‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 5 sur 120 · AVENIR DE LA POÉSIE · texte numérisé non relu

AVENIR DE LA POÉSIE

» Je me souviens, dit M. de Lamartine, qu'à mon entrée dans le monde il n*y avait

» qu'une voix sur l'irrémédiable décadence , sur la mort accomplie et déjà froide de cette

» mystérieuse faculté de l'esprit humain; c'était l'époque de l'empire; c'était l'heure de

» l'incarnation de la philosophie matérialiste du i S'' siècle dans le gouvernement et dans

» les mœurs. Tous ces hommes géométriques qui seuls avaient alors la parole, et qui nous

» écrasaient nous autres jeunes hommes sous l'insolente tyrannie de leur triomphe ,

» croyaient avoir desséché pour toujours en nous ce qu'ils étaient parvenus en effet à flé-

» trir et à tuer en eux , toute la partie morale , divine , mélodieuse , de la pensée hu-

» maine I Rien ne peut peindre à ceux qui ne l'ont pas subie l'orgueilleuse stérilité de

» cette époque I C'était le sourire satanique d'un génie infernal quand il est parvenu à

» dégrader une génération toute entière , à déraciner tout un enthousiasme national , à

» tuer une vertu dans le monde ; ces hommes avaient le même sentiment de triomphante

» impuissance dans le cœur et sur les lèvres quand ils nous disaient; araour, philosophie,

» religion, enthousiasme, liberté, poésie; néant que tout celai Calcul et force, chiffre

î) et sabre, tout est là. Nous ne croyons que ce qui se prouve, nous ne sentons que ce qui

» se touche; la poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était née; et ils disaient

» vrai; elle était morte dans leurs âmes , morte dans leurs intelligences , morte en eux et

» autour d'eux ; par un sûr et prophétique instinct de leur destinée , ils tremblaient qu'elle

» ne ressuscitât dans le monde avec la liberté ! ils en jetaient au vent les moindres racines

» à mesure qu'il en germait sous leurs pas , dans leurs écoles , dans leurs lycées , dans

» leurs gymnases, dans leurs noviciats militaires et polytechniques surtout; tout était or-

» ganisé contre cette résurrection du sentiment moral et poétique; c'était une ligue uni-

» verselle des éludes mathématiques contre la pensée et la poésie. Le chiffre seul était

» permis, honoré, protégé, payé! comme le chiffre ne raisonne pas, comme c'est un

» merveilleux instrument passif de tyrannie qui ne demande jamais à quoi on l'emploie , » . qui n'examine nullement si on le fait servir à l'oppression du genre humain ou à sa dé-

» livrance , au meurtre de l'esprit ou à son émancipation , le chef militaire de cette épo-

» que ne voulait pas d'autre missionnaire , pas d'autre séide , et ce séide le servait bien ;

» il n'y avait pas une idée en Europe qui ne fût foulée sous son tcdon , pas une bouche

g LA JEUiNE FRANCE.

)> qui ne fiit bâillonnée par sa main de plomb. Depuis ce temps, j'abborre le cbiffre, » cette négation de toute pensée, et il m'est reste, contre cette puissance exclusive et jalouse » des mathématiques, le même sentiment, la même horreur qui reste au forçat contre » les fers durs et glacés rivés sur ses membres et dont il croit éprouver encore la froide )) et meurtrissante impression quand il entend le cliquetis d'une chaîne. Les mathémati- > ques étaient les chaînes de la pensée humaine. Je respire; elles sont brisées. »

Cela dit l'auteur raconte quelques-unes de ses aventures dans cet Orient , berceau de toute poésie, d'où il revient chargé de gloire et de deuil ; après avoir trouvé des villes entières et perdu sa fille, son enfant, son Ada. Puis de ces récits d'un si haut intérêt , que nous retrouverons bientôt dans son Forage en Orient , le poète revient à son idée pre-

jQ^^fe V Avenir de la Poésie, nous sommes encore assez heureux pour vous donner

ces admirables fragmens :

a Le monde est jeune, car la pensée mesure encore une distance incommensurable entre l'état actuel de l'humanité et le but qu'elle peut atteindre; la poésie aura d'ici là de nouvelles , de hautes destinées à remplir.

