ni les vautours qui devaient , pour accomplir les prophéties, descendre sans cesse des montagnes pour dévorer toujonrs ce cadavre de ville réprouvée de Dieu et de son peuple. Au moment où je faisais cette réflexion , quelque chose de grand , de bizarre , d'immobile , parut à notre gauche , au sommet d'un rocher à p'c qui s'avance en cet endroit dans la plaine jusque sous la route des caravanes. Cela ressemblait h cinq statues de pierre noire, posées sur le rocher comnie sur un piédestal; mais à (juclques mouvemens presque insensibles de ces figures colossales , nous crûmes en approchant que c'étaient cinq Arabes bédouins , vêtus de leurs sacs de p(»\ de chèvre noir, qui nous regardaient passer du haut de ce monticule. Enfin , quand noUS ne fûmes qu'à une cinquantaine de pas du mamelon, nous vîmes une de ces cinq figures ouvrir de larges ailes et les battre contre ses flancs avec un bruit semblable h celui d'aïw voile qu'on déploie au vent. Nous reconnûmes cinq aigles de la plus grande race qu€ j'aie jamais vue sur les Alpes , ou enchaînés dans les ménageries de nos ^illes. Ils ne s'envolèrent point , ils ne s'émurent jwint à notre approche : ix)3és , comme des rois de c« désert, sur les bords du rocher , ils regardaient Tyr comme une cure qui leur appartenait , et où ils allaient retourner. Ils semblaient la posséder de droit divin ; instru ment d'un ordre qu'ils exécutaient , d'une vengeance prophétique qu'ils avaient mission d'accomplir envers les honuncs et malgré les hommes-, je ne pouvais me lasser de con* templer cette prophétie en action, ce merveilleux accomplissement des menaces divines ) dont le hasard nous rendait témoins. Jamais rien de plus surnaturel n'avait si vivement frappé mes yeux et mon esprit ; et il me fallait un effort de ma raison pour ne pas voir derrière les cinq aigles gigantesques la grande et terrible figure du poète des vengeances, d'Ézéchiel , s'élevant au dessus d'eux , et leur montrant de l'œil et du doigt la ville que Dieu K'ur donnait à dévorer , pendant que le vent de la colère divine agitait les flots de sa barbe blanche , et que le fou du courraux céleste brillait dans ses yeux de prophète. Nous nous arrêtâmes à quarante pas : les aigles ne firent <iue tourner dédaigneusement la tête pour nous regarder aussi : enfin , deux d'entre nous se détachèrent de la caravane et coururent au galop , leurs fusils à la main, jusqu'au pied du rocher; ils ne fuirent pas en* core. — Quelques coups de fusil à balle les firent s'envoler lourdement ; mais ils revinrent d'eux-mêmes au feu , et planèrent long-temps sur nos têtes , sans être atteints par nos balles , comme s'ils nous avaient dit : « Vous ne pouvez rien , nous sommes les aigles de » Dieu. »
Le voyageur passe par Acre , TaDcienne Ptolémaïs , dans la Judée , cette terre sainte que lui aussi était venu chercher de si loin , à travers tant de périls et de fatigues. Il réhabilite l'aspect physique de la Judée et de la Galilée , un peu calomnié par d'aulres voyageurs légers ou prévenus , ou ennuyés par des marches longues cl fatigantes. Mais c'est surtout sous uu autre rapport que ces lieux furent grands pour lui.
« Ce jour-là commencèrent en moi des impressions nouvelles et entièrement différentes de celles que moû voyage m'avait jusque-là inspirées. — J'avais voyagé des yeux , de la pensée et de l'esprit ; je n'avais pas voyagé de l'ame et du cœur comme en touchant la terre des prodiges , la terre de Jéhova et du Christ ! la terre dont tous les noms avaient été mille fois balbutiés par mes lèvres d'enfant , dont toutes les images avaient coloré les premières
ma jeune et tondre imagination ; la terre d'oîi avaient coulé pour moi plus tard les leçons et les douceurs d'une religion seconde aine de mon ame; je sentis en moi comme si quelque chose de moite et de froid venait h se ranimer et s'attiédir; je sentis ce qu'on sent en reconnaissant , entre mille figures inconnues et étrangères , la figure d'une mère, d'une sœur, ou d'une femme aimée ; ce qu'on sent en sortant de la rue pour entrer dans nn temple : quelque chose de recueilli , de doux , d'intime , de tendre et de consolant qu'on n'éprouve
pas ailleurs
« C'était là, sous ce morceau de ciel bleu , qu'au fond de cette vallée étroite et sombre , à l'ombre de cette petite colline , dont les vieilles roches semblaient encore toutes fendues du tressaillement de Joie qu'elles éprouvèrent en enfantant et en portant le Verbe enfant , ou du tressaillement de douleur qu'elles ressentirent en ensevelissant le Verbe mort ; c'était là le point fatal et sacré du globe que Dieu avait choisi de toute éternité pour faire descendre sur la terre sa vérité , sa justice et son amour incarné dans un cnfant-dicu; c'était là que le souffle divin était descendu à son heure sur une pauvre chaumière , séjour de l'humble travail, de la simplicité d'esprit et de l'infortune ; c'était là qu'il avait animé, dans le sein d'une vierge innocente et pure , quelque chose de doux, de tendre , de miséricordieux comme elle ; de souffrant , de patient , de gémissant comme l'homme; de puis* sant , de surnaturel ^ de sage et de fort comme un Dieu ; c'était là que le Dieu-homme avait passé par notre ignorance , notre faiblesse , notre travail et nos misères , pendant les an* nées obscures de sa vie cachée , et qu'il avait en quelque sorte exercé la vie et pratiqué la terre avant de l'enseigner par sa parole , de la guérir par ses prodiges , et de la régénérer par sa mort ; c'était là que le ciel s'était ouvert et avait lancé sur la terre son esprit incarné , son verbe fulminant, pour consumer jusqu'à la fin des temps l'iniquité et l'erreur, éprouver comme au feu du creuset nos vertus et nos \ices , et allumer devant le Dieu unique et saint l'encens qui ne doit plus s'éteindre, l'encens de l'autel, rcnouTelé,le parfum de la charité et de la vérité universelles. »
Après avoir entendu la messe sur le Thabor, le voyageur s'achemine vers le Jourdain , le fleuve des prophètes, dont il décrit les dimensions. « Au reste, ajoute-t-il , ce que j'écris ici de la dimension du Jourdain, n'a pour objet que de satisfaire la curiosité des personnes qui veulent se faire des mesures justes et exactes des images mêmes de leurs pensées, et non de prêter des armes aux ennemis ou aux défenseurs de la foi chrétienne, armes pitoyables des deux parts. Qu'importe que le Jourdain soit un torrent ou un fleuve? Que la Judée soit un monceau de roches stériles ou un jardin délicieux? Que cette montagne ne soit qu'une colline , et tel royaume une province? Ces hommes qui s'acharnent , se combattent sur de pareilles questions, sont aussi insensés que ceux qui croient avoir renversé une croyance de deux mille ans, quand ils ont laborieusement cherché à donner un démenti à la Bible, et un soufflet aux prophètes? Ne croirait-on pas à voir ces grands combats sur un mot mal compris ou mal interprété des deux parts, que les religions sont des choses géométriques que l'on démontre par un chiffre ou que l'on détruit par un argument; et que des générations de croyans ou d'incrédules sont là toutes prêtes à attendre la fin de la discussion et à passer immédiatement dans le parti du meilleur logicien , et de l'antiquaire le plus éruditet le plusingénieux? Stériles disputes qui ne pervertissent et ne convertissent personne! Les religions ne se prouvent pas , ne se démontrent pas, ne s'établissent pas, ne se ruinent pas par la logique ! Elles sont de tous les mystères de la nature et de l'esprit humain le plus mystérieux et le ])lus inexplicable ! Elles sont d'instinct et non de raisonnement ! comme les vents qui soufflent de l'orient ou de l'occident , mais dont personne ne connaît la cause ni le point de départ, elles soufflent Dieu sait d'où , Dieu seul sait pourquoi. Dieu seul sait pour combien de siècles et sur quelles contrées du globe ! »
En quittant le Jourdain , le poète longe le beau lac de Génézareth , témoin de presque tous les actes iniportans de la vie du Sauveur.
