‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 12 sur 120 · SCIENCES. TABLEAU DE LA SOCIETE MODERNE · texte numérisé non relu

SCIENCES. TABLEAU DE LA SOCIETE MODERNE

Ce n'est point assez pour la Jeune France d'étudier les ruines du passé; il serait indigne d'elle de renoncer à se frayer une route à travers les obstacles qui l'environnent : la résignation du découragement est le partage de la caducité qui attend que les événemens lui fassent une destinée , la jeunesse doit se faire la sienne.

Tandis que les hommes aux courtes mains et aux courtes vues embrassent d'une étreinte désespérée les colonnes à demi brisées du vieux monde, il appartient à la Jeune France d'aller en avant sans écouter les paroles de mauvais augure qu'on lui jette. Qu'importent les ricanemens impies de ces frivolités à la tjte chenue qui, incapables de donner un avenir à la société^ ne peuvent souffrir que cet avenir lui soit donné par d'autres, et pas-

(1) Dans le prochain numéro nous donnerons une belle liihograplue de ce tableau,

(2) Discours prononcé dans l'assemblée annuelle qui a eu lieu le 25 mars dans les bureaux de la, Jeune France, par M. B.

sent leurs derniers jours à aiguiser des sarcasmes insensés contre la seule voie qui reste ouverte entre les abîmes. Cette démence étrange ne peut que rappeler ces furieux qui, dans les jours de naufrage, insultent ceux qui travaillent à préseiTer leur vie, et trouvent je ne sais quelle absurde joie à faire tomber les seules barrières qui s'élèvent encore entre eux et les gouffres béans de la mer. Mais les hommes-obstacles n'arrêteront pas la grande roue des affaires humaines qui tourne mue par la main d'en-haut. Tandis qu'ils se donneront la satisfaction puérile de jeter au vent leurs frivoles épigrammes, la Jeune France pleine d'espoir et de confiance, appuyée sur les sympathies de tous les âges, continuera à voguer vers ses destinées. Jadis aussi il n'y avait pas assez de mépris parmi tous les parleurs de la vieille Europe pour ce navigateur téméraire, cet esprit brouillon qui prétendait avoir deviné un monde. Il y avait des voix qui s'en allaient d'écho en écho, répétant avec un dédain superbe le nom de cet insensé de Colomb ! Les uns lui présageaient un naufrage précoce à la sortie même du port* les autres, moins clémens encore pour ce coureur d'aventures, voulaient qu'il fût allé manger dans quelque coin ignoré le prêt de son équipage; enfin, las de le calomnier, les sages ne le jugeant même plus digne de leurs injures, venaient de lui accorder le bienfait de leur oubli, lorsque Colomb, reparaissant tout à coup sur le seuil de la dédaigneuse Europe^, lui jeta en échange de ses mépris cette étonnante nouvellç : l'amerique est trouvée.

Dans la situation où nous sommes, cette Amérique à trouver, c'est l'avenir. Dégager la grande inconnue des ténèbres qui l'environnent, la faire saillir sur ce fond d'incertitudes qui composent le présent, tel doit être le but de toutes les âmes consciencieuses et de tous les esprits éclairés.

Mais pour arriver a ce résultat il importe de se rendre un compte bien exact de la situation actuelle de la société, de faire toucher au doigt les vices, et, qu'on nous passe ce terme, d'enlever avec le scalpel les chairs qui empêchent de voir son organisation.

