‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 32 sur 120 · CONDITIONS DU CONCOURS · texte numérisé non relu

CONDITIONS DU CONCOURS

Les articles ne devront pas porter de signature, mais ils seront accompagnés d*unc lettre qui ne sera ouverte qu'après le jugement du conseil , et qui contiendra avec la signature de l'auteur des renseigncmens qui puissent foire reconnaître son article.

Les articles admis pourront subir les changemens ou modifications que le conseil jugera utiles. — Les articles non admis seront brûlés ainsi que les lettres qui les accompagneront, CCS lettres ne seront pas ouvertes.

— 11 nous est impossible d'cxpcdier iramédialement des portraits de Mademoiselle autant qu'on nous en demande, mais nous promettons une seconde pierre par M. Grévedon. Nous mettrons tous nos soins et tout notre zèle pour que chaque ville de France ait au moins une image de la jeune princesse.

— Tous les numéros saisis ont été restitués , ils sont partis le ao mai. Ceux de MM. les souscripteurs qui ne les auraient pas reçus peuvent les réclamer, ils leur seront adressés immédiatement. Désormais nous marcherons sans obstacles dans la nouvelle carrière qui s'ouvre devant nous. Jules FORFELIER.

Paris — EVERAT, imprimeur, rue du Cadran , 11° 16,

iCcxyo de^la^ ieiu^eyJfxoA4j:c.

L Courlin

Ajicn dt JjenifrcueT

cJ/i/ét/^é^^ a^ /C^C^iJ/' cuj t/^i4/aÂ(t^J.

LA JEUNE FRANGE. ' -fQI

Un accident nous est arrivé pendant le lirajje de noire liihoijraphie : la seconde épreuve n'étant pas bien venue, on a pressé davania(|e, et la pierre s'est brisée. Nous donnerons trois sujets le mois prochain , pour faire compensation.

PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE

l'art dans ses rapports avec les progrès de l'humanité.

La science nous révèle la création physique comme une admirable harmonie, oîi chaque brin d'herbe, chaque (jrain de sable a sa destinée, où chaque atome, dans son néant, fonctionne en raison du {frand tout. Non moins unitaire, mais plus mystérieux est le monde des intelli^jcnces; la ténuité des liens qui unissent ses phénomènes, les rend plus insaisissables. Le travail de la philosophie consiste cependant à les découvrir, à enseigner aux hommes l'enchaînement des procédés 6u gouvernement surnaturel de (a lïberié humaine. Toutefois dans ce monde intellecluel, il est un être moral, fils de l'inspiration, que la réflexion philosophique a rarement atteint, sans doute parce que, à son approche, il la transforme en enthousiasme. On a déjà nommé l'art ; protée du vaste océan de l'intelli^jence il se joue en mille métamorphoses dans les flots de la pensée que tantôt il fait jaillir en brillante écume, tantôt il soulève en noirs tourbillons. C'est une fraîche jeune fille aux paroles d'amour, nonchalante sur des coussins soyeux, puis tout à coup un vieux prêtre au front chauve et nu, aux pas solennels sur les parvis mortuaires. Il pétille en flamme , souffle en brise embaumée, puis devient le chaume du chalet ou la colonnade du temple. C'est un ora^je , un beau jour, une fleur, un g^rand chêne; il s'éiale en riches couleurs, {jlisse en pas légers, s'échappe en harmonie des cordes d'une lyre. On la dirait insaisissable ilans ses mobiles transformations, celte subtile déité la raison cependant la conduit soumise devant le trône de la philosophie; celte reine de l'empire intellectuel qui la force à révéler les secrets de sa destinée ici bas.

Quelles que soient les formes variées sur lesquelles l'art nous apparaisse, il n'est toujours dans son essence (ju'un sentiment passé à l'état de réalisation, pour se propager sympath:quement. Pour le bien juger, il faut l'en visa jer des hauteurs bibliques de celle antique malédiction qui le frappa avec l'humaii'iié naissante. En adujettant avec Gœrres celte pensée d'un mysiicisme profondément philoso[)hique, quelo miracle n'est qu'un débris de la touie-puissanc^-que l'homme possédait primitivement sur la nature, qui pourrait se faire une idée de l'art de l'Eden? Dans ce sublime accord de tous les êtres avec la puissance humaine, l'homme avait peut-être une délégation de la puissance de Dieu ; la limite de son pouvoir, c'eût eié sa pensée; mais aucune nécessité ne l'eût forcé d'a^^ir ; son seul mobile eût été l'enthousiasme. Dans celte vie toute spirituelle de l'humanité, sous un chmat élyséen, il eût pu marcher revêtu de sa seule innocence, faire de la terre le parvisdu firmament, la voûte azurée de l'habitation de l'homme et du temple de Dieu; il n'eût pas élaboré, avec le ciseau ou le pinceau du manœuvre, de pénibles créations; sa pensée se fûi jouée sans efforts avec les élémens de la nature pour y inscrire les magnifiques sentimens de son cœur. En un mot, libre de toutes nos servitudes, poussée par l'inspiration, l'humanité eût eu le beau pour seule vie, et faute de besoins à satislùire, l'utile n'eût pas existé. Ce mystérieux accord de l'àme et des êtres fut rompu; ce temple de félicité, où l'humanité

FRANCE, 5 JUILLET ^SoJt. NUMERO l, 2^ ANNEE. 7

•102 LA JEUXE FRAISGE.

devait grandir dans le commerce de Dieu , s'écroula comme ces fëriques créations s'évanouissent, pour ne laisser voir que la positive réalité d'un sol aride. L'art ne jeta pas un cri agonisant, enseveli sous ces grandes ruines; mais il s'agita pour les réparer, et son action réorganisatrice exerça dès-lors une double influence sur les deux élémens progressif^ de la civilisation : l'élément matériel et l'élément intellectuel.

La mission de l'art près de la matière , c'est de poétiser l'utile pour le faire oublier. L'homme est dépouillé de cette royauté des êtres qui faisait de la nature un ministre de sa volonté: ce n'est plus qu'un manœuvre gagnant son pain à la sueur de son front, ce front, siège de l'intelligence ! Les élémens ne reconnaissant plus leur roi dans cette créature abâtardie, deviennent d'insolens rebelles, et le prince déchu est contraint de faire focede toutes parts à leurs assauts. De là tous les pénibles moyens que l'homme est forcé d'employer pour les asservir à son existence : le vêtement, le toit et tous les mille objets à l'usage de la vie; mais il sent bien qu'il n'est pas fait pour l'utile, fausse condition que lui a faite sa chute. Jeté hors des gonds de sa divine existence , il dut incessamment, par un mouvement instinctif, chercher à s'y replacer. Il a toujours en lui quelque chose qui lui révèle sa primitive destinée : l'amour du beau perdu , resté au fond de son cœur avec l'espérance, et voilà pourquoi il s'efforce par l'art de poétiser toutes les créations des nécessités humaines pour effacer l'utile sous les prestiges du beau. Ainsi , par exemple , lorsque la souffrance créant l'industrie , l'homme se construisit d'informes cabanes , sa vue et son ûme, destinées à planer sur l'immensité de la voûte des cieux , se trouvèrent à l'étroit sous cet amas de quelques branches et d'un peu de boue, et alors il s'efforça d'idéaliser la grossière demeure de sa misère, et de faire des murailles et de la voûte du temple quelque chose de transparent, quelque chose de semblable à ce nuage vaporeux qu'on représente entourant la majesté de Dieu sans la limiter. L'utile fut donc le premier manœuvre , un souvenir d'amour du beau perdu, le premier artiste.