« J'ai toujours aimé, dit-il, à parcourir la scène physique des lieux habites par les hommes que j'ai connus, admirés, aimés ou révérés, parmi les vivans comme parmi les morts. Le pays qu'un grand homme a habité et préféré pendait son voyage sur la terre, m'a toujours paru la plus sûre et la plus parlante relique de lui-même; une sorte de manifestation maté* rielle de son génie, une révélation muette d'une partie de son ame, un commentaire vivant et sensible de sa vie , de ses actions , de ses pensées. Jeune, j'ai passé des heures solitaires et contemplatives, couché sous les oliviers qui ombragent les jardins d'Horace, en vue des
cascades cblouîssantcs de Tibur : je me suis couché souvent le soir au bruit de la belle mer de Naples , sous les rameaux pendants des vignes, auprès du lieu où Virgile a voulu que reposât sa cendre , parce que c'était le plus beau et le plus doux site où ses regards se fussent reposés. Combien plus tard j'ai passé de matins et de soirs assis aux pieds des beaux châtaigniers dans ce petit vallon des Charmcttes, où le souvenir de Jean-Jacques Rousseau m'attirait et me retenait par la sympathie de ses impressions, de ses rêveries, de ses malheurs et de son génie ; ainsi de plusieurs autres écrivains ou grands hommes dont le nom ou les écrits ont fortement retenti en moi. J'ai voulu les étudier, les connaître dans les lieux qui les avaient enfantés ou inspirés; et presque toujours un coup-d'œil intelligent découvre une analogie secrète et profonde entre la patrie et le grand homme , entre le scène et l'acteur , entre la nature et le génie qui en fut formé et inspiré. Mais ce n'était plus un grand homme ou un grand poète dont je visitais le séjour favori ici-bas; — c'était l'homme des hommes , ]'homrae divin, la Nature et le génie et la vertu faits chair; la divinité incarnée, dont je venais adorer les traces sur les rivages mômes qui le portèrent, sur les collines où il s'asseyait, sur les pierres où il reposait son front. 11 avait de ses yeux mortels vu cette mer, ces flots, ces collines, ces pierres; ou plutôt cette mer , ces collines , ces pierres l'avaient vu ; il avait foulé cent fois ce chemin où je marchais respectueusement; ses pieds avaient soulevé celte poussière qui s'envolait sous les miens; pendant les trois années de sa mission divine, il va et vient sans cesse de Nazareth à Tibériadc , de Jérusalem à Tibériade ; il se promène dans les barques de pêcheurs sur la mer de Galilée; il en calme les tempêtes; il y monte sur les flots en donnant la main à son apôtre de peu de foi comme moi; main céleste dont j'ai besoin plus que lui dans des tempêtes d'opinions et de pensées plus terribles ! »
Après avoir parcouru la Galilée, il arriva à Kaïpha où il reçoit l'hospitalité chez M. Malagamba, vice-consul de Sardaigne.U visite ensuite le Carmel. Dans les grottes autrefois habitées par les disciples d'Élie, une poésie lui a été révélée. Il a compris quels avaient été dans l'antiquité sacrée, ces collèges de prophètes qui influèrent si puissamment sur les destinées du peuple juif. Voici ce qu'il en dit :
» L'histoire d'Elie est une des plus merveilleuses histoires de l'antiquité sacrée ; c'est le géant des bardes sacrés. A lire sa vie et ses terribles vengeances , il semble que cet homme avait la foudre du Seigneur pourame, et que l'élément sur lequel il fut enlevé au ciel était son élément natal. C'est une belle figure lyrique ou épique, à jeter dans le poëme des vieux mystères de la civilisation judaïque. En tout l'époque des prophètes à la considérer historiquement est une des époques les moins intelligibles de la vie de ce peuple fugitif. On aperçoit cependant et surtout à l'époque d'Elie, la clé de cette singulière organisation du corps de prophètes. C'était évidemment une classe sainte et lettrée, toujours en opposition avec les rois; tribuns sacrés du peuple, le soulevant ou l'apaisant avec des chants , des paraboles, des menaces ; formant des factions dans Israël, comme la parole et la presse en forment parmi nous; se combattant les uns les autres , d'abord avec le glaive de leur parole, puis avec la lapidation oul'épée; s'exterminant de la face de la terre, comme on voit Elle en exterminer par centaines; puis succombant eux-mêmes à leur tour et faisant place à d'autres dominateurs du peuple. Jamais la poésie proprement dite n'a joué un si grand rôle dans le drame politique, dans les destinées de la civilisation. La raison ou la passion selon qu'ils étaient faux ou vrais prophètes , ne parlait par leur bouche que la langue énergique et harmonieuse des images. II n'y avait point d'orateurs comme â Athènes et à Rome ; l'orateur est trop homme! il n'y avait que des hymnes et des lamentions , le poète est divin. »
Du Carmel il alla à Jaffa qui conserve encore vivant le'souvenir de l'empoisonnement des pestiférés. En allant de Jaffa à Jérusalem il rencontre près de Jérémie le fameux Abougosh , et sa famille, peuple de brigands organisés, dont il n'eut qu'à se louer. Enfin il arrive à Jérusalem , et voici ce qu'il écrit du haut de la montagne de Sion : « C'est Sion! C'est le palais ! C'est le tombeau de David ! C'est le lieu de ses inspirations et de ses délices , de sa vie et de son repos ! lieu doublement sacré pour moi, dont ce chantre divin a si souvent touché le cœur et ravi la pensée. C'est le premier des poètes du sentiment, c'est le roi des lyriques! Jamais la fibre humaine n'a résonné d'accords si intimes, si pénétrans et si graves! Jamais la pensée du poète ne s'osl adressée si haut et n'a crié si juste! Jamais l'amc de l'homme ne s'est répandue devant l'homme et devant Dieu en expressions et en sentimens si tendres, si synipathiciucs et sidécbirans! Tous les gémissemens les plus secrets du cœur humain ont trouvé leurs voix et leurs notes sur les lèvres et sur la harpe de cet
homme! et si l'on remonte à l'époque reculée où de tels chants retentissaient sur la terre • si l'on pense qu'alors la poésie lyrique des nations les plus cultivées ne chantaient que le \in l'amour , le sang et.lcs victoires des muscs et des coursiers de rElide,on est saisi d'un prol fond élonnement aux accens mystiques du roi-prophète, qui parle au dieu créateur comme un ami à son ami, qui comprend et loue ses merveilles, qui admire ses justices, qui implore ses miséricordes et semble un écho anticipé de la poésie évangélique, répétant les douces paroles du Christ avant de les avoir entendues. Prophète ou non , selon qu'il sera considéré par le philosophe ou le chrétien , aucun d'eux ne pourra refuser au poète-roi une inspiration qui ne fut donnée à aucun autre homme! lisez de l'Horace ou du Pindarc après un psaume! pour moi, je ne le peux plus!
J'aurais, moi, humble poète d'un temps de décadence et de silence, j'aurais , si j'avais vécu à Jérusalem, choisi le lieu de mon séjour et la pierre de mon repos, précisément où David choisit le sien à Sion. C'est la plus belle vue de la Judée, de la Palestine et de la Galilée. Jérusalem est à gauche avec le temple et ses édifices, sur lesquels le regard du roi ou du poète pouvait plonger sans en être vu. Devant lui, des jardins fertiles , descendans en pentes mourantes, le pouvaient conduire jusqu'au fond du lit du torrent dont il aimait l'écume et la voix. Plus bas, la vallée s'ouvre et s'étend; les figuiers , les grenadiers, les oliviers l'ombragent; c'est sur quelques-uns de ces rochers suspendus sur l'eau courante ; c'est dans quelques-unes de ces grottes sonores, rafraîchies par l'haleine et par le murmure des eaux ; c'est aux pieds de quelques-uns de ces térébinthes aïeux du térébinthe qui me couvre , que le poète sacré venait sans doute attendre le souffle qui l'inspirait si mélodieusement! que ne puis-je l'y retrouver pour chanter les tristesses de mon cœur et celles du cœur de tous les hommes , dans cet âge inquiet, comme il chantait ses espérances dans un âge de jeunesse et de foi ! mais il n'y a plus de chaut dans le cœur de l'homme, car le désespoir ne chante pas. Et tant qu'un nouveau rayon ne descendra pas sur la ténébreuse humanité de nos temps, les lyres resteront muettes , et l'homme passera en silence entre deux abîmes de doute, sans avoir ni aimé, ni prié , ni chanté. «
Il a visité ensuite les lieux consacrés par les mystères de l'hommc-Dieu.
« J'entrai à mon tour et le dernier dans le saint sépulcre, l'esprit assiégé de ces idées immenses, le cœur ému d'impressions plus intimes, qui restent mystère entre l'homme et stn âme, entre l'insecte pensant et le créateur : ces impressions ne s'écrivent point ; elles s'exhalentavec lafumée des lampes pieuses, avec les parfums des encensoirs, avecle murmure vague et confus des soupirs; elles tombent avec les larmes qui viennent aux yeux au souvenir des premiers noms que nous avons balbutiés dans notre enfance, du père et de la mère qui nous les ont enseignés, des frères, des sœurs et des amis avec lesquels nous les avons murmurés ; toutes les impressions pieuses qui ontremué notre ameàtoutesles époques de la vie; toutes les prières qui sont sorties si pures de notre cœur et de nos lèvres au nom de celui qui nous apprit à prier son père et le nôtre; toutes les joies, toutes les tristesses de la pensée, dont ces prières furent le langage, se réveillent au fond de J'ame, et produisent par leur retentissement, par leur confusion cet cblouissement de l'intelligence, cet attendrissement du cœur, qui ne cherchent point de parole, mais qui se résolvent dans des yeux mouillés, dans une poitrine oppressée, dans un front qui s'incline et dans une bouche qui se colle silencieusement sur la pierre d'un sépulcre. Je restai long-temps ainsi priant le ciel, le père, là, dans le lieu même où la plus belle des prières monta pour la première fois vers le ciel; priant pour mon père ici-bas, pour ma mère dans un autre monde, pour tous ceux qui sont ou qui ne sont plus, mais avec qui le lien invisible n'est jamais rompu ; la communion de l'amour existe toujours; le nom de tous les êtres que j'ai connus, aimés , dont j'ai été aimé , passa de mes lèvres sur la pierre du saint sépulcre. Je ne priai qu'après pour moi-même; ma prière fut ardente et forte ; je demandai de la vérité et du courage devant le tombeau de celui qui jeta le plus de vérité dans ce monde, et mourut avec le plus de dévouement à cette vérité dont Dieu l'avait fait le verbe : je me souviendrai à jamais des paroles que je murmurai dans cette heure de crise pour ma vie morale. Peut-être fus-je exaucé : une grande lumière de raison et de conviction se répandit dans mon intelligence et sépara plus clairement le jour des ténèbres , les erreurs des vérités. 11 y a des moniens dans la vie, où les pensées de rhonuuc longtemps vagues, douteuses et flottantes comme les flots sans lit, finissent par trouver un rivage où elles se brisent et reviennent sur elles-mêmes avec dos formes nouvelles et un cou • T«nt contraire à c^m qui les a poussées jusque là. €e fut là j>oar moi un de ces iuomentj :
38 LA JEUxMi FM.ACE .
celui qui soude les peusées et les cœurs le sait ; et je le cumprcudrai peut-être mui-inéme un jour. Ce fut un mystère de ma Tie qui se révélera plus tard. »
De Jérusalem le poète fit une excursion à la mer Morle , mais il rcviut bientôt au lieu de sa prédilection, auprès du torrent de Cédron, dans cette grotte de Gcthscmani qu'il devait plus tard associer à sa douleur la plus amèrc dans l'admirable morceau qui se trouve à la fia du 2* volume , intitulé Gethsemani ou ht mort de Julia.