Toute société roule sur de certains principes généraux qui dominent son existence et commandent sa destinée. Au-dessous de cette complication de rouages qui étonne au premier abord , les esprits attentifs savent découvrir un ou deux axiomes fondamentaux qui servent de base à tout le reste. Ainsi, la France antique allait sur deux pivots, le sentiment chrétien et l'honneur j c'étaient là, pour ainsi dire, les deux âmes de la société, celle-ci résidant surtout dans les parties supérieures du corps social , celle-là , plus large et plus puissante, descendant dans les profondeurs de la nation, et répandant partout sa féconde influence. Il y a , dans l'histoire, des faits qui attestent l'existence de ce double pnncipe, et qui se trouvent merveilleusement expliqués des qu'on les admet. Le long retentissement du billet de François T"" après Pavie , par exemple , provient de ce que la parole héroïque de cet illustre vaincu s'adressait à l'un des deux sentimens organiques de Ja nation. Les terribles obstacles que Henri IV rencontra avant de pouvoir arriver jusqu'à son trône viennent de ce que son hérésie était incompatible avec le principe catholique qui était au fond de cette société. Français par tous les bouts, si l'on peut s'exprimer ainsi, il devenait anti-national par ce seul fait qu'il n'était point catholique. Son règne ne pouvait commencer que du jour où finirait son hérésie j il lui fallait passer par l'Eglise pour arriver au trône, car le roi national, c'était le roi très-chrétien.

Vn concours de circonstances que l'histoire seule peut énumérer, vint sourdement miner les deux bases de l'édifice. Il semble qu'à partir de la fin du 17*^ siècle surtout, le mécanisme matériel de la société soit toujours allé en se perfectionnant, tandis que son principe moral s'affaiblissait de jour en jour. On aurait cru que le corps absorbait l'ame, tant cette ame se faisait petite. Il est assez difficile de marquer avec quelque exactitude la chronologie de cette lente transformation, cachée dans les entrailles de la société; cependant les sages l'apercevaient, car Lcibuilz, sur la fin de sa vic;, s'écriait souvent que le

LA JEUNE ERA-NCE. SlJ^

sens moral s'affaiblissait en Europe, et se fondait sur cette observation pour annoncer d* épouvantables tragédies aux âges suivans.

Il y eut une époque où la nouvelle puissance, qui domine aujourd'hui notre pays , jaillit tout à coup par une de ces troue'es qui se rencontrent quelquefois dans l'histoire des nations. L'on sortait à peine du grand siècle , où de puissantes mains avaient oppose' une digue invincible au mouvement nouveau qui commençait à emporter les esprits. Les eaux courantes qu'on avait refoulées sur elles-mêmes se gonflèrent sous la pression qu'on leur faisait subir, et dans les premiers jours de la régence elles s'élevèrent à une hauteur prodigieuse , et laissèrent voir dans toute sa profondeur la plaie de la société. Nous voulons parler ici du fameux système de Law.

Ceux qui ne voient dans cette époque étrange qu'une folle journée de plus à ajouter à l'histoire de France , jugent bien légèrement les affaires de ce monde. Il y avait là tout un avenir qui, pressé d'éclore, faisait une pointe à travers les temps et se montrait avant l'heure. Pour bien comprendre la France de Law , il ne faut point se placer dans son siècle , mais dans le nôtre ; pour bien comprendre notre France , il faut se placer dans la France de Law, car cette ivresse, cette démence, cette frénésie, le nom qu'on lui donnera importe peu, n'était à vrai dire qu'une indiscrétion du présent qui levait le rideau derrière lequel était cachée l'époque moderne, telle que nous la voyons aujourd'hui. A chaque pas on rencontre de ces étranges avis aux lecteurs dans la carrière où marchent les peuples. Ainsi la Jacquerie, les Maillotins, les Seize, furent la préface de ce corps d'ouvrage qu'il était réservé à gS de produire. Il semble que ces apparitions merveilleuses soient envoyées aux peuples pour les arrêter dans leurs fausses voies , et ces ébauches de situations, devançant une situation complète, parachevée, rappellent ces rêves mystérieux de l'Ecriture qui précédaient les grandes ruines et les annonçaient aux. rois et aux nations. C'est sous ce point de vue qu'il faut considérer l'épisode du système de Law; cet épisode est la clef de notre époque. L'étrangeté du spectacle qu'il offrit, l'originalité de ses allures frappèrent l'imagination vive et spirituelle de notre nation, qui chansonna la rue Quincampoix tout en s'y précipitant. Personne ne s'avisa d'examiner avec quelque gravité cette folie courante qui entassait tous les rangs ^ tous les sexes et tous les âges dans les bourbiers du lucre , et qui , au milieu de la société ancienne , partagée entre tant de catégories et e'chelonnée sur tant de degrés divers , proclamait l'égalité devant l'agio. On ne vit d'abord là-dedans qu'un carnaval un peu plus long qu'à l'ordinaire, et on en rit, parce qu'on rit de tout en France. Ce ne furent que joyeuses histoires sur les métamorphoses qu'amenaient les spéculations de chaque jour, sur les fortunes inespérées qu'élevait comme par féerie la baguette d'or de l'enchanteur de la rue Quincampoix , sur ces nouveaux riches qui devenaient millionnaires en moins de temps qu'il ne leur en fallait pour quitter leur livrée. Mais tout cela n'était que la surface des choses. Le fait principal, le fait important , c'était l'avènement au trône de la nouvelle puissance sociale à qui appartenait l'aver nir : cette puissance , c'était l'argent.

