‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 70 sur 120 · REVUE DES THÉÂTRES · texte numérisé non relu

REVUE DES THÉÂTRES

V Le Juif errant. — Le Comte de Sahit-Gcnnaïn. — Mademoiselle de Montmo» rencij. — Charles IX. — Charles III ou rinquïsilion. — Moise. — Cromtrell.

Pourquoi ne parlons-nous pas plus souvent du théâtre? c'est qu'il n'y a pas de théâtre. L'art dramatique est mort, ce bel art du dix-septième siècle , celte rare merveille si admirablement fécondée [,<af le règne du grand roi. La trilogie tragique qui s'appelle Corneille, Racine et puis Voltaire, a cessé chez nous comtne a cessé la

^lA LA JEUNE FRANCE.

trilogie {ïrecque : Eschile, Sophocle, Euripide. On dirait que l'art dramatique chez tous les peuples du monde, n'a qu'un jour d'éclat ; après quoi l'art s'en va pour ne plus revenir; après quoi le théâtre, cet honneur d'une nation, est livré au\ génies secondaires, aux spéculateurs, aux assassins de morale publique. Le théâtre, institué pour l'éducation des peuples, les met au néant ; il trompe le peuple qu'il devait enseigner, il perd le peuple qu'il de\ait sauver. A cette destination nouvelle et misérable delà poésie, la critique s'efforce d'abord de mettre un terme ; elle s'emporte, elle s'écrie, elle rappelle les règles et les anciens, elle prend à témoin toute la génération passée. Vams elïorts î la gêné ration présente n'écoute ni les anciens, ni la critique ; elle va, elle va tant qu'elle peut aller, et jusqu'à ce que la terre lui jiianque. Alors il faut bien qu'elle s'airele; alors il faut bien qu'elle s'avoue ellemême dans quel néant on l'a précipitée; alors il faut bien qu'elle revienne sur ses pas, ou du moins qu'elle attende une poésie meilleure au bord du précipice où elle a été près de tomber.

Sifitimiis hic tandem, nobis nbi défait orbis.

Voilà justement l'histoiie du théâtre de nos jours. Ceci est vrai, d'autant plus que la critique contemporaine qui. Dieu merci, s'est tenue sur la brèche avec beaucoup de courage et de fermeté, a vainement tenté de s'opposer aux envahissemens du mélodrame. Kien n'y a fait : le torrent a eu son cours: il a entraîné tout ce qu'il a trouvé sur son passage ; il a ravagé les plus belles provinces poétiques ; il a détruit les plus saints respects ; il a jonche de ruines toute la terre classique; il a couvert de son impur limon la ti'agediê romaine de Con eille , la tragédie f» ançaise de Racine et même la tragédie philoso|)hique de Voltaire ; rien n'est resté debout des vieux monumens, aucun'chelkrœuvre n'a été à l'abri de ces tempêtes furieuses ; si bien que la critique, comme César , n'a plus eu qu'à s'envelopper la tête dans son manteau , et à mourir aux pieds du grand Corneille , comme César est mort aux pieds de la statue de Pompée, assassiné par la main de Brutus : ;^ui <r'j nKvor I Et toi aussi mou fils !

j\Iais à présent enfin le jour de la réaction est arrivé. Corneille, tombé, n'est pas mort. Aujourd'hui la bataille littéraire est arrivée à ses plaints de Phili[)pes. Brutus lui-même doute de son crime. Brutus , c'est M. Victor Hugo quia lue la poésie dramatique au profit de l'art pour parler son langage. Brutus, c'est le drame moderne qui a envahi le vieux Théâtre-Français et qui sur les ruines amoncelées , sinon par son génie, du moins par ses mains, s'écrie d'une voix lamentable : — Drame moderne! tu n'es qu'un nom.

Dans un tel état de choses, et quand le théâtre se tue de ses mains, quand la chute appelle la chute, quand l'abime invoque l'abîme, qu'avons-nous à faire autre chose, sinon a voir s'amonceler les ruines, sinon a voir tomber les morts ? La criticpie, lorsqu'elle est habile, ne parle que lorsiju'ellepeut être écoutée ; elle ne veut pas du soit de Cassandre, habile à prédire l'avenii', mais incapable de faire croire a ses prédictions. La criticpie s'appuie, elle aussi, sur sa Ixjrce d'inertie; — elle attend. Ainsi faisons-nous pour le théâtre ; il tombe; il meurt ; nous n'avons plus qu'à attendre que toute notre prédiction soit accomplie. Alors, mais seulement alors, notre critique reprerîdra tous ses droits.