Ce que j'ai dit de l'architecture, cette épopée grandiose de l'art matériel , se rapporte à tous ces mille objets à l'usage de la vie qui en sont comme la poésie fu{jitive. Il n'est si petit objet au monde que l'art ne façonne pour nous cacher, par de capricieuses illusions, la triste nécessité de nous en servir. Il y a donc dans l'amour du luxe des meubles et des vêtemens, aulre chose qu'une futile vanité, ou plutôt cette vanité instinctive résulte d'une pensée profondément philosophique. Si la femme s'éiudle avec tant de soin à se vêtir dos gazes les plus légères; si un nœud un peu lourd, si un pli peu gracieux la choque et la fatigue, c'est qu'elle conserve à son insu un vague souvenir de l'Kdcn, c'est qu'elle veut, par l'art, se faire un voile aussi léger que son antique vêlement d'innocence.

J'ai légèrement indiqué les rapports de l'art avec le progrès de l'élément matériel de la civilisation. Cette mission de poétiser l'utile ne se rapporte pas à toutes les branches de l'art, parce que plusieurs sont indépendantes des nécessités humaines ; mais sa mission près de l'intelligence embrasse toutes les parties , et c'est elle surtout qu'il est important d'apprécier pour éclairer ce vote quotidien que chaque homme est appelé à porter sur l'artiste incessamment traduit à la barre de l'opinion.

Dans ce moyen âge, qui n'est cependant qu'un mélange confus des derniers cris de la barbarie mourante et des bégaiemens de la civilisation naissant sur le sein

LA JEUNE FRANCE. i 05

de la religion , l'art était refjardé comme une (;ran(le ei sainte chose. Des rois, des prêtres étaient troubadours, musiciens, architectes; mais lorsque la société fut sortie des voies où avait marché son enfance, l'art peu à peu se sécularisa , et les grands le laissèrent au peuple comme une roture peu convenable aux habitudes de gentilhomme. Alors il s'éleva sur l'art deux opinions bien différentes, quoique dérivant d'une source commune, l'incrédulité. On en fit d'abord un instrument de luxe, et l'on s'éleva contre lui, disant qu'il était le corrupteur des peuples, tandis qu'il n'était qu'asservi à leur corruption; et les grands rois se persuadèrent que l'art ne pouvait être qu'un enjolivement de leur trône, un loisir de leurs ennuis, et les grandes dames le regardèrent comme un meuble de leurs boudoirs, un diamant de leur parure. Puis le dix-huitième siècle passa avec ses destructions : alors quelques esprits prêts à s'abîmer dans le doute absolu, se cramponant à l'art comme à une planche de salut dans le naufrage de leurs croyances, en firent une sorte de religion. Mais ce qui leur semble une planche, ce n'est que le reflet du vaisseau sur la vague; car l'art n'est pas une religion, mais le reflet d'une religion plus haute, ou, comme parle Platon , le beau^ cest la splendeur du vrai. Non, l'art n'est pas intermédiaire immédiat entre le ciel et la terre ; la parole de Dieu seule et non l'inspiration de l'homme peut combler l'immensité qui les sépare; mais l'art est intermédiaire entre la religion et l'humanité : et c'est sans doute celte vérité outrée qui a produit l'apothéose de l'art par des adorateurs sans foi. Us ont ainsi confondu Dieu avec son temple, la religion avec son prêtre; car l'art est un sacerdoce: l'inspiration descend sur l'artiste comme une ordination sainte, le génie à charge d'intelligence. Voyons donc comment s'opère cette mission sacerdotale de l'art près de l'intelligence, comment le beau aide le progrès du vrai.

La parole divine manifestée à la terre est une mine inépuisable qu'exploite incessamment l'humanité pour en tirer de nouveaux trésors; c'est ce qui constitue le progrès, qui n'est, en deux mots, que l'intelligence du Verbe. Mais ce n'est qu'insensiblement qu'elle dégage de l'alliage introduit par le mal, l'or pur de la vérité divine. Si nous cherchons en effet à analyser la marche de son éducation, nous voyons qu'avant d'arriver à la connaissance claire d'une vérité, elle en a d'avance un pressentiment éloigné ; elle l'aperçoit d'abord comme une vague clarté dans un lointain obscur, et peu à peu le nuage qui la couvrait s'efface pour s'évanouir enfin entièrement. Eh bien! Dieu a mis l'art sur la terre pour hâter le progrès, en faisant passer à l'état de réalisation, en revêtant de formes sensibles ce vague pressentiment avant-coureur de la vérité , en l'incarnant par la peinture dans les couleurs, par la musique dans le son, par la sculpture et l'architecture dans la pierre.

N'avez-vous jamais éprouvé les extases de la nature? La mer se mouvant dans son immensité comme quelque chose de vivant, le matin d'un beau jour, la lune dans la nuit, les molles lueurs d'un crépuscule pourpré, n'ont-ils jamais parlé en silence à votre ûme un mystérieux langage? Ne sentez-vous pas quelquefois au fond de la belle nature comme un être qui respire, qui vous passionne, vous enivre, vous attire vers lui par un charme puissant? Cette affinité, ces étranges rappoits, ces pures voluptés d'un poétique hymen avec la nature, les peuples l'éprouvent comme l'homme, et à un tel point, qu'ils sont sensibles, joyeux ou sombres, selon que leur climat leur parle sensibilité, joie ou mélancolie. C'est que la nature elle aussi a une ûme, et celte âme, que soupçonnait le génie de Py-

ihagore, c'est la pensée de Dieu, présente sous le voile transparent de tous ces objcls matériels qui l'enveloppent, et d'où elle émane pour nous pénétrer. Il en est de même de l'art. Il est aussi une incarnation de la pensée de Dieu par l'intermédiaire de l'homme, mais une incarnation plus précise c! plus sensible. Une éternelle création par laciuelle les idées divin(;s, à mesure qu'elles viennent à poindre à l'horizon de rinlellijjence de l'humanité, prennent un corps, se font matière comme le Verbe s'est l'ait homme pour parler à nos émotions. Aussi, à travers la couleur, le Sun et le granit matériel de l'art, les peuples les plus grossiers sentent quelque chose de spirituel et de vivant qui agit l'aialement sur leur être moral ; et celte spiritualité artistique avec laquelle est en rapport leur ame, de quelque nom qu'on l'appelle, esprit, ange ou génie, c'est l'avenir senti par l'imaginaiiou et le cœur avant d'être compris par la raison.

Comme la philosophie de l'histoire, la philosophie de l'art ne doit marcher qu'appuyée sur les faits, aussi je voudrais vous montrer toute l'humanité s'avançant danssesdéveloppemens successifs, à travers les siècles, à la suite d(s prophétiques inspirations de l'art, et je regrette de ne pouvoir tracer ici que quelques grandes masses d'ombre de ce vaste et magnifique tableau. Quel fut d'abord le premier monument de l'ancienne civilisation occitleiitale? La lyre d'Orphée. Au milieu du silence funèbre de la barbarie, cette lyre rendit un son , et ce son, les arbres mêmes le comprirent, et les lions émus accoururent pour l'entendre. M.ignifique sytnbole de la puissance de l'art sur des ùmes sauvages qui l^it sentir l'idée de sociabilité à des êtres qui ne sauraient la comprendre. Ce son civilisateur s'entendit, et ses échos, ce furent de vaslçs épopées, des statues et tics temples.C'est la vérité poétique qui devient moins vague et plus positive. Puis, lorsque l'art dans sesdéveloppemens successifs a commencé l'éducation du monde grec, lorsque le sentiment a longuement préparé les voiesà la raison, qui s'est déjà elfojcée de marcher, appuyée sur la poésie, apparaît la vraie philosophie avec Socrate. Socrate, comme pour proclamer par un symbole que la philosophie naît des développemens de l'art, emprunte à un vers sculpté sur le frontispice d'un temple sur lequel il l'établit ce fameux yvaê( G-iuvrcu qui est comme l'épigraphe de toutes ses sublimes conceptions, la dédicace de sa pliilosophie à l'art (|ui l'instruisit, et que par ce fait il reconnaît pour son maître. Ce furent donc les vagues inspirations d'un grand poète qui firent sentira l'IIellénie sauvage les lueurs de vérités qui lui venaient d'Orient. C'est là le principe de la civilisation du vieux monde. Sous la lyre d'Orphée, on pouirail graver ce»s mots : Epoque antique, de même que l'on inscrit sous l'imajje d'une louve allaitant deux enfans : Pwma,

On pourrait objecter que Rome ne commença pas par des chants, que son enfance est prosaïque; c'est que le peuple romain, ce peuple, roi du monde par la conquête, ne conquit passa royauté de l'inlelligence; il la reçut en héritage de la Grèce, la conserva, mais sans s'étendre sur de nouvelles régions de la pensée. Sa mission futseulementderépandredans l'univers les travaux intellectuels do la Grèce, sans y ajouter aucuns graves développemens pour lesquels n'eût pas été mûre l'humanité. Les créations d'un art indigène n'annoncèrent jamais à Rome le progrès de rinlelligence, parce qu'elle n'euljamaisdesciencein(li{;ène, parce que tout le travail de Rome fut de faire des fac ûm'ile du génie de la Gièce, qu'elle envoyait ses légions distribuer au monde.