Voyez la différence des temps. Dans la minorité de Louis XIV, il y a la fronde, mais la fronde politique, c'est-à-dire que tout le monde conspire; dans la minorité de Louis XV, il y a aussi une espèce de fronde, mais une fronde d'argent; tout le monde agiote.

Le mobile de cette société était donc changé, elle ne roulait plus sur le même pivot, une révolution s'était accomplie dans les entrailles du pays ; si elle n'en sortait point encore d'une manière définitive, elle se démasquait un instant. Ce qu'on ne voyait pas alors et ce que nous voyons, c'est que cette soif de gain, qui éclatait dans tous les rangs, plus forte que tous les sentimens puisqu'elle les dominait, allait devenir l'ame des époques suivantes ; c'est que la camaraderie d'agiotage qui réunissait les extrémités sociales , qui jetait le prince à côté du laquais , pourvu que le laquais eût un portefeuille bien garni , était un type et un symbole. La nature matérielle de la société l'emportait sur sa nature

morale, et Fetouffait peu à peu. On s'accoutumait à tout peser au poids de l'or; on ne raisonnait plus, on ne pensait plus , on ne sentait plus; on comptait. Il est impossible de ne pas reconnaître trait pour trait la société actuelle dans les tableaux que l'histoire nous a laissés de cet épisode de la régence. Ces positions enlevées au pas de course, ces fortunes faites et défaites, ce chaos moral, cette agitation sans règle et sans frein, ce pêlemêle de tous les élémens sociaux qui sont partout excepté à leur place , ce nivellement des conditions qui se dégradent de leurs propres mains, cette inconsistance, cette confusion; en un mot, cette société flottante, plane et unie comme une table rase, est-ce la société du système de Law, est-ce la nôtre? On hésite à prononcer, car il faudrait répondre que ce portrait convient à toutes deux ; seulement de nos jours la rue Quincampoix s'est élargie jusqu'à devenir la France. Il est impossible de jeter les yeux sur ce temple du lucre, où, depuis les fondations de chaque maison jusqu'au comble, tout était comptoir, ou l'industrialisme poursuivait son négoce dans les plus obscurs réduits , et ouvrait ses bureaux au fond des caves à la lueur de lampes infectes , tandis que, pareils à des oiseaux de proie, d'autres banquiers avaient attaché leur nid sur les gouttières; il est impossible de considérer ces ruches d'agioteurs, théâtre d'un mouvement continuel, ces actions , c'est-à-dire l'argent réduit à son expression la plus simple , volatilisé , pour ainsi dire , circulant du haut en bas de l'édifice comme l'ame de ce monde , l'argent devenu le centre de tout, le foyer d'où partaient les rayons , l'élément unique, le principe souverain; il est impossible d'arrêter ses regards sur cet étonnant spectacle, sur ce mouvement infini, sur cette activité effrayante, sans que l'idée de la société actuelle se présente naturellement à l'esprit. Lavr fut plus qu'un aventurier, ce fut un type. Il se montra sur le seuil du dix-huitième siècle comme l'un de ces précurseurs aux regards d'aigle, qui voient, de loin, venir les situations. Ne vous étonnez pas si toutes les têtes se courbent devant la sienne , car il est le génie de l'âge qui va suivre ^ il est le génie de notre âge , de l'âge d'argent. C'est un César à sa manière, car il termine une époque et en commence une autre. Sur le front de cet homme , ceux qui auraient su lire auraient pu voir une révolution.

