LA JEUJSE FRA^GE. II
ce n'est point à Tintention d'un homme, mais à rinlention du public que nous avons e'crit ces pages sur Berryer Torateur.
Ceux-là ne connaissent point Berryer, qui dans le silence du cabinet ont lu à tête reposée sa parole écrite. L'orateur ne parle point pour qu'on le lise , mais pour qu'on l'entende, et avant tout Berryer est orateur. Ces lignes décolorées qui passent sous vos yeux, ce n'est pas là le discours de Berryer, ce n'en est que l'ombre, c'est un écho affaibli d'éloquence qui s'en va s' éteignant à mesure qu'il s'éloigne , c'est la traduction incomplète quoique belle d'un de ces textes magnifiques que tout le monde admire , mais que pas un de ses admirateurs ne peut rendre.
Sans doute il est de ces harangues au cours paisible et régulier, qui , s' enchaînant avec méthode et se déroulant avec lenteur, gagnent à être lues au lieu d'être écoutées, parce que les esprits dans le recueillement de la solitude s'appesîtntissent avec plus de fruit sur la suite d'un raisonnement et étudient avec plus de facilité les secrets de la dialectique. Sans doute encore l'orsqu'il s'agit de ces discours qui, suivant l'expression de l'antiquité, sentent l'huile des veilles qu'ils ont coûtées , et étalent avec pompe ces laborieuses magnificences du style , brillantes décorations de la pensée, on ne perd rien à admirer ces belles pages loin de celui qui les a composées , car il y a répandus pour la postérité la plus reculée , tous les parfums de son ame. Que Lysias ou Fontanes montent à une tribune , ils sont toujours écrivains avant d'être orateurs. Il y a dans leur éloquence travaillée et polie, dans la construction de leurs périodes artificieusement échafaudées , dans l'étiquette de leur parole, dans le nombre de leur style , des indices certains qui vous annoncent que ces hommes habiles, au lieu d'essayer leurs dicours comme DémosthèneS;, à l'écho du rivage, habitué à redire les colères de l'Océan , l'ont essayé dans les limites étroites d'un cabinet de travail , demandant conseil à un éch» domestique , génie familier à la voix douce et flùtée. On s'aperçoit à chaque pas que tandis qu'ils mesuraient attentivement leurs phrases, qu'ils cadençaient leurs paroles , l'étude au front austère était assise à côté d'eux , et que le goût leur broyant les couleurs pour nuancer les délicatesses de leur style, pesait dans ses balances de toile d'araignée chacune des expressions qu'ils allaient employer. Fontanes à la tribune, c'est un livre qui parle. Otez la tribune , le livre reste le même, peut-être avez-vous gagné, au moins n'avez-vous rien perdu.
Mais quand Démosthènes, ébranlant de sa puissante voix les échos du Pnyce, soulevait les murailles d'Athènes contre la domination du Macédonien, quand Mirabeau tonnait du haut de la tribune de la constituante, et faisait retentir les formidables mugissemens de Son éloquence autour de cette Jéricho monarchique qui allait tomber devant lui , alors ce n'était plus des lecteurs qu'il fallait^ c'étaitun auditoire, car il n'y avait plus là d'écrivain, il y avait là un orateur. C'était sur le trépied qu'il fallait voir la Pylhonisse l'œil ardent , le geste impétueux, le visage illuminé des inspirations d'en-haut. Une fois descendue, le visage calme et tranquille, le front sans auréole, les yeux sans éclairs, on ne trouvait plus en elle qu'une femme , la prêtresse avait disparu.
Eh bien! Berryer est de cette grande famille d'orateurs qui ignore les calculs méthodiques de l'écrivain et les lentes élaborations du style. Sa logique est une logique de tribune , ses inspirations sont des inspirations de tribune , son enthousiasme est un enthousiasme de tribune, ses pensées sont des pensées de tribune , son style est un style de tribune. L'action, cette partie de l'éloquence si importante suivant Démosthènes qu'il en faisait la première condition du véritable orateur , l'action occupe un grand rôle dans toutes les harangues de notre Berryer. Il sait l'art de traduire par un geste le secret d'une pensée qu'il ne veut point dire , d'exprimer par une inflexion de voix un sentiment qu'aucune parole humaine ne peut rendre. Quand vous lisez ensuite ses harangues qui n'ont plus pour interprètes cette magie de la voix , cette puissance du geste , cette éloquence du regard , il faut si vous voulez les comprendre que votre imagination leur restitue ce cadre brillant dont
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on les a arrachées, il faut que derrière la harangue vous évoquiez l'orateur. Ce large front, chauve avant l'âge comme tout front ou l'inspiration a passé, ces traits qui deviennent beaux à force d'être expressifs, cette physionomie mobile où tous les sentimens qui agitent le cœur viennent se refléter, cette tête de tribune fièrement rejetée en arrière comme il convient aux rois de l'éloquence , ce geste qui plane comme un sceptre sur les flots déchaînés d'une assemblée en fureur, ce regard vif et impérieux qui soutient, sans se baisser, le feu de mille regards qui l'assiègent , cette voix puissante qui semble quelquefois sortir des profondeurs de l'ame pour descendre jusque dans les entrailles de l'assemblée, c'est là le véritable orateur, c'est là Berryer.
