VII
— Et tu ne m'y roncontreros pas sur ton passage, démon que l'enfer confonde! murmura l'avocat à demi-voix ; dès cette nuit je te fausse compagnie, et veux bien être pendu si le jour de demain nous retrouve ensemble portés sur les mêmes roues, assis sur la même banquette, ou buvant à la même table. Ses paroles se perdirent au milieu du bruit. Nous remontâmes en voituie, et pendant que nous causions, après la première poste, il me Ht à l'oreille et tout bas confidence de ses projets d'évasion. --Mon cher monsieur, lui dis-je, après beaucoup de fautes commises déjà , vous allez en comuiellre une autre. Je blâme gi-andemenl les honnêtes gens qui, même avant qu'il y eut danger pour leur Nie, ont eu la faiblesse de se
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relirepj c'esl ainsi que nous nous réduisons à l'impuissance d'opcrcr le bien et dVmpcrluT le mal. Nous nous sommes divisés d'ahord, et nous ne nous réunissons ensuite que pouifuir ensemble. C'est le peu d't'uer/jie des bous qui enhardit les mauvais; tani que ces {{ens ne seront pas seuls, ils n(; se croiront pas lout-àfail les m;!Îires. Quand il n'y aura plus ici que des i'ous et des méchans, mal ira pour Je pauvre equipa^^e. Restez, ou du moins attendez qu'il v ait risque et péril à demeurer ; c'est le seid moyen de sauver la chose commune. Pour moi mon parti est pris : j'irai , si je puis, jusqu'au bout du voyaQ;e, et ne quitte cette triste voilure que lorsqu'on me chassera.
La peur ne raisonne pas; j'eus beau dire et beau faire, mon voisin ne se laissa pas convaincre, et à l'un des relais de la nuit, profitant de rol)scurité, sans réclamer paquets ni bajjage, il partit en me serrant la main, et me demandant pardon de ne m'avoir pas écoulé plus tôt.
Sa disparition excita la fureur du redoutable boucher et de ses compaj^nons. Encore un traître, dit-il, encore un déserteur qui ne nous quitte que pour nous dénoncer, pour ameuter contre nous la population et les {gendarmes. J'osai prendre sa défense et invoquer en sa faveur ce qui avait été dit la veille de la liberté qu'a tout homme d'aller, de venir, de rester, de partir. — La liberté! c'est bien décela qu'il s'agit vramient. On est libre i!e penser comme nous et de faire ce que nous voulons ,\'oilà tout. Qui n'est pas avec nous est contre nous, et si jamais ce maudit bavard me tombe sous la main, c'est un compte que je me promets de régler avec lui.
Le marin, l'officier, un f^ros néj^ociant, un riche propriétaire, les trois personwa^^es du coupé, deux dames et l'avocat étaient partis. Sur vin^^t-deux voya{jeurs dont se composait l'équipante, douze seulement restaient encore; on s'était recruté en route de tous les vauriens qu'on avait rencontrés, pour lemplacer les absens, et je n'avais de mon bord qu'un vénérable ecclésiastique qui avait promis de ne me point abandonner. Bien que nous ne pussions nous faire oljéir de ces misérables, ils nous écoulaient encore, et nous avions conservé sur eux une autorité de remontrances qui nous laissait espérer pour l'avenir un retour à la raison. Cet espoir ne tarda pas à s'évanouir: à mesure qu'on devenait plus violent, nos observations étaient moins bien accueiUies, et une dernière circonstance amena la rupture.
