LES SUITES D'UN SUICIDE
VISITE A l'École de médecine le 7 septembre 1834.
Je veux vous raconter une douloureuse histoire , une histoire bien simple , où il n'y a ni fait extraordinaire , ni catastrophe imprévue ; une histoire vulgaire. Ilélàs ! le suicide n'est-il pas l'histoire de tous les jours? Triste et noire maladie d'une époque qui n'a ni foi ni loi , et d'une société d'où les croyances, ces grandes consolatrices des affligés , se sont retirées : le sombre génie du suicide a mis la main sur nous. Du temps de nos pères, quand on avait au cœur un de ces chagrins profonds , immenses , (]ui ne laissent place à aucune autre pensée ; quand on sentait remuer dans son àme une mer d'amertumes , on allait demander à la mélancolie des cloîtres un asile pour sa douleur. Las des hommes et du vain bruit <les destinées humaines , qui s'agitent et qui tombent en se froissant , comme les feuilles d'automne, on pouvait, quand on le voulait , se trouver seul dans le monde avec Dieu. Loin de tous les regards , on ensevelissait son ame dans quelque pieuse solitude ; entre vous et les choses d'ici-bas , la religion mettait une barrière aussi puissante qu'aurait pu le faire la mort , et le voile qui cache les formidables mystères de l'éternité commençait à se lever pour vous. Courbé sous le souvenir d'une faute, ou même accablé sous le poids d'un crime, là encore vous alliez vous refaire une seconde innocence, et vous redeveniez capable d'estime pour vous-même , c'est-àdire de vertu ; car la loi humaine accable et flétrit celui qu'elle frappe ; seule la loi religieuse le relève et le purifie. Alors personne ne songeait au suicide ; le désespoir, l'ennui, le remords, ne devenaient point leurs propres bourreaux. La Sœurde-la-Mis(''ricorde , vivant avec sa douleur pendant un demi-siècle de jeûnes et de veilles , priait et pleurait dans l'obscurité du cloître et sous les austérités du cilic^e sur les coupables grandeuis de Versailles et sur les tendres erreurs de la ii'agile Lavallière. Ainsi le cœur de chacun était à l'abri de ces transports qui précipitent l'homme dans sa propre douleur, et la société ne voyait point chaque jour se renouveler une de ces sanglantes tragédies qui sont une parole de malédiction contre elle, une parole de blasphème conti'c Dieu.
Notre siècle a pour les maladies du cœur et les chagrins de l'àme un remède plus simple et plus couit. Est-on las de vivre, on se tue ; est-on sous l'empire d'une
(1) Dans le prochain numéro de l'Éciio de la Jeuxe Fraîxce nous donnerons, sur des documens authentiques, un aperçu de la profonde immoralité qui caractérise l'éducalion que l'on reçoit dans la plupart des colléf^cs. On y verra des détails a faire frémir et les familles et la société.
{jTande passion ou d'une grande douleur , on se tue ; est-on honteux d'une faute , au lieu de la pleurer et de la réparer , on se tue. Et le suicide n'est plus ce (|u'il était à l'époque de la Rome des empereurs , sur la décadence de laquelle il se leva comme un astre fatal. Au meins alors le niai restait renfermé dans la tète de la société : il n'avait point pénétré jusqu'au cœur. C'étaient quelques philosophes bien fiers de quelques pensées bien vides , cjuelques hauts conspirateurs trompés dans leurs projets de puissance, qui, récitant une phrase de Platon, un vers d'Homère , et s'ouvrant dramatiquement les veines, faisaient des libations de leur sang à Jupiter libérateur. Le peuple était trop modeste pour aspirer à l'éclat de ces morts ambitieuses , trop ignorant pour s'élever jusqu'à la hauteur de ces suicides érudits. D'ailleurs , le christianisme commençait à réchauffer par les pieds cette société , dont le stoïcisme occupait la tète. Il apprenait au vulgaire une science inconnue aux sages, la science de supjjorter la vie, science plus difficile et plus haute que l'art de la quitter. Appuyée sur sa puissante main , la foule ne succombait plus sous le poids de la chaleur et de la fatigue de la journée , quoique , dans ce siècle d'immenses douleurs où , des entrailles déchirées de la société antique , sortait laborieusement là société nouvelle , le poids de la journée fût bien lourd. N'importe , condamné au cirque ou à la vie , le chrétien acceptait sa destinée , sans songer à la refaire. 