De tout ceci je demande à tirer une conclusion qui jettera un grand jour sur la situation de notre société , c'est que tandis que dans la France ancienne l'accomplissement du devoir était la fin sociale; l'honneur et le sentiment religieux , les deux mobiles sociaux; dans !a France actuelle, celte héritière présomptive de la France de Law, la fin sociale n'est autre que le bien être ou le plaisir, l'agent suprême le mobile unique et souverain, l'argent.

C'est à généraliser ce résultat une fois obtenu sur une petite échelle que furent employés tous les efforts du dix-huitième siècle. Sans doute la puissance de l'argent était révélée; sans doute on avait vu dans l'ignoble carrousel du système, jansénistes, molinistcs, seigneurs, femmes de la cour, magistrats, bourgeois, filous, laquais, courtisanes, se heurtant dans une fraternelle cohue , préluder à la grande confusion sociale; la plupart des souverains de l'Europe, reconnaissant la suprématie de l'argent, avaient abaissé l'orgueil de leur couronne jusqu'à agioter par ambassadeur; les plus grands noms de la monarchie avaient aussi prêté foi et hommage à la nouvelle puissance, en souscrivant des placets honteux adressés à l'écossais Law, et, pour obtenir un privilège du lucre, s'étaient faits ses créatures. Mais comme les remparts de cette société étaient encore debout, comme les anciennes barrières n'avaient fait que s'abaisser un moment devant la furie des grandes eaux que la tcinj)ête du système avait déchaînées avec une puissance irrésistible, la crise une fois passée, les rives escarpées qu'elles avaient franchies reparurent, et il fallut le dix-huitième siècle tout entier pour achever dr ruiner la société ancienne, dont l'honneur et le sentiment religieux étaient les deux pôles, et pour préparer la table rase où devait s'clcvcr la société des inlcrcts matériels , la société de l'âge d'argent.

On a bien souvent excusé les excès de la révolution de gS , en les rejetant sur les immenses obstacles qu'elle avait à vaincre. J*ai bien peur que cette excuse de la nécessite , immorale en toute occurence, ne soit de plus invoquée à tort dans cette occasion-ci. Lorsqu'on examine de près les choses, on voit que le iS*" siècle, ce hardi mineur, avait mis la place hors d'état de se défendre. La prise de la Bastille est un symbole admirablement exact de la chute de cette ancienne société; comme toutes ses formes étaient encore debout, elles avaient encore un air de puissance, et on lui accorda les honneurs de la guerre, mais au premier coup de canon on s'aperçut que, dans la société comme dans le château-fort, il n'y avait plus que des invalides. S'il y eut du sang versé, ce fut un luxe de cruauté que les passions populaires se plurent à déployer : la démocratie a toujours aimé à jeter une robe de pourpre à sa victoire.

Mais maintenant que les grandes batailles qui signalent presque toujours le passage d'une société à une ère nouvelle sont déjà loin de nous , maintenant que la lièvre de gloire de l'empire , dernier effort des passions enflammées et émues par cette immense catastrophe, est depuis vingt ans tombée, vous pouvez voir rouler sur ses nouveaux mobiles la société moderne.

