REVUE TRIMESTRIELLE
— Le mois de janvier, quoique toujours absorbe par des plaisirs ou des devoirs d*une autre nature, n'en a pas moins fourni son contingent commun de nouveautés théâtrales. Il a vu e'clore treize pièces.
L'Ope'ra-Comique a joue' : i° le Château d'Uturhy , en un acte, parole de MM. Delurieu et Raoul, musique posthume de Henri Berton; i° une Bonne Fortune ^ opéra bouffon en un acte de MM. Edouard et Second, musique de M. Adolphe Adam; la partition a eu beaucoup de succès auprès des amateurs de la musique facile et gracieuse , 2.
Le Vieux Coq ^ de M. Charles j les Papillottes de Ninon y de MM. Ancelot et J. Arago j et les Malheurs d'un Joli Garçon, de MM. Varin, Etienne Arago et Desvergers, ont formé le contingent du théâtre du Vaudeville , toujours en proie à des pièces d'une nature équivoque ou scandaleuse comme les Papillottes de Ninon, 3.
C'est tout au plus si l'on doit faire mention des Fleuristes... et de la Chambre de Rossini , de M. Simonnin , deux pauvres pièces en un acte chacune , que le théâtre des Variétés adonnées, et dont la première n'a été représentée qu'une fois , 2.
Le Scandale, folie-carnaval en un acte de MM. Duvert et Lausanne , justifiait assez bien le titre de cet ouvrage pour qu'il n'y ait pas lieu de féliciter le théâtre du Palais-Royal de l'avoir joué , i .
La Porte-Saint-Martin a compté pour rien, un Coup de Foudre , comcdie-vaudevil'e en deux actes de MM. Dupin et Sauvage, i .
La Gaîté a fait représenter un vaudeville, V Art de quitter sa Maîtresse, de MM. Théodore Nezel et Simonnin , et un drame en quatre actes , mêlé de chants, de MM. Ancelot et Raimbault, le Fils de Ninon, dont le nom suffît sans doute pour expliquer et condamner la moralité àe l'ouvrage?
— Enfin , l'Ambigu-Comique a donné comme la Gaîté , un vaudeville : les Cinq Couverts, de M. Tournemine; et un drame en cinq actes • le Curé Mérino^ de MM.Maillan, Tournemine et Bernard lequel offrait, avec un intérêt assez noble, une fidélité remarquable dans le caractère du principal personnage, 2.
— On retrouve à peu près le même nombre de nouveautés théâtrales pendant le mois de février.
Les débuts de Mlle Brohan , au Théâtre-Français , dans le rôle de Madelon , des Précieuses Ridicules, et de Suzanne , du Mariage de Figaro , ont eu d'autant moins de retentissement que cette actrice est aussitôt retournée au Vaudeville qu'elle n'aurait pas dû quitter.
Le Théâtre-Italien a fait entendre II Bravo , opéra semi- séria en trois actes, musique de M. Marliani, poème de M. Berettoni, qui n'a point manqué d'un succès absolument refusé au début de Mlle Fanti , contralto sans justesse et sans force , t .
Le Mari d'une Muse, comédie-vaudeville en un acte, de MM. Warner et Bayard, et Michel Perrin, comédie-vaudeville en deux actes de MM. Mélesville etDuvyriei-, ont eu au Gymnase -Dramatique des fortunes différentes. Le second a beaucoup réussi ; l'autre , non , 1.
Le vaudeville, toujours fidèle à son allure de gravelures scandaleuses, a fait jouer ce mois là les Liaisons Dangereuses, de MM. Ancelot et Saintines, i .
Le Mentor Faubourien, de M. Jaime, le Huron, de MM. Duvert et Lausanne- le Domino Rose, en deux actes de MM, Ancelot et Alexis Camberousse, n'ont fait, les deux premiers surtout , que traverser la scène du théâtre des Variétés , 3.
Après avoir donné un pauvre vaudeville en cinq tableaux de MM. Bruns^vich et Barthélémy, le Prix de Vertu; ou les Trois Baisers, la Porte-Saint-Martin a joué un mélodrame de MM. Auguste Luchet et Félix Pyat : le Brigand et le Philosophe, en trois actes , avec un prologue; le tout tiré d'un déles'.able roman : V Actrice, de M- Guériii, 1.
Le théâtre de la Gaîté n'a donné qu'un drame en quatre actes : Léonard , de M. Laqucyrie.
L'Ambigu-Comique, appuyé sur le succès du Curé Mérino , s'est borné à chantonner le Procès du Cancan , vaudeville en un acte de MM. F. Lenglc et L. Vanderbuch • et
qui n'a eu aucuu succès , cl M. Carey, qui en a eu beaucoup , a reprcscnlé l'un des chetsd'œuvre de la musique, Po^i Juan, opéra de Mozart, arrangé en cinq actes par MM. Em. Descharnps et Castd-Blaze. i.
