‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 4 sur 120 · CHATEAUBRIAND ET LAMARTINE · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND ET LAMARTINE

Il y avait bien long-temps que nous n'avions eu un mois plus poe'tique et plus litte'rairé que le mois qui vient de s'écouler. La Jeune France ne pouvait avoir un plus heureux anniversaire , elle ne pouvait entrer dans une année nouvelle à la clarté' de deux astres plus brillans, M. de Chateaubriand et M. de Lamartine, lucida sidéra. Depuis bientôt mi mois, Paris est occupe des mémoires de M. de Chateaubriand. M. de Chateaubriand les a lus à l'Abbaye-aux-Bois , chez madame Récamier, son amie, à quelques jeunes gens d'esprit et de cœur, ses enthousiastes et ses élèves. Cette lecture ainsi faite dans les murs d'un cloître et dans la confidence d'un salon, a eu cependant un retentissement incroyable. A peine cette lecture a-t-elle été achevée, que tout Paris savait ce que contenaient ces mémoires.Chacun avait son anecdote à raconter, chacun sa belle phrase à répéter, chacun son mot touchant à redire. A peine ces mémoires ont-ils été lus à cinq ou six personnes, et voilà que tout Paris les répète comme si Paris les avait lus. Jamais curiosité ne fut plus grande et plus naturelle, jamais intérêt ne fut plus vif. C'était à qui réveillerait le plus de souvenirs.Quand est-il né? quand est-il venu à Paris? quand a-t-il commencé Atala? Vous sentez bien que, pour notre part, nous avons été des premiers à prêter l'oreille à tous ces récits divers • et voici ce que nous avons appris de plus certain :

Les mémoires de M. de Chateaubriand forment déjà six volumes in-8''(i). Ces volumes ont été écrits à diverses reprises et dans des circonstances bien différentes. Tantôt à la Vallée aux Loups , au milieu de cette calme et fraîche vallée, oii M. de Chateaubriand ne possède plus rien que le souvenir qu'il a laissé dans ces campagues : tantôt au ministère des affaires étrangères, d'où il est sorti les mains nettes et le cœur pur, tantôt à Berlin, tantôt à Londres , tantôt à Rome; oii n'a-t-il pas écrit ses mémoires ? Ici et là. En prison, en liberté, ministre d'état, écrivain politique, disgracié ou tout-puissant j homme de toutes les fortunes comme de tous les styles; homme de cœur, poète toujours admirable, admiré , enthousiaste , plein de foi , plein d'amour. Ces mémoires ont été les fidèles compagnons de sa vie, les témoins discrets de ses malheurs, sa consolation toujours présente dans les révolutions qui ont accablé le noble écrivain sans lui faire courber la tête. Vous pouvez ainsi juger de l'intérêt qui doit animer ces récits; quelle vieî quelle vérité ! quelle éloquence I quelle profonde connaissance des hommes î que d'anecdotes I et que de portraits d'hommes fameux représentés au naturel !

Le premier volume des mémoires de M. de Chateaubriand est consacré à l'histoire de

(1) Pour ne pas rdpëter la Rewiie de Paris, nous nous sommes bornes a une courte analyse dans cet article préliminaire , en attendant rarticle complet qui paraîtra dans le n^ du 5 mai.

sa famille. Où y voit au naturel ces gentilshommes entête's et fiers , qui n'avaient pas même courbe' la tête pour saluer Louis XIV , me'contens , pauvres , fiers et braves de père en fils. Puis l'auteur parle de l'histoire de sa jeunesse au château de Combourg, avec sa belle et jeune sœur Lucile. Déjà vous retrouvez le germe de Re'né, cette histoire qui a change' nos ide'es poétiques. De Combourg, le jeune François va au collège de Rennes où il étudie l'arithmétique de Bezout, où il lit Horace et saint Augustin. D'écolier il devient soldat, puis sous-lieutenant. Une fois sous-lieutenant, son père l'envoie à la cour de Louis XVI. Il voit Louis XVI, il voit M. de Malesherbes, il voit les gens de lettres de ce temps-là ; il a l'insigne honneur de faire insérer une élégie de sa composition dans le Mercure de France. Bientôt la révolution éclate et tonne; tout s'émeut, la Bastille s'écroule , le peuple ramène de Versailles le roi, la reine et le dauphin. Chateaubriand recule épouvanté devant les premières têtes coupées qu'on portait dans les rues au bout d'une pique. M. de Malesherbes prenant en pitié ce jeune homme l'envoie en Amérique ; le voilà parti pour l'Amérique.

