LES DEUX MÉSALLIANCES
{Fin.)
AxN-NA A Marie.
Paris,
« Marie, m'aimes-tii encore? pnis-je encore l'appeler ma sœur? Défends- tu (on Anna quand ou l'allaque? Toi qui la connais si bien, dis-moi, l'eslinies-tu ? Oh ! j'ai bien besoin de le croire, bien besoin de le Teulendre dire! J'éprouve des déchiremens affreux et une incertitude qui me tue. Je ne sais si ceq lej'ai fait est bien ou mal: tantôt il me semble que je suis la plus innocente des femmes, taulôl la plus coupable ; on dirait que j'ai deux raisons, deux consciences, dont l'une m'efiVaie, tandis que l'autre me ra'^sure. Et pourtant pouvais je en agir autrement ? Q.ie faire? qu'imaginer pour rompre ce fatal mariage dont Tidée seule me bouleverse encore? Davais-je aller promettre une affection que je ne ressentais pas ? devais-je mentir devant Dieu et devant les hommes , et me dégrader à mes propres yeux en consentant à me vendre? Oui, me vendre, Marie î car iorsfpron n'a pour un homme ni affection ni estime, lorsque sa personne nous est odieuse comme son caractère ; lorsqu'on trouve son esprit étroit , son égoïsine insupportable , consentir à devenir sa femme parce qu'il a beaucoup d'or, ce n'est plus là un mariage, c'est un marché. Et puis, pourquoi ne le dirais-je pis? L'amour ne doit point se cacher quand il est pur, sans reproche, sans faiblesse, sans remords. S'il n'en était point ainsi, chère Marie, tu ce recevrais pas cette lettre. Si je ne pouvais pas lever la tête quand je parle de lui , si je n'avais point le droit d'être fière de cette affection si profonde et si respectueuse, si la sœur avait cessé d'être digne de toi, oh! jamais, jamais elle n'aurait osé l'écrire!
» Ecoute, ma sœur; toi dont l'esprit est calme et le cœur tranquille, sois mon jugej que lu me condamnes ou (lue tu m'aljsolves , j'accepte d'avance ton arrêt. Dans i'«tat où je
suis , c'est à peine si je pnis assembler mes idées ; j'ai besoin qu'on pense , qu'on raisonne , qu'on décide pour moi. Sais-lu que par moment j'ai peur de devenir folle ? Mais loi , Marie, la raison viendra au secours de la mienne , n'est-ce pas ? ïu me tireras de l'incertitude affreuse où je suis; tu me diras que je n'ai pas eu tort de me dérober à un supplice de tous les jours , de toutes les heures, qui n'aurait fini qu'avec mon exislence; que je n'ai pas eu tort d'avoir éviié un parjure; que je n'ai pas eu tort d'avoir refusé de porter le nom d'un
homme que je déteste etcfue je méprise; d'avoir refusé de tuer ainsi un homme Oh î
si tu le connaissais aussi bien (jue moi , Marie, tu l'estimerais et tu l'aimerais comme moi. » Pauvre i\rlhur ! Que ne Tas-tu vu dans celte dernière soirée qui a décidé de mou sort ! tu me comprendrais , tu m'excuserais peut-être. Lorsq.i'à la nuit lombanle j'arri.ais dans la clairière de la foret pour l.ii dire un dernier adieu, il était déjà là depuis long-temps, comme il ine l'a raconté ensuile. Les rayons de la lune qui tombaient en [)lein sur son front me laissaienl voir de loin sa ligure (làle comme la mort. Aussitôt qu'il m'aperçut, il voulut courir à ma rencontre; mais je vis que ses jambes chancelaient sous lui : « Monsieur ^lo- » bray, lui dis-je , je n'ai pu résister à votre prière, vivant une séparation qui doit être » éternelle, j'ai cru que je pouvais recevoir vos derniers adieux. Je fais peut-être mal aux » yeux du monde. Dieu q li voit mon cœur m'absoudra. » Je tremblais en lui parlant ainsi; mais je sentais que sa main qui ^errait convulsivement la mienne, tremblait encore davantage. « Oh! vous êtes une généreuse femme , répéiail-il à chaque instant; vois êtes une » généreuse femme! » Je voyais bien que sa bouche serrée ne pouvait pas trouver d'aalres paroles, et qu'il étouffait de do:ileur. Des larmes rodaient dans ses yeux; il me faisait mal. <( Vous avez eu pilié du pauvre m ilheureux, me dit-il eniia ; oh ! soyez-en bénie ! que » le ciel vous en récompense ! Je lui demanderai la force de souhaiter que vous soyez heu- » reuse avec celui.... Oiii, je lui demanderais votre bonheur à tous deux ; mais plus tard , » à celle heure suprême où je serais sûr de ne pas en être témoin. » Et comme je le priais , au nom de rattachement qu'il disait avoir pour moi, d'écarter ces sinistres idées, sa fig ire prit celle expression d'ironie amère qui m'effraye : « Oli! ne craignez rien , madame, disait-il , » je n'irai point couvrir de mon sang voire robe de fiancée; je respecterai vos joies nuptiales, » et je n'y mèlertii point la tragédie d'un suicide; ce serait gâter un beau jour que sans » doute vous attendez avec impatience : il faut savoir garder sa doule n- pour soi , et ne pas » la rendre importune aux félicités des autres. » Ce mot de félicité m'alla au cœur . « Mes » félicités, Arthur! lui dis-je. Si j'étais heureuse de ce mariage, si j'allendais ce jour avec » impatience, serais-je ici dans ce momeat? Je ne vous croyais point si injuste. » Il appuya sa main sur son front, et sembla réfléchir. « Injuslel répélait-il, injuste! Oui, sans doute, je » suis injuste. Vous venez ici pour me "onsoler, et moi je vous outrage; vous êtes la meil- » leure des femmes, et moi je suis le |»lus ingrat des homuies. Je devrais vous remercier à » genoux de votre pitié, et je ne trouve que des mots anwrs à vous dire. Mais que voulez- » vous, ma tète se perd. Je ne sjis plus maître ni de mes paroles ni de mes pensées. Soyez » généreuse jusqu'au bout, Anna, pardonnez-moi ces reproches d'une douleur en démence. » — a Arthur , je vous pardonne; mais j'exige que vous me donniez voire parole de ne point » attenter à votre vie. — Eh bien! soit, Anna, je vous la d mue d'autant plus volontiers, » que je n'ai jamais songé au suicide. Je suis j.ilouxde ma douleur; j'en suis avare; c'est )) aujourd'hui mon seul bien, et je n'irai point par une mort d'apparat introduire le vulgaire » dans le secret de mon désespoir. Puis , je ne veux pas que mon sang fasse tache sur votre ")) réputation, Anna, et que les médians puissent vous reprocher ma mort. .Mais Dieu » meroi, il existe encore quehpies causes peraues au service desquelles on peut se faire tuer » sans préparer à la malignité publi(pie un aliment, et sans s'exposer aux commentaires de » la calomnie. Un jour, Anna, assise dans la grande salle du château, à celle place peut-êire » où je vous ai vue si souvent, vous eulendrez quelque indiscret annoncer, en jetant les » yeux sur une gazelle , que M. Arthur Mobray est mort pour la cause de la liberté à » Athènes ou à Argos. xVlors Anna , vous donnerez une larme à sa mémoire; car vous sau- » rez, vous , que s'il est mort, ce n'est pas pour la liberté ! »
'180 LA JEUNE FllANCE.
