‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 60 sur 120 · REVUE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

REVUE LITTÉRAIRE

Nous voudrions n'avoir à parler que d'ouvrages bons et utiles , de ceux dont on peut dire qu'ils élèvent le cœur et qu'ils forment rinleliigence, qu'ils rendent meilleur , plus instruit et plus éclairé. Malheureusement, la liste de ceux-là est bien courte, et les autres se montrent dans une si effrayante majorité qu'il faut bien y faire attention , et répondre, même dans une revue littéraire , à l'espèce de défi qu'ils lancent à la société.

Nous parlerons d'abord de quelques ouvrages utiles, ensuite nous passerons en revue les romans du mois , et nous finirons par deux productions historiques.

A ce litre, nous devons citer un livre important, V Economie polilique chrèlienne , de M. le vicomte de Villeneuve- Bargemont. Le but principal de ce livre est de rechercher les causes de la détresse populaire en France et dans le reste de l'Europe. L'auteur ne se contente pas d'indiquer le mal , il s'efforce de découvrir les moyens de le soulager et de le prévenir. Ce qu'il y a de remarquable dans le système de M. de Villeneuve , c'est que , loin de matérialiser la société comme tant d'autres économistes, il ne veut améliorer sa position matérielle que par les principes du spiritualisme le plus pur. C'est par une fidèle application des préceptes evangéliqiies qu'il conseille de réformer l'état matériel des sociétés, et c'est l'âme qu'il appelle au secours du corps. Il est certain que le système de M. de Villeneuve est celui qui se concilie le mieux avec la nature de l'homme , puisqu'il répond à cette nature dans toutes ses parties, spirituellement et physiquement; nous enregistrons donc Tauteuravec plaisir sur la liste des écrivains bons et utiles.

Voici un ouvrage de science, la huitième édition du Dictionnaire de Boisle , espèce d'histoire de la langue française, où l'on trouve, à côté du vieux langage, la néologie moderne, toute la filiation enfin de notre idiome, les étymologies et leurs dérivés. Le nom de M. Charles Nodier , qui a corrigé et revu ce dictionnaire, est une recommandation de plus pour les savans et les littérateurs.

— Pensée d'un Prisonnier, par M. le comte dePeyronnet, 2 vol. in-8°, 15 f.; 18 f. par la poste. (0

Ceci est certainement un ouvrage sérieux; il se compose de traités de politiques, de morale, de philosophie, d'administration ; il appellera l'examen des plus fortes intelligences; il offrira des jouissances austères à tous nos penseurs; mais il attirera aussi et charmera les esprits moins graves.

Ce qui est abstrait s'éclaircit par la justesse de la définition. Ce qui est âpre s'adoucit par l'élégance d.i style. — Le rivage est si ombragé, si parfumé, qu'on ne se doute pas des difficultés de la rojte; la mer est si miraculeusement transparente, qu'on aperçoit toutes les richesses du fond.

Ces études consciencieuses, ces observations générales sur les vérités nécessaires pour améliorer les systèmes des gouvernemens, portent quelquefois sur des faits qui se rattachent

(I) L'ouvrage paraîtra dans le courant du mois. Dans les bureaux de la jelwe France à Paris et en province , on peut en faire dès aujourd'hui les demandes. ( Affranchir.)

220 LA JEUINE FRANCE.

au drame dans lequel l'auteur a joué un rôle. Mais son opinion est toujours en dehors, toujours au-dessus de l'intérêt personnel. Pas une plainte, pas un reproche, pas un mot amer. Il ne veut de mal à personne , c'est pour cela qu'il se tait^ il veut le bien de tout le monde, et c'est pour cela qu'il écrit.

Du point de vue que son regard choisit, les objets se dessinent , se colorent , apparaissent sous un aspect nouveau. — Il est également remarquable, soit qu'il emploie le langage du philosophe , du moraliste ou de l'homme d'état.

