CHRONIQUE DE LA SECONDE QUINZAINE DE MARS
ComniPut s'est formé le nouveau ministère, — Club Fnlchiron. — La majorité en fiacre. — Anecdotes de madame Dosne et madame Thiers. — Explication devant les Chambres. — M. Maaguin, M. Garnier Pages. — Remarquable discours de M. Sauzet. — M. Thiers et M. Giiizot dans le couloir de la Chambre. — Notre diplomatie en voyage. — Séance des Communes du ii mars. M. Peel , M. Hume et ses œufs. — Différence du génie des deux peuples et des deux langues.
— Discours de M. de Broglie à la Chambre des députés , explication moins claire que l'origine. — Les doctrinaires et M Thiers, 1668 et 89. — La Journée des dupes de M. Lemercier, jonée au Théâtre-Français. — Ecbec des tories , démission du marquis de Londonderry. — La loi de responsabilité ministérielle. — Mutinerie dans les ca><ernes. — L'amnistie. — Les Français insultés aux Etats-Unis, — Conduite peu bonorable dn ministère dans la séance dn Parlement du 17. — Présentation du projet de loi relatif au mariage des dissidens. — La Quo idienne condamnée à quinze mdie francs d'ameude et à un an et demi d'emprisonnement en trois jours. — La magistrature. — Impossibilité du procès d'avril, — M. Pasqaier — Marseille et son fléaa , Paris et la mi-carême. — Le Cheval de bronze à l'Opéra-Comique. — Nouveau succès de sir Robert Peei dans la séance du 19. — Massacres en Espagne. — Les chancelleries de l'Europe.
— M, Thiers et les fonds secrets. — La question ministérielle est une question résolue. — Anecdote sur le tiers-parti au sujet des 25 millions des Élals-Unis. — La loi de responsabilité , la peine de mort , la Chambre des pairs et l'hôpital des lucnrables. — Procès d'avril, la police prend la poste. — la loterie de l'Opéra tirée par un maire — Discusion sur l'article 76 de la constitution de l'an 8. — L'anarchie dans le parlement — Le ridicule tne le gouvernement représentatif, — MM. Pupe et Rœbuch. — Grave situation de l'Angleterre. — État moral de l'aristocratie. — Anecdote tout-à-fait inconnue sur la nomination de M. Aber-combry. — La Tiibuue. — M. Lacordaire.
14 mars. — Une grande assemblée d'une soixantaine de membres réunie chez M. Fulcbiron , s'étant laissée aller à la distraction de se prendre pour la majorité, avait envoyé une députation chez I\l. Thiers, afin de le supplier de ne point se séparer de M. Guizot , et de faciliter, par son concours, le replâtrai^e du ministère. La majorité Fulchiron montant majestueusement en fiacre, s'était fait conduire à l'hôtel de l'intérieur, sans qu'aucun accident arrêtât la loue de la Fortune ou celle de sa voiture. On assure que la députation trouva un puissant secours dans madame Thiers et la belle-mère du jeune ministre , qui décidèrent que la France avait encore besoin de lui, peut-être parce qu'elles ont encore besoin de la France. M. Thiers répondit àmadame Dosne qu'il n'avait rien à lui refuser. N'avez-vous pas lu qtielque part la belle scène de Véturie et de Coriolan? Si ou élève des statues aux mères des grands hommes, pourquoi n'en élevcrait-on pas aux belles-mères."* Nous acquéron.s M. de hroglie sans perdre .M. Thiers.^/ Madame Dusne la patrie reconnaissante !
Le ministère, reconstruit oftkiellement dans le Moniteur, x'wnt enfin aborder la tribune et répondic aux interpellations pendantes depuis plus de cinq jours. Tout Paris est à la chambre : le personnel dts bals masquéj^ est accouru en chapeaux bleus , rosei» , jaunes , blancs et no'rs , pour assister au dénouement de l'imbroglio ministériel : c'est une politesse de carnaval a carnaval. M. Mauguin pose les questions avec une lucidité perfide , et , pour plus de précaution , les formule par écrit. M. Guizot répond que la raison d'Etat l'empêche de répondre. M. Thiers ajoute que , par décence , on doit renoncer à faire expliquer le ministère. Vive et spirituelle réplique de M. Mauguin; interpellation pressante de M. Garnier Pages ; noble et puissant discours de M. Sauzet, (jui accable le cabinet. La question d'amnistie , si grande et si belle, domine la séance; on apprend que M. le maréchal Gérard Fa voulu , <jue M. Soult la veut, et que le ministère lui-même, pour obtenir la rentrée de M. Gérard, s'était résigné un nu)ment à une générosité politique également éloignée de ses habitudes et de son système. La partie ministérielle de la chambre demande la clôture; elle est repoussée par la m.ijorité. Les interpellations sont remises au surlendemain , et MiM. Thiers et Guizot sortent avec une fraternité de plus , celle d'une belle et bonne défaite de tribune.