M"^ Plessis a eu les plus heureux débuts au Théâtre-Français dans les rôles d'ingénue, e* ce théâtre a obtenu encore un succès arec la Passion secrète , comédie en trois actes et en prose de M. Scribe , sur laquelle nous reviendrons plus tard. i.
Une Dame de l'Empire a été, heureusement, la seule pièce nouvelle que le théâtre du Vaudeville ait donné dans le cours de ce mois sous les auspices de MM. Ancelot et Paulin. Ce nouveaa scandale n'a été accompagné d'aucun autre, i.
Le théâtre des Variétés a encore joué deux ouvrages : la Paysanne demoiselle , vaudeville en quatre actes do MM. Xavier et Masson ; et les Boutiquiers , comédie -vaudeville en deux actes, de M. Dumersan. 2.
Le théâtre du Palais-Royal a présenté l'historique de ce raonnm'^nt sous le titre de : les Quatre dges da Palais-Roj'al, histoire dramatique en quatre époques et en huit tableaux, par M. Théaulon. i.
La Vénitienne , de M. Anicet-Bourgeois, qu'on avait vue aux Italiens sous le nom d'il Bravo, a paru sous ce titre à la Porte-Saint-Martin, portant, comme le Libretto , le cachet étranger du roman de Fenimoore Cooper. i.
Outre le vaudeville de la Chambre dema femme , de M. Dumersan. le théâtre de la Gaîté a donné Valentine , drame en cinq actes , imité du roman de M™^ G. Sacd , par MM. Pixéricnurt et Francis. 7.
Pour ne pas être en reste et en arrière , l'Ambigu-Comique a donné le drame de Juliette , en cinq actes et six tableaux, de MM. Albert, Fabrice-Labroussc et Alphons*' Brot , plus deux vaudevilles : le Retour du Pérou, en deux tableaux dont on n'a voulu voir que le premier , un Soufflet ou le Bal costumé , en un acte, de MM. Désaugicrs et Adolphe, et le Doigt de Dieu , mélodrame en un acte de MM. Henry et Mon-
Et enfin , pour ne rien oublier des événemens de théâtres , pen'^ant le premier trimestre de 1834 , il f^ut au moins faire mention du succès que les animaux de M. Mar tin, escorté du jongleur Abdul-Muza, ont obtenu au Cirque-Olympique.
Ce relevé général des ouvrages nouveaux, joués dans le cours des trois derniers mois , présente un résultat aussi peu satisfais^nt pour la littérature, sous le rapport de l'art . que pour la société dans l'influence que le théâtre exerce sur elle. On remarque d'abord que sur trente-huit ouvrages donnés sur onze scènes différentes, vingt-cinq, ou les deux tiers de ce nombre total , sont des vaudevilles; huit, des mélodrames ; le genre lyrique a obtenu trois poèmes : un à l'académie royale de musique; deux à l'opéra- comique ; la musique exclusive a eu un seul succès; et le théâtre français, un seul ouvrage.
On voit ensuite , par là, combien le genre mesquin et bâtard du vaudeville, et le genre violent et faux du drame ou du mélodrame dominent dans les productions dramatiques, et accoutument ainsi le public aux proportions théâtrales rétrécics , prétentieuses ou exagérées dont la représentation a éteint et détruit le goût du grand, du beau , du vrai . du naturel. Le movon qu'un public, incessamment distrait et occupé par de petites intrigues sans vraisemblance , sans caractères développés , sans élégance et même sans correction de style, ou ému, jusquà la stupéfaction, par des situations horribles et des sentimens hors nature, le moyen , dis-je , que ce public cons^rvT le bon sens, la délicatesse, le tact, la patience même qui sont nécessaires pour comprendre, sentir et jugor sainement les combinaisons d'oeuvres vraiment littéraires qui satisfassent aux lois de le raison , des nobles émotions et de la pureté du langage? En appréciant avec équité , l'action et la réaction que le jiublic et le théâtre exercent l'un sur l'autre, ou, en d'autres termes, l'influence de la société, telle qu'elle est, à l'égard de la scène , et réciproquement l'influence de la scène envers la société, on voit qu'elles se corrompent mutuellement, et qu'elles sont enç;agécs ensemble dans une sorte de cercle vicieux où elles semblent se complaire et se gâter à plaisir. Le talent des poètes s'est mis au niveau de la médiocrité du goijt et dos lumières du public , ou le jmblic s'est arrangé et contenté de la médiocrité d'invrntion et de style des poètes , en s'abaissant jusqu'à eux ou en ne les élevant pas jusqu'à lui. Les auteurs valent les spectateurs, ou les spectateurs valent les auteurs , et tous ensemble veulent rt peuvent marcher de compagnie; mais n'est-ce pas un affligeant tableau que celui que présente, sous ce rapport, la société française! Sur
