‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 11 sur 120 · SUPPLICE DE JEANNE GRAY · texte numérisé non relu

SUPPLICE DE JEANNE GRAY

Voici ce que dit la chronique :

Jeanne Gray, habituée dès Tenfance aux études sérieuses, vivait paisible à Tower-Hill, où, surprise dans sa retraite, elle se laissa décerner la couronne par son mari. La conspiration de Wyat ayant échoué, la reine Marie fît prévenir lady Jeanne Gray qu'elle eût à se préparer à la mort. En même temps , elle lui députa , successivement , trois docteurs en théologie pour la disposer à une bonne mort , en la faisant rentrer dans le sein de l'église catholique. Jeanne Gray répondit en lui envoyant une lettre qu'elle écrivit en grec , de sa main propre, et dans laquelle . prenant la défense de sa religion avec une rare et savante intelligence , elle conseillait à sa royale sœur de prendre sur Jeanne Gray l'exemple d'une persévérance inébranlable quand elle se verrait elle-même dans sa ligne de conduite.

On avait d'abord résolu de faire exécuter Jeanne et lord Guilford, son mari, sur le même échafaud à Tower-Hill ; mais on craignit que vivement ému et exalté, à la vue surtout de Jeanne dont l'extrême jeunesse , la naissance illustre, la beauté et le caractère si noble et élevé inspiraient tant de respect et d'admiration, le peuple ne se laissât entraînera la rébellion pour tenter de délivrer les deux condamnés. C'est pourquoi il fut décidé qu'ils seraient exécutés dans l'enceinte de la Tour.

Le jour de l'exécution ( ii février i554 ) j lord Guilford voulut voir Jeanne Gray.

— Dites à monseigneur, répondit-elle, que nous nous verrons aujourd'hui dans le ciel. Je ne veux plus ici-bas le presser sur mon sein , car je ne sais s'il ne faudrait pas nous assassiner tous deux pour nous séparer, et ce n'est pas ainsi que nous devons mourir. Répétez-lui bien que je vais le suivre de près là-haut , où notre amour tendre nous rapprochera l'un de l'autre auprès de Dieu , à l'abri des troubles , des événemens , des revers , à l'abri du temps, dans le sein de l'éternité !...

Puis, après un instant de réflexion, elle écrivit à lord Guilford une lettre conçue à peu près dans les mêmes termes.

Une ou deux heures plus tard , elle ouvrit elle-même la fenêtre pour voir son mari marcher au supplice, car il fut exécuté le premier. Lord Guilford leva les yeux vers Jeanne; elle lui sourit, porta doucement sa main à ses lèvres , puis la leva vers le ciel, d'où elle ne détacha plus ses yeux qu'après que le convoi fut passé.

Ses femmes voulurent la faire rentrer dans son appartement; mais elle désira rester à la fenêtre pour voir passer le corps et se mieux affermir contre l'idée du supplice et de la mort.

jl^ LA. JEXJ:>E FRANCE.

On vint , d'après ses ordres, lui annoncer que la tête était séparée du tronc,

— Et l'arae du corps ! dit-elle. Monseigneur a-l-il été ferme ?

— Jusqu'au bout. i i -n

— Notre lendemain sera beau , car notre soleil à tous deux se sera couché brillant sur

un ciel pur. ^

Quelques instans après, elle regarda passer le cadavre sans tête de son mari dans uil tombereau découvert. Un sourire , légèrement forcé , passa sur ses lèvres.

Sir J. Gage, constable de la Tour, ne tarda pas à se faire annoncer chez lady Jeanne Gray , pour la conduire au supplice. Des larmes roulaient dans les yeux du vieux gentil-

homme. . ., .

— Vous remplissez un devoir, sir Gage, lui dit Jeanne j moi, j expie sur la terre un

crime contre les lois de la terre.

— Dites-moi donc , milady , que vous me pardonnez.

— Je vous plains et je vous aime, sir Gage, et je vous en donne la preuve.

En disant cela , elle prit sur sa table le livre où elle consignait ordinairement ses pensées : elle venait d'y écrire trois phrases , la première en grec , la seconde et la dernière en anglais , dont le sens était :

« La justice des hommes s'exécute sévèrement sur mon corps ^ mais la justice de Dieu » s'exercera doucement sur mon ame »

a J'ai été coupable j mais ma jeunesse et mon inexpérience allègent le poids de ma faute » aux yeux de ceux qui me la font payer de la vie. »

« La postérité, comme la justice divine, me traitera avec moins de rigueur; j'ai la » ferme confiance en Dieu et en la postérité.