Le projet de M. de Lamartine était de passer en Egypte après avoir viëitél-i Judée, mais les lettres de sa femme et les inquiétudes qu'il avait conçues sur la santé de sa chère JuU«> l'obligèrent à retourner à Bayruth , où il retrouva sa fille plus belle et plus portante que ja mais. Illusion trompeuse qui devait être sitôt déçue !
Dans un second article nous rendrons compte du 3* et du 4' volume de ces ^menué.
ETUDES CRITIQUES SUR LES FXRIVAl^S CONTEMPORAINS.
BALLANGHE.
§. lîl et IV. »— Progression de la pensée philosophique de M. Ballanche j ana~ lyse de ses divers écrits . leur style et leur injîuence.
Je me prends souvent à déplorer le sort des hommes condamnés à vivre dans une époque de transformation sociale. Quand ces terribles secousses, que nous appelons révolutions . commencent à agiter le monde . et font les peuples î>e lever en sursaut comme un homme qui s'éveille , oh I alors . malheur à tous ! malheur aux rois insoucians qui se sont ajiprochés de la royauté comme d'un banquet splendide . car ils seront ensevelis sous les débris de leurs trônes! Malheur aussi à ces rois desquels le monde n'élail pas digne, et qui ont apporté an milieu des crimes du siècle le contraste de leuis vertus! malheur à ceux qui ont opprimé comme à ceux qui ont voulu sauver le peuple ! Mais malheur surtout au peuple, lui pour qui se font les révolutions, et qui toujoui*s n'en récolte qu'une plus abondante moisson de misères î Ceux même qui ne voulaient pas se mêler au tourbillon , sont emportés avec lui : car le vent du vertige souffle sur tous les points de l'horizon . et agite toutes les intelligences.
Heureux alors le sage qui , voyant poindre le nnage qui porte la tempête . peut s'enfuir avec son ame et ses fraîches illusions dans une terre de paix, où son ciel soit toujours ])ur! ^lais ce mortel privilégié, où est-il? Oh! s'il existe quelque part . dites-le moi ! Cette solitude où n'est pas arrivé le bruit de nos (lissentions , monlrez-la-moi . pour que j'aille \ re})oser mes jours inutiles!
0 vous, dont je ne fais ici qu'interpréter les senlimens ! vous, que le poids de ce siècle d'argent, de corruption et d'égoïsnie. fatigue et écrase, âmes chastes, exilées et étrangères au milieu d'un monde qui ne vous comprend pas ! vous qui aimez encore la verlu et les pures jouissances de la vérité! oui. il existe ce sage dont la vie a toujours été serehie . dont l'existence s'est conservée pure, ([ue le bruit des factions n'a pas distrait, el à qui nos quarante années de révolutions, si fécondes en changemens. n'ont pas fait monter les fumées de Taïubilion et la dévorante soif de l'or. Mélodieux Orphée, jeté au milieu des Apres solitudes d'une société qui s'en va, il a cherché son Eurydice, la fille de la Vision. La Yérilé, éternel amour des grandes âmes; il l'a chantée sur sa lyre d'or; toute sa vie n'a été qu'un hymne ; et maintenant que la vieiU lesse couronne sa tête : par un privilège qui n'est accordé qu'aux âmes excellentes, sa voix a accpiis des modulations encore plus harmonieuses.
Pierre-Simon Ballanche naciuit à Lyon, le 4 août 1776. Son enfance fut maladive. Vers l'âge de dix-huit ans . il passa près de trois années sans sortir.
Cet état de souffrance , loin de le détourner du travail de la pensée , le détermina à s'y consacrer plus exclusivement j et, chose remarquable, la pensée palingénésique qui devait vivifier toutes les conceptions de son intelligence , lui fut révélée dès-lors. Ce fut vers le temps du siège de Lyon , et de la terreur qui le suivit , que , retiré à la campagne avec sa mère , au milieu d'une vie de privations, il conçut le plan d'une Epopée lyonnaise ^ dont il donne l'idée dans la préface générale de ses OEuvres , et dans laquçUe il eût chanté les combats, le dévouement et les malheurs de ses concitoyens dans cette époque désastreuse.
En 1801 , il publia son premier ouvrage , intitule : Du Senlunent dans ses rapports avec la llllèraluve et les arts. Si ce livre, qu'il n'a pas jugé digne de figurer dans la publication définitive de ses OEuvres, ne donne pas la portée du philosophe et du poète , du moins il laisse entrevoir les prédilections du jeune homme et les goûts de son ame. On y retrouve la fraîche imagination et la sensibilité toute pénétrée de la lecture de Virgile , de 1 énélon , de Jean-Jacques , etj de Bernardin de Saint-Pierre, qui étaient dès-lors ses auteurs favoris.
En 1804, il fit, en compagnie de M. et de madame de Chateaubriand, le voyage de la grande Chartreuse de Grenoble . dont il nous a conservé une relation dans la Préface générale. Là, il fut témoin d'une singulière discussion qui s'éleva entre un jeune homme et un prêtre. Le premier attaquant la science et laissant tomber sur nos connaissances , avec l'ironie de Pascal , ce terrible yanité/ le seul mot que le sage Ecclésiaste ait trouvé convenable pour caractériser les pensées de l'homme -, et d'autre part le prêtre s'efforçant de réhabiliter la science , en montrant qu'elle vient de Dieu, et qu'elle est une preuve de sa divine condescendance. « Comment, s'écrie M. Ballanche, un jeune » homme paraît-il détrompé à ce point de toutes les choses de la vie? Quel est « cet incroyable effet de l'imagination qui sitôt agit sur ses facultés neuves , » qui sitôt fait naître dans sa poitrine le gémissement de la douleur, et produit » avec une tristesse si amère cette longue plainte contre la destinée? Qui a pu, » à peine sorti de l'adolescence , lui découvrir déjà tout ce que l'homme renn ferme de misères, et la science de vanité ! « Toutefois , ajoute-t-il , le fond de cette ame n'avait pas échappé à tous. Non, certes ! il n'échappa pas à René qui était là, et qui reconnut dans cette ame désolée, une sœur. Il n'échappa pas non plus au jeune Ballanche , en qui déposa le germe des pensées qui, quinze ans plus tard, ont produit le Vieillard et le Jeune Homme.
L'intervalle qui s'est écoulé entre la publication du livre du Sentiment ^en 1801 , et celle d'Antigone. en 1814. n'est rempli que par quelques ZvY7.o/;2e/z6^ qui euxmêmes n'étaient pas destinés à la publicité. Ils marquent une époque de douloureux mystère, sur laquelle l'auteur n'a jamais voulu s'expliquer clairement. Certes, ce n'est pas nous qui soulèverons le voile qui cache ces plaies du cœur, dont le temps peut calmer la douleur, mais qu'il ne cicatrise jamais pleinement.
Cojume tous les enfans de la femme, il a connu la souffrance : mais la souffrance n'a pas trouvé en lui un cœur débile qu'elle pût abattre : elle a rencontré un athlète fort pour le jour du combat j et cette corde mélancolique , ajoutée à la lyre d'Orphée, n'a en rien amolli tessons sévères et inspirés qu'elle fait entendre.
jdntigone \)avu.t en .iSi A. Dans ce poème, jVL Ballanche aborde les plus grands mystères de l'humanité. Il interroge l'énigme de ses destinées. A son évocation puissante , on voit surgir les solennelles idées d'expiation et de dévouement qui répandent sur tout le poème un caractère de grandeur et de majesté.