Lorsque Dieu, comme s'il se fût une seconde fois repenti de son ouvrage, eut

LA JEUNE FRANCE. iQj

fait pleuvoir de déserts ignorés le sanglant déluge de la barbarie , il se fit dans les régions (le la pensée un silence de mon. Mais l'arche du Chrislanisme, pleine desgermes de la civilisation, surnagea, et Pauréoledelaci'oix se levant sur le monde, devient l'arc-en-ciel d'un nouvel avenir. Alors, nous voyons le germe des grandes pensées chrétiennes jetées au milieu des peuples cantonnés sur les ruines de la civilisation antique, prendre de toutes paris les formes de l'art pour se rendre accessibles à ces intelligences incultes comme leurs régions du Nord. La libre académie où se cultivaient tous les arts au moyen-âge, c'est l'Eglise. Sous leurs langes de fer, les nations modernes au berceau portaient encore une âme semi-barbare, lorsque s'élevèrent au njilieu d'elles, ces sublimes cathédrales qui n'ont de gothique que le nom. Ce mysticisme architectural qui faisait dériver toutes leurs formes de la croix, toutes leurs proportions de nombres mystérieux, qui jetait au ciel leurs clochers gigantesques comme de magnifiques élans d'un cœur qui s'élève vers Dieu, en faisait une préface de granit de l'imitation. Sous celte organisme de pierre, ou plutôt sous ces pierres vivantes, livœ lapides, comme on disait, se mouvaient de grandes pensées chrétiennes que l'admiration puisait sans cesse, comme à une source de vie, pour les introduire peu à peu dans l'âmedes populations. Elles lisaient la grandeur du catholicisme dans le grandiose de ces tours qui s'élèvent dans leur ensemble comme des colonnes du ciel, des bornesde l'mfini; tandis que, du délicat de c^s sculptures festonnées et légères comme un voile «le fiancée, de la transparence de ces vitraux mcellcusemenl nuancés en mille couleurs, ménajjeant des jours tendres, elles devaient sentir s'échapper comme une douce vertu de charité. Sous ces voûtes saintes, la musique préluda à la civilisation mo<lerne. On sait avec quel soin on la cultivait dans les monastères. Ces prêtres à foi profonde, qui sentaient en eux l'instinct de la reconstruction, comme Attila celui des ruines, ces prêtres, comprenant la mission civilisatrice de l'art, s'étudiaient à faire entendre des sons mélodieux aux fidèles comme à leur dire la parole de vie. C'est que la musi(iue est une parole indélenninée, il est vrai , mais qui fait toucher Us mille nuances de l'âme, (|ui peut expiimer fineffable. La musique religieuse qui sonde l'infini de Dieu pour en révékr les secrets à l'homme, disait aux populations du moyen-âge, ce que la parole des prêtres ne pouvait leur faire entendre. En traduisant eu sons intelligibles le vague pressentiment de vérité qui les agitait, on peut dire qu'elle était l'image de la |)arule que devait parler l'avenir.

Le dessin est un des premiers faits de l'enfance des peuples comme de l'enfance de l'homme; c'est l'écriture dans laquelle il dépose ses premières pensées: aussi l'Eglise qui retentissait de ces sublimes harmonies était peuplée de statues, tapissée de tableaux. Le berceau des nations est toujours ainsi entouré d'une foule de sculptures: on dirait que la civilisation, en réveillant l'enfant qui dort, i\u sommeil de la barbarie, accoujpagne de hochets ses premières caresses, tandis qu'elle lui chante des chansons pour le faire rester paisible sur son sein. C'est encore dans l'édifice religieux du moyen âge qu'il faut aller entendre la véritable poésie , qui se révèle si grande et si suave dans les épopées de Graal, dans les chants ascétiques de saint Anselme, des Erançoisd'As se et des Thomas Akimpis; poésie qui retentit au milieu des peuples coumie les accords d'une harpe divine dont les cordes vibrèrent un instant sous un souffle i)rophétique! poésie dont les aceens de Lamartine ne sont que des variations mélodieuses, et qui tend à devenir la poésie définitive du monde !

106 LAl jeune FRANCE.

Qui donc pourrait nier, en face de ces faits , que l'art n'ait été le catéchisme intellectuel des peuples néophytes du moyen à{je? En voyant ainsi toutes les pensées qui naissent dans la série des développemens de l'humanité se faire art avant de devenir philosophie , on est forcé d'avouer que l'art n'est pas , comme l'a prétendu une pâle philosophie moderne, une servile image du présent, apana{}e de ri(;norance, mais que la religion, cette grande muse du genre humain, en fait un précurseur de ses créations futures, un préparateur de l'avenir, un prophète de l'humanité.

L'art ayant pour mission d'aider le progrès en exprimant ces pressentimens indéterminés qui précèdent chez les peuples l'appréciation analytique des vérités , ces vérités connues et analysées, doit-il cesser sa mission et son existence? Non, c'est une erreur de penser que le règne de l'imagination finit où celui de la raison commence. Ce qu'on appelle communément époque prosaïque des nations, ce ne sont que des époques de décrépitude. Lorsqu'un peuple ne cesse pas de marcher dans les voies de la civihsaiion, la vérité chez lui est incessamment progressive; et lorsque l'analyse l'a saisi sous l'une de ses phases, l'inspiration soupçonne sous une autre un développement plus grand, et c'est à l'art à exploiter au profit du progrès ce prophétique sentiment, cet idéal nouveau : c'est là sa divine mission et son éternelle vie. Ainsi , comme l'astre de la nature, le soleil des intelligences s'annonce par des chants ; mais elle est éternelle l'hymne qui l'accompagne, car son midi est en Dieu. Il n'a pour l'homme et les créatures qui le saluent qu'une perpétuelle aurore; et ce qui parfois nous semble un déclin , ce n'est qu'un nuage qui passe devant sa clarté.

Jules DE Francheville.

LES DEUX MÉSALLLANCES.

NOUVELLE COMEMPORAINE.