» En renlendant parler ainsi , mes larmes conlaient en abondance , et toute ma force m'abandonnait ; Marie, je me trouvais égoïste, injusle, cruelle. La générosité avec laquelle il évitait de m'adresser une seule parole pour m'engager à le suivre, éveillait ma générosité. Mon cœur se déebirait à l'idée de causer sa mort. Je sentais que je l'aimais plus que je n'avais osé me l'avouer, et qu'il me serait désormais impossible de devenir la femme d'un autre. Arthur, qui voyait le combat qui se livrait dans mon cœur, restait immobile et silencieux. Mais il y avait tant d'anxiété dans ses regards qui , attachés sur moi , semblaient chercher à plonger dans mon ame; il y avait tant de prières sur ses lèvres tremblantes; tant d'éloquence dans les soupirs profonds qu'elles laissaient échapper, que jamais paroles n'auraient pu exprimer tout ce qu'il me disait dans ce langage muet. Il me sembla que le mouvement qui s'élevait dans mon âme était approuvé de Dieu , et je lui dis : « Arthur, dis- » posez de mon sort; dites-moi que vous serez digne de l'amour et de la confiance que j'ai » pour vous, et je vous suis. » Alors Arthur lléchit le genou devant moi, et inclinant profondément son front, il me répondit d'une voix grave et solennelle : « Je jure, par la mémoire » de ma mère, de vous respecter comme la sœur que le ciel m'avait donnée et qu'il m'a re- » tirée. Je vous conduirai à Paris, on je vous confierai à une dame âgée qui veut bien m'ac- » corder quelque amitié. Je ne vous verrai que si vous me le permettez. Vous serez ma » sœur jusqu'à ce que votre mère permette que vous soyez ma femme. »
» Voilà mon histoire achevée , ma chère IMarie. M. Mobray a tenu eu tout sa parole. Maintenant juge-moi, juge-nous, et dis si je suis coupable. J'écris à ma mère en môme temps qu'à loi, pour lui demander mon pardon. Joins (a voix à la mienne, ma bonne sœur. Je compte sur ton amitié, qui doit être bien vive si elle est pareille à celle que je te porte. Il me semble que je serais deux fois i)lus heureuse si je te devais mon bonheur.
P. S. Adresse-moi ta réponse poste restante. Jusqu'à ce que je sache si ma mère consent à la rupture de cet affreux mariage, tu comprends que je ne puis donner mon adresse. »
Marie a Anna.
Chàteauneuf.
« Cesser de l'aimer, mon Anna! toi mon imique amie ! toi que j'aimais presque avant de me connaître! Et quand je le voudrais, le pourrais-je? Te souviens-tu que l'on nous a raconté souvent que dans notre enfance, lorsque je pleurais, tu n'avais qu'à sourire pour faire cesser mes larmes? Ta gaîLé passait à l'instant sur mon visage ; car tous les sentimens d'Anna venaient se réfléchir dans le cœur de :\Iaric comme dans un miroir. Eh bien! Marie n'a point changé pour toi ; ma jeunesse a gardé les affections de mon enfance.
» Si tu savais, Anna , quelle nuit et quelle journée j'ai passées depuis ton départ ! T'enlendre blâmer, accuser , toi (jui m'a toujours paru ce qu'il y a de meilleur, de plus noble et de plus élevé au monde , cela me faisait un mal que je ne saurais dire. Toutes ces vilaines fennnes, qui sont jalouses de toi parce que lu es plus belle et plus aimable que nous toutes ensemble, se reposaient de leur longue admiration en cherchant à t'accabler. Moi, je répétais toujours ([ue puisque tu l'avais fait c'était bien lait ; car lu étais incapable de mal faire. Poin- la première fois de ma vie, j'ai compris ce que c'était (jue la colère et la vengeance, .l'ai mené si durement le notaire qui avait voulu faire à ton égard quelques rénexions déplacées, (pie le pauvre homme, tout confondu , a pris son chaiteau, et s'est retiré à reculons, en me saluant jusqu'à terre. Pour les femmes , je leur ai lancé des mots bien amers, bien cruels ; je ne sais où j'allais chercher tout ce que je leur disais, et j'étais tout heureuse de me trouver si méchante, puisqu'il s'agissait de te défendre. Je ne te peindrai pas, ma bonne sœur, notre état à tous lorsqu'on s'est aperçu de ta disparition , parce que notre douleur te ferait de la peine. Nous avons appris le lendemain môme que l'on l'avait vu la veille au soir
dans la clairière du bois avec ÎM. Mobray. Le garde de Sl.-V , (pii passait par-là , ne
vous avait pas d'abord reconnus ; mais le pauvre Mcdor , qui a si souvent chassé avec M. Mobray , et que tu aimais tant , ne s'y trompa pas , et c'est lui {]ui vous fit remarquer en s'approchant de vous. !\I. Mobray, nous dit le garde, avait l'air pâle et abattu , et toi, tu pieu-
LA. JEUNE FRANCE. iHi
rais ; ce qui fit qu'il rappela son chien , n'osant vous aborder et vous parler. Ces détails calmèrent un peu mon inquiétude qui était grande. Cependant toute la m.itinée j'allais , je venais, je cherchais, je t'appelais, je pleurais. Mais, toute dcsespéiée f[iie j'étais, je n'ai
pu m'empèclier de rire quand j'ai vu le vieux comte de G , dont la (ig!«re et la toilette
sont, comme tu sais , toujours tirées àquatre épingles, se précipiter dans le salon presqu'en robe de chambre et avec sa perruque à l'envers. Tu me pardonneras, n'est-ce pas, ma chère Anna, d'avoir ri dans une pareille circonstance? Mais M. de G.... avait une douleur si di Ole que je n'ai pu m'en empêcher. Il s'est avancé vers ma mère el vers moi , la montre à la main, et il nous a dit d'une voix toute tremblante de colère qu'il nous donnait une demi-heure pour te trouver , qu'il entendait t'épouser, et qu'il n'aurait certainement pas connnandé un repas magnilîque , un bal superbe, pour que lout cela fût dérangé par un caprice déjeune fille : « Encore, ajouta-t-il , si on pouvait la remplacer; mais dans un ma- » riage, passez-vous donc de la mariée ! » Je t'avoue que je lui ai répondu par un éclat de rire. Il m'aurait , je crois , volontiers bal tue.
Mais à quoi pensai-je de te raconter ces folies quand j'ai des choses si tristes à t'apprendre? Oh ! combien je voudrais, ma chère Anna , être, comme tu le dis , ton juge, ton seul juge ! comme j'ouvrirais bien vite mes brrs p()ur te recevoir et te presser sur mon cœur î Je n'ai jamais beaucoup rétléchi , lu le sais, et j'ai toujours tant coniplé sur ta raison , que j'ai pensé qu'elle nous suttisail à nous deux, et que je n'avais pas besoin de m'occuper de la mienne, ïu veux aujourd'hui que je réfléchisse à moi toule seule: je veux bien le faire pour t'obéir; car je n'ai rien à te refuser. Il me seml)le , comme à toi, que puisque tu aimes M. Mobray, et que tu délestes le comte de G... , il est lout naturel que tu ne veuilles pas épouser le secorid. M. Mobray d'ailleurs est un fort honnête jeune homme ; il chan'e agréablement; il monle à cheval dans la perfection ; ses habits sont toujours à la dernière mode ; enfin , il valse à ravir, et tu sais que maman nous a dit que l'on pouvait valser avec son mari : c'est donc un homme qui a tout ce qu'il faut pour faire le bonheur d'une femme. Quant au comte , il me semble que si je ré|»ousais , mon ménage avec lui serait un perpétuel éclat de rire. Or, ce n'est pas bien , n'est-ce pas Anna , de rire au nez de son mari ? J'ai répété tout cela à notre mère; mais elle m'a répondu que j'étais une enfant et une sotte qui ne pouvais rien comprendre à cette affaire. J'ai plaidé ta cause de mon mieux ; j'ai dit tout le mal (|ue je pensais de ce vilain comte de G.., , lout le bien que nous pensons de Mobray ; car, du moment que tu l'aimes, je dois l'aimer aussi. En m' écoutant, ma mère était toute pâle; puis elle m'a dit des choses si dures que les larmes m'en sont venues aux yeux. Elle m'a défendu de jamais prononcer ton nom devant elle, et elle a ajouté (pardonne -le-lui , ma bonne sœur , car ce n'était pas son cœur, c'était sa colère qui disait cela), elle a ajouté qu'elle ne t'aimait plus, qu'elle ne te pardonnerait jamais, et qu'elle ne voulait plus te revoir.
