CHAPITRE PREMIER
Paris jadis. — Premiers essais d'éclairage. — L'éclairage sous Louis XIV. — Les réverbères. — La découverte du gaz. — Le gaz en Angleterre. — Le gaz à Paris. — La Compagnie Parisienne. — Les nouveaux appareils d'éclairage. — L'électricité et la lumière électrique. — Premiers essais d'éclairage électrique. — Les Sociétés d'éclairage électrique. — - Le gaz et l'électricité. — Huiles et bougies. — La situation actuelle de Téclairage.
Paris Jadis. — Le progrès se mesure en comparant le présent au passé. A ce titre, rien ne peut mieux nous faire saisir toutes les améliorations introduites dans Tart de l'éclairage, que de rechercher comment Tancien Paris s'éclairait.
Pendant bien des siècles l'éclairage a pour ainsi dire été ignoré des habitants de la capitale. Il est vrai qu'ils n'en ressentaient pas, comme nous, toute la nécessité. Chacun était sur pied de très grand matin. A peine le soleil était-il levé que les rues s'emplissaient d'une foule bruyante, affairée ; les tribunaux, les administrations publiques fonctionnaient dès la première heure et l'on cite deâ visites de lieux que le Parlement commençait à six et même quatre heures du matin. A dix heures on dinait. Le souper avait lieu vers quatre heures, c'est-à-dire au jour. A huit ou à neuf heures, selon les saisons, le couvre-feu sonnait et la ville entière devenait sombre et silencieuse.
Il était peu prudent, d'ailleurs, de se hasarder, la nuit dans les rues. D'abord, elles étaient très tortueuses et l'on risquait de s'y casser le cou à chaque pas, grâce aux inégalités du sol et aux saillies de toutes sortes qui empiétaient sur la voie publique ; ensuite elles étaient envahies, dès le soir,
par les mauvais garçons, rôdeurs de Tépoque, qui assommaient et détroussaient le passant attardé.
Il est vrai que Saint Louis (123i) avait accordé aux bourgeois pour la sûreté de leurs biens et pour remédier aux périls, aux maux et accidents qui survenaient toutes les nuits dans Paris par feu, vol, larciiu, violences, rapts, enlèvements de meubles par les locataires le droit de faire le guet. Mais cette police, par trop primitive, était forcément impuissante, au milieu des ténèbres qui enveloppaient la vieille cité et qui protégeaient les malfaiteurs.
Premiers essais d'éclairage. — En 1318, les meurtres étaient devenus si communs aux environs du Châtelet, que Philippe V ordonna qu'une • chandelle serait entretenue, pendant toute la nuit, à la porte du palais.
Pendant plus de deux siècles, Téclairage public est réduit à cette unique et insuffisante chandelle *.
Enfin, par un arrêt du 29 août 1558, le Parlement ordonna que des falots ou pots de poix seraient placés au coin de chaque rue, de 10 heures du soir à 4 heures du matin ; et, où lesdites rues seront si longues que lesdits falots ne puissent éclairer d'un bout à l'autre, il en sera mis un au milieu desdites rues ou places selon la longueur d'icelles.
Deux mois plus tard (29 octobre 1558), ces falots, qui devaient facilement être éteints par la pluie ou par le vent, étaient remplacés par des lanternes contenant de la chandelle.
Ce n'était pas encore bien satisfaisant. Mais il convient de remarquer qu'à cette époque les procédés de l'éclairage, tant public que privé, étaient fort limités. En dehors de la chandelle, dont la fabrication industrielle parait avoir été imaginée au xi'' siècle, on n'employait guère que l'antique lampe romaine, formée d'un récipient en poterie ou en métal, rempli d'huile et sur le bord duquel se recourbait une mèche s'imbibant d'huile par capillarité. Elle ne donnait qu'un filet de lumière. Par contre, elle produisait abondamment une fumée acre et étouffante.
Pour être exact il nous faut aussi ajouter les bougies que l'on fabriquait alors avec de la cire d'abeille. * Mais elles coûtaient excessivement cher et, parmi les nobles, les plus opulents, seuls, en faisaient usage. Les bougies stéariques, si répandues aujourd'hui et si commodes, étaient totalement inconnues'.
* Nous laissons intenlionnellcment de côté un arrêt du Parlement, de 1524, qui enjoignait aux habitants de mettre devant leurs fenêtres donnant sur la rue et, dès neuf heures du soir, une lanterne avec chandelle allumée. C'est qu'en effet les habitants n'en tinrent aucun compte.
* Le mot bougie apparaît, pour la première fois, dans une ordonnance de Philippeie-Belde 4313.
' Les bougies stéariques datent de 1831 .
L'ordonnance du 29 octobre 1558, qui laissait, d'ailleurs, les frais de Téclairageà la charge des riverains, fut fort mal exécutée.
11 en fut de môme d'une ordonnance de police du 30 septembre 159i qui obligeait les habitants à établir des lanternes dans chaque section de quartier.
Il s'ensuivit que Paris devint le théâtre d'une série ininterrompue de brigandages qui ne firent que s'accentuer pendant les troubles qui précédèrent l'avènement de Louis XIV.
L'éclairage sous Louis XIV. — Aidé d'administrateurs émérites, Louis XIV, qui avait pris à cœur de régulariser les rues si encombrées de Paris et d'en transformer la voirie, concéda d'abord à un sieur Laudati Caraffe * le privilège d'établir dans les rues un éclairage volant que ledit sieur Laudati Caraffe, pour employer le langage du temps, devait mettre à la disposition des passants, moyennant un tarif approuvé.
« Les vols, meurtres et accidents gui arrivent journellement en nostre bonne ville de Paris j faute de clarté suffisante dans les rues, et, d'ailleurs, la plupart des bourgeois et gens d'affaire n'ayant pas les moyens d'entretenir des valets pour se faire éclairer la nuit pour vaquer à leurs affaires, n'osant pour lors se hasarder d'aller et venir par les rues et, sur ce, notre bien aimé le sieur Laudati Caraffe nous a fait entendre gue, pour la commodité publigue, il serait nécessaire d'établir en nostre ville et faubourg de Paris et autres villes de nostre royaume des porte-flambeaux et porte-lanternes pour conduire et éclairer ceux gui voudront aller et venir par les rues
Ainsi s'expriment les lettres patentes du 26 août 1662 qui ont réglé les conditions de la concession accordée à Laudati Caraffe.