Dans la petite ville de Cliâleauneiif, en Thinierais , vivait madame de S...., restée veuve à vingt-cinq ans avec deux filles. Ayant peu de fortune et beaucoup d'orgueil, la jeune mère s'était retirée du monde, aimant mieux cacher son obscurilc dans un hameau que d'habiter une de ces grandes cilés où sa vanité aurait trop eu à souffrir. La mort prématurée de IM. de S...., qui avait fait ses premières armes avec beaucoup d'éclat, avait fermé devant sa femme le brillant avenir qu'elle rêvait en l'épousant. Dire qu'elle n'aimait point son mari, ce serait sortir des bornes de la vérité. Il était de son âge, unissant à un esprit agréable un cœur qui valait encore mieux, d'une figure charmante, d'une taille à faire tourner les têtes de vingt ans les plus solides. Or, madame de S.... avait, à l'époque de son mariage, dix-neuf ans , et on la citait comme un modèle de grâces, plutôt que comme un modèle de raison. Ce fut dans une contredanse que se noua l'amour des deux jeunes gens ; et comme la jolie Sophie était un enfant gâté, à qui ses parens n'avaient rien à refuser, il fallut lui donner son danseur pour mari, car elle l'aimait avec autant d'tirdeur qu'elle avait aimé sa première poupée. L'uniforme seyait si bien à iM. de S.... ! il valsait si admirablement ! il était si beau sur son «.heval andalous , qui semblait orgueilleux de porter un tel écuyer ! Et puis, quoique bien jeune, le brillant aide-de-camp promettait de s'élever aux plus hauts grades de rarmée. Dès sa première affaire , il avait enlevé un drapeau à l'ennemi j à sa seconde campagne, il avait mérité les éloges du général en chef, en exécutant une charge décisive à la tête de son régiment, dont le colonel venait d'être tué. Encore quelques années , et il aurait un nom célèbre , une belle position , une gloire euroi>éenne et une grande fortune; car, dans ce temps-là, les champs de bataille étaient une route qui menait à tout, et les officiers de l'empire trouvaient des duchés , des principautés , quelques-uns même des

LA JLL>E FRAACE. 107

couronnes an boni de leurs épées. Telles étaient les réflexions qui a£:issaient sur l'ininiçinalion de Sophie. Dans Ions ses rêves déjeune lille, elle s'était conii)osé une existence brillante et heureuse, environnée de toutes les jouissances de la richesse et de la vanité. Elle trouvait sous sa main la réalité de son rêve , elle s'en emparait. Elle aimait donc ^I. de S...., parce qu'elle voyait en lui le héros de son roman de prédilection ; elle l'aimait , parce qu'il avait toutes les qualités, parce qu'il était dans toutes les conditions qui peuvent flatter la vanité d'une femme , et que Sophie avait avant tout beaucoup de vanité ; elle l'aimait , parce que ses compagnes la regardaient avec envie quand elle était à son bras, parce qu'il montait supérieurement à cheval, et qu'il dansait à ravir; parce qu'un jour il devait être à la fois riche et honoré; ou, pour parler franchement, c'était elle-même que Sophie aimait dans la personne de son fiancé ; sa tendresse n'était que de l'égoïsme, et son amour de l' amour-propre : ce qui est malheureusement l'histoire de presque tous les amours. Cependant, pour un mariage d'inclination , ce mariage ne réussit pas trop mal. M. de S.... se trouva par hasard réunir à ses agrémens extérieurs les qualités solides auxquelles on n'avait pas seulement songé en l'épousant. Il aimait lui-même tendrement sa femme , et , attribuant à sa jeunesse les défauts qu'il ne pouvait s'empêcher d'apercevoir, il mettait sa confiance dans son amour et dans le temps. Aussi les deux jeunes époux semblaient n'avoir qu'une volonté, et il ne s'éleva pas le moindre nuage dans leur union. Je me trompe : une fois seulement , et sur la fin de la vie de M. de S...., il eut un débat assez vif avec sa femme. Celle-ci voulait absolument qu'il changeât de régiment, et qu'il quittât les dragons pour passer dans les lanciers, parce que, disait-elle, l'uniforme lui en siérait incomparablement mieux. M. de S...., qui était fort attaché au régiment dont il était devenu colonel , résista long-temps; mais enfin, comme il éiait toujours amoureux de sa femme , et que la moue qu'elle faisait la rendait moins jolie , il fallut bien céder à ce caprice. Cette condescendance fut la cause indirecte de sa mort; car, lors de la dernière campagne de Napoléon, marchant à la suite de Poniatowski, le colonel de S.... périt avec lui dans les eaux à demi glacées du fleuve qui devint le tombeau de cet illustre polonais.

La douleur de madame de S.... fut vive et sincère. Elle perdait tout en perdant son mari : ses goûls de fortune, ses projets, ses espérances, il fallait renoncer à tout. Le seul événement qu'elle n'avait pas prévu venait comme un coup de tonnerre la réveiller au milieu de ses illusions. Une dot peu considérable, une chétive pension qu'elle obtint par faveur, car son mari avait trop peu d'années de service pour que sa veuve eût des droits : voilà ce qui lui restait, à elle qui s'était arrangé une vie si belle et si brillante , à elle qui , dans ses heures de rêveries, se construisait un si heureux avenir. Plus le coup était inattendu, plus il fut terrible. Tomber si vite et de si haut , voir s'écrouler dans un moment une fortune sur laquelle on comptait si bien , n'avoir plus en peis[jeclive qii'une vie triste, monotone , sans éclat, sans plaisirs : il y avait là de quoi bouleverser une raison plus solide que celle de la jeune veuve. Elle en fut comme accablée. Une maladie aiguë la conduisit aux portes du tombeau ; et lorsqu'elle se releva de son lit de douleurs, cet éclat de beauté dont elle était si fière était pour jamais effacé; ses cheveux noirs , dont les longues tresses encadraient avec tant de grâce sa charmante figure, avaient subitement blanchi : la vieillesse était venue avant l'âge; et de celte âme rongée parle désespoir, de ce cœur profondément désenchanté, il s'était élevé je ne sais quelle tiède vapeur qui avait fait en quelques mois l'ouvrage de longues années. Madame de S.... fut dès-lors exposée au triomphe insolent de ses rivales, et à quelque chose de plus insultant encore , à la pitié de ses amies. Elle connut ces consolations poignantes et ces sympathies cruelles qui agrandissent les plaies du cœur, sous prétexte de les guérir. On lui donna des conseils bien généreux sur la nécessité où elle était de se conformer à sa triste fortune ; on lui dit qu'il fallait oublier la vie qu'elle avait menée, que les temps avaient bien changé; et on eut soin de lui rappeler tout ce que son ancienne iwsition avait de brillant, pour que le contraste lui fit mieux sentir ce que sa nouvelle fortune avait de triste et d'amer. Il y eut cependant une de ces amies qui poussa la générosité jusqu'à lui proposer d'entrer chez elle comme dame de compagnie, en consentant à

LA JEUNE FRAINCE.

ce qu'elle gardât avec elle ses deux filles. Ce trait fut regardé comme sublime. Mais madame de S.... qui savait que celle amie était la femme d'un homme, dont, aux jours de sa jeunesse et de sa beauté, elle avait elle-même refusé la main, ne vit dans celte offre qu'un raffinement de vengeance venant d'un amour-propre de rivale, honteuse d'avoir été prise pour pis-aller, et charmée d'humilier celle qui lui avait été préférée.

La trisîe veuve s'éloigna donc des lieux qui avaient éié témoins de ses trop courtes félicités ; elle dit adieu à ses excellentes amies, qui ne manquèrenl pas d'avouer tout bas, le lendemain de son départ, que le malheur avait aigri son caraclère, et qu'elle se montrait peu digne de l'amilié qu'on lui témoignait. Trois jours après, la censure était moins timide, et l'on s'étonnait tout haut de la foule de défauts qu'on lui avait découverls. Le malheur a cela de particulier, qu'il donne des yeux de lynx à tous cenx qui nous entourent , pour voir les ombres de notre caracièie; et bien prend au soleil lui même de ne point avoir à craindre un jour d'infortune, car ce jour-là ses ingrats admirateurs, s'aidant des meilleures lunettes, ne verraient plus que ses taches. Ces petites cruautés amicales contre madame de S.... alimentèrent la conversation pendant quelques soirées. Huit jours après , on n'en parla plus ; on l'avait complètement oubliée.