Pour ne point se perdre dans le vague des géne'ralités , il faut examiner une à une les idées simples, les éléraens primitifs qui , au fond, sont la base de tout.

La société réduite à son état primitif, élémentaire, c'est la famille. Il importe de se souvenir comment on la considérait dans les sociétés morales fondées sur le devoir, et de voir comment on la comprend dans notre société matérielle fondée sur la jouissance, et dont le nerf est l'argent.

Sans remonter vers l'antiquité qui , imposant la puissance paternelle au foyer domestique comme un génie farouche , déclarant la femme et les enfans la chose du père de famille, et leur ôtant le titre de personne comme n'appartenant qu'à un seul homme; il est clair que dans notre société française primitive , appuyée sur le sentiment religieux et l'honneur, nos pères avaient eu aussi en vue de resserrer le lien de la famille, en rendant la puissance paternelle forte et active, et en assurant l'obéissance des enfans. Les sociétés fondées sur le devoir ne pouvaient point oublier que le premier des devoirs sociaux c'est celui de l'enfant envers le père. Comme elles ne considéraient jamais l'individualité humaine qui est une abstraction véritable, mais ces agrégations élémentaires qui furent les premiers anneaux de la grande agrégation sociale, elles constituaient la famille, elles réglaient la famille , elles perpétuaient la famille par une série de lois qui s'étendaient de l'ordre moral jusque dans l'ordre matériel. L'individu n'était rien à leurs yeux et la famille était tout, parce que ce n'est point sur les individus mais sur les familles que l'état social est fondé.

D'après le nouveau principe de notre société qui , laissant de coté la théorie du devoir, y a substitué le but matériel du bien-être et de la jouissance , on a compté par tête d'homme, on a proclamé les droits de l'homme, on s'est occupé de l'homme pris individuellement, abstractivement , et l'on a dissous la famille, en employant tous les moyens qui pouvaient amener cette anarchie mère d'où découlent toutes les autres anarchies.

La puissance paternelle a été réduite au néant.

La puissance maritale a été singulièrement diminuée , et notre législation attend le divorce comme un complément nécessaire, logiquement appelé par les principes admis.

L'unité et la perpétuité de la famille ont été mises en lambeaux, par les institutions sur la transmission de la propriété, véritable loi agraire qui, divisant et subdivisant à l'infini le sol , met la société dans un état de dissolution continuelle , menaçant de la réduire en poussière et de tuer le corps par respect pour le droit de chacun de ses membres.

L'éducation a été réglée sur le même principe. Au lieu de cultiver les sentimens moraux dent la société a besoin , on a cultive uniquement les facultés spécialement ulilcs, au

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moins on le croyait , aux individus qui les possèdent. Au lieu de mettre chacun en position de régler son existence sur ses devoirs envers sa famille et envers la socie'té, on a essayé de lui fournir les moyens de sortir de sa famille , et on a au moins réussi à lui donner l'ambition de le faire.

Ainsi , on a dissous la famille par quatre moyens, Tanéantissement de la puissance paternelle , le relâchement de l'autorité maritale , la division et la subdivision à l'infini des terres, et enfin l'éducation.

A l'aide de ce système nouveau, est -on au moins parvenu à produire quelques-unes de ces améliorations matérielles que l'on avait si pompeusement annoncées ? En proclamant la souveraineté de l'argent moyen et signe du bien-être , a-t-on multiplié le bien-être des populations? a-t-on donné plus de superflu aux classes élevées, et le nécessaire à tout le monde?

