THÉÂTRES
Le mois dernier, et après avoir constaté, pièces en mains, que les temps de la littérature et des auteurs philosophiques étaient accomplis, et que la scène était désormais envahie et absorbée par les poètes qui ne datent à peu près leur âge et leurs ouvrages que de l'époque de la restauration, nous avons annoncé que dans une suite d'articles subséquens (i), nous examinerions ce que la nouvelle génération dramatique avait fait de sa liberté, et de la victoire qu'elle avait remportée sur les règles et les productions de ses devanciers. — Quel est le signe distinctif de la nouvelle école, disions-nous? A-t-elle au moins, elle, un trait particulier, un genre à part, une manière qui lui soit propre, qui ne soit pas, comme l'école impériale , celle d'une pâle imitation ? Qu'y a-t-il à prendre, qu'y a-t-il à laisser, qu'y a-t-il à honnir ou à louer dans les procédés , dans l'esprit , dans les productions de cette nouvelle littérature dramatique? — Pour résoudre ces questions, il faut les éclaircir et reprendre d'abord les choses de plus haut , voir la tragédie et la comédie à leur origine, selon l'état de la société à cette époque , et en suivre les métamorphoses ou les dégradations jusqu'au drame et au vaudeville de nos jours.
Sans vouloir en rien altérer l' admiration et le respect qui sont dus à Corneille et à Racine , et sans chercher à nier non plus le mérite et le talent que Voltaire a répandus dans plusieurs de ses ouvrages , il taut pourtant convenir que , même chez les deux premiers , qui, l'un et l'autre, ont, en quelque sorte, fixé par leur génie et pour un long temps, l'immobilité de l'art dramatique, on- ne rencontre point la vérité , sympathique au cœur de tous les hommes, de la vie humaine et chrétienne, si on peut le dire. Sans doute, ils sont vrais dans la peinture des intérêts et des passions qu'ils ont exposés sur la scène; sans doute, ils ont pénétré avec une grande force de perspicacité et d'expression dans les caractères de leurs personnages et dans les mouvemens de leurs sentimcns passionnés. Mais les événemens , les intérêts , les passions , les caractères que ces deux grands hommes imposaient , en quelque façon , comme types aux effets de la scène , n'appartenaient point à la nation française et même ne répondaient pas complètement aux sentimens intimes de la société telle que le christianisme l'avait faite en France. Deux drames de Corneille, le Cid et Poljreucte , une tragédie de Racine, Athalie , et une ou deux de Voltaire, Zaïre et peut-être T ancre de , ont, plus que d'autres de leurs chefs-d'œuvre, trouvé jusqu'à nos jours des échos répétés d'admiration soit à la lecture soit au théâtre. C'est qu'indépendamment du génie répandu dans la forme , ces ouvrages , par leurs sujets et leurs sentimens , répondaient mieux à notre caractère national, à la nature de nos idées , à l'intimité de nos sensations , aux études et aux usages de notre éducation , aux mouvemens de nos âmes et de nos esprits; en un mot au sentiment chrétien, dont tous, plus ou moins catholiques, nous sommes nourris et imprégnés. La Bible etla Chevalerie nous ont suivis jusque dans le cathéchisme et le roman, enseignemens et lectures de tous les âges et de toutes les classes. Le Dieu des Juifs est devenu le Dieu des Chrétiens; et le point d'honneur
, {\) Et non ^Q\n\ fabriques j comme on nous Ta fait dire par une faute d'impression.