Montée sur l'échafaud avec ses femmes et sir Gage ou sir Bruge, ministre et savant anglican , elle vit le bourreau tomber à genoux devant elle pour obtenir d'avance son pardon.

— Relevez-vous , lui dit elle , sans se troubler.

Puis, se tournant du côté où les spectateurs de son supplice lui paraissaient un peu agités.

« Je suis devant vous sur cet échafaud, dit-elle , non pas pour avoir convoité la cou- » ronne, mais pour n'avoir pas su persévérer dans mon refus de me la laisser décerner. Ce » n'est donc point l'ambition qui m'a conduite ici, mais le respect pour la volonté de pa- » rens auxquels j'ai été élevée à obéir. Ma mort est la seule satisfaction que je puisse don- » ner à l'État pour mon crime ; je donne ma vie avec résignation. C'est par entraînement , y> non de propos délibéré que j'ai violé la loi fondamentale du royaume , et je suis encore » heureuse d'atténuer par ma mort un crime d'état où m'a poussée l'excès de ma piété » filinlc. Je mérite ce châtiment pour avoir servi, même sans intention, d'instrument à des » ambitieux. Puisse l'histoire de ma vieet de ma mort servir d'enseignement à la postérité, » et lui montrer que l'innocence d'intention n'excuse pas le crime commis , lorsque ce » crime compromet la sûreté de la chose publique ! »

Cependant le bourreau était demeuré à genoux , sans que Jeanne Gray y prît garde.

— Rclcvcz-vous , lui dit elle , c'est à moi de m'agenouiller devant la justice humaine dont vous n'êtes que le bras ! ^

Elle se fit ôter par ses femmes sa robe à fraise, les embrassa l'une après l'autre , et s agenouilla près du bloqueau, autour duquel on avait jeté, au plus vite , un peu de paille pour cacher le sang de lord Guilford, qui avait jailli sur la draperie noire de l' échafaud. Alors on lui banda les yeux, et comme elle tendait les mains en avant pour toucher le billot , sir Gage , d'autres disent sir Bruge , lui dirigea une des mains en implorant sa béûcdiction de mourante. Sa main gauche, en s'appuyant sur le bloqueau, porta sur quelques gouttes de sang tiède encore de son mari : elle posa aussitôt sa tête là ou était sa main en disant : « Dans votre sein avec lui, ô mon Dieu ! » et reçut , presque au même insUnt, le cuup fatal.

La Gazette de France regarde avec beaucoup de justice M. Delaroclie comme un artiste d'un grand mente et d'une haute intelligence, en fait d'organisation et d'habileté'. Il a, dit-elle, tout ce qui est nécessaire pour faire un grand peintre^ mais il restera au dernier rang des peintres d'histoire, peut-être au premier des peintres de genre, tant que sa volonté' re'sistera à la voix de sa conscience et aux conseils de sa raison. Elle s'explique, et elle dit : qu'en produisant Cromwell^ les Enfans d'Edouard et Jeanne Gray, M. Delaroche a cru peut-être peindre l'histoire, il n^a fait que des tableaux de genre j pourquoi? parce qu'à son avis aucune de ses compositions n'est complète et que toutes , excepté peut-être les Enfans d'Edouard, sont dépourvues d'inspiration et de pensée. Quelle a été la pensée de cet artiste, en montrant une jeune femme, les yeux baudés, montée sur un échafaud et cherchant de ses mains le billot sur lequel elle doit poser sa tête ? C'est la dernière scène d'un drame, scène terrible et remplie d'émotions^ il l'a admirablement rendue; mais quel est le but moral de cette représentation? La toile paraît avoir été coupée et séparée d'une bien plus grande page. Il y a là une action restreinte, presque machinale, très-forte d'expression physique, mais sans expression philosophique; le peintre a merveilleusement réussi à rendre l'affaiblissement des organes dans une jeune fille qui touche à son dernier moment , quoique l'exécuteur public trouverait peut-être quelque chose à redire; mais enfin quelle est la signification, quel est le sens intime de cette composition? Il y a autour de la figure principale deux femmes dont la pose exprime une vive douleur, il y a un bourreau chétif qui a les cheveux roux et les jambes grêles; il y a un sir Bruge qui remplit son office comme un homme qui en a une grande habitude. Mais qu'est-ce que tout cela signifie? que pense M. Delaroche? est-il pour Jeanne Gray , est-il pour Marie ? Quand David composait Brutus condamnant ses fils à mort, le Serment des Horaces, la Mort de Marat, il mettait dans ses tableaux une pensée républicaine. Quand Gérard a produit l'entrée de Henri IV à Paris, il s'est fait royaliste ; David et Gérard sont des peintres d'histoire. Gros aussi, M. Ingres aussi; mais concentrer toute la partie physique et morale d'un tableau dans un effet presque matériel et purement extérieur , c'est du genre si jamais il en fut.