Il devait y avoir des porte-flambeaux tous les huit cents pas. On les payait soit au quart d'heure, soit d'après l'usure des flambeaux. Dans le premier cas, le porteur, en se mettant en route, renversait un sablier qui servait de compteur. Pour l'application du second, on divisait les flambeaux en parties égales, correspondant chacune à une dépense de cinq sols. Au quart d'heure, la dépense était également de cinq sols.
Malgré cette originale tentative, le problème de l'éclairage public était loin d'être résolu. Une amélioration capitale, due au lieutenant de police La Reynie, fut introduite en 1667. Un édit du 5 septembre imposa aux bourgeois de chaque quartier la charge d'entretenir dans les rues et carrefours des lanternes éclairées avec des chandelles de quatre à la livre. L'éclairage, d'abord fixé à quatre mois par hiver, dut peu après commencer le 20 octobre et finir le 31 mars (Arrêt du parlement du 23 mai 1671). Le signal de l'allu-
^ Il s'appelait en réalité Garaffa et élail originaire de Naples.
mage était donné par des sonneurs qui parcouraient les rues en agitant une petite cloche. Réglementairement les chandelles devaient brûler jusqu'à deux heures du matin.
L'effet obtenu fut très satisfaisant, grâce à la fermeté de la police, et les gravures du temps nous représentent l'étonnement et la joie des habitants, lors de l'installation des premières lanternes. Il y en eut bientôt près de 5000*. A la fin du xvii* siècle on en comptait 6500 brûlant par nuit 1625 livres de chandelles *.
Paris était d'ailleurs devenu une très grande ville contenant 600 rues ou places, 22. 000 maisons et500.000 habitants. Cetteextension de la capitale nécessitait un service d'éclairage plus régulier que celui que l'édit de 1667 avait confié aux habitants. En 1704, il fut directement assuré par l'Etat et le matériel racheté aux prestataires. Ceux-ci, qui se trouvaient exonérés h perpétuité de l'entretien des lanternes en service, durent payer à l'Etat une subvention de 5.400.000 francs. Les frais d'entretien annuel furent fixés d'abord à 300.000 francs. Plus tard (1729), Louis XV les porta à 450.000 francs. A celte occasion une nouvelle contribution fut imposée aux habitants.
Les réverbères. — Nous ne trouvons plus de nouveaux progrès jusqu'à l'arrivée au poste de lieutenant de police de M. de Sartinc.
Les inconvénients des chandelles — faible éclairage, obligation de couper fréquemment les mèches — frappaient tout le monde. Le nouveau lieutenant de police promit une récompense à Tinventeurqui trouverait un mode d'éclairage plus satisfaisant. Les appareils devaient être examinés par l'Académie des Sciences qui disposerait d'un prix de 2000 livres.
Le prix fut remporté par Bourgeois de Chateaublanc (1765), inventeur d'un réverbère à huile.
L'appareil présenté était réellement remarquable par son rendement et
* Cet exemple fut bientôt suivi par les villes d*Amsterdam, (t669) de La Haye (1678), de Hambourg (1675), de Berlin (1682), de Vienne (1687), etc
' Le nouvel éclairage, fort apprécié des habitants, frappait aussi très vivement les étrangers. Le célèbre docteur Martin Lister, après avoir visité Paris, en 1698, écrit dans la relation de son voyage : « Les rues sont éclairées tout Thiver, aussi bien quand il fait clair de lune que pendant le reste du mois, et je le remarque surtout à cause du sot usage où Ton est, à Londres, d*éteindre les lanternes durant la moitié du mois, comme si la lune était bien sûre de briller assez pour éclairer les rues, et qu'il fût sans exemple de voir^ en hiver, le ciel nébuleux. Les lanternes sont suspendues ici au beau milieu des rues, à vingt pieds en Tair et aune vingtaine de pas de distance. Elles sont garnies de verres d'environ deux pieds en carré, recouvertes d'une large plaque de tôle et la corde, qui les soutient, passe par un tube de fer fermant à clef et noyé dans le mur de la maison la plus voisine. Dans les lanternes sont des chandelles de quatre à la livre, qui durent jusqu'après minuit. Ceux qui les briseraient seraient passibles des galères; trois jeunes gens de bonne maison qui, par plaisanterie, s'étaient amusés à en casser récemment, furent mis en prison et ne furent relâchés au bout de plusieurs mois que grâce à la sollicitation des bons amis qu'ils avaient à la Cour. »
sa simplicilé. « La lumière qu'il donne, écrivait au roi M. de Sartine, ne permet pas de penser que l'on puisse jamais rien trouver de mieux. »
Des industriels se mirent aussitôt en mesure d'exploiter la découverte de Chateaublanc. Celui-ci ne fit, en réalité, que tirer les marrons du feu pour un financier, nommé Tourtille Segrain, qui obtint, en 1769, la concession de l'éclairage des rues, pour une durée de vingt années.
Les 8.000 lanternes à chandelle, qui existaient alors, furent successivement remplacées par des réverbères à un ou plusieurs becs. Il fallut moins de réverbères, puisqu'ils avaient une intensité lumineuse plus grande. On en comptait 1200 en 1782 *, 4112 en Tan V et 5437 en 1834. Le prix du bec-heure qui était de 0^,025 en Fan V était tombé à 0^,01647 en 183i.
La période des réverbères est le triomphe de l'éclairage à l'huile. La révolution que la découverte de Bourgeois de Chateaublanc introduisit dans l'art de l'éclairage public eut d'ailleurs sa répercussion dans l'art de l'éclairage privé. C'est, en effet, en 1787, que la lampe à double courant d'air, avec cheminée en verre, fut inventée par Argand. Mais Argand partagea sensiblement la destinée de Bourgeois de Chateaublanc. Sa découverte fut subtilisée par Quinquet, lampiste-pharmacien assez obscur qu'elle enrichit et conduisit à la célébrité *.
Les réverbères firent rapidement leur tour de France. Us constituaient un système d'éclairage excellent, à une époque où le pétrole était inconnu, industriellement parlant, et où la main-d'œuvre n'était pas chère. Mais on conçoit qu'un grand service public ne pouvait s'accommoder de ces mille foyers indépendants, produisant d'ailleurs la lumière à un prix élevé et exigeant un entretien très dispendieux \ Bien qu'on les eût améliorés très
* Noos trouvons ce chiffre de 1200 dans le Tableau de Paris par Mercier, édition de 1782.