Quand cette imposante figure se dresse à la tribune, portant sur son front les rides précoces et la sainte pâleur du génie, on sent tout d'abord à la gravité de son maintien que sa bouche ne s'ouvre point pour donner passage à des paroles vulgaires. Les derniers bruits d'un auditoire tumultueux expirent , le silence s'étend de proche en proche du pied de la tribune jusqu'aux confins de l'assemblée. Berryer ne parle point encore et déjà on l'écoute. Mais je me trompe; le recueillement écrit sur son visage, son port plein de dignité , d'assurance et de noblesse , sont front tout chargé de pensées , ses yeux qui retiennent à peine les éclairs de ses regards, ont déjà parlé, et son discours est depuis longtemps commencé avant que sa retentissante parole vienne frapper les âmes ébranlées.
Il parle enfin, et sa voix claire et distincte semble par sa limpidité, qu'on me passe ce terme, prêter une puissance nouvelle à la lucidité de son raisonnement. Jamais instrument plus docile ne remplit avec plus de succès sa mission, et jamais l'intelligence, celte souveraine servie par des sens^ ne rencontra des sujets plus soumis. Lorsqu'on entend cette dialectique serrée , sans être tendue , dérc-uler ses trésors dans une suite de phrases précises sans être arides et nues , nobles et élégantes sans être fardées , à l'aide de cet organe sonore et pur qui fait vibrer la raison et la vérité dans les régions les plus intimes de l'ame alors on a l'idée de la réunion la plus parfaite de toutes les conditions qui constituent l'orateur.
Mais ce n'est là que le courant de l'éloquence de Berryer, si l'on peut dire. C'est ainsi qu'il se montre au commencement d'une harangue quand il pose une question , quand il ramène à son véritable but une discussion qui s'égare. Pour que sa puissance paraisse dans toute sa splendeur , il lui faut une de ces positions étranges qui le forcent de se replier sur lui-même, une de ces luttes d'orateur à assemblée qui révèlent la suprématie du talent sur cette tourbe d'auditeurs qui mugit sous ses pieds. Le génie de la tribune n'est point un génie de paix. C'est un génie de guerre qui s'anime au bruit des interruptions et au choc des paroles. 11 lui faut le déchaînement des passions irritées, les frémissemens de la haine , les interpellations de la colère et les bruyantes harmonies des murmures. C'est là le fond du tableau sur lequel il doit se dessiner en trails de feu, c'est là le champ de bataille où il doit vaincre, c'est le sourd gémissement des vents que doit dominer le fracas du tonnerre , ce sont les mille mugissemens de la forêt qui seront couverts tout à l'heure par la royale voix du lion. Le grand Bossuet parlant du grand Condé disait que ceux qui auraient eu à consulter cet étonnant général sur une affaire épineuse et difficile auraient dîi choisir de préférence le moment d'une bataille , et questionner cet étrange conseilleur au milieu de l'ardeur de la mêlée; tant il y avait alors d'illuminations dans cette ame héroïque qui, préoccupée d'un objet digne d'elle, se révélait tout entièrel L'orateur a aussi de ces singulières clairvoyances du génie, de ces merveilleuses révélations qui jaillissent du sol dans les heures de tempêtes.