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est devenu la loi française depuis la civilisation de notre'societe'. De sorte que toutes les ide'es , toutes les passions , toutes les nuances qui ressortent ou aboutissent à ces deux ordres de faits nationaux nous trouvent toujours prêts à les comprendre , à les saisir , à les partager, à nous identifier, à sympathiser avec elles. Mais Horace, Agameranon, Brutus , Emilie, Andromaque , Idamë, maigre la sublimite' de leurs actions et de leurs discours, appartiennent par leurs intérêts, leurs caractères, leurs sentimens , à un autre ordre d'instincts gene'raux et de civilisation antérieure qui ne viennent pas frapper nos cœurs , nos imaginations et nos mœurs avec la même vivacité', avec la même ve'rite' sympathique. Tous les personnages, leurs infortunes ou leurs vertus, qui relèvent du paganisme, sont dans une voie d'émotions et de raisonnemens religieux, philosophiques et sociaux, qui ne permettent pas aux poètes et qui nous défendent naturellement à nous-mêmes de mettre nos impressions et notre logique en parfait rapport avec les leurs. Pourtant l'harmonie des idées et des sentimens doit subsister entre les personnages et les spectateurs ; c'est même cette harmonie qui constitue exclusivement, pour ceux-ci, les plaisirs et les avantages des actions dramatiques. Donc, dans les sujets et les caractères de l'antiquité païenne, de deux choses l'une : ou les types mythologiques, les personnes et les mœurs de l'état social païen, seront purement conservés, et alors les esprits chrétiens, inérudits ou même intruits , ne comprendront pas la partie des sentimens et la valeur des actions originales qui seront mises sous leurs yeux; ou ces mœurs et ces personnes seront tronquées, adoucies, empruntées, ne seront plus elles-mêmes; et alors le poème dramatique n'exposera plus que des faits sans vérité et des caractères de convention; et alors le théâtre sera vicié, les spectateurs ne recevront que des émotions incomplètes et s'habitueront à des idées fausses. C'est parce que les Romains ont tiré leur drame du drame grec, que la tragédie romaine a toujours conservé ce cachet d'imitation qui l'a, pour les Romains et pour nous, laissée sans relief. C'est, au contraire, parce que la tragédie grecque était originale et nationale dans ses types et dans ses formes qu'elle a reçu , et apporté jusqu'à nous cette supériorité que l'on admire encore. Mais alors pourquoi et comment espérer que ce drame , dans ses idées et dans ses proportions , pourra être pour nous , Français et chrétiens , ce qu'il a été pour les anciens , Grecs et païens ? Les arts, pour chaque nation, ne doivent pas être l'imitation des arts antérieurs; mais l'imitation de la vérité selon le génie national et avec les procédés de la méthode selon les principes du bien et du beau. Alors que l'architecture, la sculpture, la peinture avaient déjà produit des chefs-d'œuvre en France, avant le dixsepticme siècle , l'art dramatique seul était resté ou sans culture , ou sans progrès , dénué de moyens originaux , de facultés scéniques, et même d'un langage poétique suffisammeut formé; car les poèmes tragiques de La Calprenède, Tristan, Mairet, Hardy, attestent l'insuffisance et la grossièreté même de toutes ces ressources. L'art chrétien avait trouvé des types ou des harmonies pour l'architecture, la sculpture, la peinture dès les premiers siècles; l'art dramatique, selon le christianisme, n'apparut que de longs siècles après , ei se trouva , ou par sa nature même , ou par les préventions de ses fondateurs, sans types originaux et sans nationalité. Ce fut au poème païen qu'il emprunta ses personnages, ses actions, ses sentimens et jusqu'à ses formes. La nouveauté de ce plaisir et le génie de deux grands hommes lui procurèrent un succès dont l'enthousiasme et la médiocrité firent tout de suite un code d'imitation servile et obligée. Déjà tout grecs et tout romains par les études scolastiques , les spectateurs le devinrent plus encore par les jeux dramatiques. Ces spcclatcMirs , dans l'origine, sortaient au moins de la classe lettrée ou éclairée. Ils comprenaient, et ils sympathisaient avec les événemens , les mœurs et les caractères. Mais la classe moyenne et inférieure ou ne participait pas à ces productions de l'art dramatique , ou , si elle y participait , comme elle ne possédait d'autres renseignemens , à peu près, que ceux qu'elle avait reçus par les instructions religieuses et par les traditions nationales, elle restait froide, ébahie ou déroutée, à des représentations qui ne fai-
