‹ L'éclat d'obusChapitre 13 sur 15 · LA LOI DU VAINQUEUR · texte numérisé non relu

LA LOI DU VAINQUEUR

Il brutalement qu'on le traitât, Paul n'opposa pas la moindre résistance.

Tandis qu'on le collait, avec une violence exaspérée, contre une partie verticale de la falaise, il continuait en lui-même ses calculs :

— Il est mathématiquement certain que les deux explosions se sont produites à des distances de trois cents et quatre cents mètres. Donc, je puis admettre également comme certain que Bernard et le prince Conrad se trouvaient au delà, et que les hommes qui leur donnaient la chasse se trouvaient en deçà. Donc tout est pour le mieux.

Docilement, avec une sorte de complaisance ironique, il se prêtait aux préparatifs de son exécution, et, déjà, les douze soldats qui en étaient chargés, s'alignant sous la vive lumière d'un projecteur électrique, n'attendaient plus qu'un ordre. Le sous-officier qu'il avait blessé au début du combat se traîna jusqu'à lui et grinça :

— Fusillé !... Fusillé !... Sale Franzose .. Il répondit en riant :

— Mais non, mais non, les choses ne vont pas si vite que cela.

— Fusillé, répéta l'autre. Le herr leutnant l'a dit.

— Eh bien quoi ! qu'est-ce qu'il attend, le herr leutnant?

Le lieutenant faisait une rapide enquête à l'entrée du tunnel. Les hommes qui s," y étaient engouffrés revinrent en courant, à demi asphyxiés par les gaz de l'explosion . Quant au factionnaire dont Bernard avait dû se débarrasser, il perdait son sang en telle abondance qu'il fallut renoncer à tirer de lui de nouveaux renseignements.

C'est à ce moment que des nouvelles arrivèrent des casernes. On venait d'apprendre par une estafette envoyée de la villa que le prince Conrad avait disparu, et l'on mandait aux officiers de doubler les postes et de faire bonne garde, surtout aux abords du tunnel.

Certes Paul avait escompté cette diversion, ou toute autre du même genre qui suspendrait son exécution. Le jour commençait à poindre, et il supposait bien que, le prince Conrad ayant été laissé ivre-mort dans sa chambre, un de ses domestiques devait avoir mission de veiller sur lui. Ce domestique, trouvant les portes fermées, avait donné l'alarme. D'où les recherches immédiates.

Mais la surprise, pour Paul, ce fut que l'on ne soupçonnât point l'enlèvement du prince par la voie du tunnel. Le factionnaire évanoui ne pouvait parler. Les hommes ne s'étaient pas rendu compte que, sur les deux fugitifs aperçus de loin, l'un des deux entraînait l'autre. Bref, on crut le prince assassiné. Ses agresseurs

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avaient dû jeter son cadavre dans quelque coin des carrières, puis s'étaient enfuis. Deux d'entre eux avaient réussi à s'échapper. On tenait le troisième. Et, pas une seconde, on n'eut ridée d'une entreprise dont l'audace, justement, dépassait l'imagination.

En tout cas, il ne pouvait plus être question de fusiller Paul sans une enquête préalable, et sans que les résultats de cette enquête fussent communiqués en haut lieu.

On le conduisit à la villa, où, après l'avoir débarrassé de sa capote allemande et fouillé minutieusement, on l'enferma dans une chambre sous la protection de quatre gaillards solides.

Il y demeura plusieurs heures à somnoler, ravi de ce repos dont il avait grandement besoin, et fort tranquille du reste, puisque Karl étant mort, la comtesse Hermine absente, Elisabeth à l'abri, il n'y avait qu'à s abandonner au cours normal des événements.

Vers dix heures, il reçut la visite d'un général qui tenta de l'interroger, et qui, ne recevant aucune réponse satisfaisante, se mit en colère, mais avec une certaine réserve où Paul démêla cette sorte de considération que l'on éprouve pour les criminels de marque.

— Tout va bien, se dit-il. Cette visite n'est qu'une étape et m'annonce la venue d'un ambassadeur plus sérieux, quelque chose comme un plénipotentiaire.