<c Autrefois, dît*il, huit mille lanternes avec des chandelles mal posées, que le vent éteignait ou faisait couler éclairaient mal et ne donnaient qu'une lumière pâle, vacillante, incertaine, entrecoupée d*ombres mobiles et dangereuses : aujourd'hui on a trouvé le moyen de procurer une plus grande clarté à la ville et de joindre à cet avantage la facilité du service. Les feux combinés de douze cents réverbères jettent unelumière égale, vive et durable n .
Le même auteur ajoute : « Thuile des réverbères est une huile de tripes qui se fabrique, lors de la cuisson, dans 111e des Cygnes. »
* Quinquet tenait boutique, à Paris, dans le quartier des Halles. Son nom devint rapidement très populaire, mais il n'échappa pas à la malice des écrivains, comme le montre le quatrain suivant :
Voyez-vous cette lampe, où muni d'un cristal, Brille un cercle de feu qu'anime l'air vital ? Tranquille avec éclat, ardente sans fumée, Argand la mit au jour, et Quinquet Ta nommée.
* M , Maxime du Camp, dans son savant ouvrage Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie rappelle plaisamment les inconvénients des anciens réverbères. « Ils se balançaient, dit-il, au-dessus des ruisseaux, qui alors coulaient au milieu des voies publiques. Des hommes embrigadés par la préfecture de police, à laquelle le service d'éclairage de Paris appartint jusqu'au décret du 10 octobre 1859, qui le fît passer dans les attributions de la
sensiblement^ en 1821, en leur appliquant la cheminée d'Argand il fallait trouver mieux.
Ce mieux fut l'éclairage au gaz dont il faut faire remonter la découverte à V Ingénieur des Ponts et Chaussées, Philippe Lebon.
La découverte du gaz. — Les premières recherches de Philippe Lebon datent de 1791.
On savait déjà que le bois, ainsi que quelques combustibles minéraux chauffés en vases clos produisaient des vapeurs susceptibles de brûler au contact de Tair. Mais personne n'avait eu Tidée de les utiliser à Téclairage.
Le premier brevet de Lebon (28 septembre 1799J concerne « les nouveaux moyens d'employer les combustibles plus utilement et à la chaleur et à la lumière et d'en recueillir les divers produits ».
L'inventeur avait opéré en distillant de la sciure de bois. Le gaz obtenu, principalement composé d'hydrogène protocarboné et d'hydrogène, dégageait beaucoup de chaleur mais était peu éclairant.
Lebon, qui avait indiqué que l'on pouvait également employer la houille comme matière première, perfectionna ses appareils et, en 1801 *, il construisit des « Thermolampes ou poêles qui chauffent^ éclairent avec économie et offrent^ avec plusieurs produits précieux j une force motrice applicable à toute espèce de machines ».
Ces produits précieux étaient ce que nous appelons maintenant les sousproduits. Lebon avait ainsi entrevu toutes les applications que Ton pouvait retirer de son nouveau système d'éclairage, et nul doute que, s'il eût vécu, il n'eût lui-môme posé les premières assises de la grande industrie qui s'étaya plus tard sur sa découverte. Mais il mourut brusquement à Paris, le 2 décembre 1804*.
préfecture de la Seine, et qu'on nommait les allumeurs, étaient exclusivement chargés des soins à donner aux réverbères. Protégés par une serpillière qui garantissait leurs vêtements contre les taches d'huile, coiffés d'un chapeau très plat sur lequel ils portaient une vaste boite de zinc, contenant leurs ustensiles indispensables, ils ouvraient chaque matin la serrure qui fermait le tube de fer où glissait la corde de suspension. Le réverbère descendait avec un bruit désagréable et arrivait à hauteur d'homme. On le nettoyait alors, on récurait la plaque des réflecteurs, on essuyait les verres, on coupait la mèche, et, dans le récipient on versait la ration d'huile de navette ou de colza; puis chaque soir, à la tombée de la nuit, on les allumait. C'était sale, lent et fort incommode pour les voitures qui étaient obligées d'attendre que la toilette de la lanterne fût terminée. »
* 11 était alors à Paris où il avait été appelé comme Ingénieur du pavé en 1800. Ses thermolampes furent exposés dans l'ancien hôtel Seignelay, rue Saint-Dominique-Saint- Germain.
* Quelques auteurs prétendent qu'il fut assassiné et que son cadavre a été retrouvé, troué de coups de couteau, au milieu des Champs-Elysées. Le fait est inexact. Lebon souffrait gravement de la goutte,' si bien que, dans l'impossibilité de se déplacer, il avait envoyé sa femme surveiller une usine h goudron qu'il exploitait dans la forêt domaniale de Rouvray près du Havre, où le Gouvernement lui avait accordé une concession. (Tarbé de Saint-Bardouin. — Notices biographiques sur les Ingénieurs des Ponts et Chaussées.)
Lebon, subissant le sort de bien des inventeurs, a été méconnu de ses contemporains. Il avait pourtant fait preuve d'un véritable désintéressement patriotique en refusant de vendre son brevet au prince Dolgorouki, qui voulait l'exploiter en Russie.
Notre époque a été moins injuste pour Lebon qui possède maintenant une statue à Chaumont, ville près de laquelle il est né, en 1767.
Le gaz en Angleterre. — Pendant que Lebon étudiait, en France, les produits de la distillation du bois, Murdoch en Angleterre, le pays de la houille par excellence, opérait avec le charbon de terre.
Il obtient du gaz en 1792.
En 1798, son procédé est suffisamment amélioré pour lui permettre d'éclairer partiellement au gaz les ateliers de l'usine Boulton, Watt et C^' à Soho, près de Birmingham, où l'on construisait les premières machines à vapeur. Murdoch perfectionne son procédé, et, en 1803, les anciennes lampes à huile étaient définitivement chassées de l'usine.
Malgré le succès de cet éclairage et les améliorations apportées à la fabrication du gaz par Samuel Cleeg, le célèbre élève de Murdoch, il est probable que l'industrie du gaz ne se serait que péniblement développée, si la spéculation ne s'en était mêlée.
L'instigateur de ce mouvement fut un nommé Winsor, qui n'était anglais que de nom, et qui, sous son vrai nom de Winzler, avait été conseiller aulique en Moravie. Winsor était venu à Paris étudier la découverte de Lebon. Voyant tout le parti qu'il en pourrait tirer en Allemagne, il s'était hâté de regagner ce pays, muni de thermolampes qu'il faisait fonctionner dans des conférences avec entrées payantes. Son but était d'exploiter en grand la découverte de Lebon. Mais, ne trouvant chez les Allemands que méfiance et que froideur pour ses projets, il passa en Angleterre et, pour attirer l'attention, il se prétendit bruyamment l'inventeur du gaz.