» Mais sois tranquille, mon Anna , je la prierai tant , qu'elle ne pourra pas résister longtemps à mes prières. D'ailleurs, je suis sûre qu'au fond elle t'aime comme autrefois; ce n'est (]u'un premier moment à passer, ma bonne sœur, aie du courage et un peu de patience. Es-tu heureuse à Paris? La vieille dame chez qui M. Mobray t'a conduite ne peut pas mampier de te chérir déjà comme si tu étais sa fille. Tu es si bonne et si aimable ! Dislui, je t'en prie, qu'elle a ici une seconde fille qui s'appelle îMarie ; dis à Mobray qu'il a une seconde sœur. »
Anna Mobray a Marie de S
Londres
a Marie, mon sort est à jamais fixé.... Je suis sa femme!
» Depuis trois mois je t'ai adressé vingt lettres qui ont sans doute élé interceptées, puisqu'elles sont restées sans réponses; j'en ai adressé autant à ma mère, qui a fini par me les renvoyer cachetées avec un froid mépris. Repoussée, rebutée, j'ai cru n'avoir plus de devoir à renijtlir qu'envers celui qui , seul , ne m'avait point abandonnée , qui , pendant que tout le monde se relirait de moi, m'environnait, lui, des soins empressas de son amour respectueux. Depuis trois mois je vivais de ses bienfaits, iMarie; je le dis aujourd'hui avec SUPPLKiMENT AU NUMÉPxO DU 5 SEPTEMBRE. i2
-iSâ LA JEUISE FRANCE.
orgueil ; car cet homme si généreux, qiii ne m'a point demandé une action, une parole, un regard dont j'eusse à rougir; cet homme , je porte maintenant son nom. Tandis que ma mère était pour moi si dure, et le monde sans douie si cruel , il élevait, lui , à la triste jeune fille condamnée , humiliée , abandonnée , il lui élevait un trône dans son noble cœur ; il traitait la pauvre proscrite en reine. Oui , ]\Iarie ! jamais une reine n'a été traitée avec plus de respect et d'amour que ta sœur.
» C'est hier que j'ai prononcé devant le ciel le serment de l'aimer toute ma vie. Oh! mon Dieu ! est-il donc nécessaire de jurer ce que l'on sent si bien? A quoi bon faire un devoir du bonheur ? Au moment où je répondais , il m'a semblé que mon cœur s'élançait avec mes paroles et les devançait pour prononcer le serment de cet amour sans fin qu'il a déjà depuis long-temps voué à Arthur. Il y avait autour de nous un murmure d'admiration , et je comprenais confusément qu'on me trouvait belle. Sans doute je devais l'être, Marie ! car ma félicité était si grande qu'il me semblait n'être plus sur la terre, et voir à travers on nuage de parfums les anges du ciel qui, voilés de leurs ailes de flammes, écrivaient sur le livre des chastes amours mon nom et celui d'Arthur.
» Nous sommes venus dans ce pays , parce que nous n'aurions pu nous marier en France sans le consentement de ma mère, à qui je l'ai demandé à genoux, sans parvenir à obtenir d'elle même un refus. Mais écartons ce tris'e souvenir; ne songeons plus à mes douleurs passées; je n'ai pas trop de toutes mes facultés pour sentir, pour goûter, pour supporter mon bonheur. Il est si grand que quelquefois il me fait peur, Marie; il me semble que je ne suis pas digne de tant de félicités, et qu'il est impossible qu'elles durent. Si tu comprenais, ma sœur , une partie des délices dont mon unie est inondée! Pouvoir aimer tout haut celui qu'on a aimé long-temps dans le secret de sa pensée ; pouvoir exprimer sans rougir les senlimens de tendresse et d'admiration qu'on avait amassés en silence; pouvoir répandre son cœur dans ses paroles ! Oh ! mon Dieu ! ayez pitié de moi, et ne me punissez pas de mon bonheur. A chaque heure, à chaque instant , je me répèle que je suis sa femme, que je puis l'aimer, que ma vie esta lui, à lui dans le présent, à lui dans l'avenir; que j'ai droit à toutes ses affections, à la moitié de ses félicités , et surtout , Marie , à la moitié de ses souffrances. Que ce doit être une douce chose, Marie, que de souffrir avec lui! le malheur à deux, ne serait-ce pas là le bonheur de la terre? dans la prospérité ou dans l'infortune , qu'importe , puisque je serais toujours avec mon Arthur.
» Le voici qui rentre , et moi je te quitte ; car il est un peu jaloux de toi , Marie. Il prétend que mon amitié pour toi est un vol fait à son amour. Tu excuseras ce petit accès d'é^oïsme, n'est-ce pas, bonne sœur? J'ai beau lui dire que c'est une vilaine chose d'être ainsi avare des affections de sa femme , il ne vent pas entendre raison sur ce point ; et moi, je lui pardonne , parce que je sens au fond de mon âme que j'ai besoin qu'il m'accorde à son tour le même pardon; car je suis avare de sa tendresse comme il l'est de mon amour.
)> Adieu , ma bonne Marie , n'oublie point ta sœur Anna. »
Marie a Axna.
Châteauneuf....
« Hélas! dans quel fatal moment m'est arrivée cette lettre tonte pleine de ta joie, tonte brûlante de ton bonheur ! c'est le lendemain même du jour où j'ai consommé mon malheur éternel. Anna , je ne suis point jalouse, tu le sais; mais ta lettre m'a fait bien mal , et pour la première fois de ma vie le récit de tes félicités m'a causé un sentiment pénible. Mon Dieu ! l'infortune dessèche t-elle donc le cœur , et vais-je devenir une mauvaise sœur parce que je suis la plus malheureuse des femmes?
"Oui, Anna, depuis hier je suis mariée. Et l'homme dont on m'a imposé la main, l'homme que j'ai dû promettre d'aimer , c'est celui à l'hymen duquel tu étais condamnée , c'est ce fatal comte de G.... qui t'a fait fuir la maison maternelle! Tu as échappé à l'échafaud, Anna; la pauvre IMarie y monte. Je le sens, je ne devrais point parler ainsi du comte, car enfin il a reçu ma foi, il m'a achetée , je suis à lui. Oh! mon Dieu ! ne pourrais-je pas
effacer de ma mémoire ce souvenir qui me met sur le front la rougeur de la honte et le désespoir dans le cœur !