§ VIIL
Depuis le départ des (yens riches et l'expulsion du conducteur, on était aux expédiens pour les dépenses du voyage. Après avoir vidé la caisse, on avait donné d'abord en paiement des bons assignés sur l'administration et sur la valeur du baguage, ^lais celte ressource ne suffisant plus, on en imag^ina une autre. Ce fut de vendre à des ju fs la totalité de ce qui appartenait aux alisens , après toutefois que chacun dfs psllards se serait réservé dans le butin ce qui se ti^ouvait à sa convenance: c'était, comme on voit, un châtiment politique et de la confiscation au petit piefl. Ce projet fut mis à exécution dans la première ville où nous pas.^Ames le matin, et, après le prélèvement conv( nu, le sur[)lus fut vendu à vil prix. L'opération fui faite avec un tel désordre, qu'on ne retira pas même un vingtième de la valeur, d'autant que les Juifs eurent facilité d'acquérir à longs termes, et de se libérer avec les bons qu'ils avaient, sous main, racheiés à perte. Je ne pus c(uitenir mon indignation. Citoyens, m'écriai-je, malheur à vous! malheur à cette pauvre diligence! Vous étiez du passé conmiodément traînés et voitures à bon marché, tranquilles à vos places, et n'ayant souci que de vos quatre repas : sous prétexte de vous mettre mieux, des intrigans et des jaloux vous ont trompés; ils se sont servis de vous pour s'enq^arer de ce qui était à d'autres. Vous les avez trompés à leur tour : ni eux ni vous n'avez bien fait : vous lûtes déraisonnables et ingrats. Vous avez tout gâté. L'égalité, la liberté, c'était la paix, la sûreté pour vous <t pour vos bagage>. Vous perdrez tout cela à devenir It-s mnîli'es. Il fallait en jouir, et non, par un sol amour-propre, eu vouloir disposer. P()ur rester libres, il faut savoir être justes, et vous ne l'êtes pas. Vous avez proelajué que le conducteur était inviolable, el vous l'avez misérablement jeté sur un grand chemin. \vu^
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avez proc!a«ii(; réf»:olité, et vous dominez par la terreur et la violence. Vous avez dit que nous étions libres, et vous contraignez toutes les volontés, et vous punissez une parole comme un crime; vous avez promis de respecter la sûreté individuelle, et vous proscrivez un homme, et le menacez de mort, parce qu'il a voulu faire nsafje de ses jambes, et ne plus vovaf^er avec vous, nu risque de se rompre le cou. La place de chacun de nous devait être une citadelle inexpuj;nab!e, et vous avez brisé toutes les clôtures. La propriété devait être sacrée, et vous vous enrichissez par la confiscation. Vous avez promis d'acquitter les dettes de la communauté, et vous la constituez en banqueroute. Revenez à de meilleurs sentimens, et craignez Dieu du moins, si des hommes vous n'avez aucune crainte.
Assez de morale, camarade, reprit le boucher. Nous n'en avons que trop entendu ; nous n'en voulons plus entendre. Ton voisin et toi vous pouvez porter vos sermons ailleurs. Au premier relai, je vous débarque, et priez que nous ne nous rencontrions plus. Mes amis et moi nous ne serions pas toujours aussi indulgens qu aujourd'hui ; disons nous donc adieu. Les autres avaient émigré, nous vous dépoi'tons , et vos paquets et bagages seront vendus comme le reste , au profit de la communauté.
A deux lieues de là nous fûmes mis à terre, le prêtre et moi, et la bande forcenée se remit en route au grand galop, nous souhaitant bonne chance , et nous saluant de ses acclamations.
CATASTROPUE.
Nous retournâmes tristement sur nos pas, devisant sur les chances de salut qui restaient encore à la voiture. Une occasion que nous trouvâmes à la première poste nous ramena jusqu'à l'Ecu de France, où nous devions dîner la veille. Nous ne fûmes pas peu surpris, en apercevant à l'une des croisées le pauvre conducteur l)raquant, dans la direction que nous venions de quitter, une longue vue, et cherchant sur la route à découvrir sa chère diligence. 11 vint à nous aussi vite que l'à'^e le lui put permettre, et , pleurant , après nous avoir serrés dans ses bras, etVious avoir présenté son petit-fiis, un jeune homme blond, au regard assuré, à la taille élégante et bien prise, il nous demanda ce qu'était devenue la voilure, et pourquoi nous l'avions quittée. Nous lui racontâmes tout ce qui s'était passé. Le vieillard nous écoutait avecaiixiété, les larmes aux yeux, nous arrêtant sur chaque détail, et la nuit presque entière se passa dans ce douloureux entretien. Oh! les malheureux! nous disait le lendemain le digne homme, assis près de la même fenêtre, l'œil appliqué aux verres de sa lunette , et dix fois dans un quart d'heure, reportant ses regards de la porte de la chambre sur le grand chemin , et du grand chemin sur mon coiupagnon et sur moi , tressaillant au moindre bruit, interrogeant chaque objet, et partout, autour de lui, cherchant pour son cœur les espérances dont il avait besoin.
Oh! les malheureux! que vont-ils devenir, et qui les conduira? moi , je les aimais tant. Mes voyageurs, voyez-vous, c'étaient mes enfans, ma famille; mon équipage, c'était le monde pour moi. J'y étais né presque; car de père eu fils nous étions là depuis la fondation de l'établissement, prospérant avec lui , heureux de ses succès, tristes et malheureux de ses revers. Mes voyageurs , mes postillons , mes chevaux, ma voiture, je les aimais tant! et vieux , ils m'ont chassé, me jetant, pauvre et proscrit, sur une grande route, dépouillant avec moi mon fils et mon peiil-fils d'un héritage qui leur était promis, et d'une place que nous n'avions pas mérité de perdre.
