‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 97 sur 120 · FÉLIX LOCQUL\, IMPRIMEUR, IG, RUE N.-D.-DES-VICTOIRES · texte numérisé non relu

FÉLIX LOCQUL\, IMPRIMEUR, IG, RUE N.-D.-DES-VICTOIRES

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LOUIS XYT.

Ce jour là il y avait de la terreur sur tous les v:sa.;{es , Paris était enseveli (Jans un vaste silence entrecoupé de bruits sinistres , l'échafaud rassasié du sanf; des plus nobles victimes , attendait or(jueilleusement sa {|randc proie. Une armée formidable était debout , une nombreuse artillerie fjarJait cet échai'aud triste et dernier trône d'où Louis XVI devait dominer ses ennemis vaincus , et la postérité tout entière a{yenouil{ée devant la sainteté de sa mémoire. La Convention avait déployé les ma»jnificences de la terreur : on voyait bien qu'elle menait mourir un roi.

Et quand le christ <le la royauté et de la liberté vit que l'heure était venue , il se prépara à monter à son calvaire. 3Iais le roi n'avait point encore disparu dans le martyr. Lorsqu'on voulut charger de liens ses mains royales » le san^j de Louis XIV bouillonna dans ses veines , le saint roi se souvint qu'il était le petit fils du grand roi. L'échafaud était pour lui son champ de bataille ; le :21 janvier c'était sa journée d'Azincourtou de Crécy. Il voulait bien mourir puisque la journée était à l'avantage de la Convention , et que semblable au roi Jean il demeurait seul debout sur le champ de bataille ; il voulait bien mourir , mais d'une mort royale. Il fallut que la religion lui louchât le cœur de sa main puissante. Se penchant vers Louis elle lui dit que la France avait eu assez de rois victorieux , assez de rois puissans et superbes , assez de rois entourés des foudres de la guerre et couronnés d'un diadème de gloire. Elle lui montra au-dessus de ses plus illustres ancêtres des vertus plus hautes , un plus sublime exemple ; au christ politique elle demanda la patience de son divin prédécesseur qui fut patient jusqu'à la mort, suivant l'admirable siuiplicilé de la parole de l'écriture. Alors la grande victime baissa devant Dieu ce front qui était resté haut devant les hommes , elle comprit qu'il fallait que tout fût consommé en sa personne, et elle tendit elle-même ses mains aux bourreaux. Elle fut douce avec la mort , comme parle Bossuet ; et le fds de Louis XIV au cœur de bon devint un agneau docile , et il monta d'un pas tranquille et ferme sur la scène funèbre où il devait réhabiliter la royauté dans son sang , et avant de rentrer dans le sein de Dieu , il se tourna une dernière fois vers son peuple pour lui dire une dernière parole de bénédiction et d'amour.

En ce moment suprême, il se passa quelque chose d'étrange. Les yeux des hommes virent une de ces scènes prophétiques qu'ils regardent sans les comprendre, et où le doigt de Dieu trace à l'avance l'histoire de l'avenir. Du pied du sanglant autel , il s'éleva un roulement sinistre qui couvrit la voix de Louis XVI, et fou eut dit que la tempête des passions du siècle mugissait autour du grand échaiaud. Mais entre le ciel et la tene, au-dessus bien au-dessus du bruit tumultueux des tambours de Santerre, une voix retentissait , éclatante et pure, et couvrait l'arrêt éphéinère du tribunal des hommes, sous l'arrêt éternel qu'elle faisait descendre du tribunal de Dieu. Et quand les bruits de la terre eurent cessé, quand le sacrifice fut accompli , quand l'orage des passions humaines fut tombé, on n'entendit plus que la |)aroIe descendue du trône de la justice divine, et celte parole planant depuis quarante ans sur l'histoire, est devenue l'arrêt de la postérité qui s'écrie à son tour : Fils de saint Louis ^ montez- au ciel !