11 souffrait , les yeux attachés sur la croix où un Dieu avait souffert pour le monde. Le christianisme avait apporté aux hommes la grande science de l'humanité , la science de la douleur , et dans ce peuple plein de foi il n'y avait point de place pour le suicide. Lnmense avantage de cette société sur notre société , de cette décadence sur notre décadence , de cette agonie sur notre agonie! Aujourd'hui le suicide n'est point le triste privilège d'une secte de philosophes; il est descendu dans les entrailles de l'époque, il est tombé en démocratie , il jouit d'une effroyable popularité. Ce n'est point dans une seule classe qu'on le rencontre , c'est dans toutes les classes , moissonnant les vies les plus humbles comme les vies les plus hautes, et plaçant sa sanglante tragédie sous la mansarde du pauvre comme sous les somptueux lambris du riche : ici retranchant les derniers jours d'un vieillard, là coupant une existence encore pleine d'années, plus loin étouffant dans son germe une jeunesse à peine éclose. Le suicide, voilà le triste et dernier recours de cette époque athée contre tous les ennuis , tous les chagrins , toutes les infortunes. Commerçans imprudens ou malheureux , joueurs ruinés , jeunes gens emportés par la fougue des passions , riches las de leurs prospérités , pauvres fatigués de leur misère , il ne repousse personne ; il écrase dans sa main de fer l'ame de ceux qui invoquent sa sombre puissance ; il brise le cœur des hommes , et c'est lui qui a étouffé dans les souffrances d'une longue agonie le cœur de cette jeune fille, visié par le remords d'une première faute, ou tourmenté par les douleurs d'un prem er amour.
Elle était là devant moi , étendue, sans couleur, inanimée, sur ces tables de l'amphithéûtre de l'école, triste et froid sanctuaire, où la science , le scalpel à la main , scrutant les mystères de la nature , demande à la n^ort le secret de la vie. Elle était là, si belle encore qu'on aurait dit qu'elle avait été surprise par le sommeil, tandis qu'elle se laissait aller au cours de ses tristes pensées, car on voyait sur son front languissamment penché un sceau de douleur et un nuage de mérancolie. On venait de la déposer sur le marbre glacial ; elle y attendait les loisirs du scalpel , car son corps n'avait point de tombe à espérer :1e corps de la suicidée avait un maître qui avait acquis pour quelques pièces de monnaie , le droit d'exposer sa morte froide et nue, et de promener sur ses chairs sanglantes, les outrages du funèbre couteau . A son entrée, chacun avait félicité l'heureux acheteur de la beauté de son cadavre et du bonheur de son marché. Quelques unes de ces plaisanteries lugubres, auxquelles l'amphithéâtre de l'École est accoutumé , avaient passé de bouche en bouche autour de la nouvelle venue. La médecine, qui vit avec les morts, a parfois d'épouvantables gaîtés ; et le meilleur commentaire de la scène des fossoyeurs de Shakespeare , c'est une heure passée dans une salle de dissection.
Enfin l'attention des assistans se porta ailleurs, les curieux s'éloignèrent; ils suivaient une démonstration que faisait quelques pas plus loin un professeur célèbre. Seul, j'étais resté devant le corps de la jeune fille, enfoncé dans de tristes
pensées: à la vue de tant de beauté et tant de jeunesse étendues par le suicide sur ce marbre lugubre, une pitié immense se remua au fond de mon âme. 3Ion imagination ranimait ce corps déjà si froid, rouvrait ces yeux dont les paupières à demi closes ne seinblaieut voiler qu'à re{}ret des re^jards qui devaient avoir été si doux, et rappelait sur ses joues pâles et ternes le coloris de la vie et de la santé. Et je la voyais telle qu'elle avait été sans doute, lorsque, légère et rieuse, elle ne comptait pas plus ses jours que les grains imperceptibles de ce long collier de simples perles, pFesent de l'amour dont elle voulut rester parée jusque dans les bras de la mort. Et par une illusion mystérieuse, étrange, tandis que je la voyais à côté de moi, debout et \ivante, je la voyais aussi à mes pieds, couchée sur le marbre glacial, pâle et morte. Et je lui disais dans mon cœur : c Pauvre enfant, regardez-vous, vous ï voila telle que le suicide vous a faite! Oh! vous avez été bien éprouvée, bien
> malheureuse, bien cruellement malheureuse, je le sais, et je lis sur votre front i toute une lamentable histoire de douleurs. Vous avez senti ces poignantes angjisses
> qui vous étreignent le cœur, et vous le serrent jusqu'à l'écraser. IN" est-ce pas que
> c'est une cruelle chose d'être trompée dans ses afiections , indignement trompée,
> d'être lâchement abandonnée par celui à cjui on aurait donné sa vie, celui à qui
> l'on a donné plus que sa vie? Vous lui aviez donné plus que votre vie, ma sœur!