Ceci se passe sur la scène ; voici ce qui se passe derrière. M. Guizot accable M. Thiers de couiplimens dans les couloirs de la chambre.
— « Votre éloquence est admirable , pleine de ressources !» — « Vous êtes bien bon. »»
— « Spirituelle. » — « Vous me comblez. »
— a Toujours prête à tout. » — « C'est trop d'éloges. »
— « Mais elle n'est pas assez grave. » — « Et la vôtre est trop doctorale. »
— « Vous êtes un étourdi. » — « Et vous un pédant. »
Eh bien ! Molière , croyez-vous encore avoir fait Trissotin et Vadius ? Le premier des comiques ce n'est point vous , c'est la nature.
15. — M. Sébastiani est reparti hier pour son ambassade. Que n'y restait-il? M. Saint-Aulaire se rend à Vienne : Que n'y était-il.'* Décidément les événemens sont mieux servis par la poste que notre diplomatie. De deux choses l'une : ou elle arrive toujours le lendemain, ou ils arrivent toujours la veille.
16. — Les journaux anglais nous apportent la nouvelle d'un succès remporté dans les communes par sir Robert Peel. De notables reformes proposées par lui dans la séance du 12 mars , à l'effet d'améliorer l'administration de la justice dans les cours ecclésiastiques, produisent une vive impression. La veille, M. Hume avait retiré sa motion sur les subsides. Sir Robert Peel ayant cru pouvoir attribuer le retrait de la motion de M. Hume à l'annonce des réformes utiles et pratiques qu'allait réaliser le cabinet tory , la conversation suivante s'engage entre les deux honorables membres :
M. Hume. — « Le mérite du ministère n'est pas grand dans cette occasion. 11 s'est tout » simplement fourré dans le nid de l'ancien ministère dont il s'est mis à corner les œufs.
SiR R. Peel. — » L'honorable membre vient de parler d'incubation ; mais je ne suis pas » le seul qui ait des œufs à couK>er. (On rit.) L'honorable membre en a produit un l'autre » soir, et maintenant il paraît qu'il ne peut ni le couver lui même , ni trouver personne » pour le couver à sa place. (Grands éclats de rire.) Il y a huit jours que cet œuf est pondu : » hier encore , l'honorable membre espérait trouver quelque poule amie qui voudrait se » po.ser dans sou nid , mais aucune ne s'est présentée. Ai-je tort de penser qu'un coup » d'œil jeté sur l'ordre du jour a pu les dégoûter de cette incubation .•• (Nouveaux rires.)
M. O'CONNELL. — » Pour moi , je conseille au très honorable baronnet de ne pas compter » ses poulets avant qu'ils ne soient éclos. L'honorable membre de Middiesex peut encore » se montrer un bon coq , et l'on ne diMt chanter que quand la victoire est certaine. »
Admirez la différence de l'esprit des deux peuples et du génie des deux langues ! Cette métaphore à longue queue réussit merveilleusement en Angleterre ; et si l'on hasardait l'équivalent en France, l'auditoire irait chercher ses projectiles dans les discours des orateurs. Singulière condition de l'éloquence ! Admirable au-delà du Pas-de-Calais , ridicule en-deça.
Enfin , la seconde séance des interpellations a lieu devant la chambre des députés. M. de Broglie continue la mystification politique des explications ministérielles. Le chef visible de la doctrine parle du sein de son nuage, dont il a à dessein épaissi les ténèbres. n était difficile avant les éclaircissemens de comprendre l'imbroglio de la retraite et du retour des doctrinaires ; depuis les éclaircissemens , c'est chose impossible. M. de Broglie a dit : Que la lumière soit , et l'on a vu venir la nuit.