Les femmes d'autrefois, si instruites, si aimables, si beaux-esprits, les femmes de ce temps où le bonheur était un fait , où l'existence sociale n'était jamais mise en question , n'auraient probablement pas ouvert ce livre. — Les femmes d'aujourd'hui le liront, le comprendront et l'aimeront. C'est dans leur salon que naissent et se prolongent ces conlraverses législatives, et qu'on discute ces graves sujets de serment politique, de bannissement, de peine de mort,.. La peine de mort traitée par l'auteur de cet ouvrage! — Et dans quel lieu ? dans le donjon de Vincennes (I). — A quel moment? alors que le peuple à grands cris, demandait : « Qu'il meure! » Et il entendait ces menaces; nous étions ensemble ; je le conjurais d'insister sur quelques points de sa défense ; et lui, plus occupé de sa réputation que de sa tète, me dit avec un son de voix tranquille et résolu que je n'oublierai jamais :

« Mon ami, j'ai deux procès: celui d'à présent et celui de l'avenir. Le premier, je serais fâché de le perdre ; mais le second , je veux le gagner. »

C'est ce sentiment sincère, cet amour exalté de l'honneur qui fait du ministre de la Restauration , et du prisonnier de la Révolution , un des caractères dignes des temps antiques.

Pour lui, les revers, les succès, la liberté, les fers ne sont rien; l'honneur est tout! — C'est le mot magique , le mot qui dispose de lui.

— La Traduction complète des OEiivres d'Eschyle , par M. Vendel-Heyl , est un service rendu à tous ceux qui étudient la littérature grecque , si belle, si riche , et si peu connue. La méthode de la traduction interlinéaire , adoptée par l'auteur , et combinée avec une version française , ne peut être qu'infiniment profitable pour l'étude des langues. C'est le moyen d'apprendre et plus vile et mieux. Il est bon , il est utile, lorsque le drame français mérite à peine d'être compté dans la littérature , de lui opposer cette mâle tragédie de l'antiquité , et de tacher de relever le goût du public et des auteurs , en mettant les grands modèles à leur portée.

— Le roman qu'on a peut être le plus remarqué ce mois-ci, parmi les autres productions de ce genre, c'tslJacques , par M. George Sand. On sait que ce pseudonyme cache un nom de femme ; nous ne devons pas moins la vérité à l'auteur quel qu'il soit, nous la devons surtout au public. 3L George Sand , puisque c'est ainsi que l'auteur veut être appelé, semble être dominé par une idée fixe. On ne pourrait citer, je crois , un de ses romans qui ne fut un plaidoyer contre le mariage : il en est de Jacques comme des autres. Qu'on puisse avoir à se plaindre d'une femme ou d'un mari, certes, nous ne le nions pas , et nous serons les premiers à reconnaître qu'il peut y avoir des unions malheureuses. îMais l'institution du mariage, faut-il pour cela la fouler aux pieds; et parce qu'il est possible qu'on abuse du premier lien de la société, s'ensuit-il qu'il soit méritoire de le briser? Et que pensera-t-on d'une jeune fille qui joue un des premiers rôles dans le roman de M. Sand ? Dirons-nous trop si , dans sa conduite qu'elle ne cache pas , dans ses opinions qu'elle cache moins encore, nous déclarons reconnaître la fiUe libre des Saints-Simoniens? Quoique mademoiselle Sylvia soit jeune et jolie, quoiqu'elle montre dans ses lettres un style parfois très-naturel et trèspassionné , qui voudrait épouser mademoiselle Sylvia ? Mais nous oublions que les romans de M. Sand ne sont pas autre chose qu'une suite de procès contre le mariage ; il faut bien que les demoiselles se mettent aussi de la partie, quoiqu'il y en ait peu , nous l'espérons, qui pensent et qui agissent comme mademoiselle Sylvia.

(t) Ce chapitre a été réellement composé et écrit à Vincennes j)endant le procès des ministres, au mois de novembre 1830.