Il y aurait bien des choses à dire sur cette femme du nom de Jeanne Gray qui , arrière-petitefille d'Henri VII, se laissa persuader par un parti de ceindre la couronne au préjudice de Marie sa parente , fille d'Henri VIII et légitime héritière du trône. La notice fournie par l'artiste au livret; porte que Jeanne fut emprisonnée par ordre de sa cousine, qui, six mois après, lui fit trancher la tête. Voilà certes le gros public qui ne lira que le livret, aussi bien informé que s'il avait lu un article du Journal de Paris»

C'est sans doute un mauvais procédé que de faire couper la tête à sa cousine* mais c'en est un qui , par tout pays , est fort peu délicat que de s'emparer de l'héritage de sa cousine ou de son cousin. Jeanne le reconnut avant de mourir, elle avoua qu'elle avait eu tort de céder aux conseils de son père. Du reste elle subit son sort avec un grand coura^^e vit passer avec fermeté son mari exécuté publiquement le même jour et monta avec beaucoup de calme et de résignation sur l'échafaud dressé dans une chambre de la Tour. Ces circonstances, avec lesquelles le tableau est si peu d'accord feraient croire, ajoute la Gazette, que M. Delaroche n'a voulu peindre qu'une scène tragique , mais qu'il n'a eu nul souci de l'histoire et de peindre un sujet historique. Jeanne périt pour avoir adopté le principe protestant d'insurrection; pour s'être révoltée contre l'autorité légitime. Si elle eût triomphé, Marie et Elisabeth couraient grand risque de porter leurs têtes sur le billot. Les usurpateurs , de tout temps , ont été encore plus cruels que les rois légitimes; c'est ce que la Gazette prie MM. les auteurs et artistes de ne pas oublier. D'où l'on pourrait tirer la conséquence qu'elle regarde M. Delaroche comme partisan de l'usurpation et ennemi de ia légitimité.

La Quotidienne n'est pas du même avis , comme'on peut s'en convaincre.

Les prières sont terminées , il ne reste auprès de Tinfortunee jeune fille que deux de ses femmes évanouies de chagrin et de douleur ; le bourreau , dont la main touche déjà la hache , et le gardien de la Tour de Londres , qui conduit les mains de la jeune femme dans leur recherche du billot. Ces quatre figures groupées autour de la figure principale sont, dit-elle d'une exécution vigoureuse et fine tout à la fois : le travail en est étudié et terminé d'une manière admirable j les moindres détails en sont merveilleusement exécutes , sans pourtant que leur extrême perfection nuise en rien à l'ensemble. La douleur des deux femmes qui occupent le fond du tableau est bien rendue; le bourreau est compris en profond dramatiste; rien en lui d'effrayant, ni de repoussant en son costume, rien de bizarre, c'est presque un homme comme un autre , un homme qui parait avoir en son cœur quelque pitié : sa tête penchée serait presque l'indice d'un intérêt douloureux , mais sa main, la main de ce bourreau s'approche de plus en plus de la hache, à mesure que s'incline la tête de Jeanne Gray.

Si les quatre figures accessoires méritent ainsi nos éloges, que pourrons-nous dire de la figure principale ? Comment pourrons-nous rendre sensible à nos lecteurs l'immense part de drame concentrée en elle ? Jeanne Gray est à genoux, ses yeux sont déjà couverts d'un mouchoir; elle sait que ses heures de vie sont terminées : et, rassemblant toute sa force de courage et de résignation , elle s'incline pour mourir. Mais si tout ce que le cœur donne de iierté, la soutient dans ce dernier moment,jla nature ne peut cependant être entièrement vaincue : examinez ce qu'on aperçoit de ce beau visage , ces lèvres contractées et blanchissantes, ce cou qui tressaille et dont les muscles délicats semblent déjà sentir l'approche du fer de la hache; voyez ces belles mains et ces bras tremblans, qui, sans guide, ne rencontreraient pas le billot qu'ils veulent chercher; et sous cette robe de satin, si vraie d'imitation , quelle terreur donne ce froid de mort à ce pauvre corps de jeune femme qui cherche à concentrer ce qui lui reste d'existence, comme s'il pouvait, ainsi faisant, se défendre contre la mort. Dans cette figure de Jeanne Gray , M. Paul Delaroche a réuni toutes les hautes qualités de son talent de peintre et toutes celles de son talent de penseur poétique. Si nous parlons de l'exécution , nous dirons les difficultés vaincues des deux bras vus de face , du corps dont les épaules se rétrécissent , dont tous les membres se contractent sans rien perdre de leur beauté; nous dirons encore que la couleur est vraie, que l'effet est simple, et que l'exécution générale est plus consciencieuse, plus attaquée avec la hardiesse d'un maître que celle du dernier tableau de M. Paul Delaroche , son Crom.'weL