» Je n'ai qu'une consolation , Anna , c'est de me répéter que je me suis sacrifiée pour ma mère, que j'ai payé, oh! payé bien cher, la tranquillité et l'aisance dont elle avait besoin pour ses vieux jours. Si on avait pu se contenter de mon sang, de ma vie , je l'aurais donnée de grand cœur ; mais non , il a fallu davantage. Depuis ton départ, Anna, il paraît que notre mère, voyant tous les projets de grande fortune qu'elle avait placés sur ta tête, trompés et détruits, s'était jetée dans des spéculations de bourse. Son agent de change l'a mal conseillée. La veille elle s'était couchée pleine d'espérance; le lendemain elle s'est réveillée ruinée. Alors , te le dirais-je ma sœur , j'ai vu notre pauvre mère agenouillée devant moi , me demander , au nom des soins donnés à mon enfance, de préserver sa vieillesse delà pauvreté , en consentant à épouser le comte de G.... qui, sans doute , pour ne pas déranger l'habitude qu'il avait prise avec toi, me faisait depuis quelque temps la cour. Sans réfléchir, sans balancer , j'ai consenti, j'ai accepté. J'aurais tout accepté, j'aurais consenti à tout , plutôt que de laisser un moment de plus ma mère dans cette position Indigne d'elle. Alors elle m'a prise dans ses bras , elle m'a appelée sa fille chérie, son enfant bien-aimé, et moi je trouvais dans ce moment qu'il était plus facile que je ne l'avais cru d'épouser le comte, et qu'il y avait quelque chose de doux dans le malheur même. Dans la journée, le comte , averti par ma mère, est venu recevoir de ma bouche la confirmation de la nouvelle qu'elle lui avait donnée. J'ai répondu par un signe de tête et par une profonde révérence. Je t'avoue, ma bonne Anna, que dans ce moment ta folle de Marie, avec sa niaiserie déjeune fille , ne voyait pas autre chose dans ce mariage que le désagrément d'avoir un fiancé ridicule , et de porter le nom d'un homme qui portait perruque. J'étais cependant comme étourdie de tous les remerciemens dont ma mère m'accablait. Un instinct secret m'avertissait qu'il fallait que mon sacrifice fût plus grand que je ne le pensais, pour qu'elle se crût obligée à tant de reconnaissance; et puis, quelques-unes de mes amies un peu plus âgées que moi, s'apitoyaient si cruellement sur mon sort, qu'à mesure que le moment fatal approchait, le sentiment indicible de terreur qui s'était emparé de mon âme croissait d'heure en heure. Je ne puis exprimer l'impression que me fit éprouver la publication des bans à l'église le dimanche. Il me semblait, en entendant prononcer ce nom à côté du mien, au milieu d'un profond silence , que la parole de mon malheur avait été dite devant Dieu , et qu'il n'y avait plus de puissance au monde qui pût se mettre entre moi et ma triste destinée J'étais comme ces pauvres petits oiseaux dont l'histoire nous a si souvent émues; je voyais la gueule du serpent ouverte; déjà je sentais le venin et le froid du dard, et cependant j'avançais toujours. Ce que je souffrais est impossible à dire. L'attente d'un malheur inconnu, mystérieux, dont la présence se révélait de plus en plus derrière le voile qui me le cachait encore, dominait toutes mes pensées pendant le jour , et la nuit tourmentait mes rêves. En m'éveillant, j'avais des frissons de crainte, des frémissemens d'horreur, et j'étais couverte d'une sueur glacée, comme dans ces veillées où la vieille Marguerite nous racontait, à nous petites filles , l'histoire du fermier Jean, le mauvais riche, et de ce crapaud étrange qui fixait sur le lit de mort où le fermier agonisait ses yeux étincelans ; sans qu'on pût parvenir à le chasser, jusqu'à ce que le moribond eût rendu l'âme. Je tâchais de cacher le plus que je pouvais mon état à ma mère. Je comprenais que mon sacrifice aurait manqué de générosité , si je lui avais laissé sentir tout ce qu'il y avait d'amertume au fond du calice que j'allais boire pour l'amour d'elle. Enfin , le jour fatal arriva : il me semble que les heures se sont poussées les unes les autres pour m'y faire parvenir plus vite. Hélas ! c'était hier ! Oh! ma chère Anna, pourquoi ta sœur n'est-elle pas morte ! Pourquoi lorsqu'enfant encore je fis cette cruelle maladie qui vous coûta à tous tant de larmes, pourquoi vos soins m'ont-ils rappelée à la vie ! Pourquoi ce médecin releva-t-il le drap qu'on avait déjà jeté , comme un linceul , sur mon visage ! J'aurais doucement expiré au milieu de tes caresses, sans avoir connu le malheur ; j'aurais été regrettée par toi , par ce pauvre Ernest qui, tu t'en souviens, ma sœur, s'écriait, en se tordant les mains de désespoir, qu'il
-iSA LA JEUNE FRANCE.
se ferait médecin pour pouvoir désormais me guérir , et qui a tenu parole le brave jeune homme, car il ne sait point mentir ; j'aurais été regrettée par ma mère aussi. On m'aurait mis, comme à la pauvre Cécile qui est morte l'autre jour avant ses treize ans, une couronne de roses blanches sur la tête; on aurait jeté un drap blanc sur mon cercueil , et vous toutes, mes bonnes amies, vous auriez suivi mes blanches funérailles, en effeuillant quelques fleurs sur le tombeau de la vierge , votre compagne, enlevée avant l'âge, et dont la place restait sitôt vide parmi vous. Les fiançailles de la mort , Anna, sont chastes et pures, et il est doux d'emporter avec soi son bouquet nuplial , lorsqu'on n'a pas trouvé , comme toi , un cœur ami pour l'y déposer. IMon Dieu ! vous ne l'avez pas voulu ; vous ne m'avez pas jugée digne d'être reçue parmi vos anges, et me voici aujourd'hui honteuse de moi-même, dégradée à mes propres yeux , et me faisant horreur. Ils m'ont parée comme pour un sacrifice, Anna; ils m'ont couverte de diamans; ils m'ont menée à l'église. Ma mère m'a bénie. Le prêtre, enlevant les mains sur moi, avait l'air de me plaindre. Par une préoccupai ion étrange, il me semblait que j'assistais aune fêle funèbre, et que ces cierges qui brillaient autour de moi entouraient un cercueil. Et puis il y a eu un banfpiet , un bal , que sais- e l Tout passait devant mes yeux comme un nuage , et les heures couraient inexorables ; et à mesure qu'elles avançaient , j'étais suivie par des re;^ards ironi(pies et cruels; j'entenda s à demi des paroles odieuses qui murmuraient un effroyable secret à mes oreilles. Enfin , minuit a sonné, ils m'ont laissée seule avec cet homme. Anna, ma bien-aimée, permets à la pauvre créature souillée de cacher un moment sa tête dans ton sein; je baisse mon front humilié devant loi, ma sœur ; ne te détourne pas; toi qui eus naguère tant d'affection pour moi, ne me refuse point la pitié ; oui , ta pitié , Anna ; je suis si malheureuse ! Hélas 1 ma mère , vous'avez ordonné, j'ai obéi; vous m'avez demandé le sacrifice de moi-même, je me suis sacrifiée. D'où vient donc que j'éprouve au fond de mon cœur toutes les tortures de la honte? D'où vient qu'il y a un poids d'opprobre sur mon front? D'où vient qu'une voix secrèle me poursuit comme si j'avais trahi les devoirs de mon sexe, comme si j'avais violé un serment que je n'ai fait à fiersonne? D'où vient que chaque fois que la porte s'ouvre, je pâlis et je tremble comme si celui qui a le droit de m'adresser ce reproche affreux que j'attends sans savoir d'où il peut venir , allait paraître devant moi, le front chargé de tristesse et l'œil sévère et menaçant? Anna, la piété filiale est-elle donc un crime, et le malheur donne-t-il des remords ?
