LE SOLDAT
Ecosse , Angleterre !
LESLEY
Monlreuil serait bien indiscret , S'il traitait sans pouvoir un si grave iniérêl
LE ROI , allant s'asseoir.
S'avancer à ce point
(Entre le chevalier Montreuil , suivi de quatre pa^es aux armes de France, dont l'un porte à la main une lettre scellée du sceau de Mazarin : il s'avance seul jusque vers le roi , et s'incline pour lui baiser la main , suivant l'usage du temps.)
MONTREUIL
Sire, daignez permettre...
LE ROI
Ali ! c'est vous , chevalier ! Je lisais votre lettre : Notre cœur n'a pas vu, sans en êire touclié , Combien à vos amis vous des attaché ; Il n'oiiblîra jamais que, grâce à vous , la France Veut bien comprendre enfin notre cri de souffrance....
MONTREUIL , Cl part.
Perfide Mazarin ! que n'enlends-lu ces mots I LE ROI , continuant.
Un semblable intérêt console bien des maux , Messire. Il es: si rare , au sein de Tinforlune , De rencontrer quelqu'un dont l'àme peu commune, S'écarlanlsans rougir d'un faux respect humain , Tende à notre misère une fidèle main....
MONTREUIL , à part.
Le cardinal mon maître aujourd'hui me le prouve....
(Haut , et comme embarrassé.)
.Sire
(Il fait signe au page porteur de la lettre de s'approcher.)
AsnuRMiAM , à pari.
Il déguise mal le trouble qu'il éprouve : Butler avait raison....
]\IONTREniL.
.Te viens on ce momeni , ProfondémenI ému . vous parler franclinnent....
LA JKUJXE t RANGE. 2-49
Si , dans les nims d'Oxford, l'ardeur d'un premier zèle M'a fait vous aveujîler sur un peuple infidèle , Je ne dois pas du nnoins mériter jiujourd'hui Le reproche fonJé d'être aussi faux que lui.
(Montrant l'écrit que le Roi a entre les mains.) Ce billet, de mes mains trop lot sorti , peut-être , Est un de ces élans dont le cœur n'est pas maîlre; En vous parlant ainsi Ae la part de mon roi , J'oubliais Mazarin placé derrière moi....
LE ROI, surpris.
Que dites- vous , Montreuil ?
MONTREUIL
Que sa sainte éminence M'expédie à l'instant un courrier de la France, Et que je vois d'ici , malgré sa charité , Qu'il n'est pas partisan de l'hospitalité....
(Prenant la lettre des mains du page.) Tenez, Sire....
LE ROI , la passant à Lesley.
Lisez....
LESLEY , lisant.
« Au nom de notre bien-aimée reine, Anne d'Autriche, régente de France, le car- » dinal Mazarin au chevalier Montreuil :
» Chevalier, le récit que vous nous failes de la position du roi d'Angleterre , notre » fidèle allié, nous a touché jusqu'aux larmes....
MONTREUIL , à part.
Le fourbe î
LESLEY
n Nous comprenons comme vous toutes les raisons qui pourraient engager le roi notre » maîlre à prendre sa défense, tant pour ne pas laisser au monde un si méchant exemple » que celui d'un roi trahi par ses propres sujets ,
LE ROI
Il pouvait dire Vendu..,.
LESLEY
» Que pour ne pas souffrir qu'il se forme une république puissante qui , dans la suite » du temps , donnât à penser à tous ses voisins.
LE ROI
Son intérêt plus que le mien l'inspire ; Mais c'est toujours ainsi qu'on voit la question. Achevez.
LESLEY
« Cependant...,
LE ROI.'
Le début sentait l'objeclion....
LESLEY
o Cependant , vous avez eu tort de vous avancer jusqu'à promettre au monarque anglais „ un appui de notre part, devant bien présumer que ni le roi de France, ni celui d'Es- )> pagne , n'entreprendront rien en sa faveur, qu'ils reconnaissent auparavant le pouvoir )) faire sans exposer leurs intérêts propres , éiant assez commun et reçu dans le monde » que charité bien ordonnée commence par soi-même...