Cet habile aventurier, dit le Docteur Schilling, dépourvu de connaissances théoriques et pratiques, mais ayant l'expérience du monde, rempli d'audace et d'impudence, doué d'une faculté de persuasion et d'une patience rares, conçut le projet d'exploiter la nouvelle invention au sud de l'Angleterre, tandis que Murdoch et ses disciples faisaient progresser la pratique de cette industrie avec des succès rapides.
En 1805, il parvient à fonder une société par actions. Dans ses prospectus il promet des merveilles. Les actionnaires toucheront 11.000 livres pour 100 livres et le gouvernement percevra 11 millions de livres en droits sur la houille. Le premier capital social est englouti. Il en obtient un second, multiplie les conférences, les brochures et réussit enfin à se faire accorder par le Parlement, en 1810, le privilège de l'éclairage de Londres. La Compagnie
formée prit le nom de London and Westminster Chartered gas light and coke Company.
Le gaz à Paris. — Les événements de 1814 ayant rétabli les communications entre la France et l'Angleterre, Winsor vint à Paris, pour appliquer le nouveau système d'éclairage. Le gaz avait chez nous de nombreux et violents détracteurs. On lui reprochait son odeur, ses propriétés toxiques et explosives. Néanmoins Winsor parvient à éclairer, en 1817, le passage des Panoramas *.
La Compagnie qu'il forme est bientôt obligée de liquider. Le même sort atteint une seconde Société organisée par Pauwels.
L'Administration se décide alors à intervenir. Le Comte de Chabrol, préfet de la Seine, ancien élève de l'école Polytechnique, est un partisan résolu du gaz. Il commence d'abord (1818) par faire installer, sur un terrain dépendant de l'hôpital Saint-Louis, une petite usine modèle avec laquelle il éclaire tout l'hôpital et qui lui sert à démontrer la supériorité du nouveau système d'éclairage. Bientôt, même, il obtient la construction, aux frais de la maison du Roi, d'une usine plus importante avec laquelle on éclaire le palais du Luxembourg et le théâtre de l'Odéon (1820).
Ainsi encouragées des Compagnies se constituent. Une première installe une usine dans le faubourg Poissonnière (C^* Française). D'autres suivent. Finalement nous voyons entrer en ligne les six Compagnies suivantes :
1820, C»* Française. (Larrieu, Brunton, Pilté et C'*).
1821, C^' Anglaise. (Manby, Wilson et O'), 1834, C'* de Belleville. (Payn et O').
1834, C»* Lacarrière.
1836, O' Parisienne. (Dubochet, Pauwels et C^").
1839, O' de l'Ouest. (Gosselin et O'),
Ces six Compagnies, agissant en vertu d'autorisations particulières qui n'avaient eu pour but que de réglementer les conditions d'ouverlure des tranchées nécessitées par la pose des canalisations, s'étaient partagé la superficie de Paris. Aux points de contact, des conflits surgissaient. L'Administration dut intervenir et un arrêté du 30 novembre 1839 fixa un périmètre distinct pour chaque Compagnie. Un peu plus tard (1844) il fut décidé que les Compagnies paieraient, pour occupation du sous-sol des voies publiques par leurs canalisations, une redevance annuelle de 200.000 francs.
Les autorisations accordées aux Compagnies n'avaient été délivrées qu'à titre précaire et révocable. Celles-ci arguaient que de telles conditions rendaient leur développement à peu près impossible. Comme l'Administration
^ Les candélabres n'apparurent que i2 ans plus tard. Les lanternes de la rue de la Paix, la première rue éclairée au gaz, ne furent, en effet, alluméesque le 31 décembre 1829.
Services publics
Particuliers.
HISTORIQUE y
désirait vivement obtenir, pour Téclairagc public, des prix plus avantageux que ceux payés par les particuliers, elle se décida, d'accord avec le Conseil municipal, à consolider la situation des Compagnies par un traité.
Ce traité, qui fut signé le 12 décembre 18i6 et approuvé par ordonnance royale du 13 décembre 1816, accorda aux six Compagnies le droit exclusif de conserver et d'établir des tuyaux pour la conduite du gaz d'éclairage dans les périmètres déterminés par l'arrêté du 30 novembre 1839. La concession devait prendre fin le 31 décembre 18G3.
Le prix du mètre cube de gaz était fixé comme il suit : *
0^2i4 pour 3 Compagnies.
0',49 en 1847 0 48 » 1848 0 47 » 1849 0 46 » 1850 0 45 » 1851 0 44 » 1852 I 0 43 » 1853 ' 0 42 » 1854 0 41 » 1855 \ 0 40 » 1856 et au-delà. Ces prix n'étaient avantageux ni pour le public, ni pour la Ville. En somme, les consommateurs payaient le surcroît de frais généraux occasionné par des états-majors trop nombreux et par une fabrication trop morcelée. La nécessité d'une fusion était évidente. Les Compagnies elles-mêmes, malgré les susceptibilités personnelles qu'une telle opération devait mettre en jeu, comprirent que c'était là aussi leur intérêt et, en 1855, elles se réunirent pour former la Compagnie Parisienne d'éclairage et de chauffage par le Gaz^, Un prix unique fut fixé pour l'éclairage public (0',15); quant au$ particuliers, ils obtinrent une diminution sensible, abaissant le prix du mètre cube à 0^30^
* Avant de signer le traité de 1846 l'Administration s'était préoccupée d'établir le prix de revient du gaz. Une Commission, nommée en 1845, avait été chargée de ce travail. Elle se composait de MM. Arago, Combes, Darcet, membres de Tlnstitul; Emery, Fresnel, Mary, ingénieurs des Ponts et Chaussées, d*un conseiller municipal, d'un architecte, de 2 chefs de division et d'un conducteur des Ponts et Chaussées. La Commission conclut que le prix de revient du gaz, à la sortie des brûleurs, était de 0',244 le mètre cube.
' La fusion se fit également au profit de MM. Emile et Isaac Péreire qui avaient obtenu la concession du chauffage par le gaz.
' La fixation du prix du mètre cube de gaz donna lieu à une expérience intéressante. On émettait, alors, au sujet du prix de revient du gaz les assertions les plus contradictoires. L'empereur chargea une commission de déterminer expérimentalement le prix de revient de la fabrication, déduction faite de la valeur des sous-produits. Cette Commission, composée de MM, Regnault, Chevreul, Morin et Peligot, membres de l'Institut, fil
La Compagnie Parisienne. — C'est encore cette Compagnie qui fonctionne aujourd'hui. Nous étudierons plus loin les trois traités de 1855, 1861 et 1870 qui ont réglé successivement les conditions de son monopole. Nous nous bornerons dans le présent chapitre à lexamen de ses développements.
