LES RUINES. — HUITIÈME 3IÉDITAT10N
Le xviii^ siècle (suite).
Aux dernières paroles que j'avais prononcées , il se fit un mouvement dans la foule , et je fus interrompu par mille voix confusf^s qui , de tous les côtés à la fois, parvenaient à mes oreilles. C'était le xviii^ siècle qui, se pressant sur les pas de ses conducteurs, achevait d'arriver comme une masse noire devant nos débris. Ce siècle railleur les saluait d'une long^ue dérision , sans reconnaître l'œuvre de ses mains; il ne pouvait se rendre compte de l'étrange spectacle qu'il avait sous les yeux, et sa moquerie impitoyable s'appesantissait sur nos douleurs et sur nos plaies. Langue, institutions, littérature, rien ne lui échappait : les uns se croyaient en pays barbare dès qu'une parole sortait de nos ruines; les autres, en voyant nos institutions suspendues en l'air, hochaient la tête et se demandaient devant quel siècle, devant quel peuple la main de Dieu les faisait comparaître. J'entendis Duclos qui , se baissant vers lîelvétius, lui disait que sans doute ils visitaient en ce moment les petites maisons de l'histoire, et lielvétiiis répondait que les petites maisons étaient devenues bien grandes. D'Alembert était là, essayant en vain d'appliquer à ce chaos les règles immuables de la géométiie; Fontenelle, le prudent Fontenelle , serrait encore un peu plus qu'à l'ordinaire sa main pleine de vérités; Buffon croyait découvrir une espèce inconnue; Laiande un monde étrange dont il ne pouvait trouver la loi ; Clairaut, Lagrange, La Condamine, se commuiiiquaient leur étonnement et leur doute ; on entendait, d'un autre côté, bruire les follesépigrammcs de Bernis, Bouiflers et Chaulieu; et, caché dans un coin bien sombre, le Diogènedela littérature française, Piron le cynique, fier encore des scandales de sa renommée et des succès impudiques de son talent effronté, crachait, à la face de nos malheurs , le fiel mêlé de boue de ses sales ironies.
Dans ce moment , j'aperçus une figure nouvelle à côté de Voltaire, c'était Frélon. Sans cesse le dur critique murmurait à l'oreille chatouilleuse de cette majesté littéraire des paroles qui n'arrivaient point jusqu'à moi; mais je compris que, par un jugement d'en haut, l'un de ces deux hommes était devenu le supplice immortel de l'autre. A chaque parole du critique, le visage de Voltaire se contractait horriblement, on voyait qu'il faisait des efforts désespérés pour échappera celte cruelle compajaVie; mais je ne sais par quelle fatalité mystérieuse, ses pieds semblaient s'attacher au soi, et sa tête, iclonibant sur son épaule, se penchait vers la bouche d'où sortaient les vérités sévères qu'il redoutait tant pendant sa vie. .Te reconnus que les rois de l'intelligence sont comme tous les rois, et qu'il leur faut des flatteurs. A'oliaire chercliait les sifns du ie/;ard , mais la flatterie est une fleur ingrate qui se tourne vers le soleil levant , cl ne s'épanouit point sur les tombeaux.
LA JEUNE FRAINCE. 297
Dans cette foule immense, il n'y avait plus qu'un homme pour Voltaire, c'était Fréron. Ce concert de louan^jes, qui jadis berçiit si doucement ses oreilles, ces mille voix amies qui saluaient ses faiblesses et caressaient ses erreurs, les complaisances de l'enj^^ouement public, la complicité de l'école philosophique, dont il était le chef, ou plutôt le dieu , tout avait fui, tout avait disparu. De tant de voix une seule éiait restée, et c'était une voix austère. Cependant le poète aimait encore mieux cette censure éternelle qui retentissait à son oreille, qu'un éternel silence étendu comme un linceul sur sa gloire et sur sa renommée. Par un dernier raffinement de celte vanité immense dont il fut liavaillé pendant sa vie, il trouvait je ne sais quelle âpre volupté à prolon^jor le tourment de ce cruel entretien. Parler des erreurs et des défauts de Voltaire , c'était encore parler de Voltaire , et la voix de Fréron était la seule qui dût en parler pendant l'éternité. Le poète écoutait donc le censeur avec une attention furieuse, et dans un silence où il y avait de la rage , il ne perdait point une de ces phrases acérées qui agrandissaient à chaque instant les plaies de son immortel orgueil ; il écoutait cette voix implacable comme le condamné écoute, parole à parole, le fatal arrêt, et remercie dans son cœur la voix lente du juge, qui prolonge quelques inslans son horrible incertitude, moins horrible pourtant qu'une certitude de mort; il l'écoutait comme le patient qui, livré au tourmenteur, bénit sa souffi ance et son supplice, prend possession de sa douleur, s'y rattache comme au dernier anneau de la vie, et cherche à prolonger cette épouvantable agonie, en promettant quelques nouveaux aveux, parce que cette atroce douleur est encore moins atroce que la mort , parce que souffrir , c'est exister; parce que c'est encore la vie, que cette vie poignante de léchafaud.
Une pitié profonde se remua dans mon cœur à l'aspect de ces deux hommes. Je me dis que le châtiment était aussi grand que l'erreur , et je compris que j'avais devant les yeux la moralité prolonde cachée sous une fable antique. Fréron , c'était le vautour du nouveau Promethée.
Pendant que mon ame tout entière était attachée à ce tableau , Diderot était resté la tète appuyée sur sa main. Les pensées aux ailes de feu passaient en courant surson front hardi. Lorsqu'il releva sa tète je vis rayonner l'inspiration sur son visajje. Diderot s'avançait d'un pas rapide du côté où je me trouvais, jetant à peine un regard distrait sur les débris qu'il lieurtait du pied en marchant. La foule s'agita à cette vue. Mon oreille fut frappée d'un grand bruit ; ce sénat de morts semblait avoir retrouvé la vivacité de la vie , et, de toutes parts on entendait des voix qui disaient : Nous allons enlendre un paradoxe de Diilcroi î
Diderot, eneCfet, semblait se préparer à prendre la parole , et il promenait sur l'innombrable assembléequi se pressait autour de lui ses regards étincelans. Ses lèvres, d'où coulait celle persuasion puissante qui s'emparait des cœurs, s'ouvraient déjà comme si son éloquence impétueuse était pi es de déborder malgré lui.
IL Un paradoxe de Diderot.
« Voici des ruines qui nous accusent , s'écriait Diderot en montrant nos débris, » le dix-neuvième siècle veut faire comparaître le dix-huitième à la barre du iribu- » nal de réternité; ce fils ingrat caîomuie son père, cet héritier indigne prétend » n'avoir trouvé dans notre opulente succession que des haillons et des plaies. > Mais est-ce bien le dix-ne uvième siècle que ce siècle sans nom , ce je ne sais quoi
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qui se remue là-bas sous d'immenses décombres? Y-a-t-il encore une France
* dans le royaume du temjjS ? La France si Iéf;ère , si folle , à qui nous avions es-
* sayé de meure un peu de sérieux dans la pensée; la France , après une tentative
> de (gravité non suivie d'exécution, aurait-ei(e fini comme les Tyrinihiens? Serait- » elle morte d'un éclat de rire? Ou bien Voltaire sf^ul aurait-il eu raison ? Yavaii-
> il dans cette nation du îi{j;re et du singe, comme il avait coutmne de nous le
> dire à Ferney dans ses heures de misanthropie? Quoi, voilà la longue utopie » que nous avions caressée du regard ! Voilà ce siècle niodèle que nous nous plaiy> sions à annoncer comme la grande ère de l'humanité ! Voilà cet Eden de la phi- » losophie, celte terre promise de notre encyclopédie que nous considérâmes avec » tant d'amour des hau leurs prophétiques de notre pensée, cl dont l'entrée nous fut » interdite par le temps ! Voltaire, Rousseau, d'IIoli)ach, d'Aiembert, Uaynal, Hel-
> véiius , reconnaissez-vous là la lille de nos travaux , le rêve de notre intelligence'^ » Consentez-vous à avouer cet amas de débris que vous avez devant les yeux pour » notre œuvre, ce chaos pour notre création? En vain nous chercherions à mé- » connaître la triste vérité , une conviction p'us puissante que notre volonté nous » domine. Oui , c'est bien le dix-neuvième siècle qui se déploie devant nous. Je » reconnais çà et là quelques lambeaux de notre héritage sur la personne de cet » héritier prodigue et débauché qui a traîné dans des ruisseaux de sang et dans la » poussière des ruines , b robe de pourpre que nous lui avions laissée. lïelvétius , j c'est à vous qu'il doit sa morale , la morale de l'égoïsnie et la vertu de l'intérêt , » qui chez lui est devenue la cause de tous les vices, et que vous aviez instituée, vous, » pour rapprocher les bonnes actions de leur source, pour faire descendre du sein » des nuages sur la terre le mobile de cette moralité nécessaire à l'existence des y> sociétés. Vous, l'homme du sentiment, il vous doit ses passions, Jean-Jacques, » ses pavssions impatientes du joug, que vous aviez cherché à animer du feu qui » vous enflammait pour détruire la tyrannie, et qui ont détruit, d'un seul et même j> coup , l'autoriié et la liberté. Il vous doil le despoiisme de la raison , Voltaire !
