‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 88 sur 120 · VI · texte numérisé non relu

VI

evais à peine ces dernières paroles quand la cloison du fond, vigoureuse-

jraiilee, s'abaiiit avec un horrible fracas sur les épaules de l'avocat ; et

qui fut surpns en se retournant pâle de irayeury C'est le petit homme, de se trouver face a lace avec son ami le boucher, dont la bouche large et difforme s'ouvrait d'une oreille a lautie, en riam d'un nre effroyable , et nous montrait une double rangée de dents aiguës , comme s'il eût joulu nous dévorer. Eh bien ! eh bien! du l'avocat, se remettant de son mieux, vous n'êtes donc pas sages vous autres. Est-ce accident ou mauvaise plaisanterie? — Ni l'un ni l'auirc, mon camarade a la langue dorée: c'est du sérieux, et de bel et bon vouloir. Nous nous euiiuyons d'eire seuls. Vous vous ennuyez sans doute aussi ; et puisque tous les hommes sont égaux, comme tu le dirais ce matin, je ne vois pas pourquoi nous ne serions pas tous ensemble; pourquoi vous vous étaleriez ici tn mascaJins , tandis qu'on nous parque a l'arriére comme des moulons. Vous n'avez plus voulu de coupé, noua ne voulons plus de rotonde; et en bas les sepuraiions, les distinctions, les divisions et le tremblement, et, joignant l'action aux paroles, l'effronté personnage, aide de quelqaes vauriens, se iiiit en devoir d'enlever, pour les faire passer par la fenêtre , les restes disjoints dd la dernière cloison : les clous se ijrisaieni ou se tordaient sous le poing du colosse , les planches volaient par éclats avec des lambeaux de velours; les parois de la voiture en étaient ébranlées; et de la bourre qui {garnissait l'intérieur de la double clôture, s'élevait un nuage de poussière a nous étouffer et à nous rendre aveuj»les. — 3Iais parlez donc à ces misérables, me dit l'avocat tremblant de peur et de colère ; ils vontnous asphvxier, et mettre la diligence en pièces. — Que leur dire , mon cher monsieur? Pensezvous qu'ils m'entendent , quand vous ne m'avez pas entendu , vous, plus qu'eux, certes, capable de me comprendre? J'ai bien peur en effet que le pauvre carrosse en pâlisse ; mais je n'y puis rien : je le laisse aux plus habiles. Je vous conseille fort de les remuseler sans larder davantage , si vous ne voulez que mal vous arrive. Le peiii homme confus, baissa la tète sans mol dire et laissa nos gens continuer leur besogne.

L'opération terminée, le boucher et le compa{5^non à la veste de cuir tirèrent bravement leurs pipes, et se mirent en devoir de fumer. Messieurs , on ne fume pas ici , dit le petit avocat du ton le plus {gracieux qu'il put prendre, et je vous serai pour mon compte fort oblif^^é que vous vouliez vous en abstenir. — On ne fume pas; qui dit cela? s'écria d'une voix de Stentor le terrible boucher. Ce n'est pas le marin, ce n'est pas l'officier ; ce n'est pas l'ancien aux cheveux (jris. Nous n'avons pas de dames. C'est donc toi qui fais le difficile. La fumée t'incommode, et tu te dis l'ami du peuple! Tu parles de défendre nos droits, et tu veux m'empêcher de brûler du tabac ! Est-ce que ce n'est pas un droit cela ? le tabac en poudre et en feuilles... dans les droils-réunis?... Et tu ne sais pas cela, et tu te dis avocat! — Monsieur, vous confondez droit iributum avec droit j«.9. Ce n'est pas un droit que de fumer , c'est une faculté. L'exercice de cette faculté n'est pas abso lument illicite; mais il le devient accidentellement et relativement, verbigraiiâ, lorsqu'il peut être nuisible ou incommode aux autres. Le Code Justinien n'en dit rien, parce que le tabac était inconnu aux Romains ; mais le Code civil, je veux dire celui de la politesse, s'en explique formellement, et j'aime à croire qu'il ne vous est pas étranger. Si je me plains d'ailleurs, ce n'est pas tant pour l'odeur qui me gêne, que pour les accidens et le feu que je redoute. Ceci rentre dans les dispositions de la loi romaine et française; et le ré{j;Iement des messageries contient un article à cet égard. — Ecoute , mon lieau faiseur de phrases , je ne suis pas un monsieur , mais un citoyen ; entends-tu? Je ne sais pas le latin et ne comprends rien à la loi romaine et française : quant à ma politesse, elle est toute dans les cinq doigts de ma main. Nous sommes égaux , nous sommes libres : or , je veux fumer, je fume; m es libre de t'en plaindre, moi, libre de ne pas t'écouter et de t'assommer si tu raisonnes, parce que tu n'es que mon égal après tout ; et vive l'égalité ! vive la liberté, et donne-moi ton règlement que j'en allume ma pipe.