Deux raisons seulement peuvent motiver la dissolution d'un cabinet : des dissentimens intérieurs et la perte de la majorité. Si les doctrinaires sont dans l'un de ces deux cas , pourquoi reviennent-ils ? S'ils n'y sont pas, pourquoi sont-ils partis? M. Odillon Barrot répondant à M. de Broglie , met le doigt sur la plaie. 11 y a division nécessaire dans le conseil , parce que la démocratie et l'aristocratie révolutionnaires y sont représentées , celle-ci par MM. de Broglie et Guiz«)t, celle-là par M. Thiers. C'est toujours la grande division entre l'orléanisme venu de Gand et l'orléanisme venu de l'Hôtel-de-Ville ; entre la révolution de 1668 et la révolution de 89. MM. Guizot et Thiers sont frères, qui en doute? seulement ils sont frères ennemis. La séance se termine par un ordre du jour pur et simple ; défaite morale pour le ministère, surtout si Ion se souvient que M. Maiiguin avait indiqué la portée de ce dénouement en disant ces propres paroles : « L'intérêt du » ministère est de provoquer un vote tranché , parce que le vague le tue; l'intérêt de » l'oppo.-iition est de rester dans une incertitude qui la sert, puisqu'elle tue le ministère. «
Le Théâtre-Français représente la Journée des dupes , comédie en vers de M. Lemercier, dont les hardiesses littéraires firent du bruit jadis, et ne seraient presqu'aujourd'hui que des timidités. M. Lemercier est une avant-ijaide qui est devenue une arrière-garde. Sa comédie est un bavardage en cinq actes imprimé depuis long-temps. Napoléon , disent les amis de l'honorable académicien , en eut si peur, qu'il ne voulut jamais consentir à la laisser jouer. Le public a failli être aussi poltron et aussi despote que Napoléon.
17. — On apprend de Londres que, pour faciliter la marche du ministère tory , lord Londonderry a donné sa démission. D'autres nouvelles balancent cet échec et indiquent que l'opposition , travaillée par des élémens de discorde , marche à une dissolution morale et politique. Sir John Russel ajourne sa motion relative à l'Irlande , malgré les danseurs des journaux radicaux ; M. Hume essaie en vain d'entraver la discussion du budget de la marine.
A Paris , la chambre des pairs adopte le projet de sa commission relativement A la loi sur les récoltes pendantes par racines. La chambre des députés vole les trois premiers articles du projet de loi sur la responsabilité des ministres, amendés par la commission, après une discussion plus académi(iue que politique sur la valeur des trois mots : trahison , concussion , prévarication. Quelques membres, tels .juc MM. Odilion-Barrot et Tracy , voudraient qu'on supprimât ces définitions pour donner une plus large carrière à la criminalité ; d'autres , tels que MM. Hennequia et Sauzet, pensent, avec raison, que la loi sur la res-
ponsahilité des ministres n'est autre chose qu'une loi de conciliatio)i entre le droit commun ot la nécessité politique , et qu'ainsi il importe de sacrifier le moins possible les formes de la jurisprudence ordinaire qui définit les délits et les spécifie.
Louis-Philippe passe en revue le 61' de ligne, qui doit quitter Paris à la suite d'une mutinerie qu[ a éclaté dans les casernes par suite du mécontentement causé par le régime alimentaire et par la substitution du biscuit novateur au pain de munition classique. C'est pousser au loin la manie des (expériences (jue d'en faire sur la vie du soldat.
La discussion de la loi de la responsabilité ministérielle se poursuit à la chambre des députés. On traite en passant, mais sans résultat, la question si souvent agitée de la nécessité de fixer par une loi , d'une manière précise , les attributions de chaque ministère, et d'empêcher ainsi ces dcplacemens continuels d'attributions voyageuses qui vont d«* l'intérieur à la justice , de la justice au commerce , et ainsi de suite pour tous les départemens ministériels. L'amnistie vient incidemment se mêler à la discussion. Le pouvoir exécutif peut-il gracier avant le jugement intervenu , ou a-t-il besoin pour cela de recourir aux chambres? Il a le dioit illimité de gracier, repond I\l. Béranger; M. Dupin répond le contraire. M. Dupin a raison depuis la révolution de juillet: M. Béranger aurait eu raison avant cette révolution. L'arlîitraire de l'amnistie , qu'on nous passe cette expiession , appartient au pouvoir souverain : naguère c'était la royauté, aujourd'hui c'est la chambre.