D'après les paroles du général, il comprit que l'on continuait à chercher le corps du prince. On le cherchait d'ailleurs aussi en dehors de l'enceinte, car un nouveau fait, la découverte et les révélations du chauffeur

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emprisonné dans la remise par Paul et par Bernard, de même que le départ, et le retour de l'automobile, signalés par les postes, étendaient singulièrement le champ des investigations.

A midi, on servit à Paul un repas substantiel. Les égards augmentaient. Il y eut de la bière et du café.

— Je serai peut-être fusillé, pensait-il, mais dans les règles, et pas avant que l'on sache exactement quel est le mystérieux personnage que l'on a l'honneur de fusiller, les raisons de son entreprise, et les résultats obtenus. Or, moi seul peux donner les renseignements. Donc...

Il sentait si nettement la force de sa position et la nécessité où l'adversaire se trouvait de contribuer au succès de son plan qu'il ne s'étonna point d'être conduit, une heure plus tard, dans un petit salon de la villa, en présence de deux personnages chamarrés qui le firent fouiller une fois encore, puis attacher avec un luxe de précautions insolite.

— C'est au moins, se dit-il, le chancelier de l'empire qui se dérange en ma faveur. . . à moins que...

Au fond de lui, étant donné les circonstances, il ne pouvait s'empêcher de prévoir une intervention plus puissante même que celle du chancelier, et lorsqu'il entendit, sous les fenêtres de la villa, une automobile s'arrêter, lorsqu'il constata le trouble des deux personnages chamarrés, il fut convaincu que ses calculs recevaient une éclatante confirmation.

Tout était prêt. Avant même que l'appari-

tion ne se produisît, les deux personnages se guindèrent en posture militaire, et les soldats, plus raides encore, prirent un air de mannequins.

La porte s'ouvrit.

L'entré© se fit en coup de vent, dans un cliquetis de sabre et d'éperons. Tout de suite l'homme qui arrivait ainsi donnait l'impression de la hâte fiévreuse et du départ imminent. Ce qu'il venait accomplir, il n'avait le temps de l'accomplir qu'en un nombre restreint de minutes.

Un geste : tous les assistants défilèrent.

L'empereur et l'officier français restaient l'un en face de l'autre.

Et aussitôt l'empereur articula d'une voix furieuse :

— Qui étes-vous? Qu'ètes-vous venu faire ? Où sont vos complices? Sur l'ordre de qui avez- vous agi?

Il était difficile de reconnaître en lui l'image qu'offraient ses photographies ou les dessins des journaux, tellement la figure avait vieilli, masque ravagé maintenant, creusé de rides, barbouillé d'une teinte jaunâtre.

Paul tressaillait de haine, non pas tant d'une haine personnelle suscitée par le souvenir de ses propres souffrances que d'une haine faite d'horreur el de mépris pour le plus grand criminel qui se pût imaginer. Et, malgré sa volonté absolue de ne pas s'écarter des formules d'usage et des règles du respect apparent, il répondit :

— Qu'on me détache!

L'empereur sursauta. C'était certes la première fois qu'on lui parlait ainsi, et il s'écria :

~ Mais vous oubliez qu'il suffit d'un mot pour qu'on vous fusille ! Et vous osez ! Des conditions ! . . .

Paul garda le silence. L'empereur allait et venait, la main à la poignée de son sabre qu'il laissait traîner sur le tapis. Deux fois il s'arrêta et regarda Paul, et, comme celui-ci ne sourcillait pas, il repartait avec un surcroît d'indignation.

Et tout à coup il pressa le bouton d'un timbre électrique.

— Qu'on le détache! ordonna-t-il à ceux qui se précipitèrent à son appel.

Délivré de ses liens, Paul se dressa et rectifia la position comme un soldat devant un supérieur.

De nouveau la pièce se vida. Alors l'empereur s'approcha, et, tout en laissant entre Paul et lui le rempart d'une table, il demanda, la voix toujours rude :

— Le prince Conrad ?

Paul répondit :

— Le prince Conrad n'est pas mort, sire, il se porte bien.

— Ah! fit le kaiser visiblement soulagé.