» Elle ne sera plus lyrique dans le sens où nous prenons ce mot; elle n'a plus assez de jeunesse , de fraîcheur, de spontanéité d'impression pour chanter comme au premier réveil de la pensée humaine. Elle ne sera plus épique; l'homme a trop vécu, trop réfléchi pour se laisser amuser, intéresser par les longs écrits de l'épopée, et l'expérience a détruit sa foi aux merveilles dont le poème épique enchantait sa crédulité; elle ne sera plus dramatique , parce que la scène de la vie réelle a , dans nos temps de liberté et d'action politique, un intérêt plus pressant, plus réel et plus intime que la scène du théâtre; parce que les classes élevées de la société ne vont plus au théâtre pour être émues , mais pour juger; parce que la société est devenue critique de naïve qu'elle était. Il n'y a plus de bonne foi dans ses plaisirs. Le drame va tomber au peuple ; il était né du peuple et pour le peuple , il y retourne; il n'y a plus que la classe populaire qui porte son cœur au théâtre : or le drame populaire , destiné aux classes illettrées, n'aura pas de long-temps une expression assez noble, assez élégante , assez élevée pour attirer la classe lettrée ; la classe lettrée abandonnera donc le drame ; et quand le drame populaire aura élevé son parterre jusqu'à la hauteur de la langue d'élite, cet auditoire le quittera encore; et il lui faudra sans cesse redescendre pour être senti. Des hommes de génie, tentent en ce moment même de faire violence à cette destinée du drame. Je fais des vœux pour leur triomphe, et, dans tous les cas, il restera de glorieux monumens de leur lutte. C'est une question d'aristocratie et de démocratie , le drame est l'image la plus fidèle de la civilisation.

» La poésie sera de la raison chantée; voilà sa destinée pour long-temps; elle sera philosophique, religieuse, politique, sociale comme les époques que le genre humain va traverser; clic sera intime surtout , personnelle , méditative et grave ; non plus un jeu de l'esprit , un caprice mélodieux de la pensée légère et superficielle, mais l'écho profond, réel, sincère des plus hautes conceptions de l'intelligence, des plus mystérieuses impressions de l'ame. Ce sera l'homme lui-même et non plus son image, l'homme sincère et tout entier. Les signes avant-coureurs de cette transformation de la poésie sont visibles depuis plus d'uQ siècle ; — ils se multiplient de nos jours. La poésie s'est dépouillée de plus en plus de sa forme artificielle, elle n'a presque plus de forme qu'elle-même. — A mesure que tout s'est spirilualisé dans le monde, elle aussi se spiritualise , elle ne veut plus de mannequin , clic n'invente plus de machine , car la première chose que fait maintenant l'esprit du lecteur , c'est de dépouiller le mannequin , c'est de démonter la machine et de chercher la poésie seule dans l'œuvre poétique , et de chercher aussi l'ame du poète sous sa poésie; mais serat-clle morte pour être plus vraie, plus sincère, plus réelle qu'elle ne le fut jamais ? Non sans doute, elle aura plus de vie, plus d'intensité, plus d'action qu'elle n'en eut encore! et j'en appelle à ce siècle naissant qui déborde de tout ce qui est