19. —A Londres, le marquis de Londonderry explique cà la chambre haute les raisons qui l'ont détermine à se démettre de son ambassade. Le (Juc deBuckingham fait ressortir la gravité d'une démission ainsi donnée à la suite d'interpellations des communes. « La pré- » rogative de la couronne vient d'être mise en question, dit le noble duc; ses ennemis » s'en tiendront-ils h ce premier essai .'* »
On ne peut se dissimuler l'importance d'un tel événement. Les tories n'étant pas déterminés à maintenir le marquis de Londonderry, ont fait une faute en le nommant. Leur personnel ministériel et administratif est trop tory pour la ligne qu'ils suivent, ou bien leur ligne n'est pas assez tory pour répondre à leur personnel. Il n'est pas impossible que , dans un temps donné , la retraite du marquis de Londonderry n'entraîne celle du duc de Wellington.
En France , la séance de la chambre roule uniquement sur l'utilité et le danger d'introduire le principe de la responsabilité civile dans la loi de la responsabilité ministérielle. Quand les crédits ouverts auront été outrepassés , convient-il de rendre le minisire fiscalement responsable , et d'imputer cet excédant de dépense sur sa fortune.-^ Oui, disent }es uns , car c'est là la seule sanction pénale du refus de ce crédit lorsque la chambre ne le trouve point assez motivé ; non , disent les autres , car, d'abord, s'il s'agit d'une somme minime , votre précaution est vétilleuse ; et s'il s'agit d'une somme importante , illusoire , vu Tinsuffisance d'une fortune privée. Puis , de deux choses l'une : ou il y a concussion de la pai t du ministre , ou il y a seulement imprudence. Dans le premier cas , on ne doit pas frapper l'imprudence «le confiscation ; dans le second , la loi fournit les moyens d'atteindre la concussio.n
Le paquebot des États-Unis apporte la nouvelle d'insultes graves faites par la populace à des officiers français dans la ville de Washington. Réparation complète «t solennelle a été donnée à nos m.trins. Mais l'Amérique n'est pas plus polie dans ses journaux que dans ses rues. Ceux-là ne parlent que de la nécessité où sera la France de se livrer à discrétion à la générosité des États-Unis, et d'obéir à leur sommation financière. Si, au lieu d'envoyer des paquebots à vapeur aux États-Unis , on les mettait à même de voir quelquesuns de nos vaisseaux de hauts bords, ces yankec changeraient de langage, et ces héros de comptoir nous feraient grâce de leurs bravades. Mais il semble qu'il y ait des gens à Paris qui ne sont pas fâchés d'être mis en demeure par des menaces. Sijes coups "de bâton s'éc! ivaient , on s'en ferait écrire pour les communiquer à la chambre.
On approid que sir Robert Peel, dans la séance du 17, a présenté le bill du mariage des dissidens qui dispense ceux-ci de suivre les rites de l'église anglicane. Ce bill est déclaré par l'opposition elle-même plus libéral que ce qu'elle avait espéré et peut-être pluS libéral que ce (|u'(!lle aurait fait. En Espagne la guerre civile s'acclimate. Jusqu'ici 1 Italie est tran<iuille, quoiqu'elle ait appris le changement de règne. Des lettres de Vienne annoncent que les obsè(iues de l'empereur d'Autriche ont eu lieu le 8 de ce mois au milieu d'un immense concours. Plusieurs personnes ont été étouffées.
La chambre des députés adopte, suivant l'article 6 de la commission amendé par elle-même, le principe de la responsabilité civile des ministres , lorsque les crédits sont dépassés, mais seulement en cas de faute grave et quand il y a motif d'intenter devant la chamljre des pairs une accusation (hî prévat ication. La sévéïité de cette règle générale est une sanglante personnalité ccmtie les ministres de l'ordre de choses actuel , qui depuis cinq ans ne sont point restés une seule fois dans les limites du budget régulier. Ce qu'il y a de plus ordinaire en finances aujourd'hui c'est l'extraordinaire.
PM)cès de la Quotidienne , accusée par M. Partarieu d'avoir appelé Henri V, Henri V; belle et politicjue replicjue de M. Bcrryer. Les actes d'abdication de Rambouillet datent du 2 août, le lieufenant-général les a fait déposer aux archives et n'a pris que le 7 août le titre de roi.
La Quotidienne est condamnée par le tribunal à six mois d'emprisonnement et cinq mille francs d'amende- M. Partarieu , le Napoléon du parquet , fait ainsi son 20 mars contre la presse.