Au moment de la fusion les usines en activité étaient les suivantes :
Usine de Vaugirard, (C^* Française);
Usine Poissonnière, (C»* Française);
Usine d'Ivry, (C'* Parisienne);
Usine de Passy, (C»" de TOuest);
Usine de Belleville, {O' de Bellevillc) ;
Usine des Ternes, (S" Margueritte etC»'), (ancienne C^' Anglaise) ;
Usine Trudaine (S" Margueritte et O"), (ancienne C^* Anglaise);
Usine de la Tour, (C^' Lacarrière).
La Compagnie commença par supprimer les usines Poissonnière, Trudaine et de la Tour qui étaient trop près du centre* et à les remplacer par une immense usine située à la Villette, à proximité du chemin de fer du Nord et de TEst. Paris s'étant agrandi, en 1860, en annexant les communes suburbaines, elle achète à ce moment les usines de Boulogne, de Saint-Mandé, de Saint-Denis et des Batignolles. En 1863, elle construit une nouvelle usine à Maisons-Alfort. Elle fabrique alors 100.833.258 mètres cubes de gaz. L'industrie du Gaz est en pleine prospérité. Chaque année la consommation croît de 7 à 8 millions de mètres cubes. Aussi malgré les moyens d'action dont elle dispose, la Compagnie est-elle obligée de nouveau à s'agrandir. En 1880, elle fonde à Clichy une grande usine où elle applique les procédés de fabrication les plus perfectionnés. Enfin, en 1889, elle allume les premiers fours de l'usine du Landy, véritable installation modèle où la main-d'œuvre est réduite au minimum.
Les usines des Batignolles, de Belleville, des Ternes et de Saint-Denis ayant été supprimées, le nombre des usines de la Compagnie Parisienne se trouve être maintenant de 9, savoir: Vaugirard, Ivry, Passy, la Villette, Boulogne, Saint-Mandé, Maisons-Alfort, Clichy, le Landy.
La production qui s'élevait à peine, en 1855, à 41 millions de mètres cubes dépasse actuellement 300 millions de mètres cubes. Les canalisations atteignent un développement de 2332 kilomètres et le personnel employé par la Compagnie représente un elTectif d'environ 9.000 personnes.
Ces chiffres ont leur éloquence. Ils montrent l'importance de la Compa-
construire à Sèvres une petite usine. Ses conclusions furent que le prix de revient de la fabrication était d'environ 2 centimes pour un mètre cube. Ce prix ne fut pas admis par les Compagnies qui lui opposèrent celui de 7 centimes 91 résultant de leurs bilans. Nous verrons plus loin qu'aujourd'hui le prix de la fabrication est sensiblement égal à la moyenne des deux prix précédents.
* Cette suppression était d'ailleurs imposée par l'article 7 ducahier deschargesde 18oo.
gnie Parisienne et le rôle prépondérant qui lui est échu dans la vie de la grande cité.
Les nouveaux appareils d'éclairage. — L'usage de plus en plus général du gaz devait forcément entraîner lamélioratioo des appareils, becs ou brûleurs permettant de l'employer à la production de la lumière.
On est cependant frappé de voir combien les appareils imaginés presque au début de l'industrie ont eu de peine à faire place à des becs plus perfectionnés.
il a fallu le stimulant de l'éclairage électrique pour que les apparei Heurs se missent en frais d'un peu d'imagination et c'est dans ces dernières années, seulement, qu'ils ont cherché à obtenir, soit des foyers à grande intensité lumineuse, soit des foyers économiques.
Les anciens becs étaient : le bec bougie, le bec papillon, le bec Manchester et les becs circulaires tels que les becs Bengel et d'Argand.
Ces becs, surtout les premiers, n'ont pas un rendement très satisfaisant. En outre, ils se prêtent peu à l'obtention de foyers très intenses, comme il en faut pour l'éclairage des rues si fréquentées de Paris. Aussi, la Compagnie Parisienne a-t^lle été amenée à expérimenter, en 1879, dans la rue du Quatre-Septembre, un bec spécial intensif, donnant 7 ou 13 c^rcels, suivant le débit, et auquel la population parisienne a fait un excellent accueil. Ce bec, connu sous le nom de bec du Quatre-Septembre, est essentiellement décoratif. Malheureusement, il consomme beaucoup de gaz. On s'est par suite préoccupé d'obtenir de nouveaux appareils, au moins aussi intenses que le bec du Quatre-Septembre, quoique plus économiques. Les becs à récupération, qui utilisent la chaleur dégagée par les brûleurs, satisfont à cette double condition. L'économie réalisée sur la consommation de gaz atteint au moins 40 0/0. Tels sont les becs Pofisien^ Indmtriel, etc..
La récupération n'a pas été seulement appliquée aux becs de l'éclairage public. Elle a motivé la création d'un grand nombre de becs, tels que les becs Wenham, Cromartie, Danichewski, etc.. que l'on rencontre dans les magasinS; les cafés, les appartements élevés et dont les flammes ont été avec juste raison renversées vers le sol, afin de mieux utiliser les radiations des brûleurs.
Enfin, nous devons citer un bec qui jouit aujourd'hui d'un succès incontestable. C'est le bec Auer, que fabrique en si grandes quantités la Société française d'incandescence par le gaz. On peut dire, sans exagération, que l'économie qu'il procure était inespérée. C'est un auxiliaire fort opportun pour l'industrie du gaz à un moment où l'électricité, dont il nous faut maintenant parler, oppose aux becs de gaz qui vicient toujours un peu l'air, sa belle et saine lumière.
L'électricité et la lumière électrique- — L'électricité peut produire de la lumière de deux façons : soit en jaillissant entre deux charbons et formant alors ce que Ton appelle Tare voltaïque, soit en portant des corps solides à Tincandescence.
L'arc voltaïque a été découvert, en 1808, par Davy qui fit passer le courant produit par une pile Volta de 2000 éléments à travers deux baguettes de charbon de bois éteint dans du mercure et situées dans le prolongement Tune de l'autre. Les baguettes s'usaient rapidement et il fallait les rapprocher à la main pour obtenir la permanence de Tare.
