‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 17 sur 120 · PAUVRE FILLE · texte numérisé non relu

PAUVRE FILLE

La littérature , par le temps qui court , ce sont les romans. Quelques livres de morale , d'histoire , de voyages, viennent à peine se placer et apparaître à cote de ce débordement romancier qui inonde la littérature. Nos lecteurs ne seront pas peu surpris , sans doute, en apprenant qu'il ne se publie guère moins de vingt romans par mois î et que, dans de certains temps de prospérité, ou pour mieux dire de misère littéraire, ce nombre s'élève parfois à vingt-cinq I C'est pi esque un roman par jour. On conçoit difficilement, d'une part, cette espèce de h éncs'ic écrivante , et d'autre part cette inextinguible soif de lecture; car, quelque soit la masse de la production , elle ne serait pas telle si, eu même temps, il

^(j LA JEUWE FRANCE.

n'y avait une masse seml)lable de consommation. C'est celle-ci qui appelle l'autre, quand une fois , l'autre a provoqué celle-ci ; effet naturel , en cela comme en tout autre chose , de l'action et de la réaction que produisent entre eux les rapports des analogies. Mais ce qui conduit à une remarque bien importante pour l'état social , c'est qu'il n'est pas un de ces romans qui ne finisse par trouver des lecteurs et qui ne laisse un principe, une idée , une influence quelconque dans la tête et dans le cœur de ceux qui l'ont lu. En retournant la maxime si célèbre et si juste de M. de Bonald , on peut dire, avec autant de vérité, que la société est l'expression de la littérature. Nous, donc, qui sommes obligés, si on peut ainsi s'exprimer , de lire cette société, nous sommes effrayés de ce qu'elle doit être.

Le trait général qui distingue cette littérature, c'est la complaisance avec laquelle elle se roule dans toutes les saletés des plus honteuses passions, l'incorrection, l'impropriété , la barbarie même de son style. Le public a entendu dire quelque chose de celaj mais à moins que comme nous (ce qu'à Dieu ne plaise) il ne soit descendu dans tous les cloaques des romans nouveaux, il ne peut se faire une juste idée ni de l'ignominie des combinaisons, ni de l'impureté des scntimens et des préceptes, ni de l'étrange tissu du style, lequel, souvent, semble ne point appartenir à la langue française. En nous exprimant ainsi, nous craignons de paraître exagérés et emportés par une sorte de dégoût et d'indignation; mais malheureusement, il est trop vrai qu'en prodiguant à ces ouvrages les épithètes les plus vives du mépris et de l'éloignement , nous ne sommes qu'équitables et que, pour quelques uns même, nous restons au-dessous de la vérité. Le public, plus ou moins éclairé, ne prend, dans ses loisirs, que le temps de lire les romans qu'un peu d'éclat accompagne ou qui lui sont recommandés par le nom de leurs auteurs , Hugo, Balzac, G. Sand , Soulié , Michel Raymond, Eugène Sue. En lisant leurs œuvres, on a pu remarquer sans doute , et l'abus du langage, et la violence des passions, et l'absence des sentimens chrétiens, et les situations invraisemblables amenées par des combinaisons anti-sociales et funestes j mais du moins ceux-ci conservent-ils, malgré tout, une certaine mesure de conceptions j encore ne dépassent-ils pas une certaine borne de sentimens et d'expressions. Leur talent est égaré, à coup sûr , et leurs livres renferment plus d'un danger , celui , surtout de produire des imitateurs immondes. Mais enfin, ils ont du talent, de l'esprit; on est forcé de le recon- ' naître tout en regrettant l'usage qu'ils en font. Au lieu de pousser leurs tableaux dans la voie des sentimens honnêtes, ils ont donné à corps perdu dans la peinture des vices et de la corruption. C'est un malheur, c'est une faute, c'est un crime peut-être; mais, tout en se servant, comme moyens d'émotions , de l'inceste, du viol, de l'adultère, ils ont eu le déplorable mérite de se rendre lisibles et de se faire lire dans toutes les classes j et, alors, comme nous le disions plus haut, le public éclairé croit que l'horreur et l'abus ne vont j)as plus loin. Il se trompe.