Regardez Berryer planant dans la haute sphère des principes, pendant qu'un orage parlementaire gronde à ses pieds. On dirait que plus l'orage redouble et plus l'orateur s'élève. Les clameurs montent emportées et furieuses ; mais Bcriyer, plus rapide encore, monte avec elles, il les dédaigne, il les domine, et les vagues mugissantes qui veulent l'engloutir
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ne semblent plus qu'un respectueux pie'destal qui porte jusqu'au ciel le hardi dominateur de la tribune. Insense's, ne poursuivez point l'aigle, car l'asile de l'aigle c'est la nue I Insense's , ne poursuivez point l'aigle , car la nue oii l'aigle va se réfugier est babite'e par la foudre ! Mais les passions de plus en plus émues s'élèvent avec un sourd mugissement , et suivent en frémissant cette grande proie. Alors on assiste à l'un de ces magnifiques spectacles qui font époque dans les annales de l'éloquence , et que l'admiration des peuples lègue d'âge en âge à la postérité la plus reculée. Il semble que d'une main puissante l'orateur déchire cette nue qui voile les principes des sociétés , et dans cet instant ses paroles redoutables tombent comme une pluie de feu sur les imprudens murmurateurs qui pensaient avoir vaincu. Un principe dans la main de Berryer, c'est le tonnerre qui gronde, c'est la foudre qui éclate. Par la seule force d'un principe, il fait baisser les fronts les plus insolens,il réduit au silence les plus bruyantes colères, et ces Titans impies qui levaient si haut la tête sont maintenant étendus sur le sol, écrasés sous les montagnes qu'ils avaient entassées. A quoi bon la robe de pourpre , fastueux déguisement que ces esclaves fugitifs ont jeté à la hâte sur leur servitude ? L'orateur a découvert le bout de chaîne qui les trahit , et le saisissant d'une main rude et impitoyable, il a ramené ces échappés d'esclavage sous le joug du principe qu'ils avaient déserté.
Oh qu'on ne parle plus de ces duels inégaux , où un soldat soutient l'effort d'une armée gardant la tête d'un pont, l'entrée d'un défilé! C'était un brave soldat que Bayard, sans doute, mais ne voyez-vous pas que la tribune a de plus nobles batailles et de plus étranges duels? Dites , n'est-ce point ici un des plus beaux triomphes de l'éloquence? L'orateur seul avec sa parole contre tout un auditoire ennemi , l'orateur seul avec sa parole contre les haines et les passions déchaînées, l'orateur seul avec sa parole, n'ayant d'espoir qu'en lui-même, de ressources qu'en lui même, ne rencontrant pas un regard qui sympathise avec le sien, pas un visage qui ne lui soit contraire , tantôt accueilli par un silence gros de murmures , tantôt poursuivi par de furieuses clameurs , obligé de prononcer de ces phrases fatales qui tombent comme un arrêt de mort sur ceux qui l'écoutent, et ayant besoin du consentement de ceux qui l' écoutent pour pouvoir parler, juge étrange qui puise ses droits dans la conscience des coupables et par le seul ascendant moral fait prévaloir au milieu de leur foule toute-puissante, les oracles de la justice du haut d'un tribunal désarmé I
Mais l'impossibilité de la retraite précipite l'orateur dans la nécessité de la victoire. Seul contre tous il donne la bataille et la gagne. La tribune aussi a ses Austerlitz , et quand le tumulte du combat est tombé , quand cette étonnante rencontre est arrivée à son dénoùment, quand la chaleur des passions n'empêche plus de distinguer les objets, on s'aperçoit qu'il n'y a plus qu'un iront levé dans la salle, et Berryer tenant par la main le principe à l'aide duquel il vient de vaincre vous apparaît comme la plus admirable personnification du génie de l'éloquence, vous montrant un seul homme debout le pied sur le cou d'une assemblée.
Mais ce sont là de ces occasions qui ne se rencontrent qu'à de longs intervalles dans les carrières parlementaires les plus riches, et Berryer n'est point un de ces orateurs dont l'éloquence paresseuse a besoin de se reposer d'une victoire et de dormir sur un succès. Ce n'est point de lui qu'on dira que sa vie parlementaire a été un long silence entrecoupé de trois beaux discours. 11 aime la guerre de tribune parce qu'il sait la faire. Et ne riez pas de ces mots de guerre, de bataille et de victoire appliqués à l'éloquence; ici ces mots seuls sont justes parce que seuls ils sont vrais. Le véritable orateur, je vous l'ai dit, est comme ce Condé qui avait besoin des harmonies du champ de bataille pour éveiller son génie. Au milieu de cet effroyable tumulte du dehors il se fait un profond silence dans ces grandes âmes ; le péril qui effraierait des esprits vulgaires ne fait que les animer, les obstacles les excitent, les attaques les échauffent, les positions les plus désespérées les inspirent. Face à face avec l'assemblée qu'il combat, Berryer épie ses mouvcmens, surveille ses dispositions,
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il se donne l'avantage de la poussière et du soleil, illamène oùil veut, et, quand elle croit le charger, elle ne fait que le suivre. Quelquefois l'habile gëne'ral, oui, c'est là le mot, l'habile général tend à celte arme'e ennemie une savante embuscade. La voyez-vous comme elle se précipite, l'armée imprudente, en poussant par trois fois un cri de victoire ? Et Berryer la laisse s'engager tête baissée dans le piège qu'il lui a tendu ^ il l'encourage , il l'excite, il lui cède du terrain, le perfide Annibal, il pousse sa cruelle habileté' jusqu'à simuler un mouvement de retraite, un commencement de déroute, il se met à fuir devant elle. Alors la tête n'y est plus , les valets d'armée deviennent des he'ros , toute cette cohue saisie d'un courage panique se met à poursuivre celui qu'elle croit avoir vaincu, et si rapide est sa course, si grande est son ardeur qu'on dirait qu'elle fuit. A merveille, mes braves ! et vous faites bien de saisir aux cheveux l'occasion de votre valeur 5 mais vous n'irez pas loin ainsi. Allons, vous êtes arrive's au but où l'on voulait vous conduire. Faites halle, croyezmoi, car le redoutable fuyard a dépose' maintenant l'hypocrisie de sa peur et vous voilà dans ses mains, pauvre troupeau que vous êtes. Bon; mettez bas les armes, sans coupfe'rir; le front bien humble , le genou en terre, la bouche muette , comme il sied à des vaincus qui affriandés par l'ombre de la victoire sont tombés dans la réalité de la défaite. C'en est fait, et le stupide vulgaire qui se croyait certain du succès s'aperçoit enfin, lorsqu'il est tombé dans le piège, qu'il a mal commencé son noviciat de gloire, et précipité du haut de son rêve victorieux, il se trouve dans les fourches caudines, en face du joug sous lequel il lui faut courber la tête.