Au lieu de cette portée philosophique , plusieurs personnes ne virent dans Antigone qu'un poème imité des anciens; quelque chose d'analogue à Télémaque. Ce fut au point que ^1. ^lalte-Brun , dans la Quotidienne . lui reprocha de n'avoir pas assez imité les tragi([ues grecs , et d'avoir négligé j)lusieurs de leurs pensées et de leurs expressions. Pour lui, et pour ceux qui partageaient sa manière de voir, Antigone n'était qu'une contr'épreuve, en prose poétique, des
^evtcm contra Thehas d'Eschyle. Ce n'est pourtant pas ainsi que l'enlendait M. Ballanche. «J'ai pris, répondait-il à M. Malte-Brun, mon sujet dans les temps » anciens, et je l'ai transporté tout entier au sein des croyances modernes ; je 5) me le suis donc approprié en le changeant de sphère, en lui faisant subir une » espèce de palingénésie. Ce christianisme en puissance qui est venu animer ma j) composition, et qui a été signalé par M. Nodier, m'imposait le devoir d'une » unité supérieure à celle dont M. Malte-Brun aurait voulu me faire porter le » joûg. »
Dès le temps de la publication d'Antigone , peut-être même antérieurement, la pensée qui a créé Orphée existait dans l'esprit de M. Ballanche : mais elle y était comme indécise. Elle avait d'abord adopté pour cadre la donnée de V Atlantide de Platon. C'eût été toute une histoire de la civilisation . déduite philosophiquement et a priori. Il paraît qu'en mûrissant son sujet, il a trouvé que la fable antique A' Orphée remplissait mieux son but. Du reste il avait compris, en composant Antigonc , que le mythe grec était comme le moule naturel de sa pensée. Il avait senti naître en lui une prédilection pour cette langue de l'harmonie, tant profanée par de fades imitations, et qui cependant recèle encore des richesses ignorées.
Orphée se formula donc dans sa pensée, comme l'épopée antérieure à l'histoire. Il devait embrasser et résumer sous la forme mythique . un espace de quinze siècles , représenter la transition des temps héroïques aux temps historiques , et raconter une des plus importantes évolutions de l'humanité.
Nous croyons que c'est de la conception d'Orphée que date . pour M. Ballanche, la définitive initiation. Sa pensée nous apparaît alors complète. Il nous semble même que, malgré ses beautés comme œuvre littéraire et comme œuvre philosophique, Antigone n'est cependant, dans son ensemble, qu'un essai général que le poète fait de ses forces. Il y^ essaie sa langue , il y essaie ses principales idées d'expiation, de réversibilité, de dévouement. Puis, quand il s'est bien assuré de lui-même , il travaille à coordonner sa pensée dans un vaste système : de là, Orphée.
Dès l'instant qu'il avait adopté pour cadre une fable antique . il se trouvait dans l'impossibilité de donner à sa pensée tous les détails spéciaux appropries à notre époque qu'elle eût exigés pour être bien comprise. Il était donc obligé, avant de donner Orphée, d'en faire comme un argument pour les lecteurs français : il songea à une préface. Mais celte préface s'étendit , comme cela arrive souvent, et devint un livre : ce fut V Essai sur les Institutions sociales, publié en 1818. Cette date est importante à noter, en ce qu'elle peut expliquer certaines opinions qui tiennent plutôt aux circonstances qu'à l'essence de la doctrine. Du reste, dans sa préface, M. Ballanche affirme que toutes les grandes convictions sur lesquelles repose le livre sont demeurées intactes, et que les problèmes fondamentaux obtiennent toujours à ses yeux les mêmes solutions.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que, eu égard au temps, ce livre est très avancé. Une foule de questions, maintenant uniformément résolues par tous les partis, comme l'union de l'ordre et de la liberté ] de la science et de la foi ,* la nécessité de laisser crouler ce qui est condamné à n'être plus . et d'édifier le nouvel ordre social en renouant la chaîne des traditions , étaient loin d'être alors comprises. C'était précisément sur ce terrain que des adversaires aveugles et obstinés se livraient les plus violens combats , bien décidés à ne pas faire la moindre concession. Aussi, ni les uns ni les autres ne voulurent entendre ces paroles de conciliation j aucun des deux partis ne suspendit ses coups pour saluer le sage qui se présentait entre les deux camps, le rameau d'olivier à la main.
\J Essai fut suivi de près par le Vieillard et le Jeune Homme, dont nous avons déjà parlé, et qui pour le fond tient à la doctrine exposée dans V Essai sur les Institutions sociales, e[ n'en est que le développement.
Nous l'avons dit. Depuis long-temps Orphée existait dans la pensée du poète; mais un sujet aussi-vaste ne pouvait être rempli sppntaiMîmentj il devait être'
longuement élaboré. Ainsi, tandis que son esprit travaillait, pour me servir de son expression favorite, à sa propre initiation^ tandis que, pèlerin harmonieux de notre civilisation, il allait consulter les oracles des civilisations anciennes, et pénétrer le sens caché de leurs traditions^ sa pensée palingénésique s'essayait dans V Homme sans nom et dans Y Elégie sur des sujets plus modernes.
\J Homme sans nom parut en 1820. M. Ballanche suppose , dans cet ouvrage, que l'un des juges de Louis XVI, après avoir laissé sortir de sa bouche la parole? fatale qui fit monter sur l'échafaud le plus juste des hommes, s'effraye, comuid le premier meurtrier, à la vue du sang innocent qu'il vient de faire couler. Comme lui il fuit : il parcourt plusieurs lieux sauvages , ne pouvant trouver nulle part de trêve au remords qui le déchire. Enfin il se fixe dans une gorge des Alpes. Là il se bâtit un misérable réduitj il s'y enferme avec son crime, dont la contemplation incessante est l'occupation de sa vie. Il a renoncé à l'espoir de se défaire de son remords^ et alors il s'est décidé à se nourrir tous les jours de? ce pain de douleur et de crime. Il s'est interdit toute communication avec le?? hommes, dans le regard desquels il croit lire l'horreur qu'il inspire. La miséricorde même de Dieu, en laquelle il a foi cependant, ne suffit pas pour le rassurer. Et comme l'un de ces grands criminels que l'antiquité déclarait sacres, et auxquels elle voilait la tête, le malheureux régicide s'est imposé les plus dures privations dont il comprend néanmoins toute l'insuflîsance.
U' Elégie qui fut publiée presque immédiatement après V Homme sans nom, et dont l'occasion fut l'assassinat du duc de Berri , est destinée à représenter l'état d'angoisse qui précède une tranformation sociale. Elle se rapproche , par la forme, du chœur de la tragédie grecque.
Enfin parut Orphée^ qui fut l'expression complète de la pensée de M. Ballanche, Nous pouvons définir ce poème comme œuvre philosophique, en disant que c'est uneexpressionroythique, condensée et analytique, je dirais volontiers algébrique, de quinze siècles de l'histoire de l'humanité, à savoir de la transition de l'époque héroïque à l'époque liumaine. Orphée placé sur les confins des deux cycles, opère en sa personne, leur réunion ^ il est l'initiateur qui préside à celle évolution de l'humanité. Orphée est divisé en neuf chants qui portent chacun le nom de l'une des muses. Et ceci n'est pas une puérile imitation d'Hérodote. Pour M. Ballanche les muses ne sont pas ces fades divinités, sous le patronage desquelles le plus chétif rimailleur place ses vers. Comme les poètes primitifs, if voit en elles les interprètes des traditions. Presque tout le poème est en récit. Sur l'une des collines que Rome renfermera un jour, le poète Thamyris raconte au vieil Evandre les travaux civilisateurs d'Orphée, que déjà les brillans mensonges de la lyre commençaient à dénaturer.
Nous avons dit que la pensée de M. Ballanche est complète dans Orphée. Celte proposition est vraie si on l'entend des grands principes, et des déductions les plus générales et les plus rationnelles. Mais elle serait inexacte si on l'entendait de toutes les conséquences. La pensée philosophique n'est appliquée dans Orphée qu'à la transition de l'époque héroïque à l'époque humaine. De l'Épopée de l'humanité qu'il se sent appelé à composer, il n'a reconstruit encore que l'Épopée héroïque; il lui reste l'Épopée historique. Il l'a commencée dans la Formule générale de l'histoire de l'humanité y appliquée à l'histoire du peuple romain, ouvrage qui n'est pas fini et dont quelques recueils ont publié des fragmens. M. Ballanche se propose dans cet écrit de faire jaillir, en quelque sorte , do l'histoire romaine, la formule de l'histoire universelle, et de faire lire dans trois époques (les trois sécessions plébéiennes) de l'histoire de ce peuple, les trois phases de la vie de chaque société et de la vie même de l'humanité, considérca comme une seule société.
Jusqu'ici la pensée de M. Ballanche ne s'est présentée à nous que comme palingénésique, c'est-à-dire comme reconstruisant les temps anciens. Nous allons bientôt la voir s'élancer dans l'avenir, dans un ouvrage encore inédit, la yUle des expiations, qui ^ s'il faut en juger par un fragment qu'il en a détaché en 1S31, la jTision d'Hédal, nous montrera son esprit aussi pénétpant dans ses pré-'
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figions de l'avenir, qu'il s'est montré sagace dans ses divinations du passé. Et ceci s.era la confirinalion de ce qu'il dit souvent, que dans le fait et devant Dieu, il n'y a ni passé ni avenir; que tout existe simultanément , et que le génie, pure émanation de Dieu, voit tout dans le présent.
C'est sur cette donnée qu'est fondée la Vision d'Hèbai. Cet ouvrage, le plus profond elle plus métaphysique des écrits de M. Ballanche, se rattache par beaucoup de points à la pensée qui le préoccupe beaucoup en ce moment, de réfori>ier la notion que nous avons du temps et de l'espace. Pour Hébal, qu'une haute puissance de pensée , et l'habitude des contemplations les plus abstraites , ont liiis en contact avec les choses , et comme fait entrer dans la vie universelle , dont il a le sentiment. Tout est présent ; il embrasse tout dans une seule pensée. Le inonde n'a qu'un instant , et cet instant c'est l'immuable éternité. Dans sa Fision , l'histoire de l'humanité passe devant lui , ou , pour mieux dire , pose devant ses yeux j et il l'embrasse tout entière , depuis l'instant où l'intelligence fut détachée du tout divin pour avoir une individualité , jusqu'à celui où la dernière des intelligences créées y rentre , sans perdre son individualité. Et tout cela se passe dans l'intervalle que met la cloche du soir à sonner l'aip! 4^ VAve Maria.