> celle raison qui, dans votre pensée , était destinée à proscrire le préjugé, à dé- » truire les abus, et qui, dégénérant en un esprit de dénigrement sans règle
> comme sans lin , a renversé les institutions avec les abus , ios croyances avec » les préjugés, et a terminé ce vaste renveraeujcnt en deiruisant la raison elleï même , pour aller se reposer dans les eaux immobiles ei mortes d'une indiffé- » rence universelle.
> Mais en quoi nos pales héritiers ont-ils le droit de se plaindre ? Tout ce qui y arrive dans le monde des hommes arrive par une nécessité inflexible sous laj quelle nous nous courl)ons sans le vouloir et sans le savoir, faibles roseaux de » l'humanilé. L'histoire est une f)rogression infinie dont une fatalité implacable a » scelle tous les anneaux. Ce que nous avons été , nous l'avons eié parce (|ue nous » devions l'être ; notre place dans le temps a décidé notre rôle. Le temps est » comme une vaste mer aux mille courans, et ces courans sont les siècles entraînés ï par une pente invincible vers des rivages inconnus. L^ s opinions, les principes, i les croyances, affaires de date que décide un gram de sable de plus ou de moins » dans les abîmes sans fond de l'éternité. Grimm , vous parliez vrai en le disant :
> Si j'étais né quinze siècles plus tôt, c'est-à-dire, si j'étais né le malin de celte jour- » née de l'histoire que l'on appelle le christianisme, j'aurais été un père de l'Eglise, » j'aurais été saint Augustin ou saint Chrysosiôme; je naquis le soir du christia-
LA JEUîSE FRANCE. 299
9 nisme, et je fus Diderot. Voltaire, quelques siècles plus lot, eût été un saint Ber- » nard impérieux et inflexible envers tous, puissance d(; la raison et de la pensée
> qui dominait toutes les autres puissances. Et vous, Jean-Jacques , puissance du ^ cœur , qui voulez qu'on sente la vérité , et non qu'on la raisonne, vous auriez » été l'homme de la première Iléluïse, l'aniaponiste malheureux de saint Bernard, » vous auriez été l'éloquent Abailard , Rousseau !
« Oh ! sans doute cette destinée eût éié plus belle que notre destinée. Prendre » l'Europe dans sa main , comme un saint Bernard , la lancer à son gré sur l'Asie ;
> jeter une parole féconde sur le monde qui vous répond en enfantant des armées » dont les rois sont les capitaines, faire des papes et rclusî'r do l'éire , devenir le » centre d'un monde attentif à un sifjne de votre main, à un son de voire voix , » pouvoir faire dire à la postérité , quand elle cherche où était l'Europe au dou- » zième siècle : L'Europe était tout entière dans la cellule du moine de Clairvaux; » tenir rois et peuples a(;enouil!és devant soi et vivre soi-même af]^enoui!!é devant
> Dieu , puiser sa {jrandeur dans l'humilité , cacher sa j^jloire sous la haire et le
> ciîice et se coucher sur la cendre pour se réveiller à l'immortalité , oui c'est là » une destinée qui fut plus {jrande que votre destinée. Voltaire, vous qui fûtes » le premier parmi nous. Oli! qu'il était noble à suivre îe fils du vieux Tesceiin , » l'homme de la vie souffrante, lorsque quittant le monde, à la létede sa famille,
> ces Eabius du christianisme allèrent soutenir à eux seuls la croix déjà chancelante » sous le poids des hérésies. Levoyez-vous, descendant de Cileaux la pieuse, et
> s'enfonçant dans les hoireurs solitaires de cette vallée de î'abNynthe , terre amère » comme sa vé<;étation , séjour néfaste de meurtre et de brij^an iaoe où devait s'é-
> lever la maison de la prière , la sainte abbaye de Clairvaux? Quel homme! quelle » époque! quelle intelligence! quelle nature! Qu'avons-nous été, pauvres éloquences
> du dix-huitième siècle, auprès de cette éloquence dévorante, de ces prédications » terribles dont les femmes éloignaient leurs iriaris, et les mères leurs fi's, de peur » que l'incendie de l'ainour de Dieu qui débordait de celte àine n'enveloppât tout » dans ses étreintes enflammées, et que saint Bernard ne dépeuplât le monde pour » peupler les solitudes? Il y a du César sur votre front plein de pensées, homme » de Clairvaux. Vous remuâtes plus de nations avec le signe de la croix qu'il n'en » remua du bout de son épée. Quand je vois votre paie ligure errer sur les bords » du lac de Lauzanne, où , nourri de jeûnes, soutenu par les macérations, vous » marchâtes toute une Journée; (juaml je vcxïs regarde passer comme le souffle de » Dieu, à travers les peuples palpitans d'admiration et frémissaas de respect;
> quand vous m'apparaissez dominant voire siècle par la parole, le courbant » sous cette popularité austère, qui demandait sans cesse des sacrifices au nom de * Dieu , et ne savait point en faire aux passions des hommes, je trouve réalisée, » en vous, l'idée la plus haute qu'on puisse concevoir de la puissance humaine, et » je prends en pitié notre popularité théâtrale , et les froids succès d'amour-
> propre que nous obtînmes en flattant ces passions que vous avez combattues et » vaincues.
» Mais nous, les tard-venus de Tcsprir humain , pouvions-nous suivre une autre » route que celle que nous avons suivie? Le dix-neuvième siècle se plaint d'avoir
> été corronqiu par le dix-huitième : eh bien , moi , j'accuserai ce siècle, que » vous proclamez grand entre tous, d'avoir été notre commun corrupteur. Vous » faites peser la responsabilité de vos ruines sur quelques hommes qui marchent
LA JEL'iNE rRAiNCK.
> en lête de leur époque : hé bien , moi, je vous dirai qu'ils ne conduisaient pas
> leur époque , mais qu'elle les poussait. Le présent a-t-il donc perdu la mémoire » du passé ? Le feuillet qui nous appartient dans le grand livre de l'histoire s'cu ï est-il donc détaché pour tomber dans les abîmes de l'oubli? Ne se sou\ient-on » plus, painii la génération qui nous a remplacés, des auspices sous lesquels le )' dix-huiiième siècle a pris naissance.
> Louis XIV , ce soleil découronné de tous ses rayons, achevait de mourir après
> avoir survécu à sa gloire. Toutes les grandeurs de son règne avaient été remplaî cées par des petitesses; Condé par Villeroi,Golbert par un favori, Bossuei par >' le père Lachaise, le grand Racine par son fds ; la religion par la dévotion, et la
> veuve du poète Scarron ressuscitant dans le cœur du vieux roi un reste de flamme » sans chaleur, y avait allumé un paie et dernier amour, triste et voilé comme ces y> lanipes qu'on place auprès du lit d'un mourant. Celte femme traitait la France y> comme son couvent de Saint-Cyr; c'était à ses yeux un vaste monastère
> dont elle se croyait l'abbesse. La sociétés'immobilisait, sous celte domination ,
> aux pratiques méticuleuses; elle mourait de langueur, le cœur ne battait déjà
> plus. Succédant à cette période de plomb, nous voulûmes réveiller par un grand
> coup les puissances sociales glacées et engourdies. A l'esclavage de l'intelligence,
> nous opposâmes la licence de la pensée. Nous crûmes que Tarquin-le-Superbe » avait blessé Rome au cœur; la relorme, comme une autreLucrèce, nous tendait » ce poignard teint de sang qui était resté plongé dans ses flancs meurtris; nous le » prîmes, et nous jurâmes d'établir l'indépendance du dix-huitième siècle sur les » ruines de l'autorité. En nous retournant pour voir si nous étions suivis, 1» nousaperannes la société de la régence qui, jetant Ihypocrisiede dévotion sous » laquelle elle s'était courbée pendant la lin du dernier règne, renaissait à tous les i> excès. La France s'était endormie dans un oratoire, elle se réveillait dans une î oi'{j;ie. L'air était char{;é de corruption ; on respirait la licence, il régnait je ne sais » quelle verve de scandale, quelle lièvre d'immoralité. L'époque, si long-temps » comprimée par la main de Louis XIV, i'épocjue suait le vice. La France voulait
> se reposer d'une trop longue gravité, elle avait besoin de folie. Lasse d'une » dissimulation qui n'était point dans le caractère national , elle produisit » alors des fanfarons de vices comme pour se justifier d'avoir produit des hypo-
> crites de vertus, des fanfarons d'irréligion comme pour se venger* d'avoir sup-
> porté les faux dévots des dernières annéesde Louis XIV. Les extrêmes amènent ï les extièmes; les roués de la régence furent les représailles des tartufes de la » cour de madame de 31ainienon; dans les mœurs comme dans la pensée, le scan-
> dale devint presque une vertu , parce que le scandale était une franchise.