Il y a quelque chose de plus hideux que l'escroquerie , le vol , l'homicide, l'infanticide , le parricide, le bagne et l'échafaud; c'est tout cela présenté crûment, brutalement , insolemment, avec une sorte de damnable contemption et de joie maudite contre tout ce qui est beau et bien ; c'est de tout cela que la basse littérature s'est emparée , et c'est comme cela qu'elle l'offre aux lecteurs , ajoutant ainsi à la corruption du principe , le cynisme de l'expression. Le premier rang littéraire fait feu sur le public en lui montrant la séduction embellie et le crime enjolivé. Les pillards de l'armée romancière viennent ensuite et massacrent la société en présentant la nudité du vice et de la débauche. Les uns ont le tort de jouer avec une courtisannc spirituelle et riche. Les autres ont l'infamie de passer leur vie avec une fille abjecte. Le mal se glisse ainsi partout et s'adresse a toutes les intelligences qu'il corrompt. La forme seule est différente , parceque , différente aussi est la classe à laquelle l'imagination des romanciers s'adresse. Jadis, les Spartiates mettaient un esclave ivre sous les yeux de leurs cnfans pour les corriger de l'ivresse. On jette au milieu de nos cnfans et de notre peuple des images plus obscènes encore, et il les souffre , et il ne sVn dégoûte pas, il les voit, il les achcttc ou les loue , et il se plaît à leur lecture.

Car il faut bien qu'il y ait des lecteurs de ces tristes livres , puisqu'ils se composent , s'impriment et se vendent. Les auteurs , les imprimeurs et les libraires ne se livreraient pas à cette coupable industrie s'ils n'étaient sûrs du bénéfice quelconque qu'ils en retirent. Ce que Boileau disait d'un ouvrage ennuyeux , alors qu'il ne s'agissait que d'ouvrages de pure intelligence, qu'un sot trouvait toujours pour l'admirer un homme plus sot que lui, est donc encore vrai maintenant qu'il s'agit d'œuvres de corruption de principes et de mœurs ? Il existe donc des lecteurs plus bêtes et en même temps plus corrompus que les auteurs de ces romans, à la fois stupides et perturbateurs? Alors quelle est donc celte société' actuelle qui ne peut que devenir hébétée et démoralisée par de semblables lectures? Dans le siècle dernier, les romans de Crébillon fils, et de Diderot, ne se vendaient que secrettement et ne pouvaient ainsi répandre le désordre et la dép'avalion avec autant d'intensité, de rapidité et de profondeur que les œuvres modernes qui sont colportées partout et simultanément. D'ailleurs, et sans vouloir, en aucune façon, excuser ou justifier ces ouvrages du dix-huitième siècle, il faut pourtant remarquer qu'ils s'adressaient plutôt à l'égarement des sens qu'à la corruption des doctrines; et dans la hiérarchie des bens sociaux, si la pureté des esprits et des mœurs est liée à la sûreté des états, néanmoins le libertinage de quelques uns est moins funeste que la perversité des principes chez le plus grand nombre. D'ailleurs, aussi, et à cette même époque, l'école romancière deRichardson offrait un contrepoids à la morale publique dans ce genre de littérature populaire. GrandissoTiy Paméla, Clarisse, Cléi^eîaiid , le Dojen de Killerine, Manon Lescaut, Tom- John, les œuvres de madame Riccoboni , et tous les ouvrages d'imitation de cette école vertueuse y jusques et y compris l'insipide Hippolyte comte de Douglas , en parvenant dans la dernière classe de la société ne pouvaient y propager que de bons exemples, ou de passives distractions. Gusman d^ Alfarache était une histoire de gueux , le Diable- Boiteux une collection de nouvelles satiriques et morales , Gil-blas, un roman de mœurs mauvaises, mais sans venin social^ les ouvrages écrits dans celte voie, par l'imitation n'étaient pas plus dangereux. Long-temps aprèS;, Mistress Radcliffe et son école jusqu'à Ducray- Duménil n'offraient que d'extravagantes fantasmagories où la vertu des Camilla^ et des Enfans du Hameau, jouait toujours un assez beau rolej plus tard encore, les romans de madame de Genlis et de madame Cottin,plus populaires que les ouvrages d'aujourd'hui, étaient sains de style et de sentimens. Je sais bien qu'avec (»u au milieu de cette littérature romancière qui ne nuisait pas à l'amélioration des mœurs et du langage , nous avons eu Rétif de la Bretonne et Pigault-Lebrun , dont les tableaux et les préceptes étaient d'une toute autre nature. Mais Pigault et Rétit étaient des modèles d'innocence et de vertu auprès des romanciers modernes, les Ducange, les Paul de Kock, les Macaire, les Boulnois , les Guérin, les Vallée , les Bergounioux, les Dinocourt, les de Cey, les Saint-Martin, les de Floch, qui ne se contentent pas de l'extravagance immorale de situations qu'ils inventent , qui ne se bornent pas à flétrir l'imagination et le langage , mais qui , avec la prétention de peindre les mœurs de la vie domestique et intime, mettent tous leurs soins à détruire les croyances religieuses et les sentimens sociaux, par le spectacle d'une corruption générale, d'une lèpre profonde qui excite les hommes à secouer le joug de toute espèce de frein et à braver la puissance de toute autorité. A moins de lire eux-mêmes ces romans, ce que nous les engageons à ne point faire , nos lecteurs refuseraient de nous croire si nous mettions sous leurs yeux l'analyse du Bigame, à\x Livre Rose, à! une Actrice, des Deux réputations , des Deux Maîtresses , des Deux Cartouches, de la Julie Fille de Paris, de Vieux Mari et Jeune Femme, et de tant d'autres où toutes les idées de pudeur et de sociabilité ne sont pas moins foulées aux pieds que les plus simples règles du bon sens et de la langue. Nous leur en donnerons un exemple cependant. Il faut bien qu'ils sachent à quels littérateurs ils ont à faire, et quelles idées, quels sentimens sont mis en circulation chez un peuple que l'on semble se plaire à corrompre, alors même que ce peuple, par son goût et par sa nature, se plairait lui-même davantage à de tous autres.