L'apothéose de Louis XVI est là tout entière. C'est sur l'échafaud même du

FRANCE, O JANVIER 1855. NUMKIîO 10. 2" A>m':E. ^7

21 janvier que l'art est allé le chercher. A lui, il appartenait d'exprimer le cri de justice sorti de la conscience des peuples ; à lui de peindre la transfiguration glorieuse de la royauté , s'échappant des ténèbres sanglantes au sein desquelles elle semblait s'élre abyniée pour jamais. Les ans ont pris leur pensée dans le cœur de la France, et celle pensée, ils l'ont moulée sur le marbre , et gravée sur l'acier. Le jour de la grande réparation était venu , jour d'équiié où la justice ne peut plus être suspecte de flatterie, car on ne flatte ni le malheur ni l'exil.

Et la France se disait que debout sur son échataud, le Christ politique, du haut de cet immense piédestal , dominait le trône de tous ses aïeux et de tous ses successeurs;

Et l'art a répété ce que disait la France.

Et la France se disait, comme le centurion de l'Evangile : Cet homme était sahii entre les saints , et il est mort pour le peuple ;

Et Fart a répété ce que disait la France.

Et la France se disait que le sanfj de Louis XVI , retombant sur la république , la république en est restée depuis quarante ans comme accablée ;

Et l'art a répété ce que disait la France.

Et la France toute entière pleure de reconnaissance pour cette royale hostie sacrifiée sur le seuil de ses destinées nouvelles , qui allaient s'ouvrir; la France s'écriait à son tour : Fils de sa'inl Louis , montez au ciel !

Et l'art a répété ce que disait la France.

Noble mission de l'art, admirable ministère que de devenir ainsi l'écho de la conscience sociale, et d'écrire en chels-d'œuvre ses immortels ariéis. IMais cette mission de l'art est-elle terminée? son ministère n'a-i-il plus à s'exercer dans ce grand drame, qui vient de lui inspirer ce chant sublime de justice et de douleur? L'art ne nous doit-il que cette apothéose?

En face de la sainte figure de Louis XVI, ne voyez-vous pas cette pâle figure de femme? La douleur écrivit sur ses liails une lamentable histoire de misères et de ruines. En peu d'insians la vieillesse lui arrlAM , ses heures avaient été si pleines de larmes, qu'elles lui comptèrent pour des années; et une nuit qu'elle pesait dans l'amerlume de son cœur, lescouîfrancesde sa journée, ses cheveux en blanchirent.

Ohî l'art a aussi une dette sacrée envers vous, noble dame, car vos infortunes furent aussi grandes qu'imméritées. L'art nous doit des consolations à nous.au souvenir desquels vous apparaissez, ô reine douloureuse , voilée de votre tristesse comme d'un sonibre nua{;e , et partageant le désespoii- de vos dernières pensées, entre le roi qui vous appelle du haut de son échafaud, et l'orphelin qui vouslend les bras du fond de sa pi-ison.

La vie de cette femme a été bien amère. La destinée étendit sur elle une main d'airain. Elle effeuilla fleur à fleur la couronne de ses jeunes prospérités , il n'y eut point une de ses aHections (lui ne fut blessée, point une fibre de son cœur qui ne s'usât àsoulfrir. Trône, famille, amis, elle perdit tout, et die ne tomba que lorsqu'elle eut bu son malheur jusqu'à la lie. C'étaient d'alfreuses nuits, que les nuiis de cette reine ; c'élaienl encore de plus aflreuses journées, que ses journées. Les clameurs du peuple , toutes chargées de haines et de calomnies, venaient hurler à ses oreilles des paroles de meurtre. Elle voyait tout-à-coup des tètes d'une pâleur tachée de sang se dresser devant ses croisées, et ses yeux reconnaissaient une amie qu'elle avait encore embrassée la veille ; car dans ce temps-là l'amitié de la reine

(le France était fatale, et portait des fruits de mort. Et toute cette existence s'ëcoula entre deux désastres. Aux fêtes de son maria^je, les joyeux écbafauds des réjouissances publiques se rompirent et tombèrent en écr.isant sous leurs débris les spectateurs épouvantés de ce sinistre aujjure. La con\ention s'entendait mieux ù construire ses effroyables échafauds ! Dans une fèie de mort, quand la reine monta cet étroit escalier , dont chaque marche la rapprochait de l'éternité, le funèbre édifice resta immobile sur sa l»ase, et quand la multitude poussa un cri rauque et cruel , quand le bourreau relira sa main sanglante, ce n'était point l'échafaud qui venait de tomber I

