SUPPLÉMENT AU NUMERO DU 5 \OVEMRRE
Charles IX de Chënier est à mille pieds au-dessus du Charles TX amoureux. Si c'est ainsi que nos jeunes hommes prétendent refaire ce qui a été fait avant eux, nous sommes loin de les tn féliciter.
Le même auteur de Charles IX avait fait jouer déjà au même Théâtre-Français, et dans la même semaine, une autre comédie prétendue historique, Mademoiselle de Monimorencij. Dans cette comédie, Henri IV , le roi de la Henriade, le {jrand roi , joue dans le fait le rôle de Cassandre amoureux de Colon»bine. Colouibine, c'est mademoiselle de Montmorency, que les auteurs ont faite aussi niaise qu'Agnès, nous disons l'Agnès de Molière. Henri I\ , pour niieux arriver a ses fins , imagine de marier la princesse et \L le prince de Condé. Mademoiselle de Montmorency, qui n'y entend pas malice , donne, des rendez-vous à tout le monde , à tort et à travers. Tout cela dure cin(] grands actes , pendant lesquels c'est k qui répétera au bon Henri la chanson du Tableau parlant :
Vous n'étiez pas ce que vous êtes ,
Et vous aviez , pour faire des conquêtes y
Et vous aviez ce que vous n'avez plus !
Il est impossible de plus outrager la majesté populaire du roi qui a rêvé la poule au pot pour son peuple. Ventre-saint-gris! (juaurail-ildit, s'il s'était vu ainsi traité, lui le victorieux et la barbe grise? Mais (pioi ! c'est la mode aujourd'hui d'insulter H( nri IV ; ne vient-on pas de découvrir les mémoires d'un certain Tallemant des Réaux qui jette dans la boue tout le grand siècle ? Ce Tallemant, journaliste obscur de cette époque, qui ne connaissait pas le journal, a écrasé les plus grands génies de la France, Condé, Louis XIV, Molière, tout le monde, excepte la grande maison de Tallemant ; et voila mon siupide public qui se prend à ces calomnies posthumes ! ingrat public !..
Quoi encore? La Porte-Saint-Martin a mis en scène l'inquisition d'Fspagne. On voit dans ce drame un atroce grand inquisiteur, un épouvantable petit inquisiteur, d'immenses confréries d'inquisiteurs. La pièce s'appelle Charles III. C'est Charles m d'Esoagne, ce roi Boui'bon , humain , tolérant intelligent de son époque, et qui méritait mieux que les honneurs seconilaires dans un drame des boulevarts. Il n'y a eu qu'un toile gênerai contre cette pièce, sous le grand prétexte qu'elle meniaii à l'histoire ; voyez la belle raison ! Eh ! mon Dieu, quel drame se tiendrait debout aujourd'hui, s'il ne reposait (jue sur des bases histoi'iques ! >«'avez-vous pas vu , dans le Pwi s'amuse, François T'" passer la nuit au cabaret , et quel cabaret! coucher sur une table d'auberge ; oui , le vainqueur de Marignan , le héros du Ki*" siècle , le vainqueur de l'Italie au cabaret ! Ht dans Marie Tudor, n'avez-vous pas vu Marie , la reme chrétienne et pudi(|ue, parlant familièrement au bourreau, et lui donnant la tète de son amant ? Notre parterre et nos ci'iti(]ues ne sont-ils pas les bien-venus en réclamant en faveur de l'exadilude hist()ri(]ue après de pareils exemples?
Charles III ou l'Inquisition a été suivi au théâtre de la Porte- **aint-Martin par un affreux roman en i volumes in-8" pour le moins. C'est Ihistoire d'un intrigant et d'une lille de joie italienne qui assassment un malheureux jeune homme, et qui lui prennent son nom , sa fortune , ses honneurs, et jusqu'à sa fiancée. Mais ce n'est pas là le compte de la signora Lîctitia : voyant que son complice se marie et la délaisse, elle le dénonce a la justice. Or, ce malheureux se trouve être, au dernier acte, le propre frère du jeune homme qu'il a assassiné. Ainsi va le monde , comme dit M. de Balzac. Quand donc serons-nous à la fin de tant d'horreurs ?