> Comment le vertige universel ne nous aurait-il pas saisis, nous qui cheminions
> au milieu de cette vaste orgie de toutes les puissances sociales? Ce peuple nous
> demandait des émoiions, nous lui en donnâmes. L(î monde était dans le siècle
> des Laws ; et nous aussi nous promîmes un Mississipi philosophique à cette
> époque, qui voulait regagner le passé en vivant à la fois dans le présent et dans j> l'avenir, l^lle nous enivrait de son ivresse, elle nous entraînait dans sa course ra- » pide, et alors on vit la société rompre ses rangs pour s'élancer à la débandade
> sur des routes inconnues, novatrice en moi-ale et en philosophie, comme elle
> l'avait été en finances, et conduite par deux divinités im[>iesqui se donnaient la » main, la licence des mœurs et la licence de la pensée.
LA JEUiNE FRANCE. 50 1
> Nous inarcliions devant le troupeau, cela est vrai, la lalalilé le voulait ainsi.
> L'intelli^jence ne s'isole point dans le monde, elle veut avoir sa place en lète du
> siècle, mais pour obtenir celte place, il faut qu'elle marche dans le sens du tor- » rent, et non qu'elle essaie d'en rebrousser le cours. Depuis le commf pc<?ment
> des temps il était décidé que par un encliainemenî invincible de circonstances, il » y aurait un dix-Iiuilième siècle avec ses mœurs elfroniées, ses systèmes impies;
> qu'il y aurait des puissances de l'inieili^jence, des rois de la pensée qui le con- » duiraientdans les voies où il voudrait courir. Qu'importe le reste? Pourquoi ces
> emportemens contre quelques noms qui pouvaient ne point être les nôtres? Puis- » que ces rôles inévitables étaient inscrits d'avance dans l'histoire, pourquoi nous i reprocher de les avoir acceptés? Le dix-huitième siècle en serait-il moins le dix- » huitième siècle, pour ne point s'appeler* Voltaire? Un assemblage fortuit de » syllabes decide-t-il des destinées du monde? Diderot pouvait s'appeler Bossuei, j Jean-Jacques pouvait se nommer Fénélon, mais l'époque ne pouvait manquer » de son Jean-Jacques ni de son Diderot. Hommes du xix"" siècle, que vos ruines » ne retombent point sur nous! La grande main de la Providence l'avait ainsi dé-
> cidé , cette main qui règle les destinées générales du temps et de l'espace , njais
> qui ne descend point aux détails de cet immense empire, qui a pour bornes
> l'infini , et pour durée l'éternité. >
La parole hardie de Diderot n'avait point encore cessé de retentir; le dix-huitième siècle, complaisant auditeur de son apologie, mêlait aux derniers murnmres d'une éloquence jadis si passionnée, les applaudisstmens de ses tombeaux; mais ces applaudissemens se perdaient dans le vide, et frappaient à peine l'oreille d'un son faible et équivoque, semblable au bruit des feuilles jaunissantes qui , | ar une nuitd'automne, tombent uneà une comme les gouttes du temps dans les gou!"fres de l'éternité. Le silence éternel n'était point troublé de ce vain frémissement qui nageait à sa surface comme une frêle nacelle sur lOcéan aux vagues infinies, Tout à coup l'on entendit s'élever lointainement une grande voix qui , relevant la dernière parole de Diderot, répétait devant le trône de Dieu les accens par lesquels elle instruisait autrefois la terre : « Que je méprise ces philosophes, disaitelle, qui, mesurant les conseils de Dieu à leurs pensées, ne le font auteur que d'un certain ordre général, d'où le reste se développe comme il peut. Qu'onl-^is donc vu ces rares génies? »
Je reconnus Bossuet.
Je compris que dans ce forum de la mort il allait s'élever une lutte immense. Le représentant du xvii'' siècle , l'historien du monde se préparait à relever ^le défi jeté au christianisme par la philosophie. Les générations écoulées arrivaient en se poussant comme des vaguts, pour entendre la voix imUiOrtelle de leur historien; le temps avait ouvert ses abîmes; la formidable munificence de la mort étalait à la hnn.ère les populations ténébreuses du tombeau, et la postérité d'Adam était là tout entière, frémissante et debout, dans l'attente de ce grand duel. A la vue de ce spectacle redoutable, mes os se l'ondaient d'épouvante. Je me demandais, dans l'angoisse de mon âme, ce que c'était que le forum de Rome et d'Athènes auprès de Ijuimersité de cette tnbune , qui comi)ioit ses auditeuis par milliers , et dont vhnque auditeur était un siècle ; je n.e demandais ce que c'étaient que les périssn-
Lies inlërèls de Rome et d'Aihènes, auprès des immortels intérêts qui allaient se débattre devant l'assemblée du g^enre humain. Puis je cherchais de l'œil celui que la Providence avait destiné à traduire, dans la lan{jue des vivans, les débats solennels de ce prodi{jieux concile des morts, lorsqu'une voix intérieure me. dit: Ecoute et souviens-toi; et moi je tombai la face contre terre, et je restai abîmé dans mi terreur. N.
L'ACADE3IIE FRANÇAISE.
Pour un journal de progrès comme est le nôtre, voici un titre qui paraîtra singulier. De toutes les vieilles choses vieillies sans remè<le, l'Acadéniie française est sans contredit, pour la Jeune France, ce qu'il y a de plus vieux. Nous ne voulons pas faire ici des épi'jrammes qui seraient aussi passées que l'Académie elle-même, nous vouions seulement, puisqu'il est question de celle corporation gothique, nous demander s'il ne serait pas possible de la rajeunir, de la mettre au fil iWs idées nonvelN'S, en un mot, de faii'eun être réel, vivant, parlant et agissant, de ce fantôme immobile, inerte et muet? 11 me semble que si l'on voulait y mettre de 'a bonne foi et un peu de complaisance des deux parts, le moment serait bien choisi pour cette restauration , la moins importante de toutes celles qui sont à faire aujourd'hui.
A dire vrai , l'Académie française n'existe plus chez nous depuis la première révolution. Quand Voltaire, quand d'Alembert, quand Montesquieu, quand M. de Rutfon , ces gloires de l'Académie , eurent disparu de la scène de ce monde; quand même leurs idées les plus avancées eurent été englouties par l'abîme sanglant de 95, quand il n'y eut plus d'autre littérature en France que la littérature de Robespierre et Marat, plus d'autre poésie que la poésie de l'échafaud, alors on put bien dire que l'Académie française était morte. Et, en effet, l'Académie n'a pas donné signe de vie dans celte terrible époque où la langue française , cette reine de 1 Europeaété traitée tout-à-lait conune si elle était véritablement la sœur ou la femme du roi Louis XVI. L'Académie française, instituée par son fondateur, le cardinal de Richelieu , uniquement pour défendre et pour protéger la langue, pour servir de garde-du-corps au langage qu'avait créé le dix-septième siècle^ avait là certainement une belle occasion de descendre en champ clos, l'arme en avant, et de venir disputer à Hébert, à Marat , à tous les rédacteurs de ÏAmi du PeujAc, les lambeaux de celle noble langue française dont eile était la gardienne. A quoi bon , je vous prie, une Académie française, juge du beau langage et faite pour le défendre, qui abandonne tout d'jm coup sa langue française aux orateurs des halles et aux écrivains des faubourgs? A quoi bon r< connaître pour seul bon et véritable parmi les dictionnaires le Z)ic/io;27<ai/e r/c C Académie, quand l'Académie laisse déchirer par Hébert et compagnie le Dïci'wnnaire de CAcadênùe^f Certes, dans ce lemps-la où tant de nobles lètes tombaient an nom de quelques nobles opinions, il tùt été beau à une académie française de mourir uniquement pour la défense i\i\ lan/pge. Cela eût été beau que le peuple en France eût trouvé les {jardiens de la langue française à leur poste , et prêts à mourir comme les gardes-du-corps de Versailles. Mais voilà ce que l'Académie française n'a pas compris. Elle a laissé outrager la langue tant qu'on a voulu l'outrager ;
elle a menti à son institution , elle a trahi son devoir, elle s'est rendue méprisable même aux terroristes , et quand Bonaparte est venu enfin apporter quelcjue peu d'ordre à cette société démantelée^ il s'est demandé ce qu'il tV^rait de celle académie française, qu'il ne voulait pas traiter comme le irihunai?