saient naître en elle que des émotions en dehors de son instinct et de ses sentimens. Si au lieu d'Agamemnon et d'Idome'ne'e, on lui eût montré Abraham ou Jephté, le public français, à cette époque , et dans toutes ses nuances, élevé avec les deux testamens, aurait répondu aux douleurs qu'il aurait comprises de la paternité religieuse, devenue la sienne par le christianisme, et soumise à la volonté de la Divinité des chrétiens, qui n'était pas Diane, Neptune ou Jupiter. Est-ce que le Cid, pour nous, n'est pas un meilleur type de valeur et d'emportement qu'Achille ou Ajax? Appliquez les seuls exemples que les bornes de cet article me permettent de citer à tous les faits de notre religion et de notre histoire , et vous verrez que nous aurions pu avoir un art dramatique , selon le christianisme et notre nationalité , au lieu d'en ressusciter un selon le génie grec , les croyances et les formes d'Athènes; vous verrez aussi pourquoi, parmi les chefs-d'œuvre de Corneille , de Racine et de Voltaire , Néarque , Rodrigue , Joas et Nérestan sont demeurés plus sympathiques pour nous et mieux gravés dans nos mémoires que les héros des autres poèmes. — Puis , quand le génie de ces hommes a disparu après nous avoir imposé l'imitation servile des types anciens; quand Voltaire^a affaibli et dénaturé encore les origines imitatrices en se servant des formes pour la propagande de ses doctrines philosophiques ; puis, quand , par le mouvement donné à l'imitation, les tristes successeurs de ces poètes dramatiques ont peu à peu dégradé ces premiers types, qui manquaient eux-mêmes d'originalité, la décadence a été rapide et nauséabonde , jusqu'à la tragédie de l'empire , et l'art de la tragédie est tombé jusqu'à l'auteur de Julien dans les Gaules ou de Pertinax, au milieu d'une société qui, désormais appelée dans toutes ses classes , à prendre part aux divertissemens publics et déroutée, depuis le protestantisme jusqu'à la révolution, dans ses enseignemens et dans ses croyances , pouvait , moins que jamais , se plaire à des événemens et à des douleurs qui n'avaient aucun rapport avec ses traditions nationales et ses sentimens religieux.
Les conditions de l'art théâtral ancien se sont donc écroulées de toutes parts depuis la plus haute expression de cet art (la tragédie) jusqu'à son débouché le plus obscur (le vaudeville ) , et c'est en présence de ce cataclysme dramatique , produit , dès l'origine , par le défaut de types nationaux sortis des mœurs de la société chrétienne , que l'école moderne, ou plutôt une génération nouvelle, est venue prendre possession de la scène. On a fait table rase des moyens , des formes et même des dénominations de V ancien régime théâtral. Le nom de tragédie a été proscrit , parce qu'on apercevait à coté de lui le cortège des poèmes décolorés de la société précédente. Le drame l'a remplacé. MM. Ancelot, C. Delavigne, Delaville, G. Drouineau, Guiraud, Soumet, ont, au commencement , essayé de soutenir le péristyle au moins de l'ancien édifice. Ils ont été forcés d'y renoncer. MM. Ancelot et C. Delavigne, les plus classiques parmi les modernes , ont été eux-mêmes entraînés. Les Vêpres Siciliennes , le Paria , Louis /X, qui étaient des tragédies d'abord, ont fait place aux drames de Louis XI j des Enfans d'Edouard , à'Llisabeth et de Fiesque et Doria. Pendant les huit ou dix dernières années de la restauration , les jeunes auteurs , encore retenus et par le sentiment des convenances sociales , et par les efforts d'une administration éclairée, quoique ébranlée dans ses derniers jours , mettaient quelques bornes dans leurs essais. Les questions littéraires se débattaient et s'éclaircissaient. Des ouvrages se jouaient^ où des combinaisons nouvelles de caractères et de situations se produisaient, où des effets de scène jusque-là ignorés étaient mis en progrès. Malheureusement , c'était à l'aide d'imitations du théâtre étranger que tous ces essais avaient lieu. On avait bien repoussé les Grecs et les Romains; mais on devenait anglais et allemand. Puis enfin la révolution de i830 est arrivée. Les justes entraves de convenance et d'administration furent brisés avec les autres liens sociaux , et la jeune littérature dramatique a pu se produire au grand jour d'une liberté sans limites de règles , de goût et de devoir. C'est dans ce moment qu'il faut examiner la physionomie générale de ses œuvres. Nous les prendrons d'abord dans ce qu'elles ont d'important et de développé. Le drame
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ayant succède à la tragédie, c'est par le drame que nous coramenceroDs. Les œuvres secondaires auront leur tour; car elles ont aussi leur influence sociale et littéraire.