Et notre nouveau commensal alluma tranquillement une pipe énorme , sans trop s'embarrasser des étincelles et des cendres ronges qui s'en échappaient pour jomber sur le plancher de la voiture. Son compagnon en lit autant.

Et le feu , messieurs! s'écria l'avocat, vous allez mettre le R'uà l'équipage! Et nos deux hommes , sans tenir compte des impatiences et des frayeurs du personnage, échangeaient tranquillement de fréquentes bouffées d'une fumée grisâtre, épaisse comme les brouillards du matin, et dont les nuages ne me permirent bientôt plus de rien distinguer de ce qui tm'environnait.

Vous avez tort de le mal prendre, monsieur, dis-je en m'adressant à l'avocat; ces messieurs pouvaient y mettre pour vous plus de complaisance; mais ils ne font qu'user d'un droit écrit, et sont à peu près dans les termes du règlement. L'article 7 consacre formellement pour ch;jque voyageur le droit de fumer, avec l'agrément des autres, saul" à demeurer responsable des accidens et donmiages qu'il pourrait occasionner. — L'agrément des autres ; eh bien ! je n'ai pas donné le mien. — Monsieur, le règlement ne s'explique pas de manière à fiiire croire que le consentement unanime soit indispensable. Vous êtes seul à vous plaindre; un seul ne peut faire la loi à tous; et vous avez, que je pense, pour les majorités, trop de respect pour jamais récuser leur autorité. — Mais si je souffre, si je me trouve mal, monsieur, la majorité n'a pas le droit d'exiger que je m'asphyxie pour elle. — C'est un inconvénient du système, un petit mal pour un grantl bien ; et, comme vous disiez ce malin , l'intérêt particulier cédant devant l'iniérèt général, un individu sacrifié à un principe; et les principes sont tout. — 3Iais le feu. — Ah! pour le feu, c'est autre chose. L'article y a clairement pourvu au moyen du recours qu'il vous laisse contre les dèlinquans en cas de dommages. — Mais voilà qui est absurde: il sera bien temps de recourir quand le mal sera fait. Un procès qui durera six mois, et un jugement raisonnable ou non : est'-ce là de quoi nous indemniser des relards du voyage si la voilure brûle ou nous faire revivre si nous souunes grillés. Une action en garantie pour nos héritiers, voyez la belle avance! Et contre qui je vous le demande? Ceux qui fument en diligence sont pour l'ordinaire gens de sohabiliié douteuse. De quoi ^ouIezvous que réponde ce manant à la veste de cuir qui n'a pas sur l'impériale la valeur d'un l^tu, et dont la delroque entière ne payerait pas mon chapeau? Quand

on le ferait pourir en prison , la prison ne répare ni ne ressuscite. Votre article 7 est une sottise. — Eli 1 de cela nous avons dit quelque chose hier à propos des journaux et de la presse. Mais nous avons clianj^é de rôle. Vous voilà condamnant la répression tardive comme inutile , et demandant le système préventif, parce que mieux vaut prévenir le mal que d'avoir ensuite à le punir faute de le pouvoir réparer. Votre éducation politique se fait en dili(>ence, et je ne doute pasqu elle s'achève. Mais il faut payer pour savoir, et je crains seulement que ces gens-la ne vous vendent leurs leçons un peu cher. — L'a/^rément et la garantie, peut-on rien ima,(^iner de plus sot, de plus misérable? — Que voulez-vous, monsieur.

ment , je le prends; la garantie , je la promets ; et si je mets le feu , je suis la pour répondre et je réponds; et je réponds, ajouta son compagnon , étalant les nianches graisseuses de sa veste de cuir et son pantalon élimé, troué, tailladé, rapièce, sur fond gris, de vert, de rouge et de noir , comme un pantalon d'Arlequm ou un haut-de-chausse espagnol. , , , .