Vous savez ce qu'il fit en Amérique. Il salua Washington , lui qui plus tard devait saluer Bonaparte. Il s'enfonça tout seul dans ces forêts sauvages, cherchant je ne sais quel passage, il ne trouva pas son passage, mais il trouva la poésie, il trouva Atala, il trouva les Natchcz , il trouva le coloris de son style , il trouva toutes ces harmonies de la nature que Bernardin de Saint -Pierre n'avait fait que pressentir. Ce voyage est e'blouissant de poésie.

Mais , au milieu de cet enthousiasme presque lyrique voici qu'un soir notre voyageur rencontre dans la cabane d'un sauvage les fragmens d'un journal anglais sur lequel il lit la fuite du roi Louis XVI et son arrestation à Varennes. Fuite au roi! Aussitôt voilà notre sauvage qui se rappelle qu'il est gentilhomme , qu'il est militaire , qu'il doit son épée à son roi. Aussitôt adieu à l'Amérique, adieu aux sauvages, adieu aux déserts, adieu aux grands fleuves, adieu aux forêts vieilles comme le monde , adieu ! adieu î II repart, il revient en France au milieu d'une tempête. Que dis-je ? deux tempêtes. Il fit naufrage à Saint-Malo; et nous étions en 92, seconde tempête plus horrible que la première î

Ici le poète devient historien. Le jeune homme qui tout à l'heure était si heureux dans les bois , au milieu des tigres et des sauvages, s'émeut et se trouble au milieu des hommes et de la révolution de France. Que de têtes coupées ! que de juges ! que de bourreaux I II voit Danton, Robespierre et Marat , il va au club des jacobins , il apprend les tristes nouvelles de ce roi qui est prisonnier ! il frémit , il s'indigne , il veut partir], il part. Il va rejoindre l'armée des princes; après mille périls il arrive à Bruxelles. A Bruxelles les émigrés refusent de l'admettre dans leurs rangs, et il part pour le siège de Thionville. Le siège de Thionville est un récit charmant, plein d'intérêt et à' humour. Enfin le siège est levé, notre héros blessé à la jambe , miné par la fièvre et par la maladie des Prussiens f n'ayant qu'une mauvaise couverture pour se couvrir, tombe au milieu d'un fossé du chemin. Passe un fourgon du prince de Ligne : on ramasse le cadavre, et le fourgon le jette aux portes de Bruxelles. A Bruxelles il allait mourir de faim quand il rencontre son frère qui lui trouve un logement chez un barbier, et qui rentre à Paris où il mourut sur l'échafaud.

A peine guéri , François de Chateaubriand s'embarque à Ostende pour l'île de Jersey. Dans le vaisseau son mal le reprend , sa blessure s'ouvre de nouveau , il va encore une fois expirer dans la rue quand la femme d'un matelot en prend pitié et le fait porter dans sa maison. C'est à la femme de ce matelot que la France royaliste et chrétienne doit probablement le Génie du Christianisme , les Martyrs et la liberté de la presse , telle que nous l'entendons.

Par combien de vicissitudes il a passé ! sa vie littéraire au milieu de Londres en est remplie. Quelle noble pauvreté! Ici s'arrêtent les mémoires de M. de Chateaubriand. Il

lui teste à e'crire toute l'histoire de l'empire et de la restauration , Phistoire de la révolution de juillet est e'crite déjà : J'ai voulu , dit-il , en finir tout de suite avec mes plus tristes souvenirs! Ce qui ajoute à l'intérêt de toute cette histoire , c'est que c'est une histoire testamentaire, un récit d'oufre-iomèe, c'est que la France ne pourra lire ces mémoires qu'au jour où nous aurons perdu le plus grand, le plus éloquent, le plus national, le dernier de nos grands écrivains.

Mais laissons parler de M. de Chateaubriand le seul homme de nos jours qui soit digne d'en parler, le seul du moins qui sache en parler dignement. Laissons parler M. de Lamartine. Je vous ai dit que ce mois-ci M. de Chateaubriand et M. de Lamartine s'étaient partagé à eux seuls l'attention publique ; j'ai dit vrai. En même temps que M. de Chateaubriand lisait ses mémoires à ses amis , M. de Lamartine préparait une nouvelle édition de ses œuvres, et en tête de cette nouvelle édition il plaçait une éloquente préface sur l'avenir de la poésie. Vous pourrez juger par vous-même si dans sa préface M. de Lamartine partage toul-à-fait nos idées de progrès et d'avenir. Il voit encore pour la France de l'espace et du soleil. Ecoutez ! ceci est noble et grand. Tout à l'heure nous avons vu M. de Chateaubriand parlant de lui-même, à présent nous allons voir M. de Lamartine parlant de la poésie, ce qui est même chose. De V avenir de la poésie. Poésie et avenir ^ deux grands mots qui serviront àla fois notre drapeau, notre champ de bataille et notre triomphe.

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