En 1846, Foucault remplace avec succès les baguettes de charbon de bois par des tiges de charbon de cornue, et, en 1849, il construit un régulateur produisant le rapprochement automatique des charbons, au fur et à mesure de leur usure.
Ces découvertes, malgré leur intérêt, n'étaient pas encore susceptibles d'applications industrielles. La production de l'électricité par la pile nécessite, en effet, un matériel dispendieux et encombrant, qui rend son prix de revient inacceptable.
Mais, du moment où l'on eut découvert une machine produisant de l'électricité dans des conditions d'économie satisfaisantes, on put utiliser avec fruit le courant électrique pour l'éclairage.
La première machine industrielle fabriquée le fut par la Société l'Alliance. C'était une machine magnéto-électrique h courants alternatifs composée d'aimants et de bobines se déplaçant dans le champ d'action de ces aimants. Elle servit à l'éclairage du phare de la Hève, près du Havre (1863).
Quand une bobine tourne dans un champ magnétique, le courant produit est d'autant plus intense que le champ lui-même est plus intense. Les aimants ont l'inconvénient de donner des champs magnétiques relativement faibles. M. Gramme, utilisant la découverte des électro-aimants, faite par Ampère et Arago à la suite des expériences d'Œrstedt, construisit, en 1869, une machine à courants continus, composée de bobines tournant entre deux électroaimants. La machine de M. Gramme est une merveille de rusticité,, de rendement et de précision mécanique. Elle aurait immédiatement résolu le problème de l'éclairage électrique, si l'on avait eu de bons régulateurs et, surtout, si la lampe à incandescence n'avait pas encore été à créer.
Premiers essais d'éclairage électrique. — Nous avons dit que les régulateurs avaient pour but de rapprocher les charbons usés par le passage du courant électrique. Avec des courants alternatifs, ces charbons s'usent de quantités égales. M. JablochkofF, ancien officier de l'armée russe, eut par suite l'idée (1876) d'accoler les charbons en les séparant par une matière isolante (colombin). Ce procédé supprimait complètement Pemploi du
régulateur. C'était là une remarquable simplification. Malheureusement les machines de TAlliance ne pouvaient alimenter que trois foyers (ou trois bougies comme les appelait leur inventeur). M. Gramme ayant construit une machine à courants alternatifs pouvant alimenter 16 bougies, le procépé Jablochkoff devint tout à fait pratique et une Société se forma pour l'exploiter.
On en fit un premier essai, pendant l'Exposition de 1878, sur la place et l'avenue de l'Opéra et sur la place du Théâtre-Français. L'électricité était produite par quatre petites usines de 20 chevaux. La Ville payait 1^,25 par foyer-heure.
L'expérience fut continuée en 1879 et étendue à un pavillon des Halles et à la place de la Bastille. Mais la Ville ne voulut plus payer que le prix du gaz.
L'essai devait être terminé le 15 janvier 1880. Il fut prolongé jusqu'au 28 février 1880 date à laquelle l'éclairage fut limité à Tavenuc de l'Opéra au prix de 0',30 par foyer-heure. Cet ^éclairage disparut lui-même, en 1882, la Société qui en avait été chargée n'ayant pas voulu renouveler un traité fort onéreux pour elle*.
Les bougies Jablochkoff ont un inconvénient. A lumière égale elles absorbent plus d'énergie que les lampes à arcs et à régulateur. En fait, l'économie qui résulte de leur simplicité de construction est plus que compensée par les conditions un peu défectueuses de leur fonctionnement. Aussi cherchait-on, de toutes parts, à établir, à un prix abordable, des régulateurs réellement pratiques.
L'attention fut appelée sur quatre foyers à régulateur, de 300 carcels, que la Société Lontin avait été autorisée, à l'occasion de la fête du 14 juillet 1880, à suspendre aux quatre angles de la balustrade de la colonne de la Bastille. Cette expérience concluante engagea l'Administration à confier à la Société Lontin l'éclairage de la place du Carrousel (18 novembre 1881) puis celui de la cour du Louvre (12 janvier 1882).
Entre temps avait eu lieu l'exposition d'électricité de 1881. On se rappelle le vif intérêt qu'elle présenta et l'énorme succès qu'y remporta Edison avec ses procédés d'éclairage par l'incandescence. La lampe Edison se compose d'un filament de bambou carbonisé à l'abri de l'air et contenu dans une petite ampoule en verre où l'on a fait le vide. Elle ne nécessite aucun appareil de réglage, s'allume et s'éteint par la simple manœuvre d'un interrupteur et se prête à toutes les fantaisies de la décoration.
Les installations isolées d'éclairage par l'incandescence se développèrent avec une rapidité extraordinaire. L'Hôtel-de-Ville fut, en particulier, éclairé en 1883. Il s'ensuivit que l'éclairage public fut pendant quelques années laissé un peu de côté.
* D'après M. Fontaine les dépenses annuelles d'exploitation étaient supérieures d'environ 30.000' aux recettes.
Cependant, nous devons signaler Téclairage du parc Monceau réalisé, le 1" décembre 1882, avec 12 foyers Jablochkoff et celui du parc des Buttes- Chaumont qui est obtenu avec 46 foyers Brush (14 juillet 1884).
Les Sociétés d'éclairage électrique. — A Tétranger et même en province Télectricité continuait sa marche ascendante. Les premières canalisations électriques de Berlin datent de 1886. Saint-Etienne passe également en 1886 un traité avec la Société continentale Edison. Il ne s'agit encore que de courants continus. Mais, à Tours, on aborde les courants alternatifs avec transformateurs Gaulard et Gibbs, abaissant la tension de 825 volts h 50 volts.
Paris ne pouvait rester plus longtemps en arrière. L'Exposition nationale de 1889 approchait et Télectricité était tout indiquée pour rajeunir la parure de la Cité*.
Mais quel système devait-on adopter ? La distribution de l'électricité est loin d'être aussi simple que celle du gaz. On peut produire l'électricité et la transporter de bien des manières. Fallait-il construire, extra-muros^ de grandes usines à proximité des chemins de fer et des voies de navigation et fabriquer, alors, des courants à tension très élevée, sauf à l'abaisser sur les branchements des abonnés à l'aide de transformateurs ? Devait-on, au contraire, se résigner à élever des usines dans Paris même, afin de se réserver le béné- -fice des courants continus ? L'expérience ne permettait pas de trancher en faveur de l'un ou l'autre système.
On était également dans l'incertitude relativement au meilleur mode de canalisation à adopter. On proposait, soit des câbles nus dans des caniveaux, soit des câbles isolés et armés qui pouvaient alors se poser directement en tranchée.