Noire orateur, enfumé, pressé, rudoyé par ses amis du matin, n était pas au bout de ses mécomptes et de ses mésaventures; nous approchions de la station ou de nouvelles mortilications l'attendaient encore. La veille , tout le monde avait déjeuné à la Fleur-de-Lis. Dès le diner, l'avocat avait fait décider que chacun irait à l'auberge de son choix ; et les trois sociétés s'étaient séparées , maigre les réclamations du conducteur, auquel cette division occasionnait une perte de temps considéralile. Au repas suivant , le petit homme arrêta que le choix de la majorité prévaudrait, et les possesseurs du coupé avaient dû suivre les autres à 1 hôtel de la Fédération. Le lendemain, après avoir, le matin, essayé du Grand-Aigle, nous dûmes aller diner encore au restaurant constitutionnel. On y était moins bien qu'à l'Ecu-de-France; mais on payait plus cher , et cela faisait compensation. Quelques lieues nous séparaient encore du souper. Citoyens , dit le bouclier , jusqu'ici nous vous avons suivis; ce soir, vous voudrez bien nous suivre. Chacun son tour. Nous avons goûté votre ci/isine, il faut que vous fassiez connaissance avec la nôtre. Ainsi nous souperons au Franc-Patriote ; demain , le déjeuner au Kéveil-Maiin, et le diner Aux armes de Brutus, un beau petit faisceau garni d'une double hache et surmonté d'un bonnet de la liberté. La chère n'est pas délicate et copieuse comme dans vos hôtels d'aristocrates ; mais on y est lout-àlait sans façon ; on crie, on chante, on jure, on fume comme on veut; ceux qui ont payent pour ceux qui n'ont pas, et les difficiles, on les met à la porte, quand on ne les jette pas par la fenêtre. C'est charmant! — Charmant! réj5éta l'homme à la veste de cuir! — Charmant ! murmura l'avocat en soupirant.

Tout en nous débitant son aimable invitation d'un ton qui n'admettait pas le refus, notre terrible compagnon avait avisé par la portière la manivelle dont le conducteur m'avait explicjue l'usage. Au premier relai , le boucher voulut connaître l'emploi de celte mécaniciue; et quand on le lui eut dit, sous prétexte qu'il avait besoin d'air et pour voyager plus a l'aise, il alla pnmdre à côté du conducteur la place que j'avais quittée. Il n'y tut pas long-temps sans vouloir mettre la main au gouvernail. Le conducteur sagement s'y voulut opposer; mais de faiblesse en faiblesse, de concession en concession , il en était venu à ne pouvoir plus rien refuser. Sur son strapontin isolé de toute espèce d'appui , loin de tout secours , seul vis-à-vis de son redoutable ennemi, livré à ses propres forces, il résista de son mieux d'abord , puis, pour éviter un plus grand malheur, consentit à céder la direction de la machine , en s'en réservant la surveillance; puis, sur quelques observations faites , une querelle s'étant élevée , le malheureux phaelon , poussé par le désespoir dans une lutte inégale , fut , de la main vigoureuse de l'homme du peuple, enlevé de son siège , et lancé à vingt pas sur la route où nous le ^îmes tomber, sans pouvoir lui porter assistance , et, nous mêmes, entraînés au péril de nos jours par la course désordonnée de l'équipage. Eh bien! dis-je à l'avocat, votre ami fait merveilles. Vous avez là un digne élève à vous faire honneur; c'est un homme libre. — C'est le démon ; mais je veux ce

LA JEUiNE FRANGE.

soir tenter un dernier effort, et de ce que j'ai sur le cœur lui touclierdeux mots.