Et il reprit, évitant encore d'attaquer le fond du sujet :

— Cela ne change pas les choses en ce qui vous concerne : agression... espionnage... Sans compter le meurtre d'un de mes meilleurs serviteurs...

— L'espion Karl, n'est-ce pas, sire? En le tuant, je n'ai fait que me défendre contre lui.

— Mais vous l'avez tué? Donc, pour ce meurtre et pour le reste, vous serez passé par les armes.

— Non, sire. La vie du prince Conrad répond de la mienne.

L'empereur haussa les épaules.

— Si le prince Conrad est vivant on le trouvera.

— Non^ sire, on ne le trouvera pas.

— Il n'y a pas de retraite en Allemagne où l'on puisse le soustraire à mes recherches, affirma-t-il en frappant du poing.

— Le prince Conrad n'est pas en Allemagne, sire.

— Hein? Qu'est-ce que vous dites ?

— Je dis que le prince Conrad n'est pas en Allemagne, sire.

— Où est-il en ce cas?

— En France.

— En France !

— Oui, sire, en France, au château d'Ornequin, sous la garde de mes amis. Si demain soir, à six heures, je ne les ai pas rejoints, le prince Conrad sera livré à l'autorité militaire.

L'empereur sembla suffoqué, au point que sa colère en fut brisée net et qu'il ne chercha même pas à dissimuler la violence du coup. Toute l'humiliation, tout le ridicule qui rejaillirait sur lui, sur sa dynastie et sur l'empire, si son fils était prisonnier, l'éclat de rire du monde entier à cette nouvelle, l'insolence que donnerait à l'ennemi la possession d'un tel otage, tout cela apparut dans son regard inquiet et dans ses épaules qui se courbèrent.

Paul sentit le frisson de la victoire. Il tenait cet homme aussi solidement que Ton tient sous son genou le vaincu qui vous demande grâce, et l'équilibre des forces en présence était si bien rompu en sa faveur que les yeux mêmes

du kaiser, se levant sur lui, donnèrent à Paul l'impression de son triomphe.

L'empereur entrevoyait les phases du drame qui s'était joué au cours de cette nuit, l'arrivée par le tunnel, l'enlèvement par le tunnel, l'explosion des mines provoquée pour assurer la fuite des agresseurs.

Et la hardiesse folle de l'aventure le confondait.

Il murmura :

— Qui êtes-vous?

Paul se départit un peu de son attitude rigide. Une de ses mains se posa frémissante sur la table qui les séparait, et il prononça gravement :

— Il y a seize ans, sire, une fin d'après-midi du mois de septembre...

— Hein ! Que signifie ?. . . articula l'empereur, interloqué par ce préambule.

— Vous m'avez questionné, sire, je dois vous répondre.

Et il recommença, avec la même gravité :

— Il a seize ans, sire, une fin d'après-midi du mois de septembre, vous avez visité sous la conduite d'une personne... comment dirais-je? d'une personne chargée de votre service d'espionnage, les travaux du tunnel d'Ebrecourt à Corvigny. A l'instant même où vous sortiez d'une petite chapelle située dans les bois d'Ornequin, vous avez fait la rencontre de deux Français, le père et le fils... Vous vous rappelez, sire?... il pleuvait... et cette rencontre vous fut si désagréable qu'un mouvement d humeur vous échappa. Dix minutes plus tard, la dame qui vous accompagnait revint, et voulut entraîner un des Français, le père, sur le ter-

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ritoire allemand, sous le prétexte d'une entrevue avec vous Le Français refusa. La femme Tassassina sous les yeux de son fils. Il s'appelait Delroze. C'était mon père.

Le kaiser avait écouté avec une stupeur croissante". Il sembla à Paul que la teinte de son visage se mêlait de plus de bile encore. Cependant il tint bon sous le regard de Paul. Pour lui, la mort de ce M. Delroze était un de ces incidents minimes auquel un empereur ne s'attarde pas. S'en souvenait-il seulement ?

Refusant donc de s'expliquer sur un crime qu'il n'avait certainement pas ordonné, mais dont son indulgence pour la criminelle le rendait complice, il se contenta, après un silence, de laisser tomber ces mots :

— La comtesse Hermine est responsable de ses actes,

— Et elle n'en est responsable que devant elle-même, remarqua Paul, puisque la justice de son pays n'a pas voulu qu'on lui demandât compte de celui-là.