cuseiîrnemcDs. Un Cœur de Jeune Fille, Pawre Fillel viendront ji.stifier plus tard toutes les reflexions qui précèdent.

Quelques ouvrages surgissent au milieu de ce cataclysme ignominieux, et déjà dans la Reime Littéraire da mois de février, nous avous signalé à nos abonnés la Figie de Koatven, de M. E. Sue, et Histoire et B.oman de M. Audibert que le bon sens et le goût peuvent également avouer. Nous n'entretiendrons pas nos lecteurs ou des romans insipides de MM. Viennet et Capefigue : le Château de Saint-^énge et Jacques II à Saint-Germain, ou des romans de MM. Fouinet el d'Ortigue : un Fillage sous les sables et la Sainte -Baume, lesquels, quoiqu'ils ne soient pas dépourvus d'intérêt tt de mérite,, ne ne se placent point hors ligne des compositions romancières; ou de Schildine, le Comptoir, la Plume et Vepée, f^enezia la Bella, de MM. Lesguillon, Langon , et Alphonse Koyer , ouvrages dans lesquels l'imagination ou le style des auteurs méritent quelques éloges qu'il faudrait cependant compenser par des critiques sévères; mais sans parler de Coucaratcha, ( tome 3 et 4), recueil de nouvelles publiées par M. E. Sue, des Etudes de mœurs au dix-neuvième siècle{iomes 10 et 11 ), autre recueil de nouvelles publiées par M. de Balzac, et àeï Atelier d'un Peintre, de madame Desbordes-Valmore , ouvrages (jui ont élé accueillis avec un succès plus ou moins mérité , mais auxquels il ne serait pas possibletoutefoisdes'arrêter loDg-temps dans une revue, nous st'parerons , comme dignes' d'attention, Eugénie Grandet, de M. de Balzac, et le Ficomte de BézierSj de M.Frédéric Sou lié.