Comme nous ne voulons pas nous faire les louangeurs exclusifs des temps passes , nous ne voulons pas non plus nous constituer en contempteurs passionnés du temps présent j et comme aussi , les reproches les plus nombreux et les plus graves doivent être adressés à l'ensemble , à la portée , à la direction des œuvres dramatiques modernes , mais qu'au milieu de tous ces sujets de reproches^ il existe cependant quelques motifs d'éloges, ou du moins comme il est sorti, pour le théâtre , quelques avantages du débordement dramatique des quatre dernières années , c'est par ce dernier devoir que nous allons commencer notre tâche. Voyons d'abord les bons fruits , nous verrons ensuite les mauvais résultats. Séparons le bon grain de l'ivraie. Le crible d'une critique équitable est plus nécessaire que jamais. De l'arbre des mouvemens et des progrès sociaux, il faut éraonder sans cesse les branches parasites ou pourries, les bourgeons égarés, les rejets nuisibles, afin de laisser la sève naturelle et vivace se répandre dans les autres parties de la production , et amener les fleurs et les fruits à cette maturité saine et abondante qui doit devenir pour l'homme un aliment généreux.
La soumission absolue aux règles des unités de temps et de lieu que les Grecs euxmêmes n'observaient pas toujours n'avait point empêché, il est vrai, la création de quelques chefs-d'œuvre restés dans notre admiration , et sortis du génie de nos premiers poètes à une époque où le théâtre était restreint dans ses effets scéniques , et concentré dans un petit nombre de spectateurs d'élite. Mais à mesure que le nombre des spectacles et des spectateurs s'est augmenté , à mesure que se sont augmentés aussi les moyens dramatiques , et que le mouvement des idées et des distractions a pénétré jusque dans les masses, les conditions exclusives de l'art en ont paru abusives, et il faut convenir qu'elles devenaient comme impossibles à conserver. La nécessité de leur observation ne se faisait plus sentir; le respect que l'on portait aux chefs-d'œuvre qu'elles avaient produits les maintenait encore dans une sorte de droit de bourgeoisie, et peut-être si le Théâtre-Français eût été le seul spectacle ouvert à tout le public , ces règles seraientelles restées long-temps encore en possession de présider à toutes les compositions dramatiques. Mais en même temps que la tragédie était enfermée dans ce cercle étroit où l'habitude irréfléchie plus que le génie éclairé la retenait, la comédie allongeait le temps, changeait de lieu ; l'opéra transportait sur place le spectateur dans des climats différens et dans des situations prolongées : l'Opéra-Comique usait de la même latitude; le Théâtre-Italien accoutumait les classes élevées à des changcmens continuels de scènes , et le mélodrame enfin , le mélodrame , qui date chez nous de plus de cinquante ans, et qui n'est pas moins fréquenté par la société supérieure que par les rangs de l'infériorité , le mélodrame n'était soumis à aucune des obligations de soleil et de localité, et n'en avait pas moins de succès auprès de tout le monde. Cette contradiction, cette sorte d'anarchie dans le s faits dramatiques devait nécessairement conduire au droit commun , à la liberté pour tout le monde. Aucun de ces spectacles ne présentait un personnage ,
Enfant au premier acte et barbon au dernier,