Écris-moi, ma sœur ; je n'ai plus de consolation qu'en toi, d'espoir qu'en toi , de bonheur qu'en toi. Oui, parle-moi de ton bonheur; je lâcherai d'y penser sans cesse, et d'oublier que j'existe. J'ai le pressentiment que je ne te fatiguerai pas long-temps de mes douleurs , ma bien-aimée; je me sens frappée au cœur, et je prierai tant le Ciel d'abréger mon martyre , qu'il aura pitié de la malheureuse Marie.
A.NNA MOBRAY A MARIE DE G...
Londres
Ma bonne Marie, cet odieux mariage qui fait ton malheur ferait-il donc aussi le mien? Ce fatal comte de G... se placera-t-il comme une ombre sinistre entre nous et le bonheur ? Je tenais , lorsqu' Arthur est entré , ta lettre , qui m'est arrivée à plus de deux mois de sa date, parce que depuis que je t'ai écrit nous sommes allés passer quehjue temps à Bath. J'étais si douloureusement aftligée , que , sans avoir la force de lui dire un mol , je lui ai remis la lettre. En la lisant , il a changé de figure ; il a pâli , et j'ai été obligée de le soutenir et de le faire asseoir; car je crois qu'il allait se trouver mal, et tomber de sa hauteur. Quand il est revenu à lui, je lui ai demandé la cause de cette émotion si subite et si vive. Marie, il m'a rudement repoussée, et il est sorti sans vouloir me répondre. J'entendais seulement qu'il murmurait en s'en allant des mots de colère et de reproclie. Mon Dieu! qu'il est affreux de sou }K:onner ce qu'on aime! El pourtant , Marie , j'ai des souprop.s.
Marie de G.... a Anna Mobray.
Château de St.-V
Anna , je ne connais que d'aujourd'hui mon infortune. Je l'ai vu , cekii qui se mettait entre moi et le comie ; je l'ai vu , celui dont le souvenir était au fond de mon cœur, comme un remords, sans que son nom arrivât jusqu'à mes lèvres. C'était Ernesl ! je l'avais quitté enfant, tu le sais ; je l'ai revu jeune homme. Eh bien ! Anna, je l'ai reconnu , comme si je ne l'avais jamais quitté. C'était lui dont l'image vague et indécise se dessinait quelquefois dans mes projets d'avenir et de bonheur. Je suis certaine de l'avoir souvent vu dans mes rêves, tel qu'il est aujourd'hui, avec cette figure pleine de résolution et de caractère, ce regard ardent, ce front élevé. L'âme a ses instincts dont elle ne se rend pas compte à ellemême. Anna , mon cœur l'avait deviné. Si tu savais connue il était pâle en entrant au salon , comme sa voix tremblait (luand il m'adressait la parole ; que de désespoir et de reproches il y avait dans bon regard triste et voilé ! Nous échangions des phrases banales et vulgaires: on aurait dit que nous avions peur de réveiller nos pensées. Le comte, qui était présent, me désolait en poursuivant Ernest de ses froides railleries , sur ce qu'il appelle la pruderie de la jeunesse du siècle. Malgré toutes mes prières, il lui a raconté , pour le dégourdir, a-t-il dit, une de ces histoires de corps-de-garde que ma mère interrompait toujours à la première phrase. Il est bien étrange, Anna , que les hommes, en vieillissant, conservent de pareils souvenirs, et trouvent quelque plaisir à en parler. J'aurais craque l'âme prenait le dessus sur le corps avec les années , et que la chasteté de l'expérience convenait à la vieillesse, comme à la jeunesse la chasteté de l'innocence. Mais le comte n'est jamais plus heureux que lorsqu'il me fait rougir. Il prétend qu'au fond je suis bien aise des pauvretés qu'il m'adresse , et que c'e-t par une hypocrisie de femme que je ne veux pas le reconnaître. Comme je tâchais de détourner la conversation , il s'est mis à me persifler moi-même sur ce qu'il appelle ma sauvagerie, et alors, Anna, il a voulu en donner des preuves à Ernesl , en lui faisant de si étranges confidences, que je sentais le feu me monter au visage, et que je n'avais plus la force ni de parler, ni de rester, ni de sortir. J'étais au supplice. Il y avait tant de haine et de mépris dans les yeux d'Ernest , qie je craignais une catastrophe. Anna , quand un homme va tuer un autre homme , c'est sans doute ainsi qu'il le regarde. Je frémissais comme si j'allais être témoin d'un meurtre. Heureusement la cloche a sonné l'heure du dîner, et le comte qui, tu le sais , est l'exactitude en personne, n'a plus songé ni à moi , ni à son histoire; il m'a dit de donner la main à Ernest, et la conversation en est restée là. Je sentais celle main , froide comme la mort, tremhler et frémir dans la mienne. Mon Dieu! mon Dieu! (|ue deviendrais-je, si dépareilles scènes se renouvellent? Il ne faut pointque ce jeune homme reste ici; non, il faut absolument qu'il parte. Je n'aurais pas la force de subir mon malheur s'il demeure ; sa présence m'ôle ma résignation ; je ne dois point, je ne veux point le voir. Anna prie Dieu pour la triste Marie.
Les soupçons que lu as conçus sur ton Arthur me paraissent avoir un motif bien léger, bien frivole. Enfant gâté de la Providence ne faites poî it la susceptible avec votre bonheur.
Anna Mobray a Marie de G....
Londres
Non , Marie, je ne m'étais point trompée ; non , mes soupçons n'étaient point injustes , ni mes craintes déraisoimables. Lis cette copie d'une lettre que j'ai trouvée dans les papiers d'Artliur, dans une de ces longues soirées pendant lesquelles maintenant il me laisse seule, et tu connaîtras toute l'étendue de mon infortune. Marie, j'ai fait une grande faute; Dieu m'en punit. C'est quelque chose de bien lourd^ vois- tu, que la malédiciion d'une mère!
Copie d'une lettre de Clarine à Arthur Mobray.
a A quoi pensez-vous , mon cher Othello, de m' adresser les confidences bizarres que contient votre dernière lettre ? Savez-vous que pendant près de deux minutes , j'ai été
tentée d'être jalouse? Malhenrensement cela va mal à l'air de ma physionomie, et la coiffure que j'avais ce jour-là rendait la chose tout-à-fait impossible ; avec la plus légère teinte de dépit j'aurais été laide à faire peur.