Le premier consul qui se {jlorifiait d'clre membre de L'Insiiint, avait bien compris, voyant l'Académie fiançaise si délabrée, si inutile et si inerte, que désormais l'Académie française ne pouvait plus vivre toute seule et séparée de toute académie comme elle avait vécu jusqu'alors. Il jugea qu'il était bon de renforcer ces quarante membres épars dans les belles-lettres , des autres académiciens des sciences et des beaux-arts; il fit donc de l'Académie française cette réunion qu'il appela VInsiitut, Ce fut déjà un grand coup porté à l'Académie. Elle n'était plus distincte des autres. E'ie était en contact avec l'Académie des beaux-arts, qui chaque jour produisait de beaux ouvrages, pendant qu'elle, l'Académie française, ne pro;luisait rien. Elle était la voisine de l'Académie des sciences , qui se livrait à d'immenses travaux chaque jour, et qui faisait d'utiles découvertes , pendant qu'elle, l'Académie fiançaise, commençait à peine son second Dictionnaire, qui ne devait être jamais fini. En un mot, les quarante n'étaient plus quarante, ils étaient centvingt. Or, ici le désavantage était d'autant plus grand que pendant que les autres académies sont essentiellement des académies actives , agissantes , et composées de membres jeunes encore, ardents, ambitieux, l'Académie française, à quelques exceptions près, n'était plus qu'un refuge pour la vieillesse, un grand amas d'infirmités morales et physiques; et encore, que de peines n'eut pas l'empereur pour arriver à ce nombre faial de quarante hommes de génie que doit avoir la Erance en tout temps, ni plus ni moins; carie nombre en est compté et exigé aux Quatre-Nations comme le nombre de sacs de farine est compté et exigé au grenier d'abondance de la bonne ville de Paris.
Avec cette différence pourtant que chaque année le grenier d'abondance se remplit de farine nouvelle, et que la fine fleur de froment entassée là, n'est pas en danger de perdre de sa valeur. Au contraire, à l'Académie française on y enfre vieillard, on n'en sort plus que cadavre. Poui-quoi cela est-il ainsi? pourquoi l'Académie française du dix-neuvième siècle n'esi-eile plus un corps produisant , enseignant, écrivant et parlant, occupant les chaires de littérature, le théâtre, les cabinets de lecture, les journaux, les assemblées délibérajites, et même la cour? Pourquoi ce funè!)re silence autour de cette société (]ui pour être quelque chose , devrait faire beaucoup parler d'elle? grande question qu'on ne se fait déjà plus, tant l'indifférence est grande pour l'Académie française de nos jours!
Une des premières réponses à faire à cette question est celle-ci : — Ou entre trop vieux à l'Académie; — on a trop fait de l'Académie une retraite d'invalides; — vu ne met plus à l'Académie de ces hommes , qui, sans être des écrivains très-habiles, donnent cependant une vie réelle à un grand corps en y apportant, soit l'iilusiration de leur nom, soit l'éclat (h leurs belles actions, soit la grandeur de leurs charges; l'autre jour encore, à l'Académie française, quand M. Thiers a été reçu, on cherchait en vain quelques-unes de ces belles décorations civiles ou guerrières qui font tant de plaisir à voir, et qui reposent agréablement l'œil du spectateur. Eh bien ! on distinguait à peine sur ces habits d'un vert passé un ou deux c(.r.(ons rouges , rien de plus ; tout le reste était terne et avait a peine un ou deux médians bouts de rubans; voyant cela nous autres, nous nous sommes pris à penser que
OOÂ \a jeune FRANCE.
M. le maréchal de Richelieu manquait beaucoup à l'illustre assemblée , et que si quelque maréchal de Richeheu se présentait encore, l'Académie l'erail bien de lui ouvrir ses portes , ne fùl-ce que par é.gard pour son ruban bleu !
Car autrefois dans le beau temps de l'Académie française , les jjrands seigneurs académiciens n'empêchaient aucun grand écrivain de parvenir. Au contraire , nn {jrand seigneur, un prince du sang , remplissaient merveilleusement des lacunes que rien ne peut faire éviter dans une compagnie littéraire qui est obligée de compléter toujours ce nombre fatal de quarante personnages d'un esprit supérieur; aujourd'hui, tout au rebours, on remplit les lacunes de l'Académie, non plus avec des grands seigneurs , des grands seigneurs du premier ordre , mais avec des gens d'esprit du dernier ordre; au lieu de prendre M. le duc de Monlmorenci, l'Académie française prend M. Viennet, qui s'est fait huer l'autre jour en séance solennelle.
Mais revenons à notre proposition de tout-à-l'heure. A dater de 89, l'Académie française est devenue un corps stérile et inutile. Jusqu'alors elle avait marché, sinon toujours en avant du progrès, du moins elle avait marché avec le progrès, et du même pas et avec le même zèle et la même conviction ; ariive la révolution française, et l'Académie éperdue, n'élève pas la voix même pour défendre la langue pour laquelle elle devait être comme la garde du roi Darius, qu'on appelait les Immortels. Aussi l'Académie a porté les peines de toute Vesiale qui laissait s'éteindre le feu sacré, elle a été enterrée toute vive; le souffle puissant de Bonaparte n'a pas môme pu ranimer ce cadavre. L'Académie, considérée comme un corps littéraire et poétique , n'a rien compris de ce qu'elle a vu depuis trente ans ; elle n'a même pas compris l'empereur Napoléon. Elle n'a vu dans ce grand homme qu'un soldat , un conquérant , un Alexandre, un César, comme on disait alors. Elle n'a su louer l'Empereur qu'avec les mêmes pièces de vers français avec lesquels avait déjà été loué Louis XIV. Pendant que le premier consul, par une idée de génie , passait par l'Orient pour venir régner en France parle chemin le plus court, un poète épique de remf)ire, voyageur à la suite du grand généra!, écrivait un poëme épique sur Philippe-Auguste. En plein empire , en pleine conquête, quand le guerrier rêvait le blocus continental, quand il marquait sa trace sur des champs de bataille, de terres labourables avant lui, et auxquelles la gloiie a imposé les noms de Wagram, de Marengo, d'Ausierlitz écrits en lettres de feu dans l'histoiie, les poètes du consulat et de l'empire, pauvres héros qui ne voyaient pas combien celte gloire moderne s'éloig,nait de toute gloire connue , combien le grand homme présent ressemblait peu aux grands hommes passés, et quelle gloire à part attendait les Français à demi nus qui gravissent les Alpes, et qui traversent les mers, une gloire toute différente de la gloire des Grecs et des Roujains d'autrefois; les poètes de ce temps-là jetaient sur le Théâtre-Français des tas de Grecs et de Romains, qui venaient les uns après les autres léciter leur rôle, qu'on avait soin de remplir d'allusions à la gloire du maître. j\lisérable , ridicule et inepte louange ! Ce n'était pas ainsi que Racine louait autrefois Louis XIV , en mettant dans ses chefs-d'œuvre toutes les aimables passions de ce grand et brillant uionarque. Ce n'était pas ainsi que le grand Corneille louait autrefois le cardinal de Richelieu quand il jetait dans son drame toute la sombre et sévère politique du cardinal. Mais ces poètes suivant la cour impériale, n'ont su faire que des allusions. lis n'ont rien compris à ce qui se
passait devant eux, ni l'élévaîion, ni la gloire, ni la chulo, ni le retour, ni enfin la nnort de Bonaparte; il a fallu qu'un étranger, un Anglais, lurd Byron, donnât le signal poétique et que le premier il prouvât à nos poètes que Bonaparte, tombée et pas lout-à-fait mort , était déjà un être poétique. Non, l'Académie française n'a rien compris, n'a rien entendu, ni la haine ni l'amour des peuples; elle a été tout-à-fait étrangère aux mouvemens divers de cette Europe' , fl citante entre les deux principes qui se partagent le monde; et il a fallu chez nous qu'un chansonnier, Béranger, un poète de hasard, mais enfin un poète, c'est-àdire une intelligence avancée , ait mis en couplets et en refrain le présent et le passé de la France qui étaient aux prises ; encore une fois , l'Académie française n'y avait pas pensé.
L'Académie française faisait des comédies avec M. Andrieux, des tragédies avec M. Arnault, de très-jolis opéras comiques avec M. Etienne; elle en faisait sous le consulat, elle en faisait sous l'empire, elle en faisait sons la restauration , elle en ferait encore aujourd'hui si elle trouvait un théâtre assez complaisant pour jouer ces sortes d'ouvrages; voilà ce qu'elle a fait; elle a copié, elle a refait , elle a rapetassé, tout le vieux théâtre, toute l'ancienne littérature; et à présent, elle est là , immobile qui s'écrie à tout homme jeune qui se présente, à toute idée nouvelle qui veut pénétrer : Halte-là , on n'entre pas.