21 et 22. -Les maçons du Luxembourg ont beause hâter, les juges se lassent. Le nombredes membres (|uiont résisté auxcalarres,goutt('s,par<ilysics,phthisies, n'excède plus quede quatre lechiffre irulispensable pour le jirgement. Knc re l'onconiptcparmi eux un nonagénaire et sept octogénaires. Les accusés d'avril peuvent dire : « Avant la fin du procès, le roi , l'âne ou moi nous mourrons. » Au château l'on n'a peut-être point l'intention que cette affaire aille jus-
qu'au bout, car M. Pasquier fait ouvertement de l'opposition contre le procès fl'avril. Or M, Pasquier ne fronde jamais le pouvoir que par ordre et ne lui desobéit que par docilité*
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dés
vresse , uu nouvel accès de mascarades et une réminiscence de carnaval.
;s nouvelles de Marseille sont plus favorables; les ravages du fléau diniinnent; le chrismisme brille d'un nouvel éclat au milieu de ces douleurs et au s(in de cette grande cité ^sertée par la moitié de sa population. Paris voyant vcni?; la mi-caréme', a une rechute d'iesse , uu nouvel accès de mascarades et une réminiscence de carnaval. 23. — Nouveau procès et nouvelle condamnation de la Quotidienne. Cette fois il s'agissait d'un article sur les 25 millions des États-Unis , article où l'on avait l'audace de maintenir que le pouvoir ne pouvait sans contradiction déclarer la guerre à l'Amérique et obtempérer à l'injonction dont le général Jackson faisait la condition de la paix. Lassé de son infériorité en face du puissant orateur qui prêtait au journal attaqué le secours de son beau talent , M. Ploughoulm a l'intention d'être digne. 11 se fâche , on rit ; il crie, on rit ; il déclare qu'il saura se faire respecter, on rit ; il se hausse sur la pointe des pieds , on rit ; il injurie M. Berryer, on ne rit plus, on murmure. M. Berryer lui lance une de ces froides et dédaigneuses paroles qiii tombent, pesantes et cruelles, comme dans Homère , le sceptre d'Ulysse sur les épaules meurtries de Thcrsite le détracteur du roi des rois. Infortuné Thersite! pauvre M. Ploughoulm !.... Après cinq minutes de délibération , le jury déclare le journal coupable, et le tribunal , au milieu d'une explosion de surprise et de blâme, !e condamne à dix mille francs d*amende et à un an de prison ; eu trois jours, un an et demi d'emprisonnement et quinze mille francs d'amende. Lessergens de ville expulsent violeujmentplusieursdosmurmurateurs. On assure que M. Ploughoulm, en descendant de son siège du pas dont on monte au çapitole, disait avec un air de confiance modeste : J'étais sûr de ce procès , je n'en ai jamais manqué qu'un. » Voilà, il faut l'avouer, un ju'ocureur-général bien dressé.
Ces violentes répressions font du tort à la magistrature et par suite sont un danger pour la société. Comment d'ailleurs veut-on qu'on oublie que la plupart de ces juges ont siégé sur les fleurs de lys et ont fatigué le gouvernement précédent de l'expression de leur zèle et des offres empressées de leur dévouement.-^ Le sens moral d'unenation ne résiste point longtemps au scandale de reviremens pareils. On faisait observer à un magistrat le mauvais efR't de ces condamnations exorbitantesjil répondit que la magistrature fra])perait jusqu'au moment où elle cesserait de croire le gouvernement plus fort que ses adversai<es, mais qu'au-delà elle saurait fort bien s'arrêter. Si c'est là en effet l'esprit de la magistrature , tant pis pour tout le monde, pour elle d'abord, pour la société ensuite et enfin pour le gouvernement. Gouvernement bien garanti, ma foi, qu'on ne défendra que tautqu'il n'aura pas besoin qu'on le défende !
Le Cheval de 7?ro«s<?, opéra comique, dont le /iOrettoe&t de M. Scribe et la musique d'Auber, obtient un succès complet dans les journaux et enimie prodigieusement sur la scène. Tout le vieil attirail des contes de fées , une princesse enchantée , un chevalier qui doit la délivrer et l'épouser , un talisman magique ; rien n'y manque. Il eût été plus simple de nous dire :
I! était une fois une princesse Qui se perça la main d'un fuseau.