L'empereur haussa les épaules, en homme qui dédaigne de discourir sur des questions de morale allemande et de politique supérieure. Il consulta sa montre, sonna, prévint que son départ aurait lieu dans quelques minutes, et. se retournant vers Paul :

— Ainsi, dit-il, c'est pour venger la mort de votre père que vous avez enlevé le prince Conrad?

— Non, sire, cela c'est une affaire entre la comtesse Hermine et moi, mais avec le prince Conrad j'ai autre chose à régler. Lors de son séjour au château d'Ornequin, le prince Conrad a poursuivi de ses assiduités une jeune femme

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qui habitait ce château. Rebuté par elle, il l'a emmenée comme prisonnière, ici, dans sa villa. Cette jeune femme porte mon nom. Je suis venu la chercher.

A l'attitude de l'empereur, il était évident qu'il ignorait tout de cette histoire et que les frasques de son fils l'importunaient singulièrement.

— Vous êtes sûr? fit-il. Cette dame est ici.'

— Elle y était hier soir, sire. Mais la comtesse Hermine, ayant résolu de la supprimer, a confié ma femme à l'espion Karl avec mission de soustraire la malheureuse auxrecherches du prince Conrad et de l'empoisonner.

— Mensonge! Mensonge abominable! s'écria l'empereur.

— Voici le flacon remis par la comtesse Hermine à l'espion Karl.

— Après? Après? commanda le kaiser d'une voix irritée.

— Après, sire? L'espion Karl étant mort, et l'endroit où se trouvait ma femme ne m'étant pas connu, je suis revenu ici. Le prince Conrad dormait. Avec un de mes amis, je l'ai descendu de sa chambre et expédié en France par le tunnel.

— Vous avez fait cela ?

— J'ai fait cela, sire.

— Et sans doute, en échange de la liberté du prince Conrad, vous demandez la liberté de votre femme ?

— Oui, sire.

— Mais, s'exclama l'empereur, j'ignore où elle est, moi !

— Elle est dans un château qui appartient à la comtesse Hermine. Réfléchissez un instant,

sire... un château auquel on arrive en quelques heures d'automobile, donc situé à cent cinquante, deux cents kilomètres au plus.

Taciturne, l'empereur frappait la table avec le pommeau de son sabre, à petits coups rageurs . ^

— C'est tout ce que vous demandez? dit-il.

— Non, sire.

— Quoi encore ?

— La liberté de vingt prisonniers français dont la liste m'a été remise par le général commandant les armées françaises.

Cette fois l'empereur se dressa, d'un bond.

— Vous êtes fou ! Vingt prisonniers, et des officiers sans doute ? Des chefs de corps, des généraux !

— La liste comprend aussi des simples soldats, sire.

L'empereur nel'écoutaitpas. Sa fureur s'exprimait par des gestes désordonnés et par des interjections incohérentes. Il foudro3''ait Paul du regard. L'idée de subir la loi de ce petit lieutenant français, captif, et qui pourtant parlait en maître, devait lui sembler terriblement désagréable. Au lieu de châtier l'insolent ennemi, il fallait discuter avec lui et baisser la tête sous l'outrage de ses propositions ! Mais que faire ? Aucune issue ne s'offrait. Il avait comme adversaire un homme que la torture même n'eût pas fléchi.

Et Paul reprit :

— Sire, la liberté de ma femme contre la liberté du prince Conrad, le marché serait vraiment trop inégal. Que vousimporte à vous. sire, que ma femme soit captive ou libre ? Non. il est équitable que la libération du prince Conrad

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soit l'objet d'un échange qui la justifie... Et vingt prisonniers français, ce n'est pas trop... Du reste, il est inutile que cela ait lieu publiquement. Les prisonniers rentreront en France un par un, si vous le préférez, comme échangés contre des prisonniers allemands de même grade... de sorte que...