la poésie même, amour, religion, liberté'? et je me demande s'il y eut jamais dans les époques littéraires un moment si remarquable en talens e'clos , et en promesses qui ccloront à leur tour? Je le sais mieux que personne, car j'ai ëte souvent le confident inconnu de ces mille voix myste'rieuses qui chantent dans le monde ou dans la solitude , et qui n'ont pas encore d'e'cho dans leur renomme'e ; non il n'y eut jamais autant de poètes et plus de poésie qu'il n'y en a en France et en Europe, au moment où j'écris ces lignes, au moment où quelques esprits superficiels ou préoccupés s'écrient que la poésie a accompli ses destinées et prophétisent la décadence de l'humanité I Je ne vois aucun signe de décadence dans l'intelligence humaine, aucun symptôme de lassitude ni de vieillesse; je vois des institutions vieillies qui s'écroulent ; mais des générations rajeunies que le souffle de vie tourmente et pousse en tous sens , et qui reconstruiront sur des plans inconnus cette œuvre infinie que Dieu a donnée à faire et à refaire sans cesse à l'homme, sa propre destinée. Dans cette œuvre , la poésie a sa place , quoique Platon voulût l'en bannir I C'est elle qui plane sur la société et qui la juge , et qui , montrant à l'homme la vulgarité de son œuvre , l'appelle sans cesse en avant, en lui montrant du doigt des utopies, des républiques imaginaires , des cités de Dieu, et lui souffle au cœur le courage de les tenter et l'espérance de les atteindre ! »

« A côté de cette destinée philosophique rationnelle, politique , sociale de la poésie à venir , elle a une destinée nouvelle à accomplir , elle doit suivre la pente des institutions et de la presse, elle doit se faire peuple et devenir populaire comme la religion, la raison et la philosophie. La presse commence à pressentir cette œuvre, œuvre immense et puissante qui , en portant sans cesse à tous la pensée de tous , abaissera les montagnes , élèvera les vallées, nivellera les inégalités des intelligences, et ne laissera bientôt plus d'autre puissance sur la terre que celle de la raison universelle qui aura multiplié sa force par la force de tous. Sublime et incalculable association de toutes les pensées dont les résultats ne peuvent être appréciés que par celui qui a permis à l'homme de la concevoir et de la réaliser! La poésie de nos joursja déjà tenté cette forme, et des talens d'un ordre élevé se sont abaissés pour tendre la main au peuple; la poésie s'est faite chaoson ; pour courir sur l'aile du refrain dans les camps ou dans les chaumières , elle y a porté quelques nobles souvenirs, quelques généreuses inspirations , quelques sentimens de morale sociale; mais cependant il faut le déplorer , elle n'a guère popularisé que des passions , des haines ou des envies; c'est à populariser des vérités, de l'amour, de la raison, des sentimens exaltés de religion et d'enthousiasme , que ces génies populaires doivent consacrer leur puissance à l'avenir. Cette poésie est à créer, l'époque la demande, le peuple en a soif, il est plus poète par l'ame que nous, car il est plus près de la nature, mais il a besoin d'un interprète entre cette nature et lui; c'est à nous de lui en servir, et de lui expliquer par ses sentimens rendus dans sa langue, ce que Dieu a mis de bonté, de noblesse , de générosité , de patriotisme et de piété enthousiaste dans son cœur I Toutes les époques primitives de l'humanité ont eu leur poésie ou leur spiritualisme chanté, la civilisation avancée serait-elle la seule époque qui Ht taire cette voix intime et consolante de l'humanité ? Non sans doute , rien ne meurt dans l'ordre éternel des choses , tout se transforme : la poésie est l'ange gardien de l'humanité à tous les âges. »

De pareils élans n'ont pas besoin d'éloge, ils n'ont pas même besoin d'admiration ; ils vont tout droit au cœur de l'homme. Surtout ils iront tout droit à l'ame de la jeunesse , qui ne fera pas mentir son prophète. Cette dissertation de M. de Lamartine sur l'avenir de a poésie est mieux qu'une histoire , c'est une révélation.

Voici à présent l'admirable portrait de M. de Chateaubriand par M. de Lamartine : citer encore cette page , c'est le plus bel éloge que nous puissions faire du grand écrivain et du grand poète :

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