» J'ai toujours été d'avis , vous le saves , que vous deviez tout faire pour empêcher voire père de se marier; ce serait vraiment un scandale de laisser passer sur une autre tête ses affections d'abord, et puis ce bien heureux million, qui est aussi de la famille , et dont votre piété filiale ne pourrait se séparer sans douleur. D'ailleurs cela est dans l'ordre de la Providence. A père avare , enfant prodigue , et vous êtes un de ces hommes prédestinés pour rétabUr l'équilibre des fortunes, qui serait singulièrement dérangé, s'il y avait dans une famille deux générations d'Harpagons. Je vous passe donc vos avances à la petite provinciale, et, jalousie à part, je trouve votre idée de rendre tout mariage impossible à votre père, en devenant inévitablement amoureux de ses fiancées, quelles qu'elles soient , assez ingénieuse. Mais, mon bon Arthur, quand on joue la comédie , il ne faut point perdre de vue qu'on est comédien , et vous êtes l'homme du monde le moins propre au théâtre. Vous vous souvenez que , lorsque je jouai le rôle de Desdémona avec vous , chez ce baron russe votre ami , j'eus soin de vous avertir, au moment de la grande scène, qu'il ne fallait pas m'étouffer réellement, vu que vous étiez Français et non pas Maure; que vous vous appeliez Arthur Mobray, et non pas Othello , et que vous aviez affaire , non pas à Desdémona votre femme, mais à votre amie Clarice. Notre Yago Cosaque rit beaucoup de mon idée; cela ne m'empêche pas de croire que c'est à cette sage précaution que je dois d'exisier encore. J'ai conservé le souvenir des regards vraiment mauresques que vous me lanciez , vous étiez beau de jalousie ; et tout cela venait de l'illusion de la scène , car j'avais vraiment si peu de chose à me reprocher envers vous , que ce n'est point la peine d'en parler. Je vois d'ici que votre aventure de l'incendie s'est passée de même. Vous avez commencé par jouer la comédie , et puis vous avez pris votre rôle au sérieux. Je regrette vraiment , Arthur, de ne pas avoir pu jeter un coup d'œil à la dérobée sur vous et votre héronie ; vous deviez être trèspittoresques tous deux , et si votre roman n'avait pas été passé à la fumée et à la rosée , les choses que je crains le plus au monde , il me plairait beaucoup. Mais n'allez pas au moins le terminer comme nos \éves les terminaient tous, par-devant notaire. Cela serait bien fou, et c'est précisément pourquoi je crains que cela ne soit. Ne vous fâchez pas , Arthur , m-is j'ai en idée que comme vous êtes parti pour St. -V..., afin d'empêcher votre père de se marier , vous vous y marierez vous même. C'est à peu près comme cela que se terminent toutes les entreprises que vous commencez. Ne vous rappelez-vous pas que lorsque vous vîntes chez moi , c'était pour me réconcilier avec l'un de vos amis?
» Voulez-vous que je vous tire votre horoscope ? Vous épjuserez la petite provinciale; dans deux mois, vous en serez las, et voire père aura profité de votre lune de miel pour placer son million sur la têle de quelque Agnès.
» Adieu , Arthur ; ma sagesse salue votre folie.
Marie de G.... a Anna Mobray.
Quelle horrible lettre, ma chère Anna, et que les hommes sont cruels! Je ne puis concevoir qu'il existe des femmes semblables à cette Clarice ; je ne puis comprendre que M. Mobray qui paraît si franc et si ouvert ait été capable d'une pareille hypocrisie. Cette femme l'aura calomnié, ma chère sœur; elle lui aura prêté ses propres sentimens et ses propres idées. Il est impossible que ton mari ne t'aime pas comme tu mérites d'être aimée. Après ce que tu as fait pour lui , s'il ne passait point toute sa vie à le chérir , ce serait un monstre.
Ernest est toujours ici. Comme je suis un peu malade , et que ma mère s'inquiète beaucoup trop vivement d'une petite toux sèche qui s'opiuiâtre à ne pas me quitter, le comte n'a point voulu consentir au départ de notre jeune ami, qui est déjà un fort bon médecin. Sa présence me fait à la fois du bien et du mal. Lui, avec cette force de caractère que lu lui connais, il a repris en apparence toute sa trancpiillilé; mais je vois bien qu'il est profondément affecté, et, s'il pense que je ne l'observe pas , il attache furlivement sur mes
traits nn regard mélancolique qui me fait frémir malgré moi. Le comte Ta en affeclion , parce qu'il joue parfaitement aux échecs ; et Ernest disait l'autre jour, qu'après tout ce n'était point un méchant homme. Mais c'est à peine s'il peut prendre sur lui de rester dans la même pièce que ma mère ; quand elle lui parle , on voit qu'il se fait violence pour lui répondre. Elle-même s'en est aperçue, et elle attribue cette conduite à une rancune d'enfance. J'ai bien peur d'être plus près de la vérité. Je prie Dieu tous les jours pour qu'il me donne la force de résister aux périls qui m'entourent, et à mon propre cœur ; j'espère qu'il m'exaucera. J'éprouve maintenant une grande privation : Ernest a défendu de me laisser aller à la messe à Chateauneuf ; il assure que l'air froid qu'on respire sous les voûtes de l'église m'est tout-à-fait contraire. Cette défense me peine fort. Quand j'étais assise dans notre ancien banc, je me faisais quelquefois illusion ; il me semblait, ma chère Anna, être revenue à ces beaux jours de notre enfance , où toutes deux vêtues de même , toutes deux agenouillées à côté l'une de l'autre, nous prions Dieu pour notre mère, car nous n'avions rien à lui demander pour nous. Espérons que nous viendrons encore ensemble dans notre vieille église, et que tu pourras y prier pour moi comme j'y prie pour toi tous les jours. Malheureusement, jusqu'ici je n'ai pu fléchir ma mère, et M. de G... montre tant de colère toutes les fois qu'il entend prononcer le nom de ton mari, que je n'ai pas osé m' adresser à lui. Ne t'inquiète pas de ma santé, ma bonne Anna, je n'ai pour toute maladie que celte petite toux et une grande faiblesse. On voulait me faire dîner dans ma chambre, mais je sais que le comte regarderait comme un commencement de veuvage mon absence à l'heure des repas. Il m'a dit si souvent qu'une table sans maîtresse de maison était une ruche d'abeilles sans reine, que je fais chaque jour l'effort de descendre pour jouer mon rôle au dîner. J'ai gagné , je crois , mon mal cet hiver en passant les nuits près du comte, qui était atteint assez gravement d'un catarrhe qui lui revient tous les ans. Mon Dieu! qui m'aurait dit tout ce qui m'arrive? Croirais-tu, mon Anna, que je doute souvent d'avoir été cet e Marie si insouciante , si rieuse , si légère qui , loin de craindre le malheur, ne pouvait même pas le comprendre. Je me souviens de cette folle de IMarie comme d'une personne que j'ai beaucoup connue mais qui n'est pas moi. Je suis maintenant d'une gravité qui te ferait plaisir, ma bonne sœur; et toi qui trouvais que je riais trop, je t'assure que tu n'aurais pas de semblables reproches à m' adresser aujourd'hui. Mais me reconnaîtrais- tu si tu me revoyais? en vérité, j'en doute. Je suis si changée!
Adieu mes jolies couleurs, adieu ma fraîcheur, adieu ma beauté; tout cela s'en est allé ! Oui, Anna, il faut bien dire le grand mot; je suis laide !... Je m'en console en pensant que tu es toujours belle comme les amours. Te souviens-tu de la maigreur de la vieille dame qui nous racontait toujours les histoires de Louis XV ? eh bien! la sœur ne le lui cède en rien. Ils disent que pendant les beaux jours du printemps, qui arrive à grands pas, ils me feront faire des promenades qui me rétabliront tout à fait. Je suis si habituée au malheur, que je m'imagine quelquefois qu'ils pourraient bien avoir raison. Adieu Anna.
AxNNA MOBRAY A MARIE DE G....