plaisanterie de Boilcau , ou abus réel des théâtres anglais et espagnol, qui, au fond, retenaît seul le mouvement théâtral. La sentence ou le sarcasme de l'art poétique devenait sans valeur, et on ne comprenait plus pourquoi l'art de la tragédie ne profitait pas de ce moyen pour raviver et ranimer ses effets dans les productions modernes. Ce progrès , dirigé avec ménagement et avec goût , était , en effet , désirable , et on en eût obtenu bien plus tôt la réalisation, si des novateurs impuissans, hors d'état de produire par eux-mêmes des œuvres nationales , ne se fussent appuyés , pour obtenir ce progrès , des traductions OU des imitations de Shakespe^e , de Schiller et de Caldéron. Le goût, l'instinct fran-
LA JEUNE FRANCE. ig
çais , la marche des idées qui rejetaient peu à peu les imitations grecques et romaines , s'effarouchèrent d'abord, et avec raison, de ces transpositions étrangères, et peu s'en fallut que, par l'imprudence ridicule de quelques esprits mal faits , la scène française ne fût de nouveau privée de moyens dont une main habile et sûre pouvait tirer de nouveaux et fructueux effets. Un drame assez faible de M. MélyJannin, Louis XI , fabrique d'après le romande Quentin Durward, de Walter Scott, et représenté cent fois de suite au Théâtre-Français, mit fin aux incertitudes. Le voyage du roi, du Plcssis-lès-Tours à Péronne, dans l'intervalle d'un entr'acte , et sans que le fil de l'unité de l'action fût interrompu ou suspendu , montra aux plus obstinés ou aux plus incrédules , que même , sur la première scène du monde , on pouvait surmonter les règles du temps et du lieu , sans cesser de plaire aux gens d'esprit et de goût. Depuis lors , le théâtre a joui pleinement et sans conteste de cette franchise qui a pu produire des abus qu'on examinera plus tard , mais qui n'en reste pas moins acquise aux auteurs qui en ont fait un usage convenable , et peuvent en faire mieux encore.
Ce que l'on peut considérer également comme un avantage acquis au poème dramatique, soit qu'on l'apelle tragédie, soit qu'on le qualifie de drame, ou de comédie de mœurs, c'est la voie nouvelle, acceptée par le public, c'estl'allure donnée parles auteurs modernes aux personnages, aux caractères, àl'invention des situations. Qu'on ne se presse pas de voir dans l'approbation préalable que nous donnons à cette direction des idées , une sanction générale accordée à toutes les inventions, à tous les caractères, à tous les personnages que l'on a jetés sur la scène nouvelle. Ce serait à la fois une erreur et une injustice de la part de nos lecteurs. Nous avons dit et nous répétons , que nous ferons avec équité la part des avantages et des inconvéniens , du bon usage et des abus dangereux qui résultaient des productions de la nouvelle école dramatique. Qu'on veuille donc bien nous attendre à la contre-partie de ces réflexions critiques. En ce moment, nous faisons l'inventaire après décès des bonnes choses qu'il ne faut pas laisser sous le scellé ouïe sceau de la réprobation. Dans le désordre que la révolution actuelle des choses a produite au milieu de la littérature dramatique , il faut au moins tâcher de sauver ou de conserver ce qui peut être profitable à la réédification d'un nouvel édifice; il faut trier. Ensuite, nous rejetterons le reste à la mer des orages, ou , si on aime mieux, à la masse des immondices.