Quelle ironie dans ces paroles conciliantes destinées à adoucir l'amertume de la défaite et à dissimuler, sous l'apparence d'une concession, le coup porté à l'orgueil impérial ! Paul goûtait profondément la saveur de telles minutes. Il avait l'impression de ceque cethomme, à qui une déception d'amour-propre relativement si petite infligeait un si grand tourment, devait souffrir, par ailleurs, de voir Tavortement de son plan gigantesque et de se sentir écrasé sous le poids formidable du destin.

— Allons, pensa Paul, je suis bien vengé, et ce n'est que le commencement de ma vengeance.

La capitulation était proche. L'empereur déclara :

— Je verrai... je donnerai des ordres.

Paul protesta :

— Il serait dangereux d'attendre, sire, La capture du prince Conrad pourrait être connue en France...

— Eh bien, dit l'empereur, ramenez le prince Conrad, et le jour même votre femme vous sera rendue.

Mais Paul fut impitoyable. Il exigeait qu'on lui fît entière confiance.

— Sire, je ne pense pas que les choses doivent se passer ainsi. Ma femme se trouve dans la situation la plus horrible qui soit, et son exis-

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tence même est en jeu. Je demande à être conduit immédiatement près d'elle. Ce soir, elle et moi, nous serons en France. Il est indispensable que nous y soyons ce soir.

Il répéta ces mots du ton le plus ferme, et il ajouta : ^

— Quant aux prisonniers français, sire, leur remise sera effectuée dans les conditions qu'il vous plaira de préciser. En voici la liste avec leur lieu d'internement.

Paul saisit un crayon et une feuille de papier. Dès qu'il eut fini, l'empereur lui arracha la liste des mains, et aussitôt sa figure se convulsa. Chacun des noms, pour ainsi dire, le secouait de rage impuissante. Il froissa la feuille et la réduisit en boule comme s'il était résolu à rompre tout accord.

Mais soudain, à bout de résistance, d'un mouvement brusque, où il y avait une hâte fiévreuse d'en finir avec toute cette histoire exaspérante, il appuya par trois fois sur la sonnerie électrique.

Un officier d'ordonnance entra vivement et se planta devant lui.

L'empereur réfléchit encore quelques instants.

Puis il commanda :

— Conduisez le lieutenant Delroze en automobile au château de Hildensheim, d'où vous le ramènerez avec sa femme aux avant-postes d'Ebrecourt. Huit jours plus tard, vous le rencontrerez à ce même point de nos lignes. Il sera accompagné du prince Conrad, et vous des vingt prisonniers français dont les noms sont inscrits sur cette liste. L'échange se fera d'une manière discrète, que vous fixerez avec

le lieutenant Delroze. Voilà. Vous me tiendrez au courant par des rapports personnels.

Cela fut jeté d'un ton saccadé, autoritaire, comme une série de mesures que l'empereur eût prises de lui-même, sans subir la moindre pression et par le simple effet de sa volonté impériale.

Ayant ainsi réglé cette affaire, il sortit, la tête haute, le sabre vainqueur et l'éperon sonore.

— Une victoire de plus à son actif. Quel cabotin! pensa Paul, qui ne put s'empêcher de rire, au grand scandale de Tofficier d'ordonnance.

Il entendit l'auto de l'empereur qui démarrait.

L'entrevue n'avait pas duré dix minutes.

Un moment après, lui même, il s'en allait et roulait sur la route de Hildensheim.

l'éperon 132

'^ HEUREUX voyage ! Et avec quelle 2^^ allégresse Paul Delroze l'accomplit ! Enfin il touchait au but, et ce n'était pas cette fois une de ces entreprises hasardeuses au bout desquelles il n'y a si souvent que la plus cruelle^ des déceptions, mais le dénouement logique et la récompense de ses efforts. L'ombre même d'une inquiétude ne pouvait l'effleurer. Il est des victoires — et celle qu'il venait de remporter sur Tempereur était de ce nombre — qui entraînent à leur suite la soumission de tous les obstacles. Elisabeth se trouvait au château de Hildensheim, et il se dirigeait vers ce château sans que rien pût s'opposer à son élan.

A la clarté du jour, il lui sembla reconnaître les paysages qui se cachaient à lui dans les ténèbres de la nuit précédente, tel village, tel bourg, telle rivière côtO)'ée. Et il vit la succession des petits bois. Et il vit le fossé près duquel il avait lutté avec l'espion Karl.