Nous laisserons de côté les personnages secondaires et les évcnemeiis bien rares d'une histoire dont toute l'action se résume dans une lutte de passions. Fernande , qui a épousé Jacques , l'aimant avec exaltation , Fernande, qui doit tout à Jacques , lui sera-t-elle fidèle ? Telle est la question posée dans la première partie du roman. On ne nous dit point si dans l'affeclion de Jacques pour Fernande , il se mêle aucun sentiment religieux ; si dans celle de Fernande poîn- Jacques, il y a seulement l'idée de cette divinité qui modère ce qu'il y a de trop "humain dans les élans du cœur , et donne un caractère de durée à cette sublime union du mariage , où il faut aimer saintement pour ne point cesser d'aimer. Pourquoi Fernande épouse-t-elle Jacques ? Eh ! mon Dieu , parce que c'est un homme bizarre que personne ne comprend , et qui, assurément, ne se comprend pas lui-même. Et Jacques ? Il pense absolument comme mademoiselle Sylvia ; croyez-vous qu'un aussi grand homme que lui ne méprise point le mariage? Est-ce que le mariage n'est pas au-dessous deiM. Jacques? Il se marie cependant , et tout se termine assez ridiculement pour lui. Est-ce sa faute , est-ce celle de Fernande ? C'est , sans doute , celle du mariage. Quant aux principes antisociaux et anti-matrimoniaux professés par M. Jacques avant et après son union avec Fernande , quant à ses opinions dont il ne fait point mystère à sa femme , vous verrez qu'il n'y a là rien que de très-propre à la maintenir dans la ligne du devoir. La société de mademoiselle Sylvia était aussi d'un excellent effet sous ce rapport , et c'était un bon Mentor que cet admirable M. Jacques donnait à une jeune femme sans expérience. D'ailleurs , s'il a épousé Fernande, c'est qu'il ne pouvait faire autrement pour la posséder, comme il s'exprime avec infiniment de délicatesse , et cela ne lui ôte pas une de ses idées sur le mariage. A la bonne heure ! et nous voyons bien que le mariage ne peut être compris par M. Jacques ; nous voyons aussi combien cet homme délicat méritait d'être heureux.

Puisque ce personnage est le héros du roman dont nous voulons présenter l'analyse, nous profiterons de cette occasion pour prier nos romanciers et nos dramaturges de vouloir bien inventer un caractère moins complètement faux , moins absolument ridicule que celui qui reparait sans cesse dans leurs compositions. Vous avez vu M. d'Alvimar dans AngcJe , Christian dans Clotilde , Ântonij , dans la pièce qui porte ce nom ; c'est à peu près comme si vous aviez vu M. Jacques. Tous ces gens-là ont un mépris des [ilus profonds contre la société. La société leur pèse , ils la maudissent. Ils passent devant vous, l'œil sombre et farouche , ne vous y trompez pas; personne n'est meilleur qu'eux , personne ne serait plus sociable, s'il n'y avait point de société. Ah ! comme s'écrie un auteur qui partage les sentîmens de M. Sand , quelle différence si le mariage n'était point un joug ! Pourrait-on blâmer ce que l'on blâme maintenant ? Qu'il n'y ait plus de famille , par exemple , et que les enfans ne portent plus le nom de leurs pères , connaîtra-t-on leurs pères seulement ? alors plus de violation de la foi conjugale. Nous le croyons bien, vraiment ! Eh bien , Antony , Christian y d'Alvimar, Jacques , sont des êtres parfaits , absolument comme la société serait parfaite si les hommes vivaient à la manière des animaux. Cet excellent M. Jacques , quoiqu'il trouve Fernande jparfailement innocente , même lorsqu'il sait qu'elle aime Octave , autre fou qui ressemble assez à M. Jacques ; ce digne, ce bon M. Jacques , qui n'a aucun préjugé , ne veut pas cependant qu'on se moque de lui. Il tue un homme, en défigure un autre, et finit par se suicider. Le beau caractère ! Et pourquoi 31. Jacques» qui est un homme si extraordinaire, un homme, nous en demandons pardon à nos lecteurs , que Mademoiselle Siilvia compare au christ , pourquoi imit-il ainsi , pourquoi finit-il par des crimes ? C'est toujours la faute de la société , toujours la faute du mariage.

Si nous insistons sur le vice capital de l'œuvre que nous venons d'examiner , ce n'est pas sans raison ; nous ne cherchons point certainement à blesser l'auteur par des critiques trop sévères , mais lorsqu'on attaque la société avec un talent qui devrait servira la défendre , ou du moins la montrer telle qu'elle est véritablement , nous ne pouvons nous dispenser de repousser de pareilles attaques. Il y a de la chaleur, il y a de la vie dans le style de M. Sand , et toute celte époque de transition , toute cette année où l'amour de Fer-

2ââ LA JEUNE FRANCE.

nande i^our Jacques recule devant l'amour naissant qu'elle éprouve pour Octave, cette subslilulion progressive d'un sentiment nouveau au premier sentiment qui l'animait au commencement de son mariage , voilà ce qui est peint avec beaucoup de vérité et de naturel dans les lettres qui composent celte partie du roman. C'est là un détail , mais un détail vrai; nous le préférons à l'ensemble qui est faux. Plus de M. Jacques , nous le répéterons encore, plus d'Antonijy plus de'copie de Werther , plus de ces hommes que les auteurs font si grands , et qui ne sont pas capables d'une belle et grande action, qui restent inutiles ou qui n'agissent que pour perdre des femmes , les tuer ou se tuer eux - mêmes. Assurément un bon bourgeois vaut cent fois mieux.