En ce moment, un homme entra dans l'auberge, pâle, effrayé, couvert de sueur et de poussière. Je reconnus l'avocat: je courus à sa rencontre, et ce n'est qu'à grand'peine que je le décidai à me suivre auprès du vieillard, tant il était honteux de sa conduite , et surtout de son désappointement !
Les rniséral)les! sécria-t-il en entrant dans la chambre; les méchans et les ingrats! Ah ! monsieur , comme ils nous ont traités ! mais le Ciel est juste , et le Ciel les punira.
' iMonsieur , dit le conducteur , Dieu est miséricordieux ; je prie qu'il les corrige,
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et non qu'il me ven^je: s'ils sont coupa])les, ils se peuvent repentir , el d'autres les ont ë{}arés qui sont plus coupables qu'eux. Ne soyez pas plus se\ère que moi , monsieur; pardonnez-leur comme je leur pardonne, et souhaitez plutôt que le Ciel les éclaire, car ils ne savent ce qu'ils font.
Et, disant cela, le vieillard lendit la main à l'avocat. En cet instant, un bruit épouvantable de cris et de roues se lit entendre dans la direction qu'interro{;eaient nos re^jards.
Une énorme machine semblait fuir, plutôt qu'elle ne courait, sur la route, emportée par d'invisibles démons. Plus de poshMons, plus de chevaux. C'était la voilure. Du milieu de la caisse découverte, s'élevait, comme le (j^rand mat du pont d'un navire, un lon{>- tuyau d'oii sortait en noirs tourbillons une épaisse fumée, et tout n'était que trouble, terreur, violence et confusion à bord du pauvre véhicule. Des visaj^es effrayés se montraient à chaque ouverture, appelant du secours avec tous les signes du désespoir. Des minfs sinistres, des fi^jures menaçantes, se faisaient remarquer dans le nombre. Quelques malheureux à j^enoux levaient les mains jointes au ciel ; une foule if^norante et maladroite se pressait autour du (i^ouvernail , incapable de le diriger; et le boucher , de sa voix (ie Stentor et de sa force d'Hercule, la contenait à peine. Quelques vauriens rôdaient, détachant ici un clou, là une vis, ailleurs un bandage en fer ou un morceau de velours, et faisant hardiment leur main dans ce qui restait de bagages.
Ainsi, m'écriai-je, d'une berline commode vous avez fait une diligence, monsieur l'avocat; puis, de la diligence un omnibus ; de l'omnibus, ces gens-ci , après avoir supprimé chevaux , postillons et conducteur, ont fait une voiture à vapeur, et, de la voiture à vapeur, je sais trop ce que bientôt il adviendra, si Dieu n'y met ordre.
L'équipage passait en ce moment sous nos fenêtres. Les vociférations de ces malheureux arrivant jusqu'à nous, et les mains jointes qu'ils nous tendaient , nous émurent à la fois de compassion et de frayeur. Le vieillard se couvrit les yeux en pleurant, et le hardi jeune homme se fût jeté à bord , si nous ne l'avions retenu.
Eh quoi ! voudiiez-vous par hasard vous perdre avec eux, s'écria l'avocat ; ne voyez-vous pas qu'ils ne sont plus maîtres de la machine t
La voiture passa rapide comme l'éclair, emportant avec elle les cris de la foule , el disparut dans un tourbillon de fumée et de poussière. Un précipice était sur la roule dans la direction qu'avait prise l'équipage.
Ils ne s'arrêtent pas, dit l'avocat; ils périront.
Nous les sauverons! monsieur, repartit le jeune homme en lui serrant la main avec force.
Oh ! oui, nous les sauverons! ajouta le vieillard. Courez; je connais la voiture: elle est bonne et résistera. Voyez-vous, monsieur, elle a de quoi lui porter bonheur : vous avez hier fait disparaître le fond blanc et les fleurs de lis pour remettre en évidence votre coq et vos trois couleurs. Ceux-ci, sous votre écusson effacé , ont retrouvé ces panneaux rouges, et la hache et le bonnet de la liberté. Vous gratterez encore, vous laverez de vos larmes cette troisième couche, et, sous celte teinte sanglante , sous ce hideux faisceau, vous verrez reparaître un jour , plus brillantes, les couleurs et les armes de la France.
F.-G. DE DVMERY.
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APOTHEOSE DE LOUIS XVI