Alors, ridée rebutée, ou le jeune homme à qui on a fermé la porte, répond à l'Académie comme M. de Beinis au cardinal de Fleury : fatiencbaï.
Nous ne voulons pas ici passer en revue tous ces quarante noms , qui ne sont jamais plus de six mois sans être trente-neuf; car la mort , ce dernier terme de l'oubli , pèse incessamment sur ces tètes tremblotlantes; et toutes vides qu'elles sont, la mort courbe ces téies autant que ferait une grande idée. Dites-nous seulement quels sont les hommes de l'Académie (]ui soient des hommes du progrès. Deux seulement, M. de Chateaubriand et M. de Lamartine, l'un le sévère chrétien , le grand royaliste à qui le public a ouvert forcément les portes de l'Académie; l'autre, le grand poète chrétien pour qui l'Académie n'a eu que des moqueries quand lia révélé au monde attendri cette poésie nouvelle, cette od; de la solitude, cette mélodie venue du ciel; certes, ces deux hommes sont l'honneur de la France poétique ; mais qui sait en France que M. de Chateaubriand et M. de Lamartine font à l'Académie l'honneur d'être de l' Académie? Et si ceux-là sont connus, demandez au premier qui passe le nom des autres membres leurs confrères? nul ne le sait. Il iàui être très-versé dans les petites choses littéraires pour savoir quels sont les hommes qui se voient là-bas dans ce palais qui sert de repoussoir au Louvre? je m'en rapporte au lecteur qui lit ces pages; — cond)ien pourrait-il nomme sur-le-champ de membres de l'Académie française? Pas six!
Mais, en revanche, autant il est difficile de nommer les médiocrités inutiles qui encombrent l'Académie , autant il est facile de nommer ceux qui n'en sont pas. Ceux-là brillent surtout par leur absence et de tout l'éclat de leurs œuvres présentes, aussi bien que de leurs œuvres à venii*. L'auteur de ISoire-Damc de Paris et des Feuilles d'automne, ce jeune homme égaré par le génie, dont on peut relever tant de mauvais ouvrages, mais qui a fait à lui seul d'admirables pages de vers, M. Victor Hugo n'est pas de l'Académie française, où sont tant de poètes d'almanachs, célèbres inconnus qui ont rimé en plusieurs chants les P/V/isi/\s de la mémoire, [es Plaisirs de iimcujinaiiou , les Plaiàrs de la soUltule et autres plaisirs.
L'aïUcur du beau roman de Cinq^MarSf un homme si fin et si élégant, bien qu'il soit trop maniéré, M. Alfred de Vigny, n'est pas de l'Académie française, où s'étale xM. Baour-Lormian; l'homme qui a fait Henri ///et Chrisline à Fontainebleau , celle ïKiiuic exiguë, mais énergique, rude, mais vivace, M. Alexandre Dumas, dont api es loiit on ne peut contester les rares qualités dramatiques, n'est pas de l'A-cadcmie; en revanche, M. Alexandre Duval, qui a lait tant de longues comédies; en revanche, 3i. Etienne, qui a fait tant de moraux opéras comiques, Joconile en tète; en revanche, M. Lebrun , qui a refait le Cidôu grand Corneille, tous ceux-là sont de l'Acadéinie. Enfin, enfin le plus grand écrivain en prose de ce ten>ps-ci, l'homme qui pense comme Jéremie et qui écrit comme Bossuet,le prèirequi nous aurait rendu la phrase de J.-J. llousseau, si cette phrase s'était perdue, 3L de La Mennais , en un mot, cet homme de génie (et nous ne parlons que de son génie) , M. de La Mennais n'est pas de l'Académie. Il est vrai de dire que M. Jay est de l'^Vcadémie pour avoir écrit de beaux articles de poUtique dans le Consiinitiunncl.
Ainsi aucun des hommes qui produisent, aucun de ceux qui pensent et qui écrivent n'uni l'espoir d'entrer à celte académie française, tant que seront déployées au vent les aiîes brillantes de leur esprit. Ils n'ont d'autre chance, s'ils veulent éire lin jour de l'Académie française, que d'attendre que le temps ait brisé Ic^urs ailes , ail terni leur Ncrve brillante, ait répandu sa poussière sur l'éclat de cette jeunesse poclî(jue. Aloi'S ces mêmes hoinmes, qui aujourd'hui apporteraient dans le sein de l'insliiuidu mouvement el de la vie, de la louange et du blâme, des succès et deschuies, en un mot tout ce qui attire l'atieuiion publique, n'y apporteront plus, dans une douzaine d'années, qu'un nom usé comme leur esprit, l'ombre vacillante de leur gloire passée, l'ombre d'une ombre I
Voilà pourtant con^ime on eniend le progrès chez nousl voilà comment les corps avances se consiiiuent et se recomposent. La jeunesse et le lalent dans leur vi- ^'ueur sont des litres à toute exclusion. Conirairementa celte courtisane de la Grèce dont il a eié pailé dans les histoires, l'Académie française rtfuse au fils ce qu'elle a accordé au père. En ce cas, pourquoi mtniir à son titre, ou plutôt pourquoi ne pas prendre un tiire qui soit d'accord avec la réalite; au lieu de s'intituler : Academie française, l'Académie ferait bien mieux de ^'intituler ; Hospice des gens d'esprit incnrablea , on saurait alors à quoi s'en tenir.
Airèions ici celle controverse, que nos lecteurs auront bien comprise. Com/nc on voii, ceci n'est pas une attaque cunlre l'Acadeiîiie, mais une plainte contre la manière dont elle se lecrute, ei dont elle remplit ses vides. Bien loin de vouloir qu'il n'y ait ])lus d'académies dans le monde, nous trouvons, nous, qu'il n'y en a pas assez, si par ce mol aiadèmiey nous entendons une association qui a pour but le prorrès et ramtlioraiion dts masbcs. Ce qui nous fâche seulement, c'est (jue lAcadomic, cet illustre cor[)s qui a rendu tant de services à la langue, qui a inscrit laul de grands noms sur ses registres, recompose par hasard sous l'empire, suptiorié tel qu'il était sous la restauration, arri\é enfin à ce moment précieux oii la jeune France de 1805 eiili'e dans sa trentième année, oîi tout se renouvelle en Irance. larmée, l'Université, les tribunaux, la France entière, où toutes les jeunes capacités sont appelées aux affaires, au n)oment où tout ce qui parle, tout ce qui agit, tout ce qui professe est jeune, quel malheur, disons-nous, que l'Académie française, au lieu de dépouiller, elle aussi, la vieille peau impériale,
laisse passer sans en profiter ce beau moment de rëj^énération intellectuel ie! Quel malheur et quelle faute, si elle va reprendre des incapables it des vieillards, pour remplacer des incapables et des vieillards.
Et quand toute hérédité est violemment détruite, même l'héréd'té de la pairie, ne diiait-on pas, à voir ce qui se passe, qu'on entre à l'Académie par droit d'hérédité?
Francis BENOIT ,
Fabricanl de machines à vapeur.
SECONDE ÉDUCATION d'un jeune homme dans le monde ,
ou JOLIllN AL D ARTHUR BEF.MOi\T ,
Pendant les deux premières années de sa sortie du collège.
aOlt I830,
« C'est aujourd'hui que je sors du collèjje, mon éducation est faite.
Après dix années d'éludés je ne sais pas viaimenl ce que je pourrais avoir à apprendre , il y a bien mon droit qui me reste à faire pour devenir avocat , niais voilà tout, et je n'ai plus qu'a entrer dans ce monde à la perspectivesi brillante, si éblouissante.
Puisque je dépose dans ce journal mes pensées les plus intimes, il faut que je me répète à moi-même ce (jue m'ont dit souvent m. s professeurs , mes succès d-î (îo!lè(;e sont une garantie de mes succès dans toutes les carrières que je pourrais end>rass(r. Confiance donc, cl en avant!
Enfin je suis libre! et je puis dire que je sens bien un tel bonheur! Il n'y aura plus à mes côtés des maîtres pour é(Mer et pour noter toutes m^s actions, je ne res[)irais pas au collè{}e et maintenant je respire. J'ai écrit le vers latin obli^jé sur la fenêtre de machandjrc: 0 duri carique taiiicn ndicie pnmte'il Cari est une politesse pour le collèjje, cVst dnyi (jui est le mot vrai et par conséquent le mol propre, comme disait mon bon professeur de quatrième. N'est-ce point sin«;ulier? j'ai été en quatrième!...