C'est la grande gloire de Berryer , parce que c'est le plus bel attribut de l'orateur. Il est toujours en rapport avec son auditoire j il manie, façonne, subjugue une assemblée. 11 la hairelie, la trouble, la fascine jusqu'à ce que , par un dernier effort , il réussisse à l'enlever de terre. De lui à elle et d'elle à lui des frissons électriques vont et viennent; elle a action sur lui, il a toute-puissance sur elle : quand il parle, je ne sais queb fluides courent incessamment dans la salle, portant les émotions de l'assemblée à la tribune et delà tribune à l'assemblée , c'est un mystérieux échange , un travail inexplicable ; ce sont d'insaisissables communications , c'est le magnétisme de l'éloquence. Berryer est l'homme du mouvement oratoire , parce qu'il est l'homme de l'émotion instanlanée • sa sensation est aussi vive et aussi rapide que sa parole. Ne vous étonnez point si ce fier orateur ne peut retenir ses larmes en lisant quelques lignes touchantes sur la majesté de l'enfance et sur les désolations de l'exil; ces larmes ont trahi le secret de son génie ; son génie c'est son cœur, encore plus que sa tête. Et la docte antiquité ne nous l'at-elle pas dit du haut de son expérience. C'est le cœur qui fait l'homme éloquent (i).
Tel est Berryer, homme d'une facilité de paroles incroyable; d'une intelligence si vive et si prompte que là où les autres regardent elle a déjà vu, là ou les autres délibèrent, elle juge , là ou les autres calculent, elle agit; d'une organisation si heureuse qu'aucune sensation ne lui échappe et que personne ne saurait échapper aux émotions qu'il veut donner, d'une hauteur de raison qui s'élève sans effort jusqu'aux considérations les plus graves, et d'une|souplcsse d'esprit qui s'étend jusqu'aux détails les plus déliés, jusqu'aux nuances les plus fugitives , non-seulement pour les comprendre, mais pour les expliquer; réunissant du reste dans un glorieux faisceau toutesles parties de l'art oratoire, l'éloquence de la voix à l'éloquence du geste, l'éloquence de la pose à l'éloquence du regard, l'éloquence de l'expression à l'éloquence delà pensée; tel est Berryer, orateur, qu'on me passe ce terme, orateur de la tctc au cœur. Et jamais , dans cette carrière de passions où il est jeté, ce beau talent ne descendit jusqu'à cette guerre de personnalités , déplorable plaie de notre époque. Je me trompe : une fois , une seule fois la personnalité et Berryer se rencontrèrent. Mais au lieu de descendre jusqu'à elle il l'éleva jusqu'à lui. Ce qui, dans une autre bou-
(0 Peclus estquod facil homincm discrlum.
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che, eût été une injure, devint une censure morale dans la sienne. Et, l'effort qu'il fit ce jour-là pour sortir de sa nature le rendant plus éloquent qu'il n'avait jamais été, il fit payer cher au téméraire assaillant l'espèce de violence qu'il s'était imposée à lui-même pour le punir ^ sa puissante parole tombant comme un roc sur son pâle adversaire lui laissa au front une de ces cicatrices qui ne s'effacent jamais, et cet imprudent Eschine, s'enfuyant tout courbé sous le fatal anathème put répondre à ceux qui lui jetaient des paroles de consolation et de réconfort : « Que me diriez-vous si vous aviez entendu le monstre ? »
N. du Comité de Paris.