L'ENFANT BU VILLAGE ET L'EXFANT DE LA VILLE
Cet article appartient au deuxième volume du Livre des eufans qui est sous presse, et qui contient en outre /a Prière du soir, la vie de saint Vincent-de-Paul , avec un p;rtrait; des Fables orientales , des Maximes morales , de V Histoire , des Contes, des llisiorielles , des Proveibes, des Anecdotes, des bons mots, de VUycjièney et huit gravures dont une sur les Massacres de septembre (I).
Le petit Julien est venu au monde par une belle matinée de printemps, dans un pauvre et joyeux petit villajje sur les bords de la Biaise , près de Wassy, où son père était fermier. Sa naissance combla de joie son père et sa mère : c'était leur premier né. A peine venu au monde, Julien fut plongé dans l'eau froide, comme on y avait plongé Henri ÏV ; puis il s'endormit bientôt sur un lit tout blanc et tout grossier. Ses parens, honnêtes laboureurs, avaient eu peur de ne pas habituer d'assez bonne heure leur fils aîné à la vie rude et mâle des campagnes. A peine né, on traita Julien comme un homme. Et en effet pourquoi ne pas commencer tout de suite, puisqu'on voulait en faire un homme?
II grandit vite; il ne s'amusa pas à pleurer, comme un enfant gâté, entouré de flatteurs et de domestiques. Quand il fut assez fort pour marcher, il marcha tout seul. Il s'habitua bientôt à ne pas demander aux autres les services qu'il pouvait se rendre lui-même. Il n'apprit de sa mère qu'une chose , à prier Dieu. Le matin et le soir , sa mère joignant les deux petites mains de Julien , lui faisait répétoi- sa prière. L'entrant, en priant, levait les yeux au ciel ; et cei'tes , c'est une chose pleine de charmes de voir un tout petit enfant s'élever par la prière jusqu'à son Ci'éateur : aussi la prière de l'enfant profite bien fort à son intelligence et à son cœur. Dieu est sa première idée , Dieu est son premier amour : pour aimer et pour comprendre , n'est-ce pas noblement commencer ?
(1) Le tivuE DES EiVFANS : un volume par mois , 12 volumes avec IJO gravures par an. Prix : 3 fr, 7J. Pour la province: 4 fr. Pour l'étranger : 5 fr. On peut ne souscrire que pour 6 volumes : 2 fr. 25 c. dans les bureaux de La Jeune Fraa'Ce.
Les jours sont si courts au village ! les saisons sont si bien nuancées ! il y a tant de choses à faire à chaque heure de la journée, que le pelit Julien eut douze ans aussitôt que son père eut fait douze fois la moisson. A douze ans! Julien était grand et fort ; il avait appris sans étude bien des choses que les enfans de la ville ne savent jamais. Il savait le nom de tous les arbres ; il les reconnaissait à leurs fleurs , à leurs fruits , à leur feuillage; il reconnaissait les étoiles dans le ciel ; il savait reconnaître l'heure à l'ombre du soleil ; il était instruit de tous les travaux de la campagne; quand il fallait fumer les terres, quand il fallait labourer, ensemencer, recueillir ; déjà lui-même il greffoit les arbres , taillait la vigne, et enfonçait le soc de la charrue dans la terre d'une main forte , et c'est alors qu'il était fier. Voilà la belle et la première occupation de l'homme : labourer la terre, conduire les bœufs dociles qui tracent le sillon. Le petit Julien était déjà un laboureur, et quand sa mère venait à neuf heures du matin lui apporter son diner, elle pleurait de joie , voyant son fils déjà si fort et si grand et si laborieux.