Oh! c'est à vous que nous nous adressons, artistes à qui le ciel a donné le î^énie pour punir le crime et pour déifier la vertu. Jetez un re(];ard d'amour et de respect sur celte sainte mémoire. Semez les fleurs de l'immortalité sous les pas de cette ombre plaintive, car ses malheurs furent si {jrands, voyez-vous, que les fjrandeurs de sa race semblent petites à côté ; car ce pied qui avait foulé jadis les splendeurs de Versailles, tout meurtri de sa route à travers la révolution, laissa, en s'appuyant pour la dernière fois sur la terre, lorsque la reine prit son essor vers le ciel, il y laissa une euipreinle sanglante que les larmes de la France, coulant depuis quarante ans, n'ont point encore effacée. Que l'art nous fasse satisfaction, et des insomnies du Temple, et de ses rêves horribles, et de «on fatal réveil; qu'il nous ôte de devant les yeux cette femme vêtue ds noir qui pleure et qui prie; qu'il noie ces sinistres images dans des flots de lumière. Trop long-temps, nous avons vu la prisonnièrede la Convention; qu'il nous rende la reine, et qu'il nous console des injustices de la terre, en livrant à nos regards le secret des justices du ciel. Nous avons besoin de reposer nos yeux sur les consolations de son apothéose. Oh ! faites la belle comme elle l'était à Versailles, dans ce lemps où enivrée de jeunesse, de puissance et de beauté , elle voyait toutes les grandeurs de la France se courber devant elle, et les degrés foulés par les pieds du grand roi accueillir avec bienveillance le pas léger de la jeune souveraine. Oh ! faites la belle, bien belle! et sur cette noble figure, mêliez les saintes pensées du martyre et la gravité du malheur. Qu'un reflet de ses souffrances, qu'un lointain souvenir du passé vienne mêler une expression de mélancolie aux joies ineffables qui l'inondent, comme une dernière vapeur, qui, s'élevant de la terre avec elle, la suit jusqu'aux portes du ciel. Que le bonheur de la sainte Jérusalem éclate sur son front, et que sa bouche con&erve une expression vague et indéfinie de tristesse qui cède et s'efface devant un immoriel somire; que sa main soit sur son cœur, sur ce cœur qui a tant soufferl et qui déjà s'épanouit à des félicités inconnues qui l'étonnent et ie confondent, car il a désappris le bonheur. Et qu'on ne voie point sur la fille des rois la robe de buie qu'elle répara de ses royales mains pour aller au supphce. Non , l'art est meilleur entendeur du chef-d'œuvre qu'on lui demande. Ea livrée de l'échafaud n'est p.>int celle de l'apothéose. La prisonnière du Temple a disparu ; il ne reste plus ici que la sainte et la reine. Reveiez-la de gloire ei de lumière. Lavez son long deuil dans toutes les splendeurs de la poésie. La main de Dieu a déjà reposé sur sa têle le diadème que la main des hommes en avait lait tomber. L'ange aux douces paroles a salué celte auire Marie pleine de douleurs et pleine aussi de grâces, et sou regard empreint d'une ineffabie pitié, est descendu dans les plaies de celle anie cornue un céleste baume. Qu'on la voie donc monter avec une majesté incomparable vers le firmament aux voûtes ttoilées, et

LA JEUxNE FRANCE.

qu'on oublie en voyant celte scène defjloire, la scène desan^qui vientcle se passer au-dessous. Comme Jeanne-d'Arc que Marie-Antoinette soit au triomphe , après avoir été à la peine; qu'une apothéose apparaisse en face delà grande apothéose, et que Tart, accomplissant la seconde moitié de sa mission, se souvienne de la parole adressée à Louis XVI pour dire à la sainte reine : Fille des rois , montez au ciel!

PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE

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