Quant à la pensée du tableau, elle est grande, bien sentie et bien exprimée ; sa moralité et sa portée sont choses sérieuses par les temps oii nous vivons. Jeanne Gray a été achetée par le comte Anatole Demidoff , qu'on ne saurait trop louer du noble emploi de sa fortune, qui, cette année, a largement encouragé nos artistes. Eh bien! que M. Demidoff emporte son tableau vers le Nord , loin de notre Midi , où les mêmes ambitions élèvent peut-être une nouvelle Jeanne Gray. Pour l'avenir, voilez ce tableau pour l'Espagne; voi- Icz-le pour toutes les usurpations : la hache n'est point bonne à voir pour ceux qui ont gravi les marches d'un trône, alors que ce trône avait un maître. Regardez le beau tableau de M. Delaroche; la mort descend sur la belle tête si fraîche et si jeune de lady Jeanne Gray; une mort si cruelle , pauvre jeune femme ! son père et son mari l'ont déjà précédée : elle meurt , parce que son front a touché la couronne royale et qu'elle n'était point faite pour lui; elle meurt parce que ses lèvres ont dit je suis reine, et qu'il yavait une véritable reine. Ce tableau, comme tous ceux de M. Delaroche, et plus peut-être encore que tous les autres , laisse ceux qui le regardent pensifs et rêveurs; et si , quand le Cromwel parut, nous dîmes alors que c'était un tableau de palais de roi destiné à être gravé pour les peuples, cette fois nous dirons que ce tableau de Jeanne Gray est un enseignement profond de l'histoire, réservé aux ambitieux de notre époque.

Le Cabinet de Lecture , qui se 'distingue par des articles de critique pleins de jugement^ examine avec beaucoup de sévérité le tableau de M. Delaroche , sous le point de vue artistique.

Il trouve la scène supérieurement composée, les personnages bien posés, bien dessinés; mais la couleur des figures lui paraît généralement terne, et celle des murs et colonnes qui l'encadrent , d'un gris cendreux que ne présente jamais la pierre. Ce défaut grave , joint à celui de la perspective, fait perdre de son effet au tableau; il provient de ce manque d'intelligence du clair -obscur qui caractérise la peinture française. Parce que la scène se passe dans un intérieur, ce n'est pas une raison pour atténuer et les ombres et les lumières, de telle façon que les couleurs perdent de leur lucidité et surtout de leur chaleur. Où donc se manifeste la|simple chaleur naturelle à l'épiderme de ces chairs cotonneuses , sèches? Où est donc l'élasticité musculaire ? La lumière plus ou moins vive modifie, décorapose les couleurs bien plus encore qu'elle ne les ternit ; voilà ce qu'on ne comprend point assez en France. C'est à cette sécheresse, à cette froideur de ton et à la couleur fausse des murs et des colonnes , que M. Delaroche doit attribuer en partie l'aspect un peu froid de son tableau.

Le Cabinet de Lecture fait aussi remarquer la raideur de celte femme assise au pied d'une colonne; son corps ne s'efface point ; elle est posée là comme un mannequin , et il serait bien facile de faire disparaître ce défaut; enfin la perspective ne lui paraît pas bien observée dans ce tableau, et Jeanne Gray lui semble agenouillée si près du bloqueau qu'il va lui être impossible d'y coucher sa tête. Ce défaut est d'autant plus saillant, qu'on a eu le tort d'exposer le tableau trop bas; car on est censé, comme le peintre, regarder la scène d'en bas et à quelque distance. Si, au contraire , on le domine un peu, il n'est plus possible d'en concevoir aussi bien les lignes et l'effet.

Voilà à peu près à quoi se résument toutes les critiques sur ce tableau , la merveille du Salon de i834 , le chef-d'œuvre de M. Delaroche, autour duquel la foule se presse, que tout le monde admire , que nous admirons nous-mêmes , tout en reconnaissant la justesse des remarques du Cabinet de Lecture^ et que nous aurions voulu faire admirer à la Jeune France de province , s'il nous eût été possible de lui rendre , sous le crayon de la lithographie, un copie aussi belle que l'original (i).

Quoiqu'on en dise, nous pensons qu'une grande pensée politique et morale a présidé à la composition de ce tableau , et que le peintre a eu en vue d'avertir les usurpateurs que le sort de Jeanne Gray pouvait les attendre.

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