FM. de Balzac, dont le style aussi souple que riche , aussi abondant que brillant ne

réussit pas toujours cependant à cacher l'exagération et l'invraisemblance des senîimens

et des situations qu'il met en jeu , M. de Balzac est parvenu , dans Eugénie Grandet, à

conserver toute h puissance de son style en l'appliquant au sujet le plus simple et le plus

touchant. Ce roman en un volume , fait partie des tomes 8 et 9 des Etudes de mœurs au

dix-neuvième siècle , Scènes delà vie de Province. L'action se passe en effet à Saumur,

entre un père avare, une mère résignée, et une fille chrétienne. Il n'y a ni événemens ni

discours romanesques ; pas un personnage suppose, pas un caractère pris en dehors de la

vie réelle j^^et les accessoires de ce drame , acteurs, faits, discours, ne sortent pas davau-

îage de la réalité. Tout est calme et immobile au dehors comme la vie de province que

cette histoire domestique est destinée à représenter. Tout y est vrai ou vraisemblable comme

la vérité. Eugénie Grandet, dans sa chrétienne ignorance des passions humaines et des

mouvemens du cœur, est victime de l'avarice tyrannique de son père, de la soumission

adorable de sa mère , et de l'oubli de sou cousin , le seul homme qu elle ail saintement

aimé ; et comme elle supporte tous ses chagrins avec une résignation et une patience an-

gélicpies ; comme loin d'être entraînée hors de ses devoirs filiaux et religieux, c'est en les

accomplissaut tous et toujours qu'elle résiste ou se soumet aux événemens qui viennent

déchirer son ame virginale, c'est Eugénie, en définitive, qui triomphe de tous les chagrins

que les torts ou les vices d'auliui ont pu lui causer, tandis que le trouble ou la ruine

retombe sur ceux qui avaient dirigé contre elle leur méchanceté ou leurs etforts. L'espiit

d'observation , l'agrément des descriptions et le talent de l'analyse des caractères se

montrent dans cet ouvrage à un haut degré, ainsi que les contrastes, les travers , et les

ridicules particuliers à la vie de province. Eugénie Grandet est un des meilleurs romans

de notre littérature sous le triple rapport de l'esprit, des scutimens et du style.

L'ouvrage de M. F. Soulié, le Vicomte de Béziers, n'est pas moins remarquable, mais à des litres bien différeus. C'est un roraau épique , où les faits de l'histoire ne tiennent pas moins de place que les combinaisons de l'imagination. L'auteur a placé son héros, Roger, au milieu de toutes les passions i[ui ngitèrent le Languedoc du comm ncemenl du treizième siècle. Ces passions qui produisirent des troubles si sanglans , avaient pour bases l'ambition et la religion. D'un coté Us seigneurs suzerains, cherchaient les uns les autres, a s emparer des domaines de leurs voisius. D'un autre cote, la secte des Albigeois leinplissait

LA JEUNK FRAN(.R. /^(»

la Provence de leurs fureurs hérétiques; enfin, le pape Innocent III , dont la cliairc de Saint Pierre est loin de se glorifier, entretenait et soutenait, dans ces provinces, les pictcntionsëpiscopales et monacales qui cherchaient à enlever aux seigneurs .«uzerains, les droits de haute et basse justice pour attirer toutes les causes à leurs tribunaux spéciaux, et augmenter leurs richesses et leur influence sur l'esprit 'du peuple. Les passions religieuse* et politiques seraient trop sérieuses toutefois pour être seules Talimeot d'un ouvra^^e qui doit inte'resser plutôt qu'il ne do:t instruire. Au^si, comme à l'ordinaire, l'amour vient prendre sa place au milieu de tous ces intérêts et les absorber par ses espérances et ses désirs. Au caractère altier de Roger, brave et généreux, l'auteur oppose celui de Raymond, comte de Toulouse, puissant et politique, miis vindicatif et perfide; aux emportemens des passions honteuses d'Etiennette de Pcnaultier et de l'Africaine Foë, se trouvent opposés la candeur de la vicomtesse de Béziers, l'e^pril de Marie Montpellier et le charme innocent et courageux de Catherine de Rebuffc. Puis à côté de ces caractères, se groupent et se développent une foule d'autres personnages , chevaliers, poètes, moines , bourgeois, et bandits qui représentent avec autant d'onginalité que d'intérêt et de vérité , l'esprit , h s passions et les préjugés du temps. Il y a de la grandeur dans le sujet, de la force dans, l'intrigue et du relief dans tous les détails. Les scènes les plus dramatiques se succèdent les unes aux autres pour arrivera une conclusion touchante, et habilement suspendue par des combats, le sac historique de la ville de Béziers, et le siège de Carcassonne soutenu par Roger contre la croisade que le pape Tunocent III avait suscitée. Telle est la puissance du talent que même, après la description des mœurs chevaleresques de la Jérusalem Délivrée ç\. àUvanhoë, M. F. Suulié a trouvé encore le moyen d'intéresser à des tableaux d'héroïsme et de moyen-âge auxquels il semblait qu'aucune plume moderne n'aurait osé toucher avec succès.