Le style de M. Ballanche se distingue essentiellement par l'harmonie douce et paisible. Il y a du reposé dans les écrits de ce philosophe. Sa parole n'est pas semblable à celle de Pindare , qui , selon l'expression d'Horace , s'élance bouillonnante de sa bouche ; nous la comparerions plutôt à ce fleuve aux grandes eaux qui se déploie avec majesté à travers les plaines qu'il embellit , qu'il fertilise , et dont il reflète les merveilles , et qui , d'un cours égal , se dirige vers l'immense Océan. Le style à' Orphée , et même des autres écrits de M. Ballanche dont le sujet est pris dans les temps modernes , est grec , quoique la pensée dépasse de beaucoup les spéculations de la philosophie grecque. Platon , éclairé de la lumière qui est rejaillie sur le monde des sommets du Calvaire , instruit par celte révélation que sa puissante intelligence appelait , fort de l'expérience,' et des investigations de deux mille ans d'études , eût sans doute écrit cette Pa~ Ungcnésie , magnifique présent offert aux derniers jours de l'humanité , et destiné à lui faire pressentir sa glorieuse transformation.
Quant à l'influence de la pensée philosophique de M. Ballanche , elle a été Ifinte , mais continue . depuis l'instant où elle s'est produite. Son action a été , à mon avis , plutôt individuelle que sociale. Et cela devait être : sa pensée s'étant constamment tenue dans les plus hautes régions de l'intelligence , et n'étant presque jamais descendue au fait positif, politique, matériel , le seul que la foule conqjrenne , elle n'a pu agir que sur les esprits méditatifs , dont le nombre est toujours restreint. Et ceux-là n'ont jamais eu et n'ont jamais voulu avoir d'influence immédiate sur les destinées transitoires des peuples. Ce monde d'élite qui pense , dispersé au milieu de l'universalité du genre humain qui ne. pense pas . mais qui agit . est cependant celui qui . à la longue , fait la pensé«[ cle la société , et dirige véritablement . quoique insensiblement , son action. C'est cette classe qui la première remar({ua M. Ballanche.
On se souvient du vaste mouvement intellectuel qui eut lieu vers les dernières années de la restauration. Le Glohe en était le représentant. Réunis autour de la tombe de Saint-Simon , quelques jeunes gens pleins de talent et d'avenir avaient promis d'en faire le génie d'une régénération scientifique et sociale : alors ils ne songeaient ])as encore à en faire un dieu. Cette école philosophique qui se fonda peu après la mort de Saint-Simon , arrivée , je crois , en 1825, ne. sortait pas des erremens du matérialisme du dernier siècle. Ce fut seulement en 1828 qu'eut lieu sa transformation spiritualisle que M. Sainte-Beuve . bieu instruit cle ce qui se ])assait dans l'école dont il faisait alors j)arlie . attribue à rinfluence de M. Ballanche. V dater de cette époque , cette influence sur l'école saint-simoniemie n'a cessé de se faire sentir. Dans leurs premières prédications nui avaient lieu dans la rue Taranne , les saint-simoniens proclamaient beaucoup son nom. Alors ils n'avaient pas rompu avec le christianisme. Depuis ils
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s'en sont séparés , et son nom a cessé d'y être aussi souvent prononcé. Mais h mesure que les saint-simoniens reviennent au christianisme , c'est en grande partie par son influence. Mais ce qu'il y a de plus remarquable . selon nous , c'est rimpression puissante produite par la lecture des ouvrages de ce philosophe sur plusieurs individus isolés. Qn'on nous permette d'en citer un exemple , et de détacher un fragment curieux de la correspondance de deux jeunes gens obscurs, « Ce que je vous envie surtout , écrivait l'un d'eux , c'est d'être » lié avec le naïf, le profond , le saint Ballanche. Savez-vous que ses ouvrages « qu'on m'a prêtés pendant les vacances faillirent presque me faire tourner la » tête , c'est-à-dire , me faire abandonner le droit pour la pliilosophie ! Ce fut « comme une illumination soudaine qui semblait m'appeller dans le désert, » et j'avais presque envie de ne plus m'occuper que de lire , méditer , prier et » mourir. Ballanche est un prophète : heureux l'avenir qui le comprendra ! »
Certes , il faut qu'il y ait une puissance bien grande dans une pensée qui peut produire de tels effets. Et ces résultats ne sont pas rares. Plusieurs intelligences méditatives et solitaires ont tressailli en entendant les chants de notre Orphée , et elles ont bien auguré de l'avenir de la société à qui Dieu fait encore de tels présens. Et qui pourrait s'étonner de la faveur avec laquelle a été reçue dans les hautes régions du monde intellectuel la pensée palingénésique? Le sensualisme est mort sans retour. Nul homme qui se respecte n'oserait soutenir ces doctrines avilissantes qui rabaissent l'homme au niveau de la brute et chassent l'intelligence de l'univers. Ces dégradantes théories écloses dans le cerveau de quelques mathématiciens , sont repoussées unanimement. Des efforts ont été tentés pendant ces dernières années pour réhabiliter la matière et pour substituer le naturalisme au spiritualisme : ces efforts ont échoué. D'autre part , l'idéalisme allemand s'est perdu dans ses contemplations. xV force de retourner en tout sens l'intelligence humaine , confondu par les mystères qui surgissaient à chaque instant devant sa pensée, il n'a plus osé ni avancer ni reculer j et dans l'impossibilité de rien affirmer, il s'est comme pétrifié en présence de l'idée pure. Malgré la vogue passagère qu'il a obtenue en France , il n'a pu s'y acclimater, par la raison que la France n'est pas le pays des spéculations abstraites : l'idéalisme allemand a passé parmi nous comme une mode. Il ne restait que le spiritualisme traditionnel , ou , pour traduire cette expression philosophique en langage vulgaire , le christianisme. Et c'est lui qui a ouvert un asyle à tant d'intelligences qui s'étaient lassées dans des labeurs stériles : c'est lui qui a répandu le baume de la vérité sur leurs blessures , et qui a montré à l'homme , au-dessus de sa tête , et la science et la paix.
MOUTTET.
CHROxNÎQUE DE L.V PREMIERE QUINZAINE D'AVRIL.
29 mars. — M. Eiisèhe de Salle , homme de lettres , vient d'être nommé professeur à la chaire d'arabe vulgaire de Marseille. M. le ministre de l'instruction publique a senti combien il était important pour une >ille dont les relations commerciales sont si étroitement liées à l'Orient , de ne pas lalî^ser vacante la chaire si long-temps et si bien occupée par M. Gabriel Taouil , qui avait été attaché en qualité d'interprète à rarmée française, lors de la campagne d'Egypte. M. ïaouil professait depuis trente ans ; parmi ses meilleurs élèves, on citait feu Joseph Agoub, enlevé aux lettres et à la chaire de littérature arabe qu'il occupait avec distiuction au collège Louis-lc-Grand. M. Eusèbe de Salle a rempli les fonctions d'interprète de l'armée d'vVfrique , et l'on n'a peut-être pas oublié qu'il a écrit au retour de l'expédition un roman de mœurs algériennes , intitulé : Ali-le-Renord. Nous estimons que ce n'est pas à ce dernier titre que M. de Salle a obtenu son emploi. Il est probable qu'il sait l'arabe.
—Plusieurs bateaux à vapeur, de forme nouvelle, sont mouillés devant la Grève, où le public se presse pour les voir. Bas, élancés, fins de la proue, ils ont quel(|ue ressemblance ave(
taies du progrès. Reste la sArelé des voyageurs, qui nous paraît Taloir aussi un progrès. Nous ne sommes i)as encore en mesure de constater cette amélioratiuD.
30 mars. — Isaheldc Bavière , par M. Alexandre Dumas, a été mise en vente simultanément chez M. C. Dumonlct chez 1\I. Gosselin, qui a également publié Louisde Souza, par INI. Ferdinand Denis, et Maladies du Siècle, par M. Edouard Alletz. On s'accorde à reconnaître dans l'ouvrage de l'auteur d'Angèle y sa riche promptitude de style. Notre opinion n'est pas encore assez arrêtée sur le mérite des ouvrages de MM. Denis et Alletz pour en parler avec quelques détails.
— Enfin, l'Académie Française vient d'acheter son dictionnaire, dont la dernière édition avouée par elle remonte à I7G2, Rien que soixante-douze ans! Depuis cette époque, le Dictionnaire de l'Académie qui fait, corrige, épure, règle, consacre la langue, a vu passer, sans en tenir compte, la langue philosophique, la langue brutale de la révolution, la langue incolore de l'empire, la langue néologique de la restauration. Il est bien tenips de paraître. Nous savons de bonne source que dix académiciens sont morts sur la lettre G ; six sur la lettre H ; cjuatre sur la lettre L; neuf sur la lettre 0. Les paris sont ouverts pour savoir si l'Académie écrit l'adjectif de France ; — Français — par un 0 comme M. Nodier, ou par un A comme tout le monde.