J'ai assez rejjardé vraiment à la fenêtre de ma chambre d'aul)ern^e. Depuis deux jours que je suis ici , je n'ai qu'à me louer des fjens de l'hôtel. C'est la que mon père descend lorsqu'il vient à Paris ; tout le monde me pai'le de lui , tout le monde connaît 31. Belmonl. « Ah! me disait avant hier le maître de l'hôtel, vous êtes le fils de M. Behnont ; un excellent né(jociani! un homme qui a toujours fait de 1 onnes et d'honorables alfaires, et dont la fortune est solidement établie ! avec un tel père on peut être bien tranquille, ma foi , etil n'y a pas à s'inquiéter de l'avenir.
Ce brave homme a raison. Quelles idées ce mot d'avenir éveille en nîoi ! Au collè^jc elles bouillonnaient déjà dans mon cœur. Maintenunt depuis ces deux deniers, jours surtout, depuis (]ue je sors quand je veux , que je me couche quand je veux, que je me lève quand je veux , c'est tout autre chose. Non seulement je vois
l'avenir, mais j'y touclie , mais je le liens, mais j'en prends possession. Il me tarde, pour cornmencf r, d'ètro dans cette belle vilie de Aîarseille où je suis né et où je ne suis retourné qu'une fois depuis mon entrée au collèjje. Avec quelle joie je vais revoir ma mère ((ue je n'ai revue aussi qu'une fois!
L'avenir me sourit, c'est que tous les hommes me paraissent bons: il n'y a guère de méchans que nos pédans de colié-j^e. Noti'e vieil aumônier nous parlait souvent du monde avec un eiïroi que je ne parla{>eais pas, on est bien obli(jé de jeier ces sombres couleurs dans les^ermons, c'est ua moijca com:ne nous disions en rhétorique, et l'on peut aiasi placer quelques mouvemens. Certes je connais assez, le iuan;le (froc et ro n un ()our ne point redouter le monde français. Quand tous les (][rands hommes de l'antiquité ont posé, pour ainsi dire, devant nous depuis dix. ans, quand ou sait par cœu' leurs discours, quand votre mémoire vous les propose sans cesse pour modèles, quand leurs mâles vertus et leurs admirables caractères semblent se présentera vous et vous dire: c'est moi, je suis Gaton ! c'est moi , Brutus ! c'est moi , Socrale ! c'e>t moi , Marc-Aurèle ! comment seraiton inquiet en mettant le pied liorsdu colièifc ? Ces (grands hommes ne vous formentils pas une assez noble escorte , une assez glorieuse clientelle, que dix années de travail n'ont pas trop chèrement achetée?
Je vais à Marseille, là plus que partout ailleurs je dois retrouver les mœurs antiques, IfS sentimens antiques, cette franchise républicaine, cette austérité, de mœurs qui fleurissaient dans Rome lorsque Roaie n'avait point cessé d'être ellemême. Marseille , c'est comme le résumé de la Grèce et de l'Italie : ori{jine .grecque, lon[jue domination romaine, j'y trouverai deux civilisations réunies, la réalisation de mes éludes et de mes souvenirs de classe
J'ai pi'csque envie de déchirer les premiers feuillets de mon journal. J'approche de î^îarseill;' sans avoir encore exprimé ma pensée sur la grande régénération de juillet ; moi si fier, si enthousiaste de notre glorieuse révolution et de nos trois immortelles journées ! moi l'un des six qui se sont écliappés du co'lège et qui ont coinb.ailu pour la cause populaire! Ah , le fusil que j'ai ramassé dans la rue, je le conserverai tGUJoursI En le regardant, je pourrai médire que j'ai contribué à lémancipation de mon pays, au renversement d'une dynastie ami-nationale; mais respcci au ma'heur , je pardonne à Charles X et à sa race. Le bonheur rend généreux. Notre Roi citoyen , le roi de notre choix , celui là ne trahira pas ses sermens , et la Charte sous lui , comme il l'a dit avec tant de Cranchise et d'expansion , la charte sera une vérité.
Quel malheur que nolrv? Foy soit mort ! mais quels grands citoyens nous restent encore, quels patriotes. Quand je parlais des beaux caractères de i'aniiquilé, c'était à nos grands ciloyens que je pensais....
En revoyant ma famille , j'ai peut-être mis cepenilant trop de clialeur dans l'expression de mes opinions bien réfléchies et bien consciencieuses, je ne croyais pas que mon p re fût si attaché à la cause du roi déchu. Et ma sa^ur qui s'est mêlée de la conversation, et son amie mademoiselle de Lauréville <|ui a voulu placer son mot! En sortant du collège je jugeais déjà sévèrement les fciumes et leur frivolité, leur i;;norance m'était suffisamment démontrée. Maintenant mon opinion est toute faite à leur égard, cl rien r.e pouria m'en faire changer: j'ai vin{;t ans , je sîjîs un homme.
Celle petite Mademoiselle de Lauréville qui s'est permis de rire quand j'ai com-
paré l'éloquent et désinléressé Dupin à Cicéron, l'intrépide et noble Sclionen à Thrasybule, noire meilleure des républiques i\ Aristide et noire f^rand poète Viennet à Horace.. Mademoiselle n'aime pas le Consiituiionnel , cette feuille si indépendante, si courajjeuse, si intelli(jente, qui a contribué si puissamment à l'expulsion de la dynastie parjure. Il lui fautsans doute !a Quotidienne , le journal des jésuites et de l'émifjration ! les femmes sont bien ridicules.
Ce ne sont pas elles qui me perdront , leur bon temps , c'était l'ancien réx^ime. alors elles étaientreines et gouvernaient la France du fond de leurs boudoirs. Dieu merci, ce temps là est passé; nous sommes des penseurs maintenant, des hommes (Traves , et nous ne pourrions supporter même le caquetajje de cour de Mme de Sévi{;né , quoique cette femme écrivît assez bien pour son sexe et pour son temps
Voilà une affreuse scène qui vient de se passer... et je croyais que notre (grande révolution serait une èred'union et de concorde générales! Demain unduelavec le cousin de l'ami de ma sœur; commemon père était ému, quand j'aidonnécedémenti à 31. de Lauréville ! II voulait m'imposer silence , mais je ne pouvais me taire î à mon âge n'est-on pas homme , ne connaît-on point la portée de ses paroles ? Il y a des expressions , des assertions qu'un combattant de juillet ne peut pas souffrir. M. de Lauréville, ex-otficier de la garde , de cette gar Je qui a tiré sur le peuple, il devait être plus modeste après notre victoire, c'est ce que je lui ai dit. Ne m'al-il pas regardé avec l'air d'ironie lé plus insultant quand je faisais l'éloge du Roi élu ? N'a-t-il pas dit que les promesses de l'hôtel-de-ville n'étaient pas sincères ? Je n'ai pu retenir mon indignation et le démenti est parti. A demain donc ! Ma mère ne le saura pas , heureusement qu'elle était absente !
Enfin me voilà debout, et je puis écrire ce qui m'est arrivé depuis 3 mois , trois mois! Tépée de M. de Lauréville aura mis quelque intervalle entre mon droit et ma sortie du collège. Cei)endant,il faut que je rendejustice à ce carliste, il atout fait pour ne point se battre avec moi ; mais j'étais incapable de reculer, il l'a bien vu.
Il est une autre personne à laquelle je dois rendre justice aussi. Aurais-je pensé queMademoiselIe de Lauréville si moqueuse, si méchante c'est le mot, quand il s'agissaitde politique, put produire sur moi une tout autre impression, celle de la reconnaissance ?... Oh ! mon opinion sur les femmes n'< st point changée ; pour que je les aimasse, il faudrait qu'elles fussent si différentes de ce qu'elles sont véritablement !....
Ici on remarque dans le journal d'Arthur , une écriture très fine et très déliée et ces mots en caractères très-nets et tiès-lisibles : cVous n'avez pas le sens commun monsieur , et vous ne comprenez rien aux femmes ! »...,
Voilà , il faut l'avouer , une rare indiscrétion ; je ne puis concevoir qu'on ait découvert mon journal si soigneusement caché dans un tiroir dont moi seul j'ai la clé; ce sera ma sœur sans doute qui aura pris cette liberté. C'est fort inconvenant ! je m'en plaindrai.
Mademoiselle de Lauréville et ma sœur ont ri quand j'ai voulu me plaindre , impossible de parler sérieusement avec les femmes ; au reste j'ai l'c^arde l'écriture de ma sœur , elle seule peut avoir écrit dans mon journal.
Mademoiselle de Lauréville, Mademoiselle Juliette est très jolie. Que m'importe'-'
SUPPLÉMENT AU?i€Ml':RO DU 5 JAÎNVIER 1855.