Pour toutes ces raisons, il eût été très imprudent de consentir une concession unique.
Aussi le Conseil Municipal décida-t-il de diviser Paris en secteurs et de confier l'exploitation de chacun d'eux à des Compagnies, aux conditions d'un cahier des charges type qui, tout en les mettant sous le contrôle de l'Administration, leur laissait de grandes latitudes pour la production et la canalisation de l'électricité.
Ce cahier des charges a été approuvé dans les séances des 29 décembre 1888 et 25 février 1889. En même temps le Conseil décidait l'établissement, dans
* Un grand mouvement s*était d'ailleurs produit en faveur de rélectricité, à la suite de rincendie de TOpéra-Comique survenu lé 27 mai 1887. L'Administration avait même été amenée à accorder à MM. Mildé, Clerc et G'* l'autorisation d'exploiter une petite station centrale de 1500 lampes établie rue du Faubourg-Montmartre, 8. L'autorisation n'était que provisoire, et, à ce titre, on avait toléré l'emploi de câbles aériens, passant par dessus les toits.
les sous-sols des Halles Centrales, d'une usine municipale destinée à éclairer les Halles et quelques rues adjacentes. On devait employer des courants à haute et basse tension, en sorte que TAdministration aurait la possibilité de comparer les deux systèmes.
Tous les secteurs de Paris sont maintenant concédés.
Voici la liste des Compagnies exploitantes : *
1* Rive droite.
1** Compagnie Parisienne de Vair comprimé (entre la Seine, à l'amont de Paris et la Villette).
2° Société anonyme ^Eclairage et de Force (entre la Villette et Montmartre).
3° Compagnie Continentale Edison (entre Montmartre et le secteur suivant).
4** Secteur de la place de Clichy.
S" Secteur des Champs-Elysées.
2" Rive gauche
Compagnie électrique du secteur de la rive gauche (lies de la Cité, de Saint-Louis, et toute la rive gauche).
Les cinq premiers secteurs sont en plein fonctionnement. Quant au sixième, après des débuts assez pénibles, il s'organise avec une grande rapidité.
Pendant l'Exposition, toute la ligne des grands boulevards, jusqu\\ la place de la République, a été éclairée à l'électricité. Cet éclairage exceptionnel a été maintenu et amélioré. Plusieurs autres voies publiques ont subi également une transformation d'éclairage. Nous citerons l'avenue de Clichy, les boulevards Barbes, Ornano, les quais de Jemmapes et de Valmy, la place des Pyrénées, etc..
Les foyers employés sont généralement des lampes à arc de 10 ampères.
Des essais d'éclairage avec des lampes à incandescence ont bien été tentés aux abords des Halles et dans la rue Auber, mais ils ont été abandonnés, le prix de revient de l'éclairage étant, avec ces appareils, beaucoup plus élevé qu'avec le gaz. On n'éclaire plus à l'incandescence que les galeries du Palais- Royal.
En revanche, la plus grande partie du courant distribué par les secteurs à leurs abonnés particuliers, alimente des lampes à incandescence.
Le gaz et Télectricité. — On voit que Paris qui, avant 1889, s'était laissé quelque peu distancer par les capitales étrangères, a fait, dans son éclairage, une large part à l'électricité.
* Voir Chapilre VI, fig. 66, la carie des secteurs.
Celte part augmentera-t-elle encore de manière à amener le remplacement définitif du gaz par Télectricité ?
Bien qu'il soit toujours imprudent de chercher à expliquer Tavenir, on peut, sans trop s'avancer, émettre à ce sujet, les considérations suivantes.
Actuellement, le prix moyen de l'électricité vendue par les secteurs aux particuliers est de 12 centimes l'heclowatt-heure. Cela met la carcel-heure, frais d^usure des lampes à incandescence compris, à 4 centimes 4. Avec le gaz, à 30 centimes le mètre cube, la carcel-heure revient au contraire à 3 centimes 15 et, avec les nouveaux becs Auer, elle s'abaisse même à 0 centime 8*.
L'éclairage au gaz est donc beaucoup plus économique que l'éclairage électrique par l'incandescence.
La différence, si notable qu'elle soit, entre les deux genres d'éclairage n'a pas empêché l'électricité de progresser à Paris, puisque l'on y compte maintenant au moins 280.000 lampes à incandescence. Mais, c'est que la lumière électrique a des avantages spéciaux qui compensent largement sa cherté. C'est, en somme, une lumière de luxe, comme on l'a qualifiée bien souvent, s'adressant à une clientèle de luxe et que les intérieurs modestes sont encore obligés de s'interdire.
Pour eux la question de prix domine la question d'hygiène et de commodité et ils ne feront appel à l'électricité que le jour où elle sera au prix du gaz.
On est donc amené à se demander si les prix actuels de l'électricité sont réductibles.
Or, dans le prix moyen de vente de l'électricité, soit 12 centimes l'heclowalt-heure, les frais de fabrication n'entrent que pour 2 à 3 centimes. Des perfectionnements importants, réduisant môme ces frais de 40 à 50 0/0, n'auraient par suite qu'une influence très peu sensible sur le prix de vente de l'électricité. Dans l'état actuel de la science de tels perfectionnements sont d'ailleurs peu probables. D'abord, les dynamos productrices d'électricité ont des rendements courants de 90 à 93 0/0 difficiles à améliorer. Ensuite, les machines à vapeur qui les actionnent ne peuvent guère recevoir que des perfectionnements de détail. Il faudrait, pour arriver à abaisser notablement le prix de fabrication de l'électricité, soit trouver des appareils autres que les dynamos, produisant l'électricité à bas prix, sans l'intermé-
* Ces prix ontélé calculés en supposant qu'une lampe à incandescence de iO bougies, consommant 35 watts, durant 1000 heures et coûtant 2 francs, donne une intensité lumineuse égale à une carcel.
Avec le gaz on a admis 105 litres à l'heure pour une carcel, ce qui correspond aux becs genre Argand ou Bengel. Un bec Auer de 85 litres à Theure donne 4 carcels. La mèche coûte 3 francs. Nous avons estimé sa durée à 500 heures, chiffre qui est souvent dépassé, mais que nous prenons intentionnellement faible afin de tenir compte des ruptures accidentelles.
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diaire de la machine à vapeur, soit substituer à la machine à vapeur, dont le rendement final est faible ', des moteurs nouveaux beaucoup plus économiques.