Ces deux ouvrages nouveaux qui reposent la vue de tant de productions sottes ou dépravées, ne peuvent cependant nous faire oublier tous ceux qui portent la corruption ou les erreurs au milieu des masses. Nous avons promis de donner à nos lecteurs une idée de ces productions , et parmi elles nous en avons choisi deux : l'une ; un cœur déjeune fille j que recommande la réputation de son auteur , Michel Raymond (ou pour sortir de cette pseudonymie , Michel Masson), connu par le /l/^co/i , les Intimes, et les Contes de Daniel le lapidaire^ ouvrages de mauvais principes et qui n'en ont pas eu moins de succès; l'autre. Pauvre fille ï par M. de Floch.

DaLWS un cœur de jeune fille , on voit une pauvre enfant qui , élevée par son père et sa mère, dans l'absence de toute pratique religieuse, ne peut alors écouter que les instincts de son imagination, suite de sa complexioa amoureuse, et qui, de l'âge de douze ans à l'âge de dix-huit , se livre à tous les peochaus de la coquetterie , et est l'objet des attaques ou du dérèglement de ses compagnes, ou du libertinage d'un vieil ami de îon père, ou du caprice de quelques jeunes gens , sans que pourtant ses mœurs en soient corrompues. Il semblerait, d'après ce thème, que toutes les femmes, en général , soient soumises à ces mêmes penchans , ce qui peut être vrai , mais qu'aussi rien ne saurait les dérober, dès leur enfance, à ces influences naturelles , et qu'ainsi nos filles, nos nièces et nos cousines ont toutes passé par ces épreuves dont elles sont ou dont elles ne sont pas sorties aussi pures que Marie; car c'est une espèce de miracle opéré par la bonne volonté ou le bon plaisir de l'auteur, que Marie, ainsi livrée à de pareils assauts , arrive pure et innocente jusqu'au moment où elle revient épouse. — Jusqu'ici , au milieu de tous les débordemens d'une imagination sans frein et qui se conlplaisait dans les séductions, les viols et les adultères, du moins les auteurs avaient respecté ce qu'il y a de plus respectable au monde : la pureté de l'enfance. Mais ils n'ont pas voulu que I.i société pût croire qu'il restât une seule ame , une seule classe en état d'innocence ; il a fallu que les enfans eussent aussi l'historien romanesque de leurs honteux penchans. — C'est la vérité! s'écrieront l'auteur et ceux qui ne voient ou ne veulent voir que la partie mauvaise de la société'.