Au moins , Marie , tu as le repos de ta conscience pour te soutenir ; et moi , je n'y trouve que des remords. Au moins, Marie, lu peux estimer celui que tu aimes. Ah! je paie bien cruellement quelques mois de bonheur. Seule, toujours seule avec le tourment de mes pensées et l'amertume de mes souvenirs ! Arthur a repris la vie qu'il menait avant son mariage. Il dîne presque toujours dehors et ne rentre que fort avant dans la nuit. Je crois qu'il a le déplorable défaut d'être joueur; et comme je ne lui connais aucune fortune, j'imagine que c'est avec cette effrayante ressource qu'il se soutient. La perspective est belle! on vil chez nous du jeu en aitendaçt qu'on en meure. Comme je le priais l'autre jour de me présenter dans les familles où il est reçu , il m'a répondu durement : « Madame, j'y suis reçu , et vous ne le î) seriez pas; quand on épouse un bâtard , il faut savoir rester chez soi. » A force d'avoir pleuré je n'ai plus de larmes. Quûnd il me trouve en rentrant le matin assise auprès du feu , !Bl qu'il voit-à-mou lit que je ne me suis point couchée de la nuit, il se met en colère contre
-188 LA JECNE FRANCE.
moi , et me dit d'un Ion d'ironie cruelle : qu'avec la vie que je mène , je me mettrai bientôt dans un si bel élal que je lui rendrai la jalousie impossible. Suis-je donc maîiresse de mes douleurs, et puis-je trouver le sommeil quand la lièvre du dcsespou* me mine et me brûle ?
Marie! Arlbur a cessé de m'aimer!
Je n'ai plus qu'un malheur à apprendre; celui-là je n'en souffrirai pas long-temps, car il me tuera. Adieu bien triste.
Marie de G a Anna Mobray.
Je ne veux plus faire avec Ernest de ces promenades dans la forêt ! non , je ne le veux plus, elles sont trop dangereuses pour lui et pour moi. Elles nous rappellent loiis les souvenirs de noire enfance et celte affection si tendre qui nous rendrait coupables aujourd'hui ; car, vois-tu, Anna , à toi je puis te l'avouer; ce que je ressens pour Ernest est plus que de l'iimiiié; j'ai bien peur que ce ne soit de l'amour. L'autre jour nous parcourions celle forêl oîi nous nous sommes si souvent promenés ensemble dans un temps plus heureux; je m'appuyais sur le bras d'Ernest, car je suis bien faible; un instinct secret nous a conduits vers ce taillis où mon ami, tu t'en souviens, se jeta avec tant de courage au-devant de ce loup qui se dirigeait vers nous. Je n'ai jamais passé dans cet endroit sans émolion; mais celle fois mon émotion était bien plus vive encore. Nous nous sommes regardés sans dire une parole; et il y avait, je pense, tant de reconnaissance dans mes regards, qu'Ernest n'a pu s'empêcher de prendre mes mains et de m'allirer sur son cœur. Et moi , je le laissai faire sans rcsislance. Il me semblait que dans ce lieu où Ernest avait exposé sa vie pour sauver la mienne, j'étais à Ernest; il était là dans son empire, entouré de souvenirs qui me laissaient sans défense; et puis, sa main , qu'il avait passée autour de moi , me faisait tant de bien sur le cœur ! Je ne savais plus ce que je faisais, ce que je disais, j'allais, par une habitude d'enfance, le tutoyer comme autrefois; j'étais folle. Mais tout à coup j'entendis du bruit dans le taillis. Dans l'état d'exaltation où j'étais, je crus fermement que c'était le loup qui allait revenir, et pensant que cette fois il me tuerait, j'en remerciais lout bas le ciel. C'était le bon îMédor, Anna, ce chien que tu aimais tant , qui , traversant le taillis avec le garde , m'avait a[)erçue et s'avançait tout joyeux sur moi. A cet aspect , je me souvins de ton rendez vo s dans la clairière avec Arthur, et il me sembla que Médor venait là pour me sauver; je m'éloignai d'Ernest avec un instinct indéfinissable de terreur. Il sourit tristement en abandonnant ma main, et il y avait dans ce sourire une pilié si tendre que je ne pus m'empêcher d'en être émue. « Rentrons, Marie , me dit-il , la vue de ce lieu vous fait mal et à moi aussi. Ilélas ! pour- » quoi n'y ai-je pas trouvé la mort? » Et puis il ajoutait en hochant doucement la tête : « Alors je n'aurais pas vu lout ce que je suis destiné à voir! » Le soir nous étions tous les deux seuls dans la bibliothèque , je feuilletais l'album d'Ernest, qui dessine admirablement; je demeurai toute surprise en trouvant retracée sur l'une des pages la scène de la mort de ma tourterelle : J'étais là au milieu du jardin, les mains jointes, la tête baissée. Dieu! connue Ernest ni*a faite jolie! je ne puis croire que ma pâle figure, si maigre et si fanée , ait jamais ressemblé à cette délicieuse ligure d'enfant. Ernest regardait l'album par -dessus mon épaule : « Pauvre colombe, dil-il , en soupirant, » je n'étais point là pour le sauver ! » Je vis bien que c'était à moi qu'il pensait en disant cela, les larmes me vinrent aux yeux , et en me détournant je m'aperçus qu'Ernesl pleurait aussi. Anna! Anna! une seule chose me rassure et me console; c'est que je sais maintenant que j'ai bien peu de temps à vivre. Je sens l'approche de la mort qui chaque jour fait un pas de plus vers mon lit; en vain la passion qui pourrait me perdre se hâte et s'agite, la mort arrivera la première. J'ai lu mon arrêt dans les yeux d'Ernest, sa douleur m'a d t : Tu mourras. INlon Dieu ! mon Dieu ! je vous remercie de la grâce que vous me faites. Ilélas! tu le sais comme moi , ma chère sœur, l'amour est un roman que l'on commence sur la ttrre, maison ne le finit que dans le ciel. Adieu! adieu !
Anna Mobray a Marie de G....
« Marie , c'en est fait , je suis punie! Ma mère , votre malédiction m'a tuée! Lui aussi , il
LA JEUNE FRAîiCE. '189
m'a maudite ; oui , maudite ! II m'a quittée , abandonnée ! Je suis la cause de sa ruine , al-il dit ! il en aime une autre! Ah ! mon Dieu , j'ai l'enfer dans le cœur ; ma tèie est bouleversée. Maudile par ma mère , maudite par lui, maudite par tout le monde! D'horriUles idées traversent mon esprit. Suis- je destinée à finir par un crime? OU' mon Dieu , est-ce donc un crime quand on souffre tant? Quels horribles craquemens j'éprouve dans la tète; quels briîils affreux ! Tout le monde conspire à me tuer. Je vois à côté de moi une figure de femme qui me montre du doigt le portrait d'Arthur, et me sourit avec une affreuse ironie. Adieu ma mère, adieu ma sœur. Adieu ! »
Conclusion.