Seulement M. Scribe a métamorphosé le bailli amoureux et niais ^n un mandarin niais et amoureux, et le magot normand ou limousin en magot de la Chine. Hélas, M. Scribe, que u'êtes-vous monté sur le cheval de bronze pour aller cjiercher dans quelque coin la fiole qui contient l'esprit de Roland ?
La guerre de la Péninsule, très panique , devient abominable. iVlina réchauffe dans !e sang son génie usé et son ardeur refroidie. Un massacre, digne des plus mauvaises années de notre révolution, signale sou entrée à Lecaroz. Ce n'est point assez de décimer la population ; on ouvre une loterie de mort, et ,par cinq habitans , il y en a un auquel échoit le billet fatal.
Le cabinet du Palais-Royal qui soutient Christine par des subsides , assume sur sa tête une lourde responsabilité et les chancelleries monarchiques qui assistent impassiblement à ces horreurs, comme s'il ^'agissait d'une joûtc de tor«<adors, les chancelleries monarchi- ([ues se disséminent par cette indifférence politique, nouvelle et déplorable plaie des gouvernemens.
M. Thiers vient présenter à la chambre la demande d'une allocation extraordinaire de 1200 mille francs pour complément des dépenses secrètes. Il annonce que le cabinet fait de cette question une question ministérielle. Digne combinaison de ce triste cabinet qui joue toute sa destinée sur une carte de police.
La chambre continue la loi sur la responsabilité des ministres et de leurs agens. Un amendement tendant à exclure des châtimens qui peuvent leur être appliqués , la peine de mort est rejetée. Une longue discussion s'engage sur le nombre de membres de la chambre haute, dont la présence est nécessaire pour linstruction du procès politique. M. Goupil assimilant le palais du Luxembourg à l'hôpital des incurables, évoque les infirmités de la chambre haute devant l'hilarité générale de la chambre des députés. Malgré ces officieuses observations, l'article delà commission exigeant le concours du tiers au nioius delà totalité des membres de la pairie pour les arrêts à rendre, est adopté. M. Garnier-Pagès propose en vain la liberté illimitée dans le choix des défenseurs. M. Chapuis soulève inutilement une discussion incidente en provo(iuant l'abolition de la peine de mort.
Il est clair pendant toute cette discussion que la chambre a présent à l'esprit le procès d'avril qui va s'ouvrir. Le tribunal improvisé pr)ur ce jugement est à peu près achevé; la route de Lyon est couverte de voitures pubhques encombrées d'une population de gendarmes et de gardes municipaux qui vont chercher une population de |)risonnieis. Napoléon faisait voyager son armée en poste, mais c'était pour aller chercher des victoires. ' ^
â2 LA JEUNE FRANCE ,
26 , 11. — Le jour léa;.il de la mi-caréme éclate dans toute sa gloire. Ni les folies , ni les scandales ne manquent. On fait tirer la grande loterie de l'Opéra par un maire; voilà la dignité municipale bien convenablement traitée! L'année prochaine on lui fera sans doute danser un ballet.
Grande discussion sur la question de savoir si l'article 7ô de la constitution de l'an VIII, qui ne permet de poursuivre les agens ministériels qu'après l'autorisation du conseil-d'état, sera ressuscité dans la loi comme M. Vivien le propose. Le ministère abandonne son projet pour se réunir à l'amendement de M. Vivien. Trois séances sont cousacréesà celte discussion sans qu'on arrive à un vote. C'est que dans l'article 76 il y va de toutes les doctrines de l'opposition de quinze ans, qui pendant la restauration n'a pas cessé de combattre comme dangereuse et exorbitante la clause que ce gouvernement , sorti de cette opposition, adopte aujourd'hui.
Plus on va et plus les affaires de la Grande-Bretagne s'embrouillent. Le parlement devient une espèce de champ-clos où toutes les passions se remuent. Les injures et les détis se suc- ("èdent entre les bancs ministériels et les bancs de l'opposition. i\L Barrow et le colonel Evan se distinguent par le luxe de leurs injures dans la séance du 23. Ln .\L Roebuck obtient Tin succès de ridicule en s écriant , au sujet delà réponse un ptu \ive de sir Robert Peel à M. Hume, qu'il somme l'orateur de la chambre d être son bouclier, car il entend lui dire toujours sa pensée , et il esi moins que jamais décidée recevoir une balle dans le ventre. Le gouvernement représentatif est partout menacé de mourir de ridicule, car si M. Roebuck, à Londres, veut ne pas recevoir de balle dans le ventre, à Paris M. Peyre veut, en sa qualité de maire. pouvoir continuer à donner de petites corrections municipales aux enfans de ses administrés, sans qu'il soit permis aux tribunaux de le déranger dans les services actifs qu'il rend au pays.