Nous nous arrêtions en ce moment devant une auberf^p, ou plutôt devant une .garfi^otte de mauvaise apparence , un taudis , un vrai coupe-^jorf^e. Tout le monde parlait, courait, tempêtait, commandait à la fois, et personne ne se pressait d'obéir. Les (garçons étaient insolens, les tilles affrontées, et çà et là rôdaient et circulaient des mines étranf^es qui me firent dire à mon voisin : Attention à votre bourse et à vos bijoux, et la main sur vos poches, car nous sommes ici en sin(julière compajjnie. L'avertissement venait trop tard : comme l'avocat se disposait à en profiter, sa montre s'envola si promptement que ses bras étendus ne la purent rejoindre, et qu'il se dut contenter de la suivre des yeux dans les mains du ravisseur. Ma montre , ma montre ; criait-il d'une voix piteuse , tanrlis qu'on le débarrassait de sa bourse. Allons , pleurard , ne fais pas l'enfant , lui répondit le boucher. Ne te saurais-tu passer de ce joyau ; je m'en passe bien , moi qui suis ton éf|al. Donne-le de bon {>ré, puisqu'aussi bien tu ne saurais le ravoir. La communauté a besom, et ton patriotisme doit se trouver trop heureux qu'elle veuille bien accepter cette offrande. — Mais je n'offre pas, on me prend. — C'est ce qu'on appelle don patriotique ou emprunt forcé, lui glissai-je à l'oreille, et, faute de niieux, ayez le bon esprit de vousen faire un mérite. — Beau mérite vraiment ! Ces dioles-la m'enlèveront jusqu'à ma tabatière. Au dialJe le peuple, l'égalité et la liberté ! 3Iessieurs, messieurs, vous n'êtes pas raisonnables; vous ne faites que des sottises, et vous {(àtez de belle besogne, pour couper en plein drap à tort et à travers. Vous avez fait de la voiture une caserne ; vous avez pensé nous griller avec elle ; vous avez mis à mal ce pauvre conducteur; vous nous forcez à l'aire au cabaret un souper det(siablr*, et pour me récoujpenser de \ous avoir défendus, vous me confis(]uez ma bourse et ma montre, en me menaçant de m'assommer. Que diable! il était bon de s'insurger contre quelques abus, mais non pas de tout détruire. Au lieu de raccommoder, vous brisez, vous retournez tout, et tant et si bien, que de l'équipage il ne restera bientôt plus un clou qui tienne, une planche qui joigne. Le marin et l'oflicier nous ont quittés ; vous avez fait fuir les gens du coupe , t^ans ménager davantage celui qui le matin s'était venu joindre à nous; et, si la diligence était attaquée, les assadlans, je pense, en auraient bon marché. Il faut savoir s'arrêter à propos, et m'est avis que vous allez trop loin.

— Trop loin pour toi peut-être, dont le cœur de poule suff<)f|ue à l'odeur du tabac; trop loin pour les jambes courtes et les poitrines asdnuatiques, mais non pas pour nous qui avons le bras bon, le cœur haut et rha!(îine aussi longue que les jambes. Tu ne voulais faire qu'un pas : il nous en faut faire tr-ois. Tu nous as défendus, parce que nous pouvions te servir; lu ne songeais qu'a toi : nous songeons à nous. Tu nous a montré le chemin, nous t'avous suivi ; et maiuteuaut, satisfait ou latigué, parceque tu ne veux plus marchei-, tu nous cries h ille. Nous ne nous dérangeons pas pour si peu. Nous avons à nous satisfaire à notre tour; nous maicherons seuls, si tu ne veux pas nous conduire; et si pour nous suivre les forces ou la respiration te njan{iuent, nous te laisserons eu route. 11 t'a plu de renverser une barrière qui te taisait obstacle; nous en renver>erons deux, trois, jusqu'à ce que nous ayons fait table rase; et si lu te mets sur notre passa{je, nous t'écraserons. J'ai dit. A boire, et vive la liberté!

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