La maison où la jeune mère s'était retirée était agréable, quoique bien modeste ; elle étaitsituée non loin de la belle forêt qui s'élendà rexlrémilédeChàleauneuf,etqui sert comme de parc à cette petite ville. Son aspect avait quelque chose de singulier qui ne déplaisait jioint au premier coupd'œil. Bâtie peu à peu sur des plans divers, son architecture, féconde en disparates, racontait l'hisloire de son archilecte, qui , d'abord simple métayer, avait posé sur un humble rez-de-chaussée un rustique toit de chaume; puis, devenu riche paysan, avait élevéàcôlé de sa première demeure un autre corps de-logis qui étalait comme ur. parvenu son orgueilleuse toiture de briques. Madame de S...., dans ses lueurs de gaîlé, aimait à ré^Hîter qu'il élait fort regrettable pour elle qne la mort eût obligé l'architecte d'en rester là. « Car « une année plus tard, disait-elle, l'ardoise allait venir, et ce brave homme, après avoir « commencé par Brimborion, aurait fini par Versailles. » Une peiile cour avec un de ces grands puits en usage dans la Beauce où l'eau est si rare qu'il faut imiter le fatalisme turc qui regarde les incendies , les bras croisés , et les laisse s'arranger avec la pluie ; un beau banc de gazon , ombragé par un superbe châtaignier ; un jardinet d'un demi-arpent planté d'arbres fruitiers, et renfermant une mare fort grande, mais où l'on ne voyait d'eau que dans les jours d'orage: telle élait l'habitation où madame de S.... devait oublier ses habitudes de luxe et ses rêves de grandeur.

Les premières années qu'elle passa dans ces lieux furent tristes et longues. Les plaies de sa vanité étaient encore si récentes, le souvenir de ses jours de prospérité si présent! Puis elle était dans celle disposition d'esprit où l'on cherche la solitude, où l'on aime à nourrir son chagrin, où l'on trouve je ne sais quelle satisfaction à se l'exagérer, où l'on met de l'amour-propre à se dire et à se croire la plus malheureuse de toutes les créatures, où l'on se fâche contre ceux qui enlreprennent de vous consoler , de diminuer votre douleur , comme contre des gens qui vous voleraient une partie de votre patrimoine. Avec le temps, en effet, lemalheur devient un métier comme loul leresle.Onlientàsa position de pei-sonne malheureuse, on s'y est habiiué, et l'hahitude est chose si puissante sur notre nature, qu'elle la façonne à toutes les situations, et lui fait trouver je ne sais quel charme jusque dans la douleur. Dans ses années de solitude , Madame de S.... s'occupa uniquement de l'éducation de ses deux filles. Anna et Marie étaient les deux plus jolis enfans du monde. Anna , un peu sérieuse pour son âge , avait une de ces physionomies tranquilles et réfléchies qui plaisent tant à une époque de la vie où l'on ne trouve ordinairement que gailé , élourderie et irréflexion; ses deux grands yeux noirs vous intimidaient presque quand elle les tenait fixés sur vous, tant ils exprimaient de raison précoce et d'inie ligence! tous ses gestes, tous ses mouvemens étaient remplis d'une noblesse enfantine; il y avait je ne sais (juoi de grave jusque dans ses amusemens , et sa mère disait d'elle qu'elle n'avait jamais vu jouer plus j mélancoliquement à la iK)upée. Marie était le vivant contraste de sa sœur aînée. Rieuse,

enjouée, léj^'ère comme les gazelles, insouciante et capricieuse comme elles, ravissanle d'étourderie, elle allait , venait , courait, sans arrêler un moment son esprit sur une idje ; il n'y eut loni^-temps que deux sentiînens sérieux en elle : son aiïecli(»n pour sa mère , et s«»n amour pour sa sœur. Elle aimait cette dernière avec passion: Anna seule pouvait obtenir un peu d'attention de ce caractère étourdi et de celte lêle folle. Quoique sa sœur n'eût que deux ans de plus qu'elle, Marieéprouvait je ne sais quel respect pour son aînée; ellesenlait sa supériorité; elle avait l'instinct de sa sagesse précoce, x^imaélaitlaconfidentede ses étourderies, sa protectrice auprès de sa mère, quand \Iarie avait quelques fautes à faire oublier, car madame de S.... avait une préférence marquée pour sa fille aînée. Cependant il n'y avait point de jalousie entre les deux sœurs. Marie aimait tant Anna, qu'elle trouvait tout naturel qu'elle fût un peu plus aimée qu'elle. Puis la nature avait répandu ses dons avec une si grande égalité sur ces deux charmans enfans , qu'ils n'avaient rien à s'envier. Si Marie dansait avec plus de légèreté, Anna chantait avec plus d'âme; si Anna était la plus belle des deux, Marie était la plus jolie.

A mesure que ses filles sortaient de la première enfance, 3Iadame de S. . . sentait qu'il y avait encore des liens qui pouvaient la rattacher à la vie. Sa vanité de mère avait de qaoi être satisfaite j elle jouissait des grâces naissantes de ses deux filles , et lorsque, les tenant toutes les deux par la main, elle les conduisait sur la pelouse où tous les dimanches on dansait au son d'un violon d'une harmonie équivoque, elle était fière envoyant les mères regarder ses enfans avec envie: oui, presqu'aussi iière qu'au temps où, jeune, belle, admirée, elle s'enivrait des hommages lie la foule et de l'humiliation de ses rivales dans un de ces bals magnifitines dont elle était la reine. Alors, recommençant sur la lêle de ses deux filles les rêves qui lui avaient si mal réussi à elle-même, elle se consolait de ses douleurs, en leur composant une brillante destinée; elle revivait en elles, elle se mirait dans leur beauté et dans leur jeunesse ; elle se disait que tout n'était pas encore fini, que si elle avaitété une malheureuse femme, elle serait «ne heureuse mère. Dans ces momens de joie elle serrait ses enfans sur son cœiU' avec encore plus d'effusion qu'à l'ordinaire. Elle les aurait volontiers remerciées d'êlre aussi jolies. Avec tant de grâces et de qualités, il était impossible que quelque grand mariage ne les attendît point toutes deux ; Anna surtout qui profilait si bien de l'éducation brillante que sa mère lui donnait, Anna qui promettait d'être un jour une de ces beautés éblouissantes qu'il est impossible de regarder avec indifférence, quelipie homme riche et titré lui donnerait, en l'épousant, la seule place qui fût digne d'elle; elle rencontrerait une pairie et un million.

Madame de S...., qui lisait des romans avec ses filles pendant tout le temps qj'elle n'employait pas à composer cet autre roman de leur avenir, madame de S...., a force de s'arrêter sur ces idées romanesjjues, finit par les prendre pour des pressentimens. D'ailleurs, comme toutes les personnes d'une imagination vive, elle était un peu sui)ersiilieuse, et un incident, bien léger en appaience, avait contribué à entretenir les hautes espérances qu'elle avait conçues pour l'avenir de sa fille aînée. Celle-ci était à jieine âgée de douze ans et sa sœur de dix , lorsqu'une bande de ces Bohémiens qui prétendent descendre de ces infortunés Mores chassés d'Espagne par l'Inquisition, vint à traverser la ville qu'habitait la petite famille. C'était une grande nouveauté dans un bourg que l'arrivée de ces hommes au teint jaunâtre , à l'aspect étrange, au vêlement bizarre , qui semblent s'êlre condamnés depuis la prise de Grenade-la -Belle, à la vie errante et vagabonde et à l'exil éternel auxquels un décret divin condamna les Juifs, Tout le monde alla voir leur campement à l'entrée de la forêt, et, par cette curiosité d'avenir qui lourmenle tous les esprits, il n'y eut pas de mère qui ne voulût échanger quelques pièces de monnaie contre la satisfaction d'entendre prédire une haute fortune à ses enfans. Or, comme les Bohémiens étaient fort pauvres, et qu'ils n'avaient d'autre monnaie à donner, pour obtenir les vivres dont ils avaient besoin, que des prédictions et des promesses, ils n'en furent pas avares, et payèient leurs déi)enses en horoscopes favorables , espèces de lettres de change que n'accepte pas toujours l'avenir. Madame de S.... ne fut point une des dernières à amener ses deux filles aux lentes de ces vagabonds. Elle souf.rit que la principale devineresse de la troupe, horrible mégère aux

