ROMANS , CONTES ET NOUVELLES LITTÉRAIRES , PAR JULES JAIVIN
I volumes in-12 imprimés avec luxe. Prix : 9 fr., 12 fr. par la poste.
Dans les bureaux de l'écho de la jeune France , et chez Levrault , rue de La
Harpe. A Strasbourg , rue des Juifs.
Ceci est un livre qui mérite d'être recommandé, surtout dans les jeunes rangs de la Jeune France.
Les trois premiers volumes , où de grandes questions sont agitées et résolues avec une sagacité merveilleuse, sont d'un admirable augure pour les volumes à venir. D'abord, l'auteur qui, pour rendre son œuvre plus facile à faire, a mis en récit tous les enseignemens des hommes venus avant lui, suppose qu'un jeune homme de notre temps, avide de poésie, et voulant remontera l'Orient, source de toute poésie, s'en va de Paris, par l'Italie, aux ruines d'Athènes, d'Athènes à Constantinople ; puis une fois en Asie, et après avoir rendu visite au tombeau du Sauveur, le voyageur s'enfonce , sous la conduite d'un Arabe, dans les déserts de l'Orient : là, se révèle au voyageur la poésie de l'Arabe. Quand la caravane passe devant une tribu amie , la tribu entonne la chanson de l'hospitalilé. Dans ce voyage à travers les sables , Victor Ogier, c'est le nom du héros , rencontre des ruines de villes et d'empires ; et , sur ces mêmes débris, il s'en fait raconter la mélancolique histoire : mœurs , voyages, monumens, conquêtes, civilisations de l'Arabe, Victor Ogier passe tout en revue. Il entend réciter par des poètes voyageurs de merveilleux fragmens du poète d'Antar, cet Odyssée de l'Orient, égal peut-être à celui d'Homère. Antar, le héros des sables, espèce d'Espagnol anticipé qui ressemble au Gid à s'y méprendre, et qui est bien plus vieux que le Cid. M. Jules Janin a donné de merveilleux fragmens de ce poème ; il a aussi puisé à pleines mains dans le Shanfara , si admirablement traduit par M. Silvestre de Sacy. Ce premier volume est intitulé : Voyage de Victor Ogier. Victor Ogier, parti de Paris , rencontre M. de Lamartine sur les ruines de Bolbec. Au reste, c'est sous les doubles auspices de M. de Sacy et de M. de Lamartine , qui revient de l'Orient, que M. Jules Janin a composé le premier volume de son histoire. On ne pouvait choisir deux guides plus grands et plus sûrs.
Le second volume de cette première série est intitulé : Les fils du Rajah ! La scène se passe sur les bords du Gange , dans le pays indien , si rempli de mystères et de poésie , pays du soleil et de la beauté, des molles rêveries et de la sagesse antique; la patrie de Lockman qui fit Esope ; la patrie du grand poète Calidasa, qui a écrit le drame admirable de Sacountala. Dans ce second volume de M. Janin , le Rajah de Patna conduit ses deux fils à un savant brahmine dans les bois , implorant le secours de la sagesse pour l'éducation de ses fils. Le vieillard remet aux jeunes princes un livre dans lequel il a écrit tous les préceptes de la sagesse indienne. Le Rajah, satisfait de son voyage , revient dans ses états , s'entretenant avec ses enfans des poètes et des sages de son pays. Un jour, dans une ville , les trois voyageurs arrivent justement à l'instant où se célèbrent les fêles de Calidasa , le grand poète. Pour les mieux célébrer, un des jeunes gens chanta les plus beaux vers de la nation. Puis le lendemain , on représenta les belles parties de la Sacouv. iala indienne, ce drame qui serait un chef-d'o-uvre dans les littératures les plus avancées, et que ne désavouerait pas Piacine. La journée se termine par une dispute très-littéraire et très-honorable entre un jeune Indieu et un jeune enfant de la Perse, qui soutiennent l'un
et Tautre la prééminence poétique de leur pays. Vous voyez tout de suile avec quelle admirable intelligence M. Jules Janin a disposé cette histoire , et comme il a tiré le plus grand parti de ces poésies éparses sous le soleil. Ce second volume fera plus pour l'intelligence de l'Orient, que tous les volumes imprimés sur le même sujet, dont nous sommes assaillis depuis bientôt dix ans.