Oue voujez-vous en effet que nous vous parlions du théâtre , quand on a joué sur un théâtre de boulevarts la Passion mi'me de Xotre-Seigneur Jésus-Chi-ist ? Ceci a paru dans un méchant mélodrame : Le Juif errant. Le premier acte représente le Calvaire. Vous voyez l'Ilomme-Dieu, charge de sa croix, gravu- péniblement le Golgotha. Oui, ce moment solennel de l'histoire du nionde, cette heure terrible qiiî fut à la fois une éclipse de soleil, un treuiblement de terre, et une révolution , cette heure qui retentit si avant dans l'eternile, oui, tout le Saint-Évangile , oii les destinées du christianisme sont racontées, on a mis tout cela sur la scèi>e. Et ne crovez j^as qu'on ait pris en ceci les grandes précautions poétiques qui ont fait

Î)ardonner Homère chez les Grecs et (jui font pardonner même le roi David dans e s livres saints! Quelle est, je vous prie, la poésie de ce monde qui puisse suffire à mettre le (hrist sur la scène? Insensés et parricides ! ils ont donc prête tout simplement à >'otrc-Seigneur leur prose de mélodrame; ils l'ont fait insulter face à

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face par Isaac Ahaswërus ; heureux qu'ils ne nous aient pas montre la Passion tout entière! Kt voila ce (jui s'appelle de l'art! et voila ce qu'on nous donne pour un drame! et il n'y a pas un criii(|ue de nos jours qui se soit élevé, connue ils le devaient tous/ contre cette abomination !

Ce drame du Juif erranl se continue ainsi à travers toutes les époques : Rome sous les empereurs, le moyen-à{je, les Albifjeois, Louis XV etmadauie Dubarry, les deux vi(*es extr-mes : le vice romain et le vice français ; l'égoismc de rs'eron et le doute de Louis XV , ils ont mis tout cela en scène sans pouvoir en retirer un enseignement profitable. Cependant voyez la force de la croyance! ce Juif errant, [)ar cela même qu'il tenait sa place dans la mémoire du peuple, par cela même qu'il est une espèce de croyance, vague et mélancolique croyance au moy*:in de laquelle sont personnifiées et éternisées toutes les misères de fliumanité, le Juif errant a intéresse la i'oule. Elle est venue la pour retrouver quelque peu l'étei'nel voyageur qu'elleavuappen.lu à toutes les murailles, dans la chaumière du pauvre , accompagné de son éternelle complainte :

Isaac Laquedhne Pour nom me fut donné

Admirable système que celui-là, mais quia échappé à nos auteurs dramatiques, admirable indication de fart, que l'art n'a pas écouté. Ce jour-la, plus que jamais, s'est révélé, à l'insu du peuple, le besoin moral du peuple de croire aux personnages des dra nés qui se jouent devant lui : mais quel poète obéira a ce besoin? Dieu le sait. En attendant , le Juif erranl poursuit son chemin monotone dans le triste mélodrame qui porte son nom.

Quand nous disons que le succès du Juif erranl n'a pas été compris, nous voudrions dire qu'il n'a pas été compris comme il devait fetre. Car a peine le Juif errant a-t-il passé a 1 Ambigu Comique, que le Vaudeville nous a donné Le Comte de Saint- Germain, un autre immortel, Saint-Germain, cette espèce d'escroc d'esprit qui avait imaginé d'immortaliser les joies, le luxe et la volupté de l'homme, comme le Juil" erranl en avait éternise la douleur et les misères : l'un qui ne peut vivre qu'en grand seigneur dans la plus voluptueuse cour du monde; fautre qui ne t)eut posséder que cinq sous dans sa poche. Mais vous comprenez tout de suite que l-- peuple qui aime le Juif errant pauvre, nu et vagabond comme lui, est bien loin d'avoir la même sympathie pour le voluptueux comte de Saint-Germain, ce flatteur du roi à la main blanche qui ne sait pas ce que c'est que le travail. D'où il est résulié que la même semaine cjui a vu naître ei grandir le Juif errant, a vu mourir le Comte de Saint-Germain. Le peuple a voulu du Cordonnier de Nazai'eth, il a sifflé le Grand Seigneur de la cour de Versailles. Ce second l^ait est la confirmation du premier ; mais qui s'en inquiète, excepté nous?

Cela dit, nous cherchons vainement dans notre mémoire quelques pièces de théâtre dont se puisse entretenir honorablement une honorable critiquf même trimestrielle; autant vaudrait compter les léuil es jaunies defaulomne qui tombent à l'heure (ju'il est dans la loietde Fontainebleau. Le Theatre-Français, cet ancien rendez-vous du grand art, adonne un Charles /A', tragédie du genre (léclamatoi''e, le plus fâcheux de tous les genres. L'auteur de ce nouveau Charles IX a suppose que son héros était amoureux, et(|u'il n'avait signé la Saini-Barlhelemy que pour se venger delà femme d'un gentilhomme huguenot assez mal avisée pour dédaigner famour de son roi. Ce Charles L\, amoui'cux et dameret, a révolte tout le parterre ; la Saiit-Barthelemy, cette atroce rigueur, celte épouvantable section du nœud gordien protestant, réduite aux dimensions d'une in rigue de boudoir , a fiit pitié. Du resie, aucunes mœurs n'étaient observées dans celle trag'i-coiTiedie ; on n'v reconnaissait personne, pas même Calheiine de MeJicis. On parle beaucoup contre la tragédie interiiiediaire enire Voltaire et M. Hii^j : nous ne sommes (ruère les partisans de ces misérables copies de beaux ouvrages ; mais de bonne foi , le

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