5^0 l'A. JEUNE FRANCE.
nous autres jeunes gens de juillet avons-nous le temps de nous occuper d'une fenime ? Le siècle est sérieux et le siècle est en marche , il faut le suivre
On m'écrit de Pjris que le gouvernement semble vouloir s'écarier de son origine, que Lafayelte et Dupont de l'Eure éprouvent des dégoûts. Mon ami se sera trompé , il est impossible que le roi des barricades oublie le patriotisme et les immenses services de ces deux grands citoyens.
Lafayetle est le père de la royauté révolutionnaire , Dupont de l'Eure est le Sully de Louis-Philippe ! un prince citoyen, un prince bourgeois que j'ai vu comme lui chanter la marseillaise sur le balcon du Palais-Royal , avec ce vif et chaleureux enthousiasme , qu'il est impossible de feindre lorsqu'on ne l'éprouve pas , un tel prince est digne de toujours apprécier de tels amis ! Il ne leur manquera pas plus qu'ils ne lui ont manqué , comme il disaiit lui-même ; c'est entre eux à la vie ei à lamorll Autant dire que Louis-Philippe oubliera la reconnaissance qu'il doit à Laffitle et qu'en toute occasion , il ne lui en donnera pas de preuves , que de lui imputer de l'ingratitude envers Dupont de l'Eure et Lafayetle ! Oh non î cela n'est pas possible, etjl me tarde d'être à Paris pour juger de l'état de choses.
Encore une rixe dans notre ville entre les carlistes et les libéraux ; à Paris de violentes émeutes à l'occasion du procès des ministres. Je m'y perds. Le gouvernement des trois jours va-t-il faire tirer sur le peuple ?.... Le sang a coulé sur les dalles du Palais Royal ! Ah qui se serait attendu à un pareil résultat !
Décidément il faut que je parte , je suis maintenant bien rétabli , je vais commencer mon droit , et puis il faut que je m'écbire sur la situation....
L'influence que Mlle de Lauréville exerce sur moi , est extraordinaire , hier je ne sais pourquoi , elle paraissait ne vouloir parler qu'à son cousin , qni au reste est mon ami maintenant.... Et hier il me semblait qu'il était moins mon ami : le san^^ me montait au cœur et au visage , j'étouffais , j'éprouvais une affreuse suffocation un troulile et des angoisses que je n'avais jamais ressentis jusqu'alors. J'aurais voulu parler , et pas un mot ne pouvait s'échapper de ma bouche , mon cœur était plein, mon cœur débordait de sensations, et il y avait comme une barre comme un horrible bâillon devant mes lèvres î Est-il possible d'être si puissamment , si violemment ému , et de ne pas trouver une parole , pas une seule , Dour faire comprendre ses émotions à celle qui les cause , et qui , spectatrice ignorante, y assis e sans les voir , ou peut-être s'en fait un jeu parce qu'elle ne les a point comprises !....
Juliette car depuis long-temps dans mon cœur je ne l'appelle plus que Juliette, elle qui , pendant cette longue maladie , causée par une blessure , voulait réparer disait-elle, l'imprudence qu'elle avait comniise en parlant de politique, par les visites detous les jours qu'elle me rendait avec ma mère et ma sœur ; Juliette , la Dupille démon père et que je m'habituais à regarder comme une sœur, Juliette ne fait plus attention qu'à son cousin ! Raison de plus pour que je parte. Ils sont de la même opinion , qu'ils s'aiment, qu'ils s'épousent !
Maintenant , c'est mon ])ère qui veut que je parte et moi je ne voudrais plus partir. Je n'oserai dire à personne combien j'ai changé d'opinion à l'égard des femmes • Juliette me fait mieux penser de toutes celles qui appartiennent à son sexe. Ûuelle ovixce ! quel esprit ! quelle vivacité ! Elle m'a dit franchement pourquoi Vautre jour elle avait tant parlé à son cousin , c'est que moi-même je ne parlais
lA JEUNE FRANCE. * 5ii
pas et, que je semblais, m*a-l-elle dit, conduire le deuil de la révolution de juilletl..,. SI elle avait raison?...
Et moi qui ne pensais pas le moins du monde à notre fjlorieuse rëvolulion , et moi , qui ne pensais (|u'à Jul:elte ! Depuis que je l'aime , car il faut me l'avouer, je l'aime avec transport , avec terreur, comme un bien que l'on craint de perdre ou que l'on ne pourra jamais obtenir. Ah ! si ma parole pouvait reproduire tous les élans de mon cœur , si un cercle de fer ne semblaii comprimer cette pensée, la retenir dans ce cœur brûlant qui a tant besoin de s'épancher, de se dilater, que l'amour me rendrait éloquent ! Q jand elle n'es», point là, je parle tout haut , je lui dis: Juliette , je vous aime , vous éies ma Juliette ! Je ne vous vois point, et cependant , je vous vois, je vous contemple; votre imajje plane sur mon cœur. Je sens bien que je ne suis plus à moi-même, et que je vous appartiens tout entier...
Mon père l'a eloi/jnée ! Oii est-elle ? Où la retrouverais-je ? Peut-être à Paris? Cette boucle de cheveux que Juliette avait donnée à ma sœur , je l'ai obtenue de ma sœur , elle ne m'abandonnera jamais ! 0 femmes , anges que j'ai méprisés , que j'ai méconnus , que je ne vou ais point aimer , je vous adore toutes en ma Juliette ! Mes opinions politiques sont invariables , immuables , mais quant à vous, ô les charmantes fées, qui avez transformé mon cœur dur et siupide en un cœur intelli{jent , sensible , je ne suis plus le même et je le dois à Juliette !
Ne plus la revoir , ah ! cela est impossible ! Assurément je la retrouverai à Paris....
J'ai vu M. de Schonen , M. Dupin. On ne m'avait pas trompé ! quelle froideur pour les hommes de juillet ! ô Cicéron , ô Thrasybule, où étes-vous ?.... Je n'ai pu me contenir , j'ai parlé en homme de juillet. Nous sommes au lendemain , et je suis arrêté !....
II y a deux jours que je suis à Paris , et , dès le second , mon domicile est à Sainte-Pélagie!! J'écrirai à Louis-Philippe, et je signerai Arthur Belmont, combattant de juillet, je n'atlendrai pas long-temps , j'en suis sûr , ma mise en liberté. Que le pouvoir ait fait quelques pas rétrogrades, c'est possible; mais s'il dévie de son origine...., cependant il ne peut pas la renier !
Poiir toute réponse , on m'apprend que mon affaire paraît plus grave qu'on ne l'avait jugé d'abord , et qu'elle se rattache à un complot contre le .gouvernement ! ! Mais on veut donc marracher ma foi politique, mais on veut donc me prouver que ma famille , que celle de M. de Lauréville, avaient raison !
Ah ! Dieu, quand je me souviens avec quel enthousiasme, avec quel abandon de cœur et d'esprit , je saluais l'ère de liberté qui me semblait luire pour la France , aurais-je pensé que je dusse en célébrer l'anniversaire à Sainte-Pelaf ie î ! Au collège, je ne pouvais supporter de braves et honnêtes jeunes gens, nos maîtres, qui nous empêchaient de parler pendant les études, j'ai bien ga«^né au change, vraiment, au lieu des pions du collège, comme nous les appelions, nous avons ici des espions qui tachent de nous laire parler , pour nous dénoncer ensuite à la police.
Est-ce donc là le sort de la jeunesse française? Elle quitte les bancs toute pleine de généreux senlimens, toute dévouée à la cause de la liberté et de l'humanité, toute prête à donner son sang, s'il le faut, sur les champs de bataille de 1* Europe, pour la délivrance du monde! et, au détour d'une rue , quelques esinfiers de police se
512 LA JEUISR FRANCE.
jrilcront sur celte confiaiUe, sur celte malheureuse jeunesse, et lui mettront les menottes au nom de la souveraineté populaire et d'un roi citoyen!... Quelle dérision!
Point de nouvelles de ma famille , point de communication avec mes amis , et voici quatre mois que l'on me relient ici ! Je suis au secret î Sans doute , Juliette est mariée ; peut-être que ma mère a succombé à l'inquiétude que doit lui causer mon silence forcé !.... Et mon père qui blâmait tant ma manière de voir , et M. de Laurévilîe qui me prédisait une fois que je finirais par aller en prison sous le régime de la liberté. Que diraient-ils tous, s'il savaient où je suis'i^
Je suis libre, et à quoi me servira ma liberté? A quoi me servira l'acquittement du jury ? Juliette mariée ! ! Juliette, ô mon Dieu , quelle phrase cruelle à prononcer : la femme de M. de Laurévilîe! c'est elle-même qui me l'apprend, et sa lettre a déjà deux mois dédale! Elle me dit que ma mère doit tout m'expliquer; aurais-je seulement le courage d'ouvrir sa lettre?...