Le troisième volume est intitulé : Ïïan-Wen le lettré y et ceci nous annonce que M. Jules Janin a surmonté une difficulté presque insurmontable. Il s'agissait de faire dans un livre, et toujours à l'aide d'un conte ou d'une nouvelle, l'histoire de la littérature chinoise, cette littérature dans l'enfance qui est la plus vieille liltéralure du monde : entreprise difficile parce qu'il fallait éviter d'être ridicule. La poésie des Chinois est en effet , comme leurs villes, un assemblage de petits événemens, de pelits détails, de petits accessoires , de petites mignardises, de pelits jets d'eau qui murmurent dans de petits bassins; fleurs sans odeur, croyances sans mystères , mœurs outrées , toutes choses à mille lieues de nous et perdues dans un immense empire dans lequel c'est une loi de l'Etat de punir de mort tout Européen qui ose pénétrer dans l'intérieur. Eh bien! M. J, Janin est parvenu, en arrangeant mille matériaux divers , ramassés çà et là , à composer un roman chinois , dégagé de fabsurde merveilleux qui encombre ce genre de publication. Le héros de son livre , Han- Wen y est un pauvre petit orphelin élevé par sa sœur et par son beau-frère , qui s'instruit peu à peu dans les livres de son pays. Ce pays de la Chine a des chansons pour toutes les |)Csitions de la vie : joie ou douleur, enterrement et mariage , guerres lointaines , souvenirs nationaux, gloire des lettres , histoire impériale , quoi encore? Le jeune Han-Wen confie de bonne heure à sa mémoire ces petites chansons populaires traduites en latin par un savant jésuite allemand , le père Lacharme , et que M. Janin a traduites du latin avec beaucoup de goût , beaucoup de grâce et de bonheur.
Ainsi grandit le jeune Han-Wen. Arrivé à l'âge des fortes études, son beau-frère le con» duit au temple de la Montagne d'or : là, sous l'abri d'un savant maître, Han-Wen parcourt le vaste cercle de l'encyclopédie chinoise ; il passe tous ses degrés, et arrive ainsi jusqu'à mériter le chapeau de fleurs des tsaï-yoïtan, le dernier degré dans les lettres, que confère luimême l'empereur. Han-Wen , ainsi parvenu à force d'études aux premières dignités du pays, se marie avec une jeune fille qu'il aime. Les cérémonies du mariage sont décrites avec une exactitude qui ferait honneur à M. Stanislas Julien lui-même. Dans le volume 5* de la h^^ série, on ne lira pas sans intérêt la belle tragéilie de l'orphelin de la Chine, que n'a pas dédaignée Voltaire, non plus que la biographie de toutes les femmes poètes que compte le Céleste Empire. Voilà donc enfin un volume bien fait et d'une clarté admirable, à propos de la littérature des Chinois !
C'est ainsi que M. Jules Janin accomplit la nouvelle mission qu'il s'est imposée : il fait connaître à la fois les mœurs et la littérature du pays dont il parle, car il sent très-bien que la littérature d'une nation n'est pas toute cette nation, et qu'on ne peut bien les connaître que l'une par l'autre. Cela lui réussit à merveille; les trois volumes sur l'Arabie, l'Inde, la Perse et la Chine, sont empreints de je ne sais quelle nouveauté ingénieuse qui leur donne un grand charme. Au reste, cette histoire de l'Orient littéraire ne sera complète que lorsque l'auteur aura parlé de la Bible , ce grand poème du monde , et des prophètes , ces grands poètes de l'esprit de Dieu. Mais, avec cette sagacité merveilleuse qui le conduit dans tout ce travail, M. Jules Janin a pensé avec raison et justice que la Bible était un livre qui méritait une histoire à part, d'autant plus que c'était là le point de départ de la littérature de l'Occident, une nouvelle poésie venant du ciel avec une nouvelle croyance. Donc vous aurez Homère avant le roi David ; vous aurez l'histoire d'Athènes et de Rome avant l'histoire de Jérusalem. Alors, quand l'égoïsme romain aura accompli toutes ses destinées , viendra le christianisme régénérer cette société démantelée et perdue, jeter son manteau de bure sur cette vie séchée, et ses chastes fleurs d'innocence sur ces ruines livides ; alors vous verrei paraître la Bible , cet astre du seizième siècle religieux du dix-neuvième siècle chrétien.
Nous parlerons de chaque nouvelle série de cet ouvrage à mesure qu'elle paraîtra. Il nous semble en effet que nous ne pouvons trop louer l'esprit ardent et jeune qui se soumet de luimême au joug chéri et salutaire de l'antiquité, et qui, pour instruire la jeunesse de son pays, 86 met à refaire pour elle des études déjà faites avec tant de zèle, de conscience et de talent.
M. Janin a pris pour épigraphe de toute son histoire littéraire ce vers d'Horace , 9oa poète : Virginibus puerisque ; il a été fidèle à son but, et, dans son livre on ne trouverait pas nn seul mot qui se pût lire avec danger.