Il faudrait fermer les yeux sur la situation actuelle , pour résoudre ces questions d'une manière affirmative. Lorsque l'on considère la triste et déplorable condition de la société française, on se prend d'un profond mépris pour ces intelligences tant vantées qui, entreprenant avec un si grand fracas de refaire le monde , ont avorté de la création informe ou plutôt du chaos que nous avons sous les yeux. Voulant donner à leur société le bienêtre pour but, l'argent pour mobile, ils auraient dû au moins multiplier les moyens de bien-être et doter cette société de la richesse comme attribut. Mais loin de là ils ont réussi tout à la fois à créer un ordre de choses où les hommes fussent plus avides de jouissances et plus accablés de privations, ils ont enfanté une société Tantale , enflammée de la soif du lucre , et tourmentée des angoisses de la mendicité.

Malheureusement ce n'est point là un paradoxe chagrin, dicté par'une humeur misantropique, c'est une déplorable vérité. Oui, la société actuelle est une société mendiante, car les classes qu'on appelle riches ne le sont point assez pour fournir à ces besoins factices qui font partie de leur nécessaire , et le fond de la population est chaque jour menacé dans son existence matérielle.

La France, malgré toutes les proclamations d'égalité qu'on a pu faire, malgré les déclarations des droits de l'homme, est divisée en deux catégories. L'argent décide si l'on est dans la classe des privilégiés ou dans le droit commun, qui n'est autre chose que l'absence de tous les droits. C'est-à-dire, qu'à la différence de l'ancienne société, chez laquelle la noblesse, ou, si l'on aime mieux, le privilège, était le prix de services rendus à tous^ dans la société nouvelle , le privilège est le prix des efforts heureux de l'égoïsme que l'on récompense d'avoir amassé pour lui-même , et de quelque moyen qu'il se soit servi, honnête ou coupaîjle , un pécule considérable.

Pour arriver dans la classe des privilégiés, il faut, sous le principe moderne, dire à chaque instant de sa vie : Moi. Sous le principe antique, le roi lui-même disait nous. Dans cette différence il y a le symbole des deux sociétés.

La France étant divisée en deux catégories , l'une gouverne et l'autre est gouvernée; mais G est ici que l'on peut voir le vice de cette puissance de l'argent qui domine tout Tédifire social. En raison de la grande division des terres , les fortunes sont petites , et l'on peut prévoir que des la seconde génération, la famille de l'électeur oudel'éligible retombera dans la splière des familles peu aisées j eux-mêmes pour la plupart du temps ne peuvent point se passer de quelques emplois qui jettent de l'aisance , soit chez eux, soit chez leurs proches. Il arrive donc par la force des choses, nous exprimons ce fait d'une manière générale cl sans vouloir faire aucune application odieuse, il arrive que la classe qui possède des droits politiques est corrompue par sa pauvreté. Par la plus triste de toutes les contradictions , il y a en même temps du luxe dans les mœurs , et de la gêne dans les fortunes. La classe privilégiée doit donc, d'un côté, exploiter le budget comme seul moyen d'échapper à la pauvreté de jour en jour plus imminente^ elle doit inévitablement tendre

à établir les siens dans les cellules innombrables de l'administration qui devient dès-lors pesante et one'reuse pour le reste de la France, et, d'un autre côté, elle doit se montrer ennemie de tout progrès, de toute amélioration, parée que le progrès suppose le mouvement, et que la classe des ayant- droit ne voit, qu'on me passe cette expression triviale parce qu'elle est vraie, ne voit dans tout mouvement, bon ou mauvais, qu'une révolution contre son pot-au-feu. Avec ce petit esprit de conservation particulière qui exclut l'esprit de conservation générale, ces Josué égoïstes arrêteraient volontiers le monde pour assurer l'inviolabilité de leurs quatre repas. Sans doute, cet instinct de conservation des classes intermédiaires est chose bonne en soi-même, et il serait d'une baute utilité s'il était contre-balancé par les instincts plus énergiques des autres puissances sociales j mais il domine seul, sans correctif, sans contre-poids. Dès-lors toutes les grandes idées d'avenir, tous les besoins moraux de liberté et de gloire, perdent leurs garanties. On doit nécessairement vivre au jour le jour, à l'aide d'un système terre-à-terre, d'une politique de cabotage , qu'on me passe encore ce terme, car cUe est incapable de quitter le rivage sur les bords duquel elle se traîne , et de déployer ses voiles même aux vents favorables qui doivent la pousser vers les grandes destinées du pays. En présence d'un pareil état de choses , un gouvernement , ne trouvant plus aucun moyen d'action morale , doit naturellement s'appuyer sur cet instinct de conservation aveugle et brutal qui est la seule passion que l'indifférence n'ait point glacée, et il ressort de tout cela un pays énervé par la peur, corrompu par la pauvreté, pivotant autour d'un budget colossal , ce froid et opaque soleil de notre société moderne.