MO . LA JELWE FKANCE.

cheveux gris épais, aux yeux perçans, et dont la main jaune et ridée ressemblait plutôt a la ji^riffe de Satan qu'à une main humaine, étudiât les lignes de la destinée sur la main blanche et rosée d'Anna, qui se tenait debout devant elle comme un bel ange en face d'un affreux démon. Quant à Marie, dès qu'elle avait aperçu la sorcière, elle s'était enfuie effrayée , et , légère comme une biche , elle était revenue toujours courant jusqu'à la maison, d'où elle refusa de sortir jusqu'à ce qu'on lui eût juré que la bande avait quitté le pays. La vieille Bohémienne étudia attentivement la main d'Anna; puis, levant son œil perçant sur le délicieux visage de cette charmante lille, ses regards exprimèrent la haine et l'envie que la vieillesse et la laideur portent toujours à la jeunesse et à la beauté : « Ma belle demoi- » selle, lui dit-elle en ricanant, il y a sur votre main deux lignes qui se combattent, et » dans deux ans seulement je pourrai voir laquelle des deux l'emportera. Tout ce que je » puis vous dire maintenant, c'est que l'une mène à une haute fortune, et l'autre à l'hôpital : » choisissez. » En prononçant cet oracle, la Bohémienne voulait sans doute seulement se donner le plaisir d'effrayer la mère de la jolie enfant, tout en gagnant la pièce de vingt sous qu'elle voyait briller entre ses doigts. Cependant il y avait quelque chose de solennel dans sa voix cassée, et, malgré les haillons dont elle était couverte, elle avait l'air si imposant qu'on eut dit qu'elle cédait à une soudaine illumination, et qu'elle disposait de l'avenir. iMadame de S... ne voyant qu'un côté de la prédiction possible, celui qui annonçait une haute fortune à sa fille, se hûla de remercier la sorcière, lui donna le double de ce qu'elle lui avait destiné, et rentra chez elle,' plus convaincue que jamais que toutes ses espérances seraient réalisées un jour.

Cependant les deux sœurs grandissaient , et leur enfance s'écoulait dans le sein d'un bonheur si tranquille , qu'il en était presque monotone. Elles ne savaient point ce que c'était qu'un chagrin. Une fois seulement on vit à Marie les yeux rouges; ce fut le jour où le jeune Ernest Valbert, son compagnon de jeux , son ami d'enfance , partit pour Paris , où il devait entrer au collège. Il avait déjà douze ans, et Marie en avait onze. Fils unique, on voulait l'élever dans la maison paternelle : mais c'était un rude garçon qu'Ernest ; on le citait dans toute la petite ville comme le modèle des vauriens, et il avait lassé la patience et brave la sévérité de trois précepteurs. Une seule personne possédait le privilège de modérer ce caractère impétueux et d'adoucir celte humeur indépendante : c'était la jolie Marie. Lorsque ces deux enfans couraient , en se donnant la main , sur les vertes pelouses de la forêt , poursuivant les papillons moins légers qu'eux , ou butinant, comme les abeilles, les fleurs des bois, dont ils composaient des couronnes , on aurait dit Paul et Virginie parés de leur beauté et de leur innocence. Marie était aussi douce et aussi belle que Virginie , quoique moins mélancolique ; mais Ernest était plus fougueux et plus emporté que Paul. Il y avait entre ces deux jeunes ûmesune de ces douces sympalhies qui remonlent aux premières années delà vie, et dont on nepeutdire niTorigine ni lesprogrès. S'aimer leur paraissait une choseaussi naturelle que de vivre; et, au fait, ils avaient commencé prescpieen même temps à vivre et à s'aimer. Leurs caractères, sans avoir des similitudes,avaient des harmonies, et peut-être ne s'accordaient-ils si bien que parce qu'ils ne se ressemblaient pas; car l'on éprouve plus d'indulgence pour les défauts dont on est exempt, plus d'admiration pour les qualités qui vous manquent. Marie, aux yeux bleus et aux cheveux blonds , à la tête légère et au cœur craintif, se sentait à l'abri sous la protection d'Ernest, au teint hâlé, à la brune chevelure, ardent jusqu'à la colère , courageux jusqu'à la témérité ; et celui-ci sentait davantage le prix de ses qualités, et bien moins les inconvéniens de ses défauts auprès de Marie.

Il était arrivé aux deux enfans une aventure qui avait resserré les liens de leur intimité naissante. Dans les hivers rigoureux, les loui>s se montrent quelquefois en assez grand nombre dans la forêt de Chàleauncuf, qui s'en va toucher aux forêts d'alentour , encore nombreuses dans ces localités , qui furent, dans une antiquité reculée, le théâtre sauvage des mystères les plus formidables de la religion druidique. Par une de ces belles gelées du mois de janvier qui couvrent la terre d'un vêtement blanc comme celui des jeunes épouses, et qui semblent jeter un voile de dentelle sur les arbres emperlés d'une froide rosée , Anna ,

LA JEUNE FRAINCE. Mi

Marie et Ernest étaient allés faire une promenade avec la femme de chambre de madame de S.... Ils étaient an détour d'une allée, rians et joyeux, lorsqu'on enlendil à quelques pas du bruit dans les broussailles : c'était un loup qui , sorlant tout à coup du bois , se trouva face à face avec la petite caravane. La femme de chambre perdit la tête et se mit à fuir de toute la vitesse de ses jambes , en criant : A la garde! Anna, pâle et les lèvres contractées, soutenait Marie qui , par un mouvement inslinclif, s'était jetée à genoux devant le monstre en poussant des cris déchirans. Alors Ernest, par une résolution au-dessus de son âge, s'avance droit au loup, armé d'une simple branche d'arbre qu'il avait rencontrée sous sa main. Le hardi garçon ne voyait plus le péril ; il n'entendait que les cris de sa chère Marie : seul, il aurait sans doute éprouvé quelque crainte; mais ce sentiment de fierté qu'on éprouve à pouvoir protéger la faiblesse d'une personne que l'on chérit, dominait en ce moment son âme et n'y laissait pas de place pour la frayeur. Le loup, après avoir regardé fixement son intrépide antagoniste , resta un moment immobile , parut hésiter, et puis , par cet ir.slinct commun à Ions les animaux qui se retirent devant l'homme , quand ils ne sont point exaspérés par la rage ou par la faim , il se retourna lentement et rentra pas à pas dans les broussailles. Depuis ce temps , ce fut plus qu'une amitié d'enfant qui régna entre Ernest et ÎMarie. La jeune fille éprouvait pour son protecteur un sentiment d'admiration qui le plaçait dans son esprit au-dessus de tous les hommes. On aimait à lui faire raconter la grande aventure de la forêt dans la petite société de la ville , et jamais la jeune historienne ne terminait son récit sans lever des yeux mouillés de larmes vers son libérateur qui , oubliant que le danger l'avait un moment rendu homme, arrangeait pendant ce temps-là une partie de colin-niaillard ou de cheval-fondu.

Ce fut cependant bien peu de mois après cet incident qu'arriva la grande disgrâce du pauvre Ernest, et que son exil à Paris fut résolu. Peut-être bien des gens trouveront qu'il avait mérité son sort, et que si la mesure était sévère, elle était juste. Cela ilépend de la manière d'envisager les choses, et c'est pour cela sans doute que tandis que tout le monde condamnait Ernest, Marie non-seulement l'excusait , mais ne l'en aimait que mieux. Le dirai-je ? Il ne s'agissait de rien moins qu'un meurtre. Or, voici comment et de qui Ernest était devenu meurtrier.