Lorsque Marie reçut cetle lettre d'Anna, la maladie de langueur dont elle était atteinte avait fait tant de progrès , qu'il ne lui était plus possible de sortir de sa chambre. Ernest et sa mère ne la quittaient pas ; quant au comte , il venait tous les jours régulièrement passer deux heures avec elle, après son dîner, et n'oubliait jamais de lui demander si elle ne serait pas bientôt en état de descendre à la salle à manger, ce qui ne pouvait manquer de lui faire beaucoup de bien. Alors Marie, malgré ses souffrances, laissait voir sur ses lèvres un léger sourire. Depuis qu'elle se sentait mourir, une lueur de gaîlé lui était revenue, et elle avait retrouvé son ancienne sérénité. Pour tromper sa mère qui ne connaissait pas toute la gravité de son mal, elle mettait tous les jours un peu de fard sur ses joues blanches comme l'albalre , et elle dit une fois à Ernest, en souriant mélancoliquement, que c'était la seule de ses prérogatives de femme mariée dont elle eût usé avec plaisir. — Il faut que je me dépêche de faae la coquette, ajouta-t-elle, je n'ai pas de temps à perdre, n'est-ce pas Esnest? »
Ernest ne répondait que par des larmes. L'infortuné jeune homme maudissait son art impuissant qui ne servait qu'à lui marquer impitoyablement le jour de la mort de Marie , sans pouvoir le reculer. Chaque fois que l'horloge sonnait , le tinteiiieut retentissait douloureusement dans son âme, comme le glas des funérailles. C'était autant de retranché d'une vie qui bientôt allait ne plus compter par les jours , mais par les heures; c'était encore une goutte d'eau qui s'échappait d'une source presque tarie. Les indifiereus eux-mêmes ne pouvaient s'approcher de ce lit où s'éteignaient tant de beauté et de vertu, sans éprouver un sentiment de douleur et de sympathie. C'était en effet un spectacle digne d'une douleur éternelle que celui de cette jeune femme qui cachant par une tendre pitié pour la mère qui l'avait sacrifiée, la réalité de son mal sous les hypocrisies de la santé, se parait pour attendre le coup fatal , comme s'il s'était agi d'aller à une fèe,et parlait encore d'avenir lorsque l'ineffable ironie de la mort perçait déjà sous le fard qui allait disparaître sous les froides sueurs de l'agonie.
Tous les entretiens de Marie avec sa mère étaient pleins du souvenir d'Anna. Elle avait obtenu son pardon. Madame de S.... avait même consenti à écrire à sa fille repentante, pour l'engager à venir embrasser sa sœur. Sa première lettre était restée sans réponse; une seconde, puis une troisième, eurent le même sort. L'anxiété de Marie était si grande, que sa mèic se détermina à écrire au consul français , à Londres, en le priant de prendre des renseigi.emens. On otlendait tous les jours sa réponse, et chaque fois que les lettres arrivaiert, ou voyait passer sur la figure de la jeune malade un rayon d'espérance qui s'éclii sait bientôt.
C'( tait par une belle journée d'automne. Marie avait eu quelques heures si tranquil^^t sicaluies, qu.' sa triste mère commençait à retrouver ses esj)érances ; mais eu consmlRt Ernest d'un co ip-d'œil , elle rencontra sur sa figure une expression de douleur si poignante, qu'elle vit 1 ien (jue toi'.t était fini , et que les derniers momens de sa fille étaient proches. Marie h s appela tous d'un signe auprès de son lit. Elle prit la main de sa mère , et la porta à ses lè>res; elle demanda ensuite pardon à son mari de tous les embarras que lui avait donnés sa malade; puis s'inclinant vers Ernest , elle lui dit d'une voix si basse qu'on aurait
cru que ses paroles sortaient d'une tombe : « Ernest , quand vous voudrez tromper vos ma- » lades sur l'heure de leur mort, lâchez de ne pas les aimer ! »
Au milieu de celte scène de douleur , la porte s'ouvrit , et un domestique entrant rapidement dans la chambre, remit à madame de S.... une lettre au timbre de l'Angleterre. Lorsque Marie entendit sa mère annoncer celle bonne nouvelle , en saisissant vivement la lettre, un éclair de joie brilla dans ses yeux voilés ; puis, aidée par Ernest, elle se souleva un peu et se mit sur son séant.
Madame de S.... ouvrit convulsivement la lettre. Elle contenait l'avis qui suit :
« Aujourd'hui 50 août .... , à Bedlam , chambre n" 23, est morte , à la suite d'une alié- » nation mentale, madame Anna Mobray, française, et se disant âgée de vingt-et-un ans. »
Atterrée , éperdue, madame de S.... se retourna avec effroi vers le lit de Marie. Il n'était plus temps; elle avait cessé de souffrir. Au moment même où sa mère ouvrait la lettre, Marie indiquant du regard le ciel à Ernest , comme le seul lieu où il lui fût permis de l'aimer , avait doucement rendu Tame, et ce ne fut qu'eu retrouvant sa sœur dans le sein de Dieu qu'elle appril qu'elle l'avait perdue.
Madame de S.... dans l'agonie de la douleur, laissa tomber la lettre fatale , et se précipita sur le lit de mort. Alors Ernest qui d'un coup d'œil avait lu la funèbre nouvelle, croisa ses bras sur sa poitrine , et regardant froidement ces tristes témoignages d'une désolation inutile , il lui adressa avant de quitter ce lieu lugubre , ces seules paroles ;
* Madame, Dieu est juste; je vous laisse avec voire châtiment. C'est vous qui avez tué » vos deux filles. »
CHRONIQUE
Emancipation des provinces. — Premiers actes. La Jeune France n'a que seize mois d'existence, sa première année a été pour elle une annre d'épreuves ; elle a eu , elle a encore aujourd'hui des envieux et des calomniateurs. On lance dans les provinces des commisvoyageurs pour la diffamer; les petits hommes cVEiat, les nains poUtiques, les esprits brouillons , les discoureurs la haïssent parce qu'ils la craignent. Fidèle à ce précepte qu'elle a trouvée dans le livre des livres, elle a fait Je mieux queUe a pu , et elle a laissé dire. Ce n'est point des paioles qu'il faut aujourd'hui , ce sont des actes. Sans même avoir besoin de remonter aux capilulaires el aux temps anciens pour prouver que l'émancipation des provinces devait être reconnue, elle a dit : Les provinces peuvent s'affranchir ; et à l'instant elle leur en a offert le moyen. Elle a dit : Paris ne doit pas leur imposer ses caprices pour lois ; et à l'instant elle a proposé aux provinces les moyens de s'y soustraire.
Elle a dit : Les difficultés de la situation actuelle , le dén'glement des passions, le désordre des mœurs, l'impiété, la licence, l'indifférence religieuse, tous les maux qui nous ont accablé, toutes les causes de ruines (jui nous tourmentent, tous les résultats délélères que nous craignons dépendent d'un problème unique dont les philosophes ne peuvent trouver la solution , l'alliance de la liberté de Ici presse avec l'ordre.
Et elle a proposé aux provinces de le résoudre avec les provinces; et elle a trouvé le moyen d'appeler tous les citoyens à la garde de leurs mœurs et de leurs libertés, sans nuire à la liberté d'aucun (I). Paris la ville du monopole, la ville corrompue, sera abaissée dans sa puissance ; elle ne sera désormais que l'égale des autres villes; car les autres villes pourront désormais juger SCS mauvaises œuvres, les condamner et les flétrir (2).
Voici donc aujourd'hui 5 août 1834, les premiers actes de décentralisation.
(1) En proposant une alli.ince contre les mr/uvaises productions de la presse ^ et en faveur et pour la propagation des ouvrages et des publications utiles.
(2) Par rctnblisscment dans chaque département d'un bureau correspondant charç:é d'examiner tous les ouvraçjes de Iil)rairie el d'art qui parviendront à sa connaissance, de les rondamner ou approuver selon qu'ils lui paraîtront nuisibles on utiles. Une partie de l'Echo de la Jeune France étant consacrée ajix juj^cmens qui déctarrront tels ouvraiïes M//7<"A-, ces ou vra{;es seront ainsi publiés et recommandés partout. Il en résultera un immense avantage aux auteurs et à la société. Il ne sera jamais question des ouvrages iraprou- ▼és , parce que le silence doit couvrir les mauvaises œuvres.