Si telle est la position des classes privilégiés , on comprend que celle des masses est plus pitoyable encore. C'est pourtant pour les masses que les lois doivent être faites, et lorsqu'on se rappelle que dans tous les pays et dans tous les siècles , ceux qui possèdent n'ont jamais été, à l'égard de ceux qui ne possèdent pas, dans la proportion de vingt pour cent, on ne peut se défendre d'un sentiment de terreur en songeant à la situation de cette effroyable majorité de malheureux. En vertu d'une loi suprême que la science signale, il faut pour que la situation de cette classe immense, qui vit parla main d'œuvre, soit tolérable, il faut que les subsistances sorties du sol ou couvrant le sol soient en proportion directe du chiffre de la population. Or, depuis 89, le chiffre de la population s'est considérablement augmenté, elle chiffre des subsistances est resté stationnaire ou même abaissé. Il résulte de là que la moyenne du salaire est restée la même , et que la valeur de tous les objets de première nécessité est doublée ou même triplée, cause première, cause palpable d'une gêoe profonde. Il existe donc chez les masses une disposition précisément opposée à celle des classes intermédiaires^ elles sont avides de changement, parce qu'elles sont dans une situation intolérable. Comme elles n'ont pas de superflu, c'est dans leur nourriture qu'elles sont attaquées, et il y a dans toutes les révolutions modernes sous la question politique une question de pain.

Il faut pour terminer ce tableau ne point oublier l'importante place que doit y occuper la jeunesse , qui naturellement a droit à une attention spéciale de notre part. On entend souvent des hommes graves lui jeter des anathèmes, se plaindre de la tendance qu'ils lui trouvent à se mêler à tous les troubles, et dernièrement encore des personnages haut placés ont prononcé deux phrases que nous citerons sans commentaires ; l'un a dit : Les sociétés anarchiques sont cojnposées d^awocats sans causes, de médecins sans clients ;V a^nXve a ajouté : Une faut point mettre d'école publiqv.e à Lyon pour ne point donner de capitaines généraux à V émeute.

D'où viennent ces accusations et ces anathèmes contre la jeunesse ? Est-elle véritablement composée d'esprits brouillons qui aient le goût des perturbations, l'instinct de l'anarchie? Sont ce des têtes folles inspirées par de mauvais cœurs? et cet âge. qui est la ressource de l'avenir et la force du présent , est-il tellement corrompu en France qu'on ne

puisse en rien espérer et qu'il faille tout en craindre? Ceux qui raisonnent ainsi sont des aveugles qui ne savent juger ni les hommes , ni les choses. Ce n'est point la jeunesse qui est coupable envers la société , ce sont les étranges législateurs que nous avons , depuis quarante ans de révolutions, qui sont coupables envers la société et la jeunesse.