Au village, la science pratique est facile : on apprend tout ce qu'on voit faire ; les plus vieux donnent leur science aux plus jeunes, comme ils l'ont reçue de leur père; au village, il y a toujours un niaître d'école, qui est le meilleur, le plus indulgent, le plus intelligent des maîtres. Ce maître d'école , c'est le curé. Le curé est une Providence visible. Il sait tous les petits chagrins des villageois et il les console. Il les assiste dans leurs maladies ; il les soulage dans leurs misères ; il est à la fois leur père et leur frère, leur maître et leur ami ; c'est le curé qui préside aux baptêmes , aux mariages; c'est encore lui qui bénit les tombes. Il a vu naître, il a vu grandir tout son village. C'est le curé qui a appris à lire , à écrire , à compter au petit Julien; et comment lui a-t-il enseigné taul de choses? Dieu le sait. En S3 jouant au grand air, sur la porte du presbytère où grimpe la vigue jusqu'au toit , dans son petit jardin rempli de légumes , en se promenant au bord de la rivière ombragée par les saules. Le curé est bon; Julien est attentif et reconnaissant ; ils s'entendent l'un et l'autre. Aussi notre jeune paysan mène de front toutes ses études : il lit et il laboure ; il écrit et il fait la vendange ; il calcule et il a soin des troupeaux. Aussi est-il estimé, heureux , heureux connue un petit villageois de douze ans.
Et, en effet , voyez la belle vie! Vivre à l'air pur et libre. Aller, courir, venir, se reposer, tendre son regard au ciel bleu , grimper aux arbres chargés de fruits , saluer le vieillard qui passe , jouer avec les enfans ses voisins , appeler tout haut sa chèvre (|ui grimpe et qui descend de son rocher, les mamelles remplies ; avoir de l'ombre en été , se chauffer en hiver autour de la vaste cheminée , pendant que le sarment brûle et pétille; se parer le dimanche de ses habits de fête , donner le bras à sa mère pour la conduire à l'église , se mettre à genoux auprès d'elle , chanter tout haut les louanges de Dieu , assister à l'instruction du saint Catéchisme ; puis l)ientôt recevoir la sainte comumnion du vieux prêtre qui vous a élevé ; savoir qu'on est déjà utile à son père et à sa mère, servii' soi-même de père à ses frères et à ses sceurs ; être un hounne bientôt , tout en restant un enfant innocent et naïf; connaître tous les plaisirs de la vie, sans en connaiti*e les chagrins ; se coucher avec le soleil , être levé avant l'aurore, être aimé de tous , faire l'aumône au pauvre qui tend la main , remettre dans sa route le voyageur égaré , n'avoir pas un moment d'oisiveté à vaincre; être jeune et beau, mais beau sans art , beau sans parure ; ne pas savoir ce que c'est qu'ime nuit sans sommeil, ou un l'epas sans appétit , voilà la vie de l'enfant du village. Aimable et bon Julien ! les mères le proposent pour mo-
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dèle à leurs enfons. Voilà l'enfant da vilioge , voyons reniant de la ville à présent. L'enfant de la ville ne s'appelle ni Julien, ni Jean, ni Baptiste; on ne lui cherche pas un nom dans le calendrier de tout le monde; l'enfant de la ville a un nom de roi ou d'empereur : il y en a qui s'appellent Napoléon; horrible profanation î l'enfant de la ville que nous connaissons s'appelle Théodore.
Celui-là , en venant au monde, a pensé coûter la vie à sa mère ; cai-, à la ville, les mères sont moins fortes et moins coura{jeuses qu'au village. A. peine né, on a couché le petit Théodore dans un riche berceau , on l'a entouré de lan{jes brodés ; on a eu bien soin que l'air extérieur ne vint pas frapper son visage. On lui a donné une nourrice étrangère; et c'est là une première différence entre les deux enfans. L'enfant du village est nourri par sa mère; l'enfant de la ville est livré à une femme mercenaire que l'on paie pour prêter son sein à l'enfant qu'elle n'a pas fait. De quels soins dangereux on entoure l'enlxmt de la ville! On le berce pour le faire dormir, on le porte même quand il veut marcher. On obéit à ses moindres cris, si bien qu'avant d'avoir parlé, ce petit enfant devient le plus insupportable des tyrans. Il crie, il s'agite : le jour, il ne laisse personne en repos; la nuit, il ne laisse dormir personne; il a déjà toutes les malices d'un homme. Voilà comment, dès le premier jour, le caractère de cet enfant se dénature. A mesure qu'il grandit, on l'entoure de soins nouveaux et superflus. On l'habitue de bonne heure à toutes les superiïuités du luxe. Son linge est brodé et garni de dentelles; son chapeau est chargé déplumes; il porte des habits de couleur éclatante et de formes extravagantes: on le prendrait de loin pour un de ces petits jongleurs qui font des tours de force sur la place publique. 11 grandit ainsi , toujours gêné dans ses mouvemens , toujours porté dans les bras des domestiques, ou toujoui's en voiture. Pauvre enfant! jamais on ne l'expose au soleil, dont les rayons gâteraient son teint, dit sa mère. Au lieu de prendre des ébats dans la prairie émaillée de fleurs, il les prend sur le tapis d'un salon; et couîme avant tout, iiiême avant d'en faire un enfont, sa mère veut en faire une grande personne, elle le met à table à coté d'elle; elle le fait jaser sur toutes choses ; elle le conduit au bal et au spectacle ; elle lui parle de tout, excepté de Dieu, auquel elle ne pense pas. Son enl^nt n'est pas un enfant, c'est son jouet: elle l'habille, elle le déshabille; elie consulte l'almanach des modes; car cela est vrai, il y a des modes pour les enfans. L'eni^nt grandit ainsi au hasard, flatté, caressé, admiré, dégagé de toutes manières, se croyant lui-même un prodige. Quand il parle chacun le redit, et c'est à qui enregistrera ses bons mots.