— On peut bien parler du Magnétiseur après M. Jacques. M.[Soulié est ton t-à-fait dans le système de M. Georges Sand. C'est lui qui regarde comme un progrès la suppression du mariage , et qui voudrait que tous les enfans fussent anonymes. Si le magnétisme lui a révélé ces choses-là , il faut avouer que le magnétisme est bien moral. M. Soulié paraît croire beaucoup à la puissance presque surnaturelle de ce moyen , cependant tout physique, d'agir sur le corps de l'homme et sur ses facultés. Tout son roman est basé sur des effets de magnétisme. Cela répand sur l'ouvrage une teinte fantasmagoricjue, dont le résultat n'est pas toujours très-heureux. Les personnages de M. Soulié ont beaucoup de la moralité de ceux du roman précédent ; il n'en est point cependant qui approchent de M. Jacques ou de mademoiselle Sijlvia. M. Soulié ne manque point d'énergie dans son style , et il décrit avec assez de force Jes scènes de passion; mais, comme tous les écrivains de la même école , il y a des choses qu'd dissimule fort peu , trop peu même. Il choisit une femme de l'ancien régime , une grande dame, p:)ur la charger de tous les vices ; cela est vieux et commun , et c'est un moyen qu'il faudrait laisser au Constitutionnel et aux faiseurs de vaudevilles anecdoliques.

Quant à la remarque générale que nous avons à faire sur l'ouvrage, c'est qu'embrassant trois époques, comme l'ancien régime, la révolution et la restauration, on devrait y trouver les mœurs de ces époques. On n'en trouve pas un reflet , et cela aurait mieux valu que du magnétisme.

— Parlerons-nous de Toussaintle-Muldtre , d'un Spectacle dans un fauteuil, de Sir Lionel d'Arquenay , d'un Divan ? Ileias' nous aurions les mêmes critiques à reproduire , sans avoir à louer le même talent dans les auteurs. Si M. George Sand , si M. Frédéric Soulié, ne sont pas toujours esclaves de la langue et du bon goùl, les autres romanciers s'en affranchissent bien plus facilement , et ils la traitent vraiment comme ceux-ci traitent le mariage et la société.

—Un mot sur deux ouvrages historiques, l'histoire du 16* siècle, par le bibliophile Jacob, et l'histoire de la réforme , de la ligue, et du règne de Henri IV, par M. Capefigue.

M. le bibliophile Jacob, qui nous parait beaucoup écrire pour un savant qui aime tant à lire , nous a donné tout simplement un recueil de morceaux choisis dans les écrivains du temps ; il se vante même de cette manière de composer l'histoire. Il est certain qu'elle a dû peu le faliguer ; mais avec son système , il ne faut pas s'appeler historien, et donner à son livre le titre d'histoire : copie et copiste sont plus justes.

M. Capefigue , dont nous ne pouvons examiner l'ouvrage dans une revue aussi rapide , a mieux compris sa mission ; il a étudié les matériaux que L*ii offrait l'histoire du temps , il ne les a point copiés ; il s'en est servi , et souvent avec beaucoup de bonheur. Peut-être a-t-il trop prodigué quehpiefois les documens originaux, mais au moins ne les entasse-t-il point sans discernement ; et s'il les cite, ne lescite-l-il point sans réflexion, même lorsqu'il leur accorde trop d'importance.

Cette époque de la ligue, si curieuse , si semblable en beaucoup de points à notre révolution première , et souvent à l'époque présente, prend une couleur nouvelle dans l'ouvrage de M. Capefigue. C'est un ouvrage bon à lire et à consulter.

— Dans le grand nombre de pièces de vers que nous avons reçues en dehors du concours, nous avons remarqué les Hegreis , par M.Théophile Vallière;le Jeune Chrétien, par

M. Vénard , jeune prêtre ; les Adieux, par M. François de Solignac Fénëlon , et une Ode a M. de La Mennais , par M. Adrien Beuque. Nous n'avons que des éloges à donner à ces Messieurs.

— Les Heures de l'Imitaiion , ou Méditations et Prières , tirées des meilleures sources , et particulièrement de V Imitation de Jésus-Christ, dédiées à la jeunesse catholique , un gros vol. de SOO pages , prix , 4 fr. ; 5 fr. par la poste.

Page 1