Dans la science politique, les inconséquences sont mortelles. Or, qu'on veuille bien nous dire s'il n"y a point une inconséquence effrayante dans cette multiplicité de voies qu'on a ouvertes à l'éducation intellectuelle, et dans la rareté des issues qu'on ouvre à ces intelligences une fois qu'elles sont formées. Depuis quarante ans on fait des avocats et des médecins par milliers , et comme le nombre des malades ni des plaideurs n'augmente , quand ces médecins et ces avocats entrent dans cette société qui leur a promis qu'avec du talent ils arriveraient à tout , ils trouvent qu'ils n'arrivent à rien , et ce sont , comme on l'a dit, des médecins sans clientelle, des avocats sans causes. Mais qui faut-il accuser ici, ceux qu'on a trompés ou ceux qui les ont trompés? N'est-ce point le premier devoir des gouvernemens de veiller à ce que l'équilibre des choses ne soit pas rompu ? S'ils n'existent pas pour cela , pourquoi existent-ils ? Qu'on multiplie les moyens d'éducation , qu'on répande le goût du savoir, nous trouverons cela beau et admirable , du moment qu'on aura joint les efforts de la religion qui moralise l'intelligence à ceux de la science qui l'éclairej mais nous exigerons en même temps que ceux qui ont formé cette phalange de capacités nouvelles lui ouvrent une voie , lui trouvent une place. Sans cela ils ressembleraient à ce stupide empereur du Bas-Empire , qui , après avoir fait passer le fleuve qui bornait ses états à tout un peuple , s'étonna de ce que ce peuple se servait de ses armes pour arracher la nourriture qu'on refusait de lui donner , et qui se plaignit de ce qu'ayant la force les Goths ne poussaient point le scrupule jusqu'à mourir de faim, de peur de troubler le repos de cet empire qui ne leur accordait qu'un asile sans secours et une hospitalité avare. Qu'on y fasse attention, une grande partie de la jeunesse regrette l'empire. Pourquoi cela? c'est qu'au moins l'empire lui accordait de glorieuses funérailles, qu'elle préfère à une misérable vie. Les trois quarts de la jeunesse sont encore prêts à dire : César, te mcrituri salutant, César, ceux qui vont mourir te saluent! Et c'est là une sanglante satire de l'impcritie de ceux qui ne savent ni faire vivre la jeunesse ni la faire mourir; de ceux qui, habiles à créer des besoins nouveaux et impuissans à les satisfaire, finiront par faire regretter la conscription , ce minotaure impérial qui dévorait au moins les hommes que le sein amaigri et stérile de la révolution ne pouvait nourrir.

Nous sentons à la fin de ce triste tableau le besoin de dire que si nous croyons la situation mauvaise , nous ne la croyons pas sans remède. Au milieu de ces chaos , les élémeus de l'organisation sociale subsistent, et nous essaierons de montrer dans une série de considérations nouvelles comment on peut les employer, comment , sans retomber dans les vices de l'ordre de choses ancien , vices qui ont disparu dans la crise révolutionnaire, on peut retirer de dessous les décombres des principes précieux qui y sont restés ensevelis j comment , sans détruire la puissance de l'argent , ce qui serait une entreprise insensée, on peut lui adjoindre un autre mobile j comment, sans détrôner les classes intermédiaires , on peut faire participer au mouvement des affaires générales des classes dont l'intervention est nécessaire au salut commun j comment on peut moraliser les masses et assurer leur existence matérielle^ comment on peut trouver, pour la jeunesse, une autre destinée que la mort des champs de batailles , ou les lentes agonies d'une pauvreté , d'autant plus affreuse, qu'elle a la conscience de sa dignité et le sentiment de son intelligence.

La carrière dans laquelle nous nous engageons est vaste et difficile ; mais puisque les sages , embourbant leur logique dans je ne sais quelles questions de détail , se taisent sur ces intérêts immenses , et font défaut à la société qui les implore , il ne faut point que cette société sans direction et sans guide aille se perdre dans les abîmes. Il n'y a point d'ara- Intion de notre part , il y a de la résignation à ne point nous dérober à ce lourd fardeau

que ceux qui devraient le porter ont laisse' tomber à terre , et du moins nous obtiendrons la gloire du consul Varron, celle de n'avoir point de'sespe're' de la république.

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