La triste et malheureuse éducaiion! liais aussi qu'arrive-t-il? 11 arrive (jue cet enfant de la ville, arrivé à douze ans, est l'être le plus chélif et le plus misérable; il ne saurait faire un pas tout seul; il a peur même de son ombre. Il craint le froid , il craint le chaud, il craint tout ce qu'il ne conn^iît pas, et il ne connaît rien au monde que le petit chien et les domesliques de sa mère ; il est !e [Aus nul, le plus incapable, le plus malheureux, le plus ignorant desenfims. Il ne sait pas comment la poule pond son œuf; comment le champ de blé l^u't pousser la gerbe ; comment le soleil se lève; comment Dieu a créé le monde en sept jours par une iiilelligence souveraine qui préside à l'avenir du monde. 11 ne sait rien que quehpies futilités qu'il récite par cœur sans en comprendre le sens. Cependant , un beau jour, et tout d'un coup, et sans l'avoir préparé à rien apprendre, sa mère, qui ne l'a jamais quitté, le jette brus()uenient entre les mains des hommes. 3îais ce juême enfant tant chéri,
on le livre à des maîtres inconnus , on lui ferme la maison paternelle , on le fait entrer dans quoique collège où il est exposé à la risée du moindre écolier : là, il devient ce qu'il peut, il apprend ce qu'il peut apprendre; on le fait passer par toutes les sciences et par toutes les littératures ; c'est à peine si sa mémoire peut retenir quelques bribes éparses de cette science si mal dirigée. Il pleure , il se lamente, il appelle sa nipre; ou bien , s'il ne tombe pas dans le désespoir, il tombe dans une apathie j)lus dangereuse encore. Les années se passent; il est entre dans ce collège le plus ignorant des enfans; il en sort le plus ignorant et quelquefois le plus vicieux des écoliers.
Voilà l'histoire de Théodore; voilà l'histoire de Julien. Julien est simple, bon, honnête, humain, laborieux et brave; il est l'orgueil de sa mère, l'espoir de son père, l'honneur de son village. Théodore est fier, acari.dre, méchant, paresseux et poltron. Sa mère, dont il a fait le caprice, ne veut plus le reconnaître pour son fils, parce que ce fils la vieillit aux yeux du monde. Un père n'est guère plus flatté d'avoir donné le ,'our à un fat. J héodore est oisif; il cherche à se distraire par les beaux habits, par les plaisirs coûteux, par les folles dépenses. Théodore défait ainsi la fortune de son père , pendant que Julien augmente par ses mœurs le patrimoine de sa famille. Honneur à Ju!ien! mais plaignons Théodore ; et qui que vous soyez, enfans de la ville, enfans du village, souvenez-vons que le bien le plus cher et le plus précieux de tous, ce sont les plaisirs, les joies, et même les douleurs de l'enfance quand on passe son enfance à l'ombre de vieux arbres, sous un ciel bleu dans une calme maison , entouré de ses parens , de ses frères , de ses amis.
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