Mon père est sérieusement malade; cette révolution l'a ruiné ; il est impossible que je continue mon droit, voilà ce que m'annonce ma mère. Celle que j'aimais , s'est mariée pour venir au secours de ma famille ! Que ne suis-je mort dans les journées de juillet!.... 0 mon Dieu! on m'apprend dans une dernière lettre que mon père n'est plus, ce sont mes opinions, c'est la révolution, qui l'ont tué!
Que faire? quelle carrière suivre maintenant? Je ne compte plus sur les hommes , je les méprise trop, et ils m'ont trop donné le droit de les haïr , pour que je puisse rien espérer d'eux. De prétendus patriotes ont ri à la vue de ma croix des trois journées , et moi aussi j'ai ri, j'ai ri avec un dépit amer à la pensée des illusions de mon cœur, que celte croix avait long-lemps entretenues! Celle croix et les cheveux de Juliette, cette croix et mes espérances de collège, cette croix et mon avenir qui m'apparaissait si beau , on peut les mettre ensemble ! Je me suis trompé en politique, en amour; j'ai compté sur le bonheur, il me semblait qu'il me revenait de droit , et je n'ai plus de père , et ma mère est languissante dans une maison étrangère, et le monde m'apparaît fermé, muré ; personne ne m'offrira une main bienveillante ! Pour les royalistes , je suis un révolutionnaire ; pour le juste-milieu , un bousingoi, et j'éprouve un dégoût si profond delà politique, qu'il ne me reste plus assez d'énergie pour devenir républicain.
Je crovais avoir une instruction solide, variée, j'étais persuadé qu'il ne me restait plus rien à apprendre, que bientôt je me distinguerais dans le barreau ou ilans la littérature. Le barreau? je ne puis y prétendre, je vis à peine des leçons que je donne dans le collège où j'ai été élevé, et souvent je m'aperçois que j'ai beaucoup à faire pour approfondir ce que je n'ai fait qu'eflleurer pendant mes classes. Delà ù briller dans la littérature, qu'il y a loin !
Je ne puis me le cacher, mon ame est flétrie avant le temps. Chaque jour, ma santé s'altère, bientôt je ne pourrai plus donner mes leçons. Si je meurs, on choisira un autre répétiteur pour mes élèves, et puis il ne sera plus seulement question de moi. C'est le même collège, cependant, où j'ai reçu tant de couronnes le même collège où l'on m'aimait, parce que je remportais des prix à l'université. Oh ! W- temps des laurit rs de collège est passé comme le temps des couronnes civiques! Benjamin Consiaul a bien fait de mourir, seulement il est mort trop lard , et il cùl mieux valu pour lui , de succomber avec le général Foy. C'é-
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tait le temps des {jlorieuscs luîtes de tribune, el dus morts .glorieuses ; alors on pouvait re{;relter de mourir !
Et pounjuoi parlé-je encore politique? Est-ce que la politique re^iarJe un répétiteur de co!Ié{;e? Allons, pédant subalterne, va (jat^ner les soixante francs par mois, et ne t'occupe point d'une science qui appartient aux Malml et aux Viennet, aux Schonen et aux Eulchiron ! Prosterne-toi devant ces grands citoijens, et remercie-les de ne point retourner encore à Sainte-Pélagie. Les ser^^^ens de ville ne sont-ils point là , et ne forment-ils pas la garde d'honneur du système actuel?....
On m'a dénoncé comme appartenant à une société secrète, et me voilà destitué de ma triste place de répétiteur ! Il faut prendre unedécision, ma vie ne peut continuer ainsi. Au collège , je m'étais imaginé que je devinais le monde , et maintenant ce monde m'écrase, il retombe sur moi comme une horrible énigme. J'avais une foi politique , je n'en ai plus ; une sorte de croyance religieuse , je l'ai perdue. Au bout de mes deux ans d'expérience, je n'ai de conviction que celle de mon inexpérience, démon néant
L'argent qui me reste, le fruit de mes pénibles, de mes obscurs et fastidieux travaux, serait dépensé en deux mois, dépensons-le en quinze jours ! Je veux connaître les joies de la vie, moi ! Nous verrons après
C'est bien , je me suis livre avec fureur aux plaisirs, aux plaisirs!.... Quel mol !... J'en suis rassasié, dégoûté. Au fait, quelle était la femme dont la mémoire pouvait conserver mon ame pure? J'aurais du être lidèle, pnut-élre à la femme
d'un autre , à Juliette Non , non , ce n'est pas Juliette , c'est madame de Lau-
réville! La débauche vaut mieux, la débauche vous abrutit, la débauche vous ùie tout ce que vous avez de noble dans l'àme , la débauche enfin vous fait douter que vous ayez une ame, vous prouve que vous n'en avez pas. C'est un grand bien, lorsqu'on ne peut penser sans souffrir ! Un coup de pistolet, et l'on ne souffre plus! Les organes matériels une fois brisés, plus de peine, plus de plaisir, un profond et élernel repos
La première année qui a suivi ma sortie du collège, a été toute d'illusion; je me livrais à un entraînement de jeunesse que rien ne pouvait arrêter. Mon esprit, mon cœur, ne prenaient point le temps de rien mûrir, de rien raisonner. En avant! telle était ma devise. Pauvre devise! et que les événemens ont si impérieusement changée pendant cette seconde année, qu'il m'a fallu subir, et que je subis encore; mais je suis las, bien las, de souffrir!
J'ai tout considéré, le dénouement approche
Maintenant que mon parti est pris, je suis calme, très-calme, l'énigme de cette vie me sera expliquée ou bien elle continuera ; mais mon cerveau sera en poussière et n'aura plus à s'exercer sur aucun sujet de philosophie , de science et de morale. Le moment de sortir de celte vie est arrivé, je ne regrette que ma mère, je lui ai laissé croire que ma position était lieureuse, agréable, ne vaul-il pas mieux qu'elle apprenne que, dans un accès de fièvre, je me suis brûlé la cervelle, que s'il fallait qu'on lui dît : il est mort de misère !!
Aurais-jc cru que mon journal finirait ainsi? Pour le second anniversaire de ma sortie du collège, je retourne à Marseille, où je m'occuperai fort peu de retrouver les niœurs républicaines de Rome et d'Athènes, fort peu d'être avocat; je veux suivre l'étal de mon père, c'est le désir qu'il a témoigné en mourant. 31a inère est-
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là , M. fie Laurévillc est avec elle , et il est en deuil ! Pauvre Juliette! à son dernier lïioment , elle a pirlé de moi , elle m'a recommandé à M. de Laurë\ille.
Et ce bon vieil aumônier de mon collège qui , pour mon bonheur , demeurait dans le même hôte! que moi ; lui, destitué aussi, parce qu'il était royaliste, comme moi , parce qu'on m'accusait d'être républicain , il avait suivi toutes mes démarches,• malijré ses cheveux blancs, il s'était jeté à mes pieds pour m'arracher à la fureur du suicide ! Il vient avec nous, il vivra au milieu de nous; j'ai besoin de ses conseils et de son amilié. Ma mère ne peut se séparer du sauveur de son fils.
Mon cœur est trop froissé pour goûter déjà le bonheur, mais au moins je retrouverai le calme , d'autant plus de calme que je doute plus de moi-même, que je commence à prendre les hommes, le monde et les gouvernemens pour ce qu'ils sont, sans les voir comme je voudrais qu'ils fussent.
J'ai mis ma croix de juillet de côlé, et de toutes mes illusions, il ne me reste que ma foi dans un premier amour : Juliette ne ni'a\ait pas oublié! Si les circonstances l'avaient permis, elle aurait été ma femme, ma mère me l'a dit : Oh quel bien elle m'a fait !
Les idées religieuses prennent chaque jour plus d'empire sur mon cœur; elles m'offrent un point de départ, un soutien à n)oi qui ne savais où fixer mon âme et mon esprit, à moi qui ne savais d'où je venais et où j'allais. Je deviens chrétien, profondement chrétien, et faut-il le dire? je suis Jeune France.
Certes, je suis loin de condamner les femmes en masse comme lorsque je venais de sortir du collège, et mes propres passions m'ont appris, pendant cette seconde année, qu'il ne faut pas toutes les estimer, comme je faisais dans mon premier amour. Un jour je me marierai, et lesouvenirdeJulieite,quiest morte en m'aimant; ce doux et triste souvenir qui se mêle dans mon âme à toutes les grandes et sublimes idées de religion et de christianisme, le souvenir de Juliette qui est au ciel, me guidera dans le choix d'une femme sur la terre.
Août 1852. Francis N.