— Mais en admettant un moment que de si fâcheux instincts croissent dans un âge aussi tendre, au lieu de les proclamer et, parla, d'en répandre la contagion funeste, de les justifier et de provoquer de tristes imitations, la mission et le talent d'nn écrivain ne devraientils pas s'appliquer à les étouffer ou à les combattre ? ÎS 'est-il pas du plus haut intérêt pour la société de dérober à tous les yeux le spectacle ou la connaissance de pareils dérègiemens? Puis, il faut bien le dire à l'auteur , les penchans de Marie ne peuvent naître ou se développer qu'au milieu d'une famille sans principes , que dans le désordre où vit la partie mauvaise de la société , celle que , loin de mettre en lumière , on doit s'efforcer de cacher ou d'éclairer sur ses rapports et ses devoirs. — Aussi , par sa conception et par son résultat, n'hésitons-nous pas à placer un cœur de jeune fille à la tête des ouvrages sortis des abus d'une presse licencieuse qui ne recule , soit par calcul , soit par erreur, devant aucun des moyens qui peuvent achever de gâter le cœur et l'esprit de tous lés âges, de tous les sexes, de toutes les classes, et neutraliser ainsi, ou du moins retarder les progrès évidens que des doctrines pins sociales répandent partout.

Nous nous trompons cependant, et il faut rendre la palme du dérèglement de l'imagiration et du danger des mauvais livres à la Pauvre fille. Ici, du moins, on y a fait moins de façons. On n'a employé ni les ressources d'un talent quelconque , ni les artifices (lu style, ni les séductions du sophisme pour déguiser le venin des prmcipes anti-sociaux. Le thème de ce roman, c'est l'athéisme. L'athéisme est posé, dès l'introduction , comme argument de l'ouvrage. C'est la négation absolue de la Providence dans les actions des hommes j la moquerie et le sarcasme prodigués à ceux qui auraient encore la niaiserie de croire que, selon qu'on se conduit bien ou mal, on en est ou récompensé ou puni. Pour arriver ensuite à la démonstration de ces prolégomènes, l'auteur montre une jeune fille , Ne'ika , qui , de vertueuse qu'elle était , arrive au dernier degré de la dépravation sans que, soi-disant, il y ait de sa faute, et seulement par une série de circonstances fatales, indépendantes de sa volonté, et d'une nature telle que cette pauvre fille , dont l'amant s'est jeté à l'eau , est réduite , elle , à se jeter par la fenêtre , et que son frère qui l'a forcée à s'y précipiter , se jette au feu , lui , en apprenant que son père, devenu chiffonnier, vient de périr sur la place de Grève. — Excusez du peu. — Puis, s'écrie l'auteur, s'il y avait une Providence , tout cela serait-il arrivé? et Dieu, s'il existait , permettrait-il de pareils malheurs? — Quelle pitié î — Comme Dieu nous a donné, sous le libre arbitre , la connaissance du bien et du mal, et la certitude d'une renumération réciproque , nous n'avons pas lieu de l'accuser quand l'infortune vient nous atteindre. Il resterait donc à examiner si cette infortune est gratuite ou si elle provient de nos fautes et de nos infractions à la parole de Dieu. Or, il n'y a pas même un moraliste qui n'ait reconnu que 1 homme, en s'inlerrogeant consciencieusement, était toujours forcé de reconnaître que son malheur était son propre ouvrage. Dans le thème qu'il s'est donné , l'auteur d'une Pauvre fille , aurait dû , au moins, placer tous ses personnages dans une situation de parfaite innocence; mais c'est ce qu'il n'a pas eu la force, le talent ou la possibilité de taire ; car si Ne'ika , après avoir été violée, ne tuait pas son enfant , si son frère n'avait pas été dans le mauvais lieu où il a rencontré sa sœur, et, avant tout , si leur pèjc n'avait pas été joueur et suicide , c'est pour le coup que rien de tout cela ne serait arrivé. Donc , c est parce qu'ils ont manqué à toutes les lois de Dieu qu'ils ont ainsi péri. Donc il y a un Dieu; et l'auteur, loin de justifier l'athéisme par son roman, a fait un roman qui contredit l'athéisme. Mais ce n'est pourtant là ni son intention, ni l'impression que ce livre peut produire sur des esprits faibles, ignorans ou prévenus, et alors de quel danger n'est point un pareil ouvrage I plusieurs personnes prétendent que ce livre est une plaisanterie. De quelque façon qu'on l'envisage, sérieuse ou bouffonne, ce serait alors "ne imprudence ou de bien mauvais goût ou bien funeste. A. D. L.

LA JKUNE FRANGE. 5l

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