—Voici qui n'est pas moins essentiel : un pont en fer d'une seule arche , ayant 170 mètres, vient d'être livré à la circulation à la Réole —
— La Revue du Nord contient le fait suivant :
Qui ne connaît les célèbres mémoires du prince Oginsky , sur l'ancienne révolution polonaise, du temps de Kosciusko? Son fils, le prince Oginsky actuel, qui a figuré d'une manière très-remarquable dans la dernière révolution polonaise, en dirigeant l'insurrection du cercle de KoAvno en Lithuanie, le même prince qui possédait en ce pays une fortune de plus de 10 millions de francs, et dont tous les biens ont été confisqués par la Russie, exerce en ce moment, hors de la barrière du Roule, la profession de relieur. On lit sur la porte de son établissement : Oginsky, relieur. Louis-Philippe et le duc d'Orléans ont fourni de l'ouvrage à Oginsky.
— Quelques personnes doutent encore de la misère où la cour avait laissé tomber le grand Corneille, tandis qu'elle accordait l'2,000 mille liv. de pension à M. Chapelain , de l'Académie française. La lettre suivante , écrite en 1G79, par un Roucnnais , ne confirme que trop celte basse injustice née de la jalousie de Richelieu, le grand ministre, le détestable poète. Elle est extraite des travaux de l'Académie de Rouen.
J'ai veu hyer M. Corneille (il avait alors 73 ans, et logeait rue d'Argenteuil) , notre parent et amy , i! se porte assez bien pour son aage. Il m'a prié de vous faire ses amitiéz. Nous sommes sortis ensemble après le dîner, et en passant par la rue de la Parcheminerie, il est entré dans une boutique pour faire racconnnoder sa chaussure qui était décousue. 11 s'est assis sur une planche et moi auprès de luy, et, lor.'^quc l'ouvrier eût rcfaict, il luy a donné trois pièces qu'il avait dans sa poche. Lorsque nous fumes rentrez, je lui ay offert ma bourse, mais il n'a point voulu la recevoir ny la partager. J'ai pleuré qu'un si grand génie fust réduit à cet excès de misère.
31. — Les prévenus d'avril de Paris, détenus à Sainte-Pélagie, ont demandé à M. Piisquier, dans l'intérêt de la défense commune, d'être réunis dans une même salle avec les prévenus de Lyon.
Des accusés d'avril ont offert à M. Gendehien, député helge, de venir les défendre devant la cour des pairs. La proposition a été acceptée. Sans déprécier la noble résolution de M. Gendehien, ne pouriait-on pas demander à cet éloquent orateur, pourquoi lui (jui est si dévoué à l'humanité, ne tonnerait pas contre l'infâme contrefaçon , cette accusée sa compatriote? C'est une belle action que nous recommandons à M. Gendehien, lui qui les aime.
— Un journal de Lyon assure que la nuit même du dépîirt des prisonniers d'avril, M. le général Aymar donnait une fête.
— Chatterton y drame de M. Alfred de Vigny, a été mis en vente chez M. Ilippolyte Souverain. Trente pages de préface précèdent cette œuvre, qui s'en serait bien passée. M. de Vigny y compte, les nuits écoulées à écrire Chatterton et cette préface. Qu'un succès change vile les hommes! Personne n'aurait cru à M. de Vigny la prétention d'être un écrivain rapide. On ne le supposait que modeste. Les préfaces sont capables de tout.
— La première livraison du Voyage dans l'Inde, par Jacciucmont, a paru. Pour en parler, il faudrait répéter des éloges dont personne ne doute.
— L'Académie des sciences, en remplacement de M. Biot, démissionnaire, a élu président, M. Charles Dupin. Cet honorable écrivain, ou cet honorable député, ou cet honorable mathématicien , ou cet honorable doctrinaire, ou cet honorable charpentier, ou cet honorable professeur, est le concurrent de toutes les places et de tout le monde. Si le trùne était vacant, M. Cliarles Dupin serait capable de concourir.
— Louis-Philippe et sa famille iront, dit-on habiter Ncuilly, pendant la durée du procès d'avril.
— On lit dans la Gazette de Normandie du 30 mars : «Encore une défection et une défec- » tion de haute importance et d'un bien triste augure pourTissucdu procès d'avril! le bruit » se répand que M. de Talleyrand , aucjuel on a écrit pour le consulter sur le moyen de sortir » des nombreux embarras qui se succèdent , aurait répondu qu'il n'avait aucan conseil à
» floniier à cet t^j^nid, à moins qu'on ne regardât comme telle la déclaration formelle nu'il » se croyait oblige de faire d'avance, qu'il n'entendait prendre aucune pun au jugement » de la cour des pairs. » ■' *
— Il est enjoint au mardchal Maison d'accepter le brevet de ministre de la guerre s'il ne veut perdre son ambassade. Nouvelle formule de : la bourse ou la vie. *
— Nevers nous envoie son 4"*' régiment de hussards en remplacement du 8"" de chasseurs que nous perdons. La Aiutation a été laborieuse. Ce sont ces mêmes hussards qui eu i83o guidés par le capitaine Kcrsausie , aujourd'hui accusé d'avril, se dirigèrent sur Paris. '
— Le 7' cuirassier quitte Paris pour remplacer à Lille le 1 " de chasseur qui vient tenir irarnison à St-Germain-en-Layc. *''
— La Cour royale de Rouen : dérogeant à ce qu'elle avait fait jusqu'à présent, et pour se conformer à la jurisprudence de la Cour de cassation, vient de prendre une détermination par laquelle toutes les affaires de séparation de corps, seront portées en audience solennelle comme question d'état. *
— Lord Elliot et le colonel Gurwood , s'il faut en croire un journal du soir , sont arrivés .'i Paris, en mission pour l'Espagne. Ils partent demain, dit-il, pour le quarticr-f^énéral de «Ion Carlos, auquel i!s doivent proposer de quitter l'Espagne au nom du gouverncjncnt anglais qui se joint au vœu des autres puissances à cet égard. Le journal du soir ne dit p-is si ces autres puissances sont : l'Autriche, la Prusse, la Russie et la Hollande.
—L'académie royale des beaux-arts annonce que le concours du grand piix de comnosilion musicale est ouverte! que MM. les élèves qui voudront se faire inscrire doivent se présenter au secrétariat de l'institut royal avant le 15 avril prochain Jour où la section les exjminera pour savoir s'ils sont en état de concourir. L'entrée en loge aura lieu le samcd? 18 avril Nous nous interrogeons avec naïveté pour savoir ce que deviennent ces élèves du conservatoire que chaque année on couronne de lauriers sous le dôme de l'Institut. S'ils ne meurent d'»s tous après leur couronnement comme le Tasse, que font ils une fois couronnés'' pour nui chantent-ils.? pour qui écrivent-ils des opéras et des opéras comiques.? sur (luel théâtre d'ailleurs pourraient-ils se produire? L'académie royale de musique est une maison de banque inabordable sous la triple raison de Veron , Scribe et Auber ; l'opéra comique m-do^ré si bonne volonté, aime mieux jouer Zcmire et Azor que les compositions chanceuses de 7nusiciensinconnus.il est doncclair que tous ces chanteurs et compositeurs présumés d'opéras oui à défaut d'en faire ou d'en jouer, n'ont ni orgues d'église à toucher le dimanche ni cliajclle ducale pour donner des messes de leur façon , sont obligés , pour vivre, de reprendre le mé tier de leur père, de redevenir cordonnier ou marchand d'épiceries. Ainsi tous ces prix tou' tes ces pensions sont une dilapidation grossière des fonds de l'état. 11 y a un remède â'cela" Forcez l'académie royale de musique à jouer les opéras des lauréats, ou ayez un théâtre d'essai qui remplisse le même but.
2 Avril. —Le musée Colbert rue Vivienne vient d'être ouvert aux ouvrages qui n'ont nu être admis au salon par suite de retard ou de refus du jury. *
— Léopold Robert, auteur du tableau des Moissonneurs , qui produisit tant de sensa tion au salon de 1831, et de celui des Pécheurs , qui est en ce moment l'objet de l'admi-
ration publique, amis fin à ses jours le 20 mars , à Venise. Ce grand artiste était de Neu' châtel. La perte de cet homme de génie, qui était parvenu à se placer par ses seuls efforts h la tête des peintres des écoles modernes, sera, dit une feuille suisse vivement sentie
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riers qui forment dans les montagnes de Neuchâtel une i vain l'analogue , Léopold Robert eut pour premier maître ivures du camée de la sainte Chapelle et de laTransfi'^ura-
par tous ceux qui ont quelque sentiment du vrai et du sublime dans les arts d'imitation Fils d'un de ces industrieux ouvriers qui forment dans les montagnes de Neuchltel une population dont on chercherait en vain l'analogue , Léopold Robert eut pour premier maître M. Giraudet, auteur des belles gravures du camée de la sainte Chapelle et de laTrinsfio tion. Il obtint en 1812 le second grand prix de gravure à l'école des Beaux-Arts et*^ n-ir une coïncidence bien honorable pour le génie des montagnards neuchâtelois celui' n li lui enleva le premier grand prix fut M. Forster, de Locle, aujourd'hui membre de l'Ins titut, son ami et son émule, fils comme lui d'un horloger neuchâtelois. On irardc encore à Paris , dans le monde des artistes , le souvenir de cette lutte entre deux jeunes mon fi gnards du Jura , qui tint un moment indécis un jury composé de tout ce que l'énonue impériale , parvenue à l'apogée de sa splendeur , comptait d'hommes éminens dan* les arts. Moins heureux que son compatriote, auquel le premier prix donnait une place dans l'académie de France à Rome, Léopold Robert sentit cependant que la terre dit die étiit la seule qui lui convînt, la seule ou son génie pût se développer sans entraves Surmontint tous les obstacles, il pénétra dans ces contrées classiques, et dès-lors sa carrière fut arrêtée Tout ce que la nature italienne offre de noble, de suave, de grandiose le saisit et l'enflamma. Abandonnant le burin pour saisir le pinceau , Robert ne garda de ses premières études que cette admirable pureté de dessin, qui a fait et fera long-temps le désespoir de ses rivaux. * *
Son tableau des pécheurs de V Adriatique , arrivé trop tard pour être admis au salon a été exposé dans une des salles de la mairie du deuxième arrondissement. L'adniiialion a* été universelle. Dessin pur et virginal, couleur chaude , composition simple, tout ce qui fait le grand peintre , le grand coloriste, se trouve dans cette composition, où l'œil du spectateur , peut-être un peu prévenu , croit retrouver toute la tristesse sublime de l'artiste lorsqu'il l'achevait.