Il ne lui fallut guère plus d'une heure encore pour arriver sur une colline que dominait la forteresse féodale de Hildensheim. De larges fossés la précédaient, enjambés par un pont-

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levis. Un concierge soupçonneux se présenta, mais quelques mots de l'officier ouvrirent les portes toutes grandes.

Deux domestiques accoururent du château, et, sur une question de Paul, ils répondirent que la dame française se promenait du côté de l'étang.

Il se fit indiquer le chemin et dit à l'officier :

— J'irai seul. Nous repartirons aussitôt.

Il avait plu. Un pâle soleil d'hiver, se glissant entre les gros nuages, éclairait des pelouses et des massifs. Paul longea des serres, franchit un groupe de rochers artificiels doù s'échappait le mince filet d'une cascade qui formait, dans un cadre de sapins noirs, un vaste étang égayé de cygnes et de canards sauvages.

A l'extrémité de cet étang, il y avait une terrasse ornée de statues et de bancs de pierre.

Elisabeth était là.

Une émotion indicible bouleversa Paul.

Depuis la veille de la guerre, Elisabeth était perdue pour lui. Depuis ce jour-là elle avait subi les épreuves les plus affreuses, et les avait subies pour cette seule raison qu'elle voulait apparaître aux yeux de son mari comme une femme sans reproche, fille d'une mère sans reproche.

Et voilà qu'il la retrouvait à une heure où aucune des accusations lancées contre la comtesse Hermine ne pouvait être écartée, et où Elisabeth elle-même, par sa présence au souper du prince Conrad, avait suscité en Paul une telle indignation.

Mais comme tout cela était loin déjà ! Et comme cela comptait peu ! L'infamie du prince

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Conrad, les crimes de la comtesse Hermine, les liens de parenté qui pouvaient unir les deux femmes, toutes les luttes que Paul avait soutenues, toutes ses angoisses, toutes ses révoltes, toutes ses haines... autant de détails insignifiants, ^maintenant qu'il apercevait à vingt pas de lui sa bien-aimée malheureuse. Il ne songea plus qu'aux larmes quelle avait versées et il n'aperçut plus que sa silhouette amaigrie, frissonnante sous la bise d'hiver.

Il s'approcha. Son pas grinça sur le galet de l'allée, et la jeune femme se retourna.

Elle n'eut pas un geste. Il comprit, à l'expression de son regard, qu'elle ne le voyait pas, en réalité, mais qu'il était pour elle comme un fantôme qui surgit des brumes du rêve, et que ce fantôme devait bien souvent flotter devant ses yeux hallucinés.

Elle lui sourit même un peu, et si tristement que Paul joignit les mains et fut près de s'agenouiller.

— Elisabeth... Elisabeth .. balbutia-t-il.

Alors elle se redressa et porta la main à son cœur, et elle devint plus pâle encore qu'elle ne l'était la veille au soir, entre le prince Conrad et la comtesse Hermine. L'image sortait des brumes. La réalité se précisait en face d'elle et dans son cerveau. Cette fois elle voyait Paul !

Il se précipita, car il lui semblait qu'elle allait tomber. Mais elle fit un effort sur elle-même, tendit les mains pour qu'il n'avançât point, et le regarda profondément, comme si elle eût voulu pénétrer jusqu'aux ténèbres mêmes de son âme et savoir ce qu'il pensait.

Paul ne bougea plus, tout palpitant d'amour.

Elle murmura :

— Ah ! je vois que tu m'aimes... tu n'as pas cessé de m'aimer... maintenant j'en suis sûre.

Elle gardait cependant les bras tendus comme un obstacle, et lui-même ne cherchait pas à avancer. Toute leur vie et tout leur bonheur étaient dans leur regard, et, tandis que leurs yeux se mêlaient éperdument, elle continua :

— Ils m'ont dit que tu étais prisonnier. C'est donc vrai? Ah ! ce que je les ai suppliés pour qu'on me conduisît auprès de toi ! Ce que je me suis abaissée ! J'ai dû même m'asseoir à leur table, et rire de leurs plaisanteries, et porter des bijoux, des colliers de perles qu'ils m'imposaient. Tout cela pour te voir !.. Et ils promettaient toujours... Et puis, enfin, cette nuit on m'a emmenée jusqu'ici, et j'ai cru qu'ils s'étaient joués de moi une fois encore... ou bien que c'était un piège nouveau... ou bien qu'ils se décidaient enfin à me tuer... Et puis te voilà ! . . . Te voilà ! . . . toi, mon Paul chéri ! . . .