Quand donc enfin reviendi'ons-nous aux émotions douces , et simples, et natu- 1 I .1 . . . . I 1 ^^ jjji noble
en marbre
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Ixms, doivent être enfin arrivés a leur terme : nous n'en voulons pour toute preuve
Quand donc enfin reviendi'ons-nous aux émotions douces , et sunples relies, aux passions du cœur de l'homme . au chaste et beau langage, vers IVançais fonde par Malherbe, jeté en fonte par Corneille, taillé ei par Racine? Tous les meurtres parricides, incestt^s, adultères, supposil
LA. JEUNE FRANCE. â>47
que ravènenient du Moïse de M. de Chateaubriand au théâtre de Versailles. Le Moïse est tout-à-i"ait une inspiration difpc do Kacine , un admirable écho de i'Athaiie, qui elle-même n'est qu'un sublime reflet des livres saints. Le Moise de M. de Chateaubriand n'est autre que l'histoire de la preuiière révolte du peuple de Dieu contre Moïse , son guide et son maître : danjjereuse révolte (\u\ compromettrait l'avenir du nionde. La scène se passe au pied du mont Oreb, dans le vaste désert de Sinai. A l'heure qu'il esi\ .Moïse, appelé parle Dieu des armées , est allé lui pai'ler face à face , et recevoir de ses mains les douze tables de la loi : il (Jescend de la montajjue. Mais, ô terreur! pendant l'absence du prophète, le peuple de Dieu s'est révolté. Nabad, le fils d'Aaron, un des f^^enéraux de l'armée , a fléchi le genou devant la reine des \malecites, reine profane et idolâtre. Le caractère de iMoïse, dans celte circonstance difficile, se déploie magnifiquement ; il est inspiré , il est grand , il est terrible. Il arrête cette sédition naissante par la force même de ses paroles : il prédit , à la manière du grand prophète Abner , les destinées du peuple juif. La tragédie est tout entière écrite en beaux vers de l'école de llacine ; 'élevé est tout-à-fait digne du maître. Aussi ce fut un grand étonnemenl pour es amis de M. de Chateaubriand, les courtisans fidèles du génie royaliste et chrétien, quand ils accomplircni ce voyage poétique à Versailles. Passer par les jardins de Versailles, lieux témoins de tant de gloiie royale et poétique, avant d'assister à la représentation d'une tragédie de M. de Chateaubriand , c'est prendre en effet la belle grande roule de toute |)oésie. — Le il7oif.se a é»e reçu , écouté , admiré , applaudi, comme on ferait à une tragédie imdite de Racine. Ce dernier triomphe de M. de Chateaubriand a été complet et mérité. \ oila la véritable poésie, la poésie réactionnaire. Au reste, nous sommes en bon mouvement de revenir aux chefsd'œuvre et aux njodèles. A l'heure où nous écrivons ces lignes , tout le Paris littéraire est allé à Rouen, la patrie du grand Corneille, pour assister à l'inauguration de la statue en bronze de l'auteur du Cid et de Polijeiicte. Au pied même de la statue du grand Corneille, et par la bouche de l'Académie française, le drame moderne a été mis à l'index de la saine raison et du bon sens public. Cet honunage universel , rendu à cent cinquante ans de distance au vieux père de la tragédie française, en dit plus à notre sens que nous ne saurions dire. O jeunes gens , jeunes gens , revenez aux maîtres , revenez aux modèles , l'avenir de l'art français est la tout entier!
3Iais les jeunes gens qui étudient les modèles , mais les bons esprits qui n'ont pas désespéré de la tragédie, il faudrait les servir : il faudrait qu'au moins les avenues du théâtre de Corneille leur fussent aplanies. Le 'I héàtre-Français n'appartient qu'aux faiseurs en litre, à trois grands transfuges des boulevards du crime. Quiconque , ignoré et sans appui , frappe au Theatre-Français , n'ayant pour l'introduire qu'une tragédie en cinq actes et en vers, écrite avec talent et coiiscience, celui-là est bien vile éconduit : il n'y a pas assez de meurtres et il y a trop de poésie dans son drame, et l'on se plaint de la monotonie du théâtre!
Nous ne voulons , en preuve de notre dire, que celui-ci. — Le jeune et éloquen t auteur des Maladies sociales, M. Léon Bertrand, qui a remporté le prix sur tant de rivaux redoutables, a fait, il y a déjà deux ans , une tragédie en vers , intitulée Cromwel. Le personnage dé l'usurpateur, qui jette son roi du trône, et le personnage du roi délaissé, seul avec son droit : c'étaient là certainement autant de héros dignes d'intérêt , surtout de nos [ours. Cette tragédie de Cromwii , présentée au Iheàlre-Français, n'a été ni refusée ni acceptée; elle a été éloignée. On a eu peur, sinon des vers, ùii moins du sujet et des allusions. Or , nous ne savons pas de quel droit on n'a pas fait au moins a une trrgedie en cinq actes et en vers l'honneur d'ui e lecture. Que voulez-vous? C'est d'un jeune homme ! Or , voici quelques scènes de cette tragédie.