— Deux cas de peste se sont manifestés au Lazaret de Livournc.
— A la dernière séance de l'Académie des sciences, M. Lefaucheux a présenlé un mous-
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queton de cavalerie se chargeant par la culasse, et construit d'aprèâ le système des armes de chasse connues sous le nom de fusiis Lefaucheux.
— Il a été joué pendant le mois de mars seize nouveautés , qui se composent de deux opéras (dont un italien) , une comédie , un mélodiame et douze vaudevilles. Vingt-trois auteurs ont coopéré à ces ouvrages , dont les plus suivis sont le Chfwil de bronze , à l'Opéra- Comique ; les Beignets i au Palais-Royal , et Elle est folle ^ an Vaudeville.
— On a remarqué l'absence d'un grand nombre de membres de la gauche lors du Totc de la la loi sur la responsabilité ministérielle , et la m.ijorilé a été si peu considérable , que les votes des absens eussent suffi peut-être pour amener un résultat contraire.
— S. A. R. le piince Alfred de Schœnl)urg , conseiller intime actuel de l'empereur d'Au triche, est arrivé hier en mission extraordinaire , pour annoncer à la cour de France le décès de feu l'empereur François I" , et Tavènemeut au trône de l'empereur actuel. Le prince est descendu à l'Hôtel des Princes.
— Depuis deux jours, la cour de cassation est occupée de la fameuse affaire de M. le duc de Grammont contre le gouvernement au sujet de la citadelle de Blaje, q u'il prétend être sa propriété. M. le procureur-général Dnpin,a porté la parole hier dans cette grave affaire quia nécessité des recherches historiques qui remontent jusqu'au XV' siècle. On prétend que les ducs de Lautrec , les comtes de Foix, les vicomtes de Bériers et les ducs de Bouillon sont aussi en instance pour rentrer dans leuis piopriétés.
— Les accusés davril persistent dans le refus formel qu'ils ont exprime, d^accepter pour défenseurs les avocats nommts d'ollicc qu'on veut leur imposer.
— L'un des llls du ministre des finances, M. Humann, qui étail, comme on sait, un fervent apôtre du s.iint-simonisme, vient d'être nommé maître des requêtes au conseil-<l'état. On ne dit pas s il partagera ses honoraires avec les pauvres.
4 avril. — M. Naderman 'François-Joseph}, compositeur et professeur au Conservatoire de Musique, est décédé celte nuit, à une heure.
— Mise en vente, chez M. Schlcsiuger , de la Juive, opéra en 5 actes, musique de M. F. Halevy.
— La Tribune vient d'être saisie pour la 110' fois. Un article en réponse à la polémique provoquée par le Temps, est le motif apparent de ce nouvel acte de rigueur.
— La destinée d'Alger est encore sur le tapis des délibérations ministérielles. Ces jours derniers les Bédouins ont failli , sous les murs d'Alger , faire triompher le système de non colonisation.
— Les compagnies d'assurance ne veulent assurer la chambre des pairs qu'au taux des salles de spectacles.
— M. Pasquicr ne parle plus que de l'affaiblissement de sa vue. Chaque heure le mal fait des progrès alarmans , à l'en croire. Beaucoup de gens ne croient pas à cette affection de M. l'asquior. D'autres se l'expliquent par la nomination de M. Bastard à la vice-présidence. Pourtant M. Bastird n'est pas un collyre.
6. — Le domaine de Bagatelle n'a pas trouvé d'acquéreurs ; pas plus que l'hôtel Lnfiitte ; le juste-milieu redoute dans l'achat de l'unie retour d'une restauration; dans l'acquisition de l'autre l'inslallation de la république.
— On est en pourparler avec le propriétaire du théâtre Bobino , afin de lonef le local pour y caserner un bataillon d'infanterie. M. Pasquicr a eu une longue entrevue avec le directeur de Bobino.
— On a découvert dans la cathédrale de Lisbonne une somme considérable en argent s''élevant à près de 200,000 livres sterling ( 5,000,000 de francs ) qui y était cachée depuis longtemps. On croit qu'il existe une foule de trésors enfouis de la même manière non-seulcnn-nt en Portugal ; mais encore dans toute la Péninsule. Cette nouvelle n'a pas fait monter les fonds portugais.
— Londres. On lit dans le Courrier : La motion de lord John Russel au sujet de l'église d'Irlande a été prise en considération à une majorité de 33 voix. Le nombre des votans était de OU. Cette nouvelle a frappé de terreur M. (iuizot.
— L'Académie des sciences a procédé aujourd'hui à la nomination d'un membre de la section de médecine et de chirurgie , en remplacement de M Dupuytren. M. Breschet a été élu. H a obtenu 41 siiffrages sur 53 votans.
W — La Cour de Cassation , présidée par ÎM. Portails , a cassé l'arrêt de la Cour royale de Bordeaux qui avait attribué a M. le duc de Gramont la propriété de la citadelle de Blaye et des terres environnantes , et a renvoyé l'affaire devant la Cour royale d'Agen.
— Une cir culaire de >!. Pasquicr à tous les pairs les invite à se trouver réunis le 1" maL — On peut compter cette année sur beaucoup de maladies de printemps.
— Le conseil de discipline des avocats a décidé que l'ordonnance du 30 mars était illégale. Cette mesure a causé une vive sensation. Les Cours judiciaires n'ont jamais résisté à la monarchie, sans dommage pour celle-ci. C'est 1 histoire d'autrefois et d'hier.
8 avril. — On place en ce moment , dans le monument expiatoire de la rue cPAnjon, le groupe en marbre de Bosio. Nos efforts sont donc couronnés de succès. . — La maison du président Gohier, à Passy, vient d'élre vendue moyennant la 8on9m« de
48,000 fr. On Ht dans une notification faite à M. le procureur du roi de I.1 Seine, pour par- Tenir à la purge d'hypothèques , que les anciens propriétaires de cet immonhle <îtaient : i' Anne de Bretagne, de son vivant reine de France , épouse de Charles VIII et ensuite de Louis XII. 2' l'ordre des Minimes , fondé par Saint-François de Paule, cl6. — On ne dit pas si c'est un épicier qui en est devenu acquéreur.
9 avril. -^ le gouvernement a reçu la dépêche télégraphique suiV.nntc : — Lisbonne , 28 mars, 4 heures. — Le prince Auguste de Leuchtemhcrg est mort d'une esquinancie, au- Jourdliui h deux heures et demie, après quelques jours de maladie. Lisbonne est parfaitement tranquille.
Celte dernière formule rassurante est la plus calamiteusr qui existe : on la trouve à Ta fin de toutes les nouvelles sinistres. Nous nous souvenons encore de cette ])hras(î de M. Sébastian! : «Les Russes sont entrés à Vart'o>ie, l'ordre le plus parfait y règne, et de celle-ci, lyon s'est soulevée; du reste, l'ordre le plus complet n'a pas cessé de régner dans cette ville.
10 avril. — L'avis suivant a été affiché à l'ouverture de la bourse : « Le gouvernement a » reçu aujourd'hui la nouvelle que les ministres anglais ont donné leur démission. »
Le commissaire de la bourse : 1>È Riciiebourg.
M. le comte de Pahlen remplace M. Pozzo di Rorgo auprès r'e notre conr. Le nouvel .imi»assadeur porte un nom auquel la fin violente de Paul I" a attaché une trisle célél)rilé.
— Par la mort du prince Auguste de Leuchteniberg les titres et les lionneurs de cette maison passent au prince Maximilien, maintenant seul descendant mâle du prince Eugène. M est né le 2 octobre 1817 et il est lieutenant de cavalerie légère en Ravière.
— Les étuflians sont l'objet de la sollicitude de M. Gisquet. Le faubourg Saint-Germain est sillonné de rondes nocturnes.
— M. Philippe Dupin, bâtonnier de l'ordre des avocats a été assigné ce soir même, par M. le procureur s^néral , pour comparaître lundi devant la cour royale, afin d'y voir annuler l'avis du conseil de l'ordre. Même mesure a été prise à l'égard du bâtonnier de l'ordre d-cs avocats de Rouen.