Elle lui saisit la figure entre ses deux mains et, tout à coup, désespérée :

— Mais tu ne vas pas t'en aller encore ? Demain seulement, n'est-ce pas? Ils ne te reprennent pas à moi, comme cela, après quelques minutes? Tu restes, n'est-ce pas? Ah ! Paul, je n'ai plus de courage... Ne me quitte plus...

Elle fut très étonnée de le voir qui souriait.

— Qu'est-ce que tu as, mon Dieu? Comme tu as l'air d'être heureux !

Il se mita rire et, cette fois, l'attirant contre lui avec une autorité qui n'admettait point de résistance, il lui baisa les cheveux, et le front, et les joues, et les lèvres, et il disait :

— Je ris parce qu'il n'y a pas autre chose à faire que de rire et de t'embrasser. Je ris aussi

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parce que je me suis imaginé des tas d'histoires absurdes... Oui, figure-toi, ce souper hier soir... je t'ai aperçue de loin, et j'ai souffert la mort... Je t'ai accusée de je ne sais quoi... Faut-il être bête !

Elle ne Comprenait pas sa gaieté, et elle répéta :

— Comme tu es heureux ! Comment se peutil que tu sois si heureux ?

— Il n'y a aucune raison pour que je ne le sois pas, dit Paul toujours en riant. Voyons, réfléchis... On se retrouve tous les deux, à la suite de malheurs auprès desquels ceux qui ont frappé la famille des Atrides ne comptent pas. Nous sommes ensemble, rien ne peut plus nous séparer, et tu ne veux pas que je sois

"content ?

— Rien ne peut donc plus nous séparer ? ditelle tout anxieuse.

— Evidemment. Est-ce donc si étrange ?

— Tu restes avec moi? Nous allons vivre ici?

— Ah ! non, alors... En voilà une idée ! Tu vas faire tes paquets en deux temps, trois mouvements, et nous filons.

— Où?

— Où? Mais en France. Tout bien pesé, il n'y a encore que là que l'on se sente à l'aise.

Et, comme elle l'observait avec stupeur, il lui dit :

— Allons, dépêchons-nous. L'auto nous attend et j'ai promis à Bernard... oui. ton frère Bernard, je lui ai promis que nous le rejoindrions cette nuit... Tu es prête? Ah çà mais, pourquoi cet air d'effarement ? Il te faut des explications ? Mais, ma chérie adorée, nous en

avons pour des heures et des heures à nous expliquer tous deux. Tu as tourné la tête à un prince impérial... Et puis tu as été fusillée... Et puis... et puis... Enfin, quoi! Dois-je demander main-forte pour que tu me suives ?

Elle comprit soudain qu'il parlait sérieusement, et elle lui dit, sans le quitter des ye\x^ :

— C'est vrai ? nous sommes libres ?

— Entièrement libres.

— Nous rentrons en France ?

— Directement.

— Nous n'avons plus rien à craindre ?

— Rien.

Alors elle eut une brusque détente. A son tour elle se mit à rire, dans un de ces accès de joie désordonnés où Ton se laisse aller à toutes les oramineries et à tous les enfantillagres. Pour un peu, elle eût chanté, elle eût dansé. Et ses larmes coulaient, cependant. Et elle balbutiait :

— '- Libre!... C'est fini!... Ai-je souffert?... Mais non . . . Ah ! tu savais que j 'ai été fusillée ? Eh bien, je te le jure, ça n'est pas si terrible... Je te raconterai cela, et tant d'autres choses !... Toi aussi, tu me raconteras... Mais comment as-tu réussi ? Tu es donc plus fort qu'eux ? Plus fort que l'ineffable Conrad, plus fort que l