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toutes les scènes dramatiffiics , Tindustric, la folie, le mauvais goût, à peine deVuisés par le tafent , riiabilete ingénieuse, ou l'aitifice du langage. Nulle part , le génie de l'invention ou la supériorité du style I le tLëâtre et le public, le public et le théâtre se dégradant et s'abrutissant l'un l'autre sans s'en appcrcevoir peut-être, ou pcMit-être aussi par une de'plorable complicité'. La Frnace , privée d'un homme de génie qui vienne lui faire voir par ses œuvres le vide , la nullité , le danger des productions dramatiques dans lesquelles elle se plonge, et privée à la fois d'une critique journalière , indépendante , sévère , courageuse , qui vienne l'éclairer cette France , renverser à ses yeux les succès et les sottises de la médiocrité, et l'exciter aux sifflets qui seuls peuvent forcer les auteurs à chercher et à trouver d'autres et de meilleures combinaisons , et à rendre plus difficiles , sur les plaisirs qu'il va chercher au théâtre , un public dont le sens et le goût s'épureraient et réagiraient alors sur les ouvrages / mais au milieu de ces re<^rets et de ces vœux , ne nous égarons pas nous-mêmes. Jetons nos regards sur la situation générale où la société est arrivée , et n'exigeons pas, n'espérons pas même qu'une époque où les esprits ne sont pas moins fondamentalement troubles que les caractères ce sont profondément faussés , produise un ou plusieurs de ces hommes qui commandent aux autres et se font suivre par eux. La France est , surtout en ce moment , en travail d'une transition sociale. Nous avons la littérature de notre politique , et notre patrie ne recouvrera sa supériorité littéraire que , quand dégagée des illusions et des discordes , elle aura retrouvé toutes les forces dans l'accord antique et national du pouvoir légitime et de la liberté générale.
Toutefois , et après avoir remarqué le produit et l'influence du théâtre actuel , sous le rapport de l'art, il convient , tout abaissé et dégradé qu'il soit , de le considérer encore dans son influence sur la morale publique; d'examiner son allure , sa tendance vers telles ou telles combinaisons qui affectent les mœurs et les sentimens des masses. Les ouvrages des trois derniers mois sont à cet égard, en parfaite identité avec ceux des temps précédens. Le vaudeville et le drame ne se contentent pas de dominer, de rétrécir et de gâter le goiit du public. Ils répandent encore au sein de toutes les classes les notions les plus pernicieuses, les exemples les plus corrupteurs. Comment pourrait-on espérer que le peuple ( nous n'exceptons aucune des hiérarchies sociales ) conservât quelque pudeur dans ses relations privées, quelque moralité dans ses actions communes, lorsqu'on lui présente sans cesse le tableau du désordre , de la séduction , du scandale ou du crime? il a le cœur et l'esprit incessamment frappés de tout ce qui peut le porter au mal : des courtisanes en prospérité et se défendant par des sophismes ou des sentimens fardés, de la réprobation qui devrait peser sur elles , en admettant qu'on put les offrir elles mêmes à la décence publique ; de jeunes filles, toujours dépouillées de principes chrétiens , et ne manquant Jamais de succomber à des séductions colorées, qu'on justifie et qu'on innocente • des femmes mariées dans l'oubli de tous leurs devoirs j des libertins étalant leurs coupables maximes et des situations dramatiques à l'avenant de pareils personnages I nnl n'y saurait résister , et l'infiltration des maximes et des exemples de corruption pour tous les âges et pour tous les sexes , se fait journellement sans contrepoids et sans contraste. Pour s'excuser les auteurs répètent que les vicieux et les criminels sont toujours punis à la fin de leurs ouvra«^es. Belle excuse ! Cela n'est pas vrai , d'abord , de tous les dénoueraens ; car Giovanni dans la Fénitienne , Henry dans Juliette, et tant d'autres encore ne reçoivent de punition que par le renversement de leur projet. Ensuite , la rapide conclusion de cesdénouemens peutclle effacer de l'esprit duspectateur, etles impressions et la force de l'exemple des moyens qui sont mis en œuvre I En accoutumant au tableau du mal, on en rend l'imitation facile. La tendance du mélodrame, le Doigt de Dieu, Juliette , Falentine, la Vénitienne, le Brigand et Le Philosophe, Léonard, est toujours la même par la fausseté, l'exagération des sentimens , des maximes , et par la désordre et la violence des situations et du lang-ige. Le vaudeville complète ces enseignemens dramatiques, dans l'impossibilité, par son genre, de porter aussi loin les effets du théâtre , il .se complait alors dans le scandale des mœurs privées , et pour ne citer que celles-ci , la Dame de V Empire , la Liaison Dangereuse et les Papillottes de Ninon , mettent au grand jour ce que la pudeur prend toujours soin d'étouffer.
Sur trente huit pièces de théâtre, on ne peut donc, en trois mois, en compter qu'une
seule où l'art littéraire ait fait du moins quelques efforts pour se produire et déssimuler
les vices du sujet dont il s'était emparé. C'est la Passion Secrète , comédie en trois actes
de M. Scribe, au Théâtre-Français; et encore, en dépouillant cet ouvrage du prestige de