Dans la séance du 24 , au parlement sir Robert Peel a présenté le bill de commutation des dîmes ; il est reçu avec faveur. Néanmoins les personnes qui connaissent l'Angleterre s'acrordent à regarder sa situatioïi comme très-difficile. Le ministère de sir Robert Peel est peu à peu entraîné dans des voies qui mènent aux révolutions. La question de commutation des dîmes se pré-sente grave et sérieuse, c'est une question d'église, et l'on sait qu'en Angleterre l'église c'est l'état Derrière ce parlement où personne ne senjble savoir très-bien son rôle, ni rop|)osition plus passionnée que politique , moins capable d'action que de paroles , ni le ministère qui se laisse aller au torrent avec la consolation de conduire le char au moment où il va verser, derrière cette nation politique il y a une autre nation, brutale comme la force, résolue comme la misère , impatiente comme la faim. Il est bien difficile qu'elle ne jette point .ses haillons dans la balance et qu'elle ne change point ainsi une réforme politique en révolu tionsotitfle. Le bon sens et l'habileté de l'aristocratie pourraient seuls sinon empêcher, au moins suspendre ce terrible événement. Maiss'ilfauten croire les rapports qui nous viennent, la tête tourne à l'aristocratie anglaise comme à toutes les autres ai istocraties destinées à tomber. Chassée de la puissance, elle se réfugie dans la vanité , et jamais les susceptibilités nobiliaires n'ont été poussées au point où elles sont aujourd'hui. Pauvres gens qui font de l'étiquette au moment de l'éruption du Vésuve et (|ui s'inquiètent de savoir s'ils seront aristocratiquement engloutis. Pour donner une idée de cet esprit de vertige nous rapporterons une anecdote dont on nousgarantit l'authenticité. On prétend que les voix qui ont décidé la nomination de M. Abercombry à la présidence sont des voix tories, et que ceux qui les lui ont données se sont décidés par ce seul motif qu'ayant parié de fortes sommes pour sa nomination ils ont mieux aimé perdre leur parti que leur pari. Si l'Angleterre en est là il faut la plaindre.
La Tribune est condamnée à une nouvelle amende de 8000 francs et à un an de prison. Total de ses saisies, lOJ; total de ses condamnations, 14; total des amendes prononcées contre elle , 147 mille francs; total des années de prison , 49. Le chef de l'état disait en 1830 : M 11 n'y aura plus de procès de presse. » Erratum de 1835, lisez ; « 11 n'y aura plus de presse. » 28. — Il y avait long-temps qu'on n'avait vu un carême aussi riche d'orateurs et qui attirât un aussi nombreux concours dans les églises. M. Lacordaire poursuit, au milieu delà plus belle paitie de la jeunesse parisienne , ses conférences de Notre-Dame. On dirait que le christianisme acquiert une nouvelle autorité sous les voûtes de cette vieille basilique qui l'a vu si puissant et (juc, ramenant ses grandes eaux à sa source, il les verse plus fraîches et plus fécondes dans lame des auditeurs.
P.-S. Notre indignation est au comble de voir chaque jour les organes de la presse prêter leur publicité à tout ce qui est scandale, vice et infamie , anti-social et irréligieux. Puisque notre exemple reste sans imitateurs , nous remplirons un dernier devoir ; c'est celui de relever TOUTES LES FAUTES de la pressc , co faisant l'histoire du journalisme.
Sont agréés membres correspondans : — MM. L'abbé Michon , aux Thibaudières , par Rlanzac (Charente). — Maurin , médecin .'i Viviers (Drôme). — Théodore d'Indy , chefd'esca dron , rue Paiollerie , h Valence (Drôme). — Judde de la Judée , A Chalus (Haute-Vienne). — Philippe (le Merlis, à Rochechouart (Haute-Vienne). — Dufresne, avoué à Foix (Arriége). — Hue , à Orléans (Loiret). — hérangerie, docteur-médecin à Laval. — Rambert de Chatiilou, à Chambery.
Jules FORFELIER.
PARIS. — IMPRlbERlB DE FÉLIX iOCQlLN „ 16, RUE JV.-D.-PBS YICTOmE«.
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