LE ROI
Quel langage ! Il serait dans la bouche d'un autre , Qu'on rirait de pitié ! Mais un p -être , un apôtre , Un ministre de Dieu ! oetle lettre fait mal : On y voit trop à nu l'àme du cardinal ! Allez jusques au bout....
2b0 LA JEUNE FRANCE.
LESLEY
« Pourquoi et à ces causes , no]>le chevalier, vous voudrez bien , au reçu des présentes , )) les uolilier à sa tnajeslé le roi tl' Angleterre ; et si , niali^ré vos josles observations quant à » la diftirullé d'un asile en France , il persislaii encore à réclamer, sur (ni titre d-^ parenté, M une retraite (jue nous ne pouvons accorder sans danger pour nous-mêmes , alors dites- » lui qu'il vieune ; mais rappel 'z-lui aussi le proverbe : Quiquitte sa ftlacelapeid.... Mes » complimens sincères à sir Olivier Gromwell.... Nous pouvons un jour avoir besoin de lui.
« De Paris , 7 juillet \646. Cardinal Mazarin. »
LE ROI
, Et c'est là ce g:rand homme , Ce ministre d'Elal que la France renomme , Sous les leçons duquel va p:randir votre roi ! La fortune me quille , il me manque de foi ! Oubliant nos traités , trabissant ma couroime , Il la voit chanceler, et dès-lors m'abandonne : Infâme îMazariu ! qui se serait douié Que lu marcbanderais aussi ma liberté ? Encore une leçon !
MONTREtlIL
Que dois-je lui répondre , Sire?
LE ROI , se levant, et avec feu.
Que s'il suffit , afin de le confondre, Du mépris d'un cœur noble, il l'a bien obtenu ; Qu'il aille ouvertement aux pieds d'un parvenu Prodiguer désormais ses indignes cai esses ; Que Charles lui remet ses offres , ses promesses , El que dans son malheur, n'enl-il aucun appui , Il le juge trop vil pour se servir de lui....
MONTREUIL
Mais, Sire....
LE ROI
Assez , Montreuil • qui prendrait sa défense Me ferait , par Saint-George , une cruelle offense ; Et vous ne voulez pas , avant de nous quitter^ De nos égards pour vous ainsi vous acquitter. Je vous connais Irop bien. Si , pensant m'ètre utile , Deux fuis votre désir est demeuré stérile , Je ne vous en veux pas : j'ai par moi-même appris Qu'avec le meilleur cœur on peut s'èire mépris... Parlez , soyez lieureux. Noire reconnaissance A votre zèle ardent doit une récompense : (Détachant son collier de St-George.) Tenez , que ce collier, par moi long-iemps porté, Soit un gage élernel de votre loyauté.
L'ordre en fut établi par un roi d'Angleterre ; Recevez-le de moi comme faveur dernière.
(Le passant au cou de Montreuil, qui met un genou en terre.) Je vous fais chevalier : qu'aux yeux de voire roi , Qu'aux regards de sa cour, ce souvenir de moi Fasse rougir celui dont la fierlé pai jure N'a pas daigné descendre à sentir mon injure.... Un jour.... qui peut prévoir les arrèis du destin ? Surpris par un bruit sourd qui grandira soudain Comme le Ilot des mers au sein de la tempête , Ce roi , ses descendaus prèls à perdre la tèle , Peul-êire ainsi que moi seront réduits à fuir : i
Que l'Angleterre au moins sache les accueillir ! Adieu, Montreuil, adieu.
(Montreuil se retire après avoir l)aisc à jplusinurs reprises I* main du Roi , qui fait
quelques pas potir le reconduire.)
LESLEY , à pari.
Quelle scène louchante !
Cromwell , Cromwell , reviens , mon cœur se désenchante 1