— M. de Talleyrand a refusé de se rendre à Paris , pour siéger à la chambre des Pairs. Il a allégué son âge, ses infirmités et par-dessus tout une goutte qui menace d'être longue. II n'y a que l'affaiblissement delà vue de M. Pasquier qui puisse faire croire à la longue goutte de M. Talleyrand. On dit que la cour voulait obliger M. Pasquier à porter M. du Talleyrand, et M. de Talleyrand à y voir pour M. Pasquier. Et voilà commnet on a des pairs, l'un portant l'autre.
— Discussion du projet de loi sur les réclamations des 25 millions amci icains. Le discours de M. le duc de Fitz-James a remué la chambre par un ton parfait de convenances parlementaires , par une ironie fine, et surtout par une grande puissance du raisonnement. La réponse de I\L Thiers â M. le duc de Fitz-James, n'a été qu'une espièglerie d'écolier nageur. Cette séance a été marquée par un incident dont les honneurs teviennent â M. Vigier. Après avoir échangé quelques paroles vives avec IM. le duc de Filz James, M. ^ igier l'a abordé avec la gravité sacramentale d'un homme qui désire un éclaircissement, Aiflez-moi à passer celte manche, lui a dit le descendant des Sluarts, — et confondu, le descendant des Vigiers a rendu ce petit service, et s'est retiré satisfait. Les choses en sont restées là.
— La reine des Belges est accouchée hier d'un garçon, à huit heures du matin.
-Le ministère n'a pas voulu, disait hier un pair de France de beaucoup d'esprit, traduire les républicains devant les tribunaux ordinaires; mais par contre-coup, il y a traduit la chambre des Pairs. Les juges sont jugés : et nunc intelligite reges.
— Axiome doctrinaire : avant l'élection , on se doit aux électeurs; après l'élection , on se doit à soi-même: d'après M. Mahul, on doit considérer les ministres comme soi-même.
— Quand les pairs de France s'abordent et qu'ils prononcent ces mots : C'est pour le 5 mai y ils ressemblent à ces frères de la Trappe qui se saluaient par cette expression solennelle : •Frère, ilfnut mourir.
— Avant-hier matin a eu lieu à Bicétre le ferrement de la chaîne des forçats qui devaient partir le lendemain pour le bagne de Toulon.
Plus de 3,000 curieux étaient accourus pour voir les condamnés sortir de Bicctre.
— Voici un petit calcul que faisait un député, tandis que M. Thiers répondait à M. de Fîtz James.
1" Phrase de M. Thiers : sur l'indemnité des émigrés : insulte au plus fort preneur de cctt<^ indemnité placé trop haut pour entrer jamais dans les débats parlementaires.
2* phrase. Sur l'émigration. Gand et 1815 : insulte à M. Guizot.
3" phrase : aigre souvenir sur le drapeau blanc et son humiliation militaire : insulte aux ïimiiaux Duperré et de Rigny, assis au banc des ministres.
4* phrase : Flétrissure à la juridiction exceptionnelle de la chambre des pairs dans l'affaire sanglante du Maréchal Ney : insulte à la chambre des pairs judiciairement réunie pour juger le procès d'avril, d'où le même député concluait qu'il y avait parfaite harmonie dans les pouvoirs de 1 État, et un admirable ensemble de doctrines et de souvenirs entre les ministres.
— Le compte officiel des sommes que S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans , aujourd'hui roi des Français, a daigné toucher pour sa part dans le milliard d'indemnité, s'élève à 16,109,714 francs 07 centimes , non compris les indemnités en litiges et liquidées depuis.
Ajoutez à cette petite somme celle qui est arrivée par la succession du duc de Bourbon , puis encore les petits cadeaux de la branche aînée à la branche cadette pendant les quinze ans de la restauration , et vous arriverez à 25,000,000 au moins.
Avec cela Louis-Philippe trouvera le moyen d'acquitter une dette sacrée qii'il a promis de faire acquitter quoi qu'il arrive, et d'employer honorablement
une somme que la haute pro-
bild de M. Tliiers ( séance de la chambre du 9 , réplique au discours de M. Fitz-Janics) considère oomme mal acquise.
— Des troubles asez «graves ont éclaté aujourd'hui h l'Lcolc de Médecine à roccasion de la nomination de M. Ilippolyte Royer-Collard , comme professeur suppléant du cours d'hygiène de ladite école.
— M. Serrurier, ambassadeur de France aux États-Unis, vient d'arriver à bord du paquebot JîbaiiY parti de New-Yorck le 1 1 mars.
— Fatigués de ne pouvoir se rencontrer armée contre armée , les Espagnols de don Carlos et les Espagnols d'Isabelle , vont donner le spectacle d'un tournois où l'arme blanche, l'arme des chevaliers sera seule cujployée. C'est le général C. L. O'Donnel , commandant la cavalerie de don Carlos, qui a porté le défi au brigadier don M. Lopez qui l'a acceplé, sous la réserve d'obtenir l'autorisation du général en clief. Celui qui vous écrit, mande-t-il à O'Donnel, croit que son général lui permettra d'ac(epter le noble défi, et dans cet espoir, il (h)nne à don Louis O'Donnel, sa parole qu'il se rendra ponctuellement à l'endroit qui sera désigné.
12 avril. — Le choléra a entièrement cessé à M;.rseillc,
— On écrit de Naples en date du li. mars :
« Le 13 au soir, une violente secousse du Vésuve annonça de nouveaux phénomènes volcani(iues. Un nouveau cratère s'ouvrit le 14, et la lave coula en abon<lanre. On eittendit au loin gronder le volcan comme les flots mugissans d'une mer irritée. Des nuages de fumée multicolores lourbillonnaient à travers des lissures du nouveau cratère. Le lendemain , il y eut pluie de fou et éruption de matières volcanicjues.
— Il y a une couple d'années que lord Graham , visitant quelques ateliers de Genève, s'entretint avec M. Henri Juiiod , ouvrier horloger , et rencontra chez lui une telle concordance d'opinions religieuses , qu'il le prit en affection, lui demanda son nom et son adiesse, et lui promit de s'* n souvenir.
Les six millions qu'il vient de laisser en héritage à M. Junod attestent sa mémoire.
— Les avocals du barreau de Nantes, ont protesté contre l'ordonnance du 30 mars, dont les dispositions leur ont paru entacliées d'illégalilé.
— Par arrêt de ce jour, la Cour royale de Paris, toutes les chambres assemblées, a annulé la délibération prise i^ar l'ordre des avocats à l'occasion du procès d'avril.
M. — Le conseil de l'ordre des avocats va se pourvoir contre cet arrêt.
— Aujourd'hui quarante cas de maladies ont été constatés parmi MM. de la chambre des pairs. L. G.
.. — r-ifl^fl» ^—
Jicpression du duel. — Un de nos abonnés nous adresse les réflexions suivantes sur les moyens de réprimer le duel.
Je lis dans liernardin de Saint-Pierre : « Pour les éviter (les duels), Pierre F*" ordonna que « dans le cas où un oflicicr recevrait une insulte personnelle, l'agresseur serait amené en pré- « senc(; (h; Folfeiisé, tout le régiment sous les armes ; (juc là , le bourreau répéterait sur lui « doux fois la même injure; qu'ensuite il paierait à l'offensé une année de ses gages , et se- « raitfait soldat pour toute sa vie. w
En écartant le bourreau dont la présence serait mal supportée par la fierté du soldat français ; en appli^iuant l'amende à une œuvre de charité , et non au paiement du prétendu dommage causé par l'injure reçue, le reste dcFéditde Pierre I" ne serait-il pas susceptible d'être mis <Mi vigueur chez nousV
M. Lacretelle rapporte, dans Fhistoire de France au XVllP siècle, le fait suivant : « Au « siège de PortMalion, les soldats étaient portés A oublier leurs fatigues en s'enivrant. Le « maréchal de Kichelieu leur défendit cet excès : je déclare, dit-il, que celui d'entre vous « qui continuera de s'enivrer, n'aura pas l'honneur de monter à l'assaut. Jamais défense ne « fut plus religieusement exécutée. »
Cette déclaration du maréchal de Richelieu me paraît admirable et merveilleusement adoptée au caractère français; elle honore son auteur autant que les soldats qui«y obéirent avec un leligieux scrupule. Rien ne serait plus facile, si je ne me trompe, que d'en tirer parti pour triompher à toujours du préjugé féroce qui , suivant réncrgi([ue expression de J.-J. Rousseau, met toutes les vertus à la pointe d'une épée. Que tout militaire , officier ou soldat, qui aura exposé ses jours et ceux de son semblable dans un duel, au lieu de les consacrer au service de su pairie, soit condamné à végéter toute sa vie de garnison en garnison , que pour lui la carrière de l'honneur et de l'avancement soit irrémissililement fermée; que les périls (h; la guerre , la gloire d'assister à une bataille rangée , de monter à l'assaut d'une forteresse ennemie , lui soient à jamais interdits ; que cette interdiction s'étende à tous les individus qui , soit parleur présence, soit par leurs conseils ou leur indifférence même, auront favoiisé , provo<iué ou laissé accomplir un duel ; et l'ignominie attachée à une semblable punition (|ui les langera parmi les lâches et les indignes de l'armée, viendra bientôt remplacer le faux honneur dont l'égide ne recouvre que trop souvent aujourd'huiles amateurs et fauteurs de combats singuliers!
Jules FORFELIER.
l'aris. — imprimerie de félix locquin , 16 , rue n.-d.-des victoires,