Parmi toutes ses qualités, celle à laquelle il attachait le plus de prix, parce que sans doute elle lui avait valu le plus de réprimandes, c'était l'adresse vraiment singulière avec laquelle il grimpait aux arbres les plus élevés. De là, comme du haut de sa citadelle , il bravait son précepteur qui, faisant piteusement sentinelle autour du tronc, était obligé d'entrer en pourparlerpour obtenir la reddition delà place. Elle s'effectuait toujours au détriment de quelques pagef. du rudiment dont on exemptait la mémoire de la haute puissance contractante , qui négociait, du faîte de l'arbre, avec l'humble puissance séante au pied.

Qui dit grimpeur d'arbres, dit dénicheur de nids : aussi était-ce l'amusement favori d'Ernest. De l'une de ces excursions aériennes, il avait rapporté un nid de tourterelles dont il avait fait présent à sa chère Marie; et, un des œufs de cette couvée étant venu à éclore, Marie avait élevé le petit oiseau qui en était sorti. Sa blanche tourterelle était sa favorite ; voltigeant devant sa maîtresse , ou derrière elle, tantôt doucement posée sur son épaule , tantôt eflleurant ses blonds cheveux , elle reconnaissait sa voix, venait à sa rencontre et allait chercher, jusque dans sa bouche demi-ouverte, des petites miettes du gâteau qu'elle mangeait. Il advint qu'un jour d'été, la promenade des enfans avait été plus longue que de coutume; on rentre bienc«nlent et bien fatigué. IMarie appelle son oiseau chéri; mais l'oiseau chéri ne vient pas. On cherche duns toute la maison ; on monte on descend, on remonte. Oîi est la tourterelle? Qui a vu la tourterelle? Qui trouvera la tourterelle? On Va prise, disent les uns; elle s'est envolée, disent les autres. Mais Marie répond que sa tourterelle l'aimait trop pour la quitter. Enfin Ernest se dirige avec elle vers le jardin; et là , que voit-il? Un énorme chat qui, faisant le gros dos au soleil, et les yeux brillans comme des escarboucles, achevait un repas dont, hélas! il n'était que trop facile de deviner qui avait fait les frais; car les blanches plumes de la victime étaient encore suspendues toutes

i^^ LA JEU>E FRA>CE.

sang]an(es à la gueule de riiorrible animal. La pauvre Marie poussa un cri déchirant ; et se cacliant la figure dans ses mains, jwur ne pas voir ce Irisle spectacle, elle donna un libre cours à ses sanglots. Sa bien-aimée lourlerelle, qui tous les jours, si caressante elsi légère, accourait à sa voix en déployant ses blanches ailes, elle n'était pKis; elle avait été dévorée toute vivante ! Ce malin encore, si gaie, si jolie, si heureuse; et ce soir, morte ! Celte idée du passage subit de la vie à la mort i\e s'était jamais présenlé'^à l'esprit de Marie sous une forme plus af/rciise. Et qu'on ne rie point de ces douleurs d'enfance ; elles sont aussi grandes et aussi vraies que celles des autres âges, et le cœur, qui se dessèche avec les années sous le souffle du malheur, possède alors une sensibilité exquise qui rend ces premiers chagrins plus cuisans et leur souvenir plus durable. Interrogez les vieillards : sur le bord de leur tombe, ils ont oublié les années interra idiaires de leur loague existence ; miis le temps n'a pu effacer de leur mémoire la vivacité de leurs premières souffrances et de leurs premiers plaisirs. IMarien'en pouvait donc phis de douleurs; elle suffoquait. Quant à Ernest, il ne dit point un mot, ne laissa |)oint échapper un soupir , ne versa point une larme ; mais dès qu'il fut certain du sort de l'oiseau, il sauta par-dessus le mur du jardin de madame de S..., à côté de laquelle demeurait son père, et disparut. Un moment après, on entendit dans le jardin l'explosion d'un coup de fusil. Le chat était mort.

Malheureusement c'était le favori de la grand'mère d'Ernest, qui , dès qu*elle apprit les représailles que son petit-fils s'était permises, jeta les hauts cris. Le pauvre garçon fut mis hors la loi par le petit sénat de douairières qui se rassemblait tous les soirs |X)ur jouer Tinévitable partie de boslon. On l'interrogea , on le réju-imanila, on le catéchisa, on le morigéna; et comme il écoulait to;Ue cette belle exhortation avec certains mouvemens d'épaules qui annonçaient plus d'ennui que de docilité, il fut, à la majorité des voix, déclaré hicorrigihle , mauvais sujet, opiniâtre et polisson, évidemment destiné à faire mourir sa famille de chagrin; le tout \touv avoir fait mourir un matou d'une indigestion de plomb, suivant le lerme dont il se servait.

Comme il arrive tonjours dans ces circonstances, chacun vint, à la faveur del'at tentât du jou", exercer les reprises de ses rancunes parliculières. Un ancien chef de bureau delà marine, donlil avait quelquefois caché les lunettes, conseilla aux parens d'envoyer ce mauvais ;::arnemenl aux îles, en qualité de mousse, comptant déjà sur ses doigts et sur les reins d'Ernest toutes les chances d'étrivières que cet avis charitable lui ouvrait. Une vieille dame, qui avait la manie de raconter d'éternelles histoires surl'enfanc? de Louis XV, et à (|ni Ernest avait ri plus d'une fois au nez lorsqu'elle lui demandait s'il se souvenait de Gros-Madame , projiosa sérieusement de le faire eng.iger dans les tamboujs des gaides-françaises, ou dans les trompettes des hussards de Chamboran. Enfin, un notaire, grand parleur et bel esprit, nouvellement arrivé de Paris, et qu'Ernest avait une fois à la chasse fait tomber dans une mare , se donna la salisfaclion de prouver qu'il avait fait ses humanités, en racontant pendant deux mortelles heures l'histoire de cet enfant athénien que l'Aréopage contlamna stupidement à mort, pour avoir crevé les yeux d'un momeau. Après avoir disserté dociemeui et compendieusemenl, il conclut en proposant de faire de ce mauvais sujet, qui tuait les chais, qui n'avait pas connu Gros-Madame, et qui jetait les nolairesdans les mares, un petit clerc dans une étude de Paris, ce qui, au fait, est un su[»plice qui en vaut un autre.

Pendant ces délibérations, Marie avait été fort triste et fort inquièle, et sa sœur, tout en la consolant, lui avait souvent rc|)élé qu'elle ne comprenait pas qu'on pût s'afiliger et s'emporter à ce point pour un oiseau. A vrai dire, Anna, q loiq le à ()eine entrée dans sa treizième année, n'était déjà plus une enfant. Continuellement dans la société de sa mère , qui s'était plu à cultiver son cœur et son esprit par une éducat.on prématurée , elle avait puisé dans la lecture des romans des idées q.ii lui faisaient paraître sous leur point de vue puéril les chagrins de Marie. Ernest lui semblait un petit garçon fort briusque et foitéiourdi, qu'elle aimait assez, mais qu'elle dédaignait un \ieu, quand du haut de ses treize ans elle regardait sa toilette en désordre, ses cheveux mal soignés, son teint hâlé par le soleil , ses allures d'écolier, son horreur pour l'étude et son amour pour tous les jeux. Cependant

LA JEUNE FRANCE. -f^S

elle intercéda en sa faveur, et ce fut grâce à ses prières et à celles de madame de S... que l'on se borna à mettre l'enfant prodigue dans un collège de Paris, au lieu de suivre les avis beaucoup plus sévères de la vieille dame , du notaire ou de l'ancien clief de bureau.

Plusieurs années s'étaient écoulées depuis cet événement. On avait complètement oublié le crime et le criminel ; le chat lui-même q.ii, empaillé par les ordres de sa maîtresse, avait long-temps figuré dans son salon comme un monument du délit, avait été relégué, à la mort de la vieille dame , au fjnd d'un grenier. Par un triste retour des choses de ce monde, sa gloire était tombée de son piédestal , et son apothéose n'avait pas été à plus lon'^ue échéance que les apothéoses du Panthéon. C'était bien la peine d'élre né chat vraiment !