Les grosses économies à réaliser ne peuvent porter, par suite, que sur les 0^,09 à 0^10 qui représentent la différence entre le prix de vente et les prix de fabrication. Celle différence, déduction faite des bénéfices, comprend les frais de distribulion, les frais généraux et les frais d amortissement.
Tous ces frais sont réductibles. Ils sont aujourd'hui particulièrement élevés parce que les sociétés sont trop nombreuses et qu'elles doivent amortir leur capital de premier établissement sur un nombre d'années assez limité. Mais cette situation n'est que temporaire et il sera facile de l'améliorer le jour oti, profitant des expériences faites, la Ville voudra s'engager soit indirectement, soit par elle-même, dans une exploitation en grand de l'électricité.
Il va sans dire que la situation serait tout autre si l'on trouvait des appareils plus satisfaisants que les lampes à incandescence actuelles, c'est-à-dire donnant plus de lumière pour une môme quantité d'électricité.
A la vérité ces appareils existent. Ce sont les puissantes lampes à arc voltaïque de nos grandes voies publiques*. Mais, si elles y sont très bien à leur place, ainsi que dans les magasins spacieux, les ateliers élevés, les halls majestueux des chemins de fer, elles sont inacceptables dans les appartements ordinaires, généralement fort exigus.
Les recherches qui sont faites dans cet ordre d'idées sont trop peu avancées pour que nous nous hasardions à les escompter. Mais nous avons assisté, depuis plusieurs années, à tant de merveilleuses découvertes, qu'il est bien permis d'espérer en de nouvelles et utiles applications de l'électricité.
Huiles et bougies. — Le gaz et Télectricité sont nos gros fournisseurs de lumière. Mais Paris en a de plus modestes.
Citons, en première ligne, V huile minérale (pétrole et essence) qui, bien que ne possédant pas une longue histoire, fait une concurrence de plus en plus sérieuse à ses puissants rivaux. C'est en 1858 qu'eut lieu, en Pensylvanie (Etats-Unis d'Amérique), le fameux /ora^^ de Drake, quimità jour une source jaillissante d'huile minérale. Dès 1863 nous recevions nos premiers barils de pétrole '. Quelques années après l'importation dépassai! plusieurs millions de
^ La machine à vapeur ne donne en énergie que 8 à 10 0/0 de Ténergic que représente le charbon brûlé dans les chaudières.
' Nous verrons plus loin, Chapitre XIV, que Péclairage des voies publiques par arc voltaïque est notablement plus économique, à éclairement égal, que réclairage au gaz. Cependant, Téclairage électrique a toujours entraîné une augmentation considérable de dépenses. C'est qu'on Ta fait coïncider, partout, avec une amélioration générale de Téclairage.
^ Une certaine huile minérale était cependant connue à Paris depuis longtemps. C'est l'huile de schiste que l'on extrait, encore aujourd'hui, de schistes bitumineux- existant dans la région d'Âutun. La production de celte huile n'a jamais été bien considérable.
18 l/ÉCLAlRAGE A PARIS
kilogrammes et aujourd'hui nous consommons, rien que dans Paris, plus de 24 millions de kilogrammes d'huile minérale.
L'huile minérale que nous brûlons est surtout de provenance américaine. Mais il est une région où cette huile naturelle se rencontre également avec une abondance réellement prodigieuse. C'est la province de Bakou, dans la Russie du Caucase. Nul doute que nous ne bénéficiions, à bref délai, de la lutte qui ne manquera pas de s'établir entre les deux grands centres producteurs.
L'emploi des huiles minérales aurait progressé encore plus rapidement dans Paris, sans les droits énormes de douane et d'octroi qui les frappent et qui triplent environ leur valeur. L'annéedernière, l'Etat a sagement accordé une diminution tr^s sensible des droits de douane. 11 serait à désirer que la Ville de Paris suivît cet exemple et consentît à abaisser le droit excessif de 21^60 qu'elle perçoit actuellement par hectolitre.
\J huile végétale ({\xi, naguère encore, étaitd'un emploi des plus répandus est maintenant en baisse très accentuée. L'introduction du pétrole lui a porté un coup funeste et, de 1872 à 1893, la consommation a diminué de 4.774. 000 kilogrammes.
La bougie est stationnaire^ avec une légère tendance à la baisse. On on consomme, par an, environ 4 millions de kilogrammes.
Quant à la chandelle qui, pendant tant d'années, a été la plus haute expression de l'art de l'éclairage, elle aura, avant peu, totalement disparu de Paris.
La situation actuelle de l'éclairage. — On a pu juger, par cet historique rapide, des progrès successifs réalisés dans Téclairage de Paris. Aujourd'hui la lumière est pour la Capitale d'une nécessité primordiale, à l'égal de l'air ou de Teau. C'est aussi une de ces coquetteries et nous tenons, sans le dire trop haut, à ce que nos rues soient les plus superbement éclairées du monde.
Rien de plus merveilleux, d'ailleurs, que Paris, le soir, lorsque s'allument les mille lanternes de ses larges voies publiques. Les magasins étincellent, inondant les trottoirs de lumière; les rampes des théâtres, des concerts, des cafés jettent çà et là leur note gaie et claire ; sur la chaussée d'innombrables voitures tracent tout im fouillis de lignes multicolores et, au milieu de ce débordement de lumière, circule une foule active, intense, flot inépuisable si spécial à Paris.
Quelques chiffres traduisent éloquemment la situation exceptionnelle que Paris s'est créée en matière d'éclairage.
Nous trouvons, en effet, que ses rues et ses promenades sont éclairées par près de 53.000 lanternes à gaz et par 461 foyers électriques. Dans les maisons brûlent 2 millions de becs divers, 280.000 lampes à incandescence et 9.000 lampes à arc. Chaque année nous consommons au moins 263 millions
de mètres cubes de gaz, et nous absorbons, pour notre éclairage électrique, une force motrice de plus de 30.000 chevaux.
La lumière produite par tous les procédés d'éclairage employés dans Paris et qui atteignait déjà 442 millions de carcels-heure en 185S, 1.338 millions en 1877 et 2.644 millions en 1889, s'élève, aujourd'hui, à 3.283 millions de carcels-heure. C'est environ 1.300 carcels-heure par habitant.
Que de chemin parcouru depuis la pauvre et solitaire chandelle de Philippe V !
Quand on songe aux efforts accomplis, à leur action bienfaisante, au renom qu'ils ont valu à notre pays, n'est-il pas permis de s'écrier : honneur à Paris !