> On fait des projets d'avenir, on se nourrit d'un doux espoir, on arrange son î existence, toujours avec lui, toujours pour lui; et puis le jour fatal arrive;
> projet, espoir, avenir, tout disparaît. L'égoïste peu soucieux de laisser sur sa
* route une tombe de plus^ vous abandonne, en vous léguant pour adieux, le » désespoir et le remords. Alors le cœur se fond dans une douleur immense; de
> moi'lcls ennuis s'élèvent de l'àme comme une noire fumée : le monde semble si
> vide quand on s'est habitué à y être deux, et qu'on y reste seul! Pauvre en-
> faut, vous n'avez pu vous faire à cette amère pensée. On n'avait point mis dans
> votre cœur cette religion qui soutient nos faiblesses ! le christianisme, ce grand
> docteur des choses huinaines, qui prit pour étendard une croix , et qui déifia la
> douleur, n'avait-il point fait germer dans votre àme ses divines leçons? Helas! » c'est un pauvre soutien dans (le pareilles angoisses, que la philosophie. La phi- » losophie dit au suicide qu'il est un lâche , et le suicide méprise la philosophie, » parce qu'il sent bien dans son cœur que la philosophie ment, et qu'il faut plus de
> courage pour aller chercher sa vie au fond de ses entrailles, avec la pointe d'un » couteau , que pour écrire contre le suicide quelques périodes sonores, quelques » phrases à effet, sans aulorhé, parce qu'elles sont dépouvues de sanction. Ma
* sœur, je ne vous parlerai point ainsi ; je ne vous dirai point (jue vous avez été
> lâche le jour où vous avez disposé de votre vie ; mais je vous dirai que vous avez y> commis un crime devant la société et devant Dieu. Je souhaite que le grand juge qui
> avant de prononcer ses formidables arrêts, sonde les profondeurs de l'àme, et y » découvre jusqu'au germe du rei)entii', jusqu'à la trace d'une bonne pensée, vous
> ait trouvé plus digne de sa clémence que de sa colère. Mais si Dieu vous par- » donne la faute que vous avez commise devant lui, la société ne vous remettra |>oint
> la faute (pie vous avez commise contre elle. Dieu est patient comme l'éternilé, » et clément comme la toute-puissance; la société est dure et sévère comme la fai-
> blesse, et impatiente comme le temps. Vous l'avez abandonnée, elle vous aban- » donne. Ces mystères d'amours et dedouleurs que vous renf(^rmiez précieusement » dans le secret de votre cœur, elle his profane et les publie ; elle s'empare de
> votre corps, et le jette sans voile aux outrages de l'amphithéâtre. Courage! » frappez, enlevez à vos froides dépouilles le suaire (pii doit les couvrir ; ce n'est » point pour vous que sont faites les saintes funérailles, et la sépulture chrétienne, » et les bénédictions du prêtre descendant sur un cercueil, et le cortège des jeunes
> filles vêtues de blanc, suivant avec des fleurs et des larmes la compagne qu'elles
> ont de moins sur la terre, et faisant monter leurs ferventes i>ensées et leurs
> pieuses prières vers les clueurs célestes qui comptent un ange de plus: rien de
* cela pour vous. A vous la pierre froide et humide de l'amphithéâtre ()ùron vient » vous jeter sans honneur et sans pitié; à vous les outrages du scalpel, à vous pour » toute oraison funèbre, quelques impudiques ironies. Ah! jeunes filles, jeunes
> filles, si vous assistiez à ces terribles spectacles, vos âmes en seraient brisées.
» et VOUS y trouveriez peut-être d'utiles leçons. Ah ! jeunes filles, jeunes filles, » si vous entendiez les paroles qu'on entend dans ces lieux, si vous voyiez le > corps de cette pauvre femme étendu sans voile et nu, si vous les écoutiez comme » moi , ces pas qui se rapprochent, les pas de ceux qui vont le mettre en lambeaux, » oh! alors la pensée du suicide vous effrayerait conmie une impudicité hor- » rible, et vous viveriez, ne fût-ce que pour emporter en mourant la certitude » de confier vos froides dépouilles à la chasteté du hnceul et à la pudeur du » tombeau. » M.
CHRONIQUE