Pendant ce laps de temps de cinq ou six années , il était survenu de grands changemens dans la petite ville de Chàieauneuf. Le beau manoir de Saint- V... qui est situé à deux lieues à peu près de là , avait été aciielé par M. le comte de G , qui joignait à une fortune trèsconsidérable le titre de pair de France. Une grande intimité s'était bientôt établie entre le

nouveau châtelain et madame de S Le carrosse du comte était conlinuellement sur la

route de la modeste habitai ion de la veuve, qui souvent aussi conduisait, le dimanche, ses deux filles au château, dont le propriétaire semblait trouver beaucoup de plaisir à la recevoir.

Si les caquets voulaient se donner une capitale, ils choisiraient une petile ville. Les caquets ne firent donc point défaut à Châleauneufdans cette occasion. Le notaire disait, entre deux gros rires, qu'il espérait bien que le châtelain ne lui ferait pas tort du contrat. Alors une dame répondait , en pinçant les lèvres , qu'elle était loin de croire qu'un homme aussi ridie et aussi bien né fil la folie d'épouser les restes de beauté d'une fenune qui avait déjà deux grandes filles à marier. Quand madame de S.... entrait dans le salon où se réunissait la société chaque soir, on chuchotait à son approche, ou bien on lui demandait avec affectation

des nouvelles de M. de G On vit alors quelque chose de bizarre. Toutes les femmes

avaient jusque-là témoigné beaucoup de sympathie à madame de S....; souvent elles l'avaient plainte de la modicité de sa fortune. Eh bien î alors elles semblaient lui en vouloir du bonheur qu'elles croyaient prêt à lui arriver. C'était sans doute par l'excès d'une sensibilité qui craigr\ait de ne plus trouver matière à s'exercer, ou bien encore pénétrées de tous les inconvéniens et de tous les ennuis attachés à l'opulence, auraient-elles voulu se dévouer pour elle, et écarter de sa tête, à leurs risques et périls , ce million dont elles la croyaient menacée.

Sous tout autre rapport , il faut l'avouer , le nouveau châtelain n'était point un parli fort avantageux. Déjà âgé de cinquante-cinq ans, il n'avait point reçu en partage, de la nature, un de ces caractères heureux qui donnent une seconde jeunesse à quelques hommes privilégiés. Tout en lui était taillé à angles aigus , le moral comme le physique. Professant en politique les opinions les plus libérales , il gouvernait sa maison avec un desf>otisme complet : il parlait en tribun, il agissait en visir. Toutes ses actions, les plus imporlanles comme les [)lus légères n'avaient qu'un mobile : l'égoisme , mais un égoisme naïf jusqu'au ridicule, candide jusqu'à l'effronterie. Ainsi , sa tab e était délicatement servie ; mais ses vins n'étaient point supportables, et lorsque ses amis intimes lui en faisaient l'observation, il répondait avec un naturel qui vous désarmait : a C'est que, voyez-vous, je n'en bois pas. "Quand, par hasard, la conversalion tombait sur le maiiage, il avouait que dans sa jeunesse il n'y avait jamais songé, parce que le célibat lui paraissait une situation plus agréable. « Mais patience, ajoutait il , je « me fais vieux, et j'ai toujours eu dans l'idée que je me retirerais dans le mariage comme « dans un couvent, en ayant soin de me choisir une jolie abbesse. » Est-il besoin de dire que

M. de G était esprit-fort, et que pour la philosophie et la religion il en était resté à

M. de Voltaire, ou tout au moins à M. de Condorcet? Sa conversati^m était barriolée de toutes les impiétés que lui fournissait sa bibliothèque. Une de ses plus grandes jouissances était de poursuivre de ses quolibets voltairiens le curé da petit village qui avoisinait son château; et comme ce dernier, après avoir supporté pendant quelque temps ces assauts avec

«ne patience évangélique, s' abslint de reparaître clans une maison où la dignité de son caractère pouvait être compromise, M. de G.... le proclama jésuite, et dit à qui voulut l'entendre qu'il n'avait jamais rencontré un fanatique aussi intolérant que le curé

de Saint- V Du reste, si, en religion, le châtelain était un incrédule, en

morale, c'était un cynique. Madame de S.... se voyait souvent obligée d'imposer silence à ce conteur. 11 portait dans la conversation un libertinage de paroles qui , avec l'âge sans doute, avait remplacé le libertinage de sa conduite, triste consolation de ces roués émérites , de ces Lovelace en retraite qui bégaient d'une voix cassée des anecdotes de ruelles, et croient rajeunir leur caducité par la licence de leurs propos. Au milieu de tous ses défauts , 31. de G.... avait une qualité dont il était extrêmement fier: c'était l'exaclitude , mais une exactitude poussée jusqu'au fanatisme. C'était l'homme-horloge. Toutes les actions de sa journée étaient étiquetées avec une régularité incroyable ; sa vie tournait avec l'aiguille autour du cadran , en s'arrêtant mécaniquement aux mêmes stations, en repassant inévitablement par les mêmes étapes. On peut dire qu'il tenait son existence en partie double, pour être bien sûr de ne s'écarter en rien de la règle qu'il s'était tracée. Tous les ans, le même mois, le même jour , à la même heure, il partait pour Paris; tous les ans , le même mois , le même jour , à la même heure , il revenait à son château de Saint- V..., et jamais il n'avertissait à l'avance ses domestiques, qui devaient se souvenir que le 5 mars, à cinq heures du soir , il fallait que le dîner fut sur la table , parce qu'à cinq heures cinq minutes la chaise de poste de leur maître entrait invariablement tous les ans dans la cour d'honneur. M. de G... poussait si loin cet esprit d'exactitude et de régularité, qu'il se brouilla une fois pendant près de quinze jours avec madame de S.... parce qu'elle avait manqué de se rendre à un dîner prié, pour rester auprès d'une de ses fiUts qui avait été saisie d'une indisposition subite. A toutes les raisons qu'on lui donnait, il répondait qu'on ne dérangeait point ainsi la symétrie d'une table , en lui enlevant trois convives , et que madame de S.... aurait fort bien pu venir avec celle de ses iilles qui se portait bien, et laisser l'autre chez elle; car, ajoutait-il, il ne faut aux mala les que de la tranquilUté et de la solitude.

Quinze jours après cet accident qui avait donné beaucoup à penser à la petite ville , M. Albert Mobray, jeune homme plein d'élégance, et cavalier accompli, qui résidait souvent au

château de Saint-V , et à qui la malignité publique trouvait un air de famille éloigné avec

le châtelain , lit arrêter, un soir, son cabriolet à la porte de madame de S et lui remit

une lettre de M. de G.... En la lisant, la veuve changea de couleur, mais se contenta de répondre en deux mots qu'elle acceptait l'invitation à dîner qu'elle contenait pour elle et sa famille. Pendant qu'elle écrivait ce billet, Mobray avait engagé avec Anna une de ces conversations qui plaisaient tant à cette jeune fille; car Mobray, quoique bien jeune encore, avait beaucoup vu le monde et voyagé dans presque toutes les parties de l'Europe. La conversation dura encore queUpies minutes; puis il salua les trois dames avec grâce, et prit congé d'elles, en leur exprimant combien il serait heureux de les revoir au château , qui, depuis qu'elles n'y venaient plus , était un véritable désert. Après son départ, madame de S.... se leva pour se retirer dans sa chambre; mais, contre son habitude, elle fut obligée d'appeler deux fois Anna pour l'embrasser, lui souhaiter une bonne nuit, et lui recommander sa toilette du lendemain. La jeune fille, penchée sur la fenêtre, n'avait point entendu sa mèie ; elle suivait de I'gùI le cabriolet dont les lanternes allumées, brillant dans les ténèbres, Semblaient deux feux follets jumeaux qui couraient de front sur la route de la forêt. [La suite au prochain numéro.)

Page 1