Il est donc réel que les personnages factices , les caractères de convention et les événemens tout mâchés , si on peut le dire , ont été éloignés de la scène où ils avaient été trop long-temps exploités par la médiocrité' littéraire et par le sophisme de la philosophie et du libéralisme. La littérature dramatique , dans son expression étendue , est sortie du cercle des actions, des mœurs, et des sentimens qui n'appartenaient point aux sociétés modernes. Les hommes et les choses du paganisme ont disparu. Les faits et les personnages du temps chrétien se sont montrés sur le théâtre ( indépendamment du point du vue où se sont placés les auteurs et le public), pour y développer des idées et des sensations qui, soit dans la voie du bien, soit dans la voie du mal, répondent, plus que dans l'ancien ordre littéraire aux mouvemensdes peuples tels que les constitutions religieuse et civile les ont faits. L'art dramatique, comme tous les arts, doit être une imitation de la nature; il faut donc que cette imitation soit prise dans la vérité des choses, et pour que cette vérité soit accessible à tous il faut aussi qu'elle soit prise dans la communauté des sentimens et de la réalité de tous. Nous nous hâtons d'ajouter que le but de cet art, comme de tous les arts , doit être la perfection du bien et du beau , et que dans toutes les nuances de sa morale artistique , il faut retrouver sans cesse ce qui tend à rendre l'homme meilleur et plus civilisé selon cette grande doctrine du christianisme : la récompense des bonnes actions et la punition des mauvaises. Mais, justement, pour que tout cela ressorte mieux, selon les idées du christianisme, et soit plus facilement compréhensible, sensible et fructueux à toutes les intelligences, n'est-il pas préférable que les faits, les actions, les caractères soient tirés d'un
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ordre de choses qui est à la portée de tous? Or , cet effet, sans en examiner encore les moyens cet effet est résulte' de la voie dans laquelle est entrée ou s'est tumultueusement précipitée la littérature dramatique nouvelle. En repoussant avec dégoût les productions des esprits faux , des cœurs mauvais , des talens corrupteurs , il faut pourtant chercher à la maintenir dans cette voie. Tous les moyens de l'antiquité , tous les moyens de la scène étrangère sont désormais bannis de nos théâtres. Sur toutes les scènes, depuis la Comédie- Française, et l'Académie royale de Musique jusqu'à l' Ambigu-Comique et au Vaudeville, les Probus et les Gérontes, les confîdens et les Sosies, les conspirations romaines, les meurtres mythologiques et les intriguer f;recques, tous ces types dramatiques qui n'étaient pas sortis de nos mœurs et de notre état social , ont fait place à des personnages , à des actions , à des moyens qui appartiennent plus intimement à l'histoire , aux habitudes , aux préjugés des sociétés modernes, et ce revirement des choses a ainsi posé la littérature dramatique sur un terrain de nationalité qui , cultivé par des mains habiles et dans un temps où les idées d'ordre , de religion et de monarchie seront établies , pourra produire à son tour des chefs-d'œuvre plus en harmonie avec toutes les sympathies françaises.
C'est à cela que nous bornerons les avantages que l'on peut retirer du mouvement imprimé à l'art dramatique par la jeune génération des auteurs. Peut-être en présentant ces aperçus et ce résumé de la situation théâtrale actuelle , aurons-nous heurté , sans le vouloir, quelques sentiraens anciens, quelques admirations exclusives, quelques préjugés respectables qui ne veulent ou ne peuvent pas se soumettre à la reconnaissance des faits ou se mettre à l'unisson de la marche générale. A quoi cependant servirait de ne pas voir ce qui est accompli? Le mouvement de la société et des arts s'opère sans cesse; la vérité va toujours son train. Nous l'avons dite. Emparons-nous-en pour qu'elle ne s'égare pas de nouveau, pour la diriger et la maintenir dans le sens du beau et du bien.
Dans un prochain article , nous montrerons également les excès dans lesquels Tart dramatique a été entraîné, et dont il faut arrêter la prolongation et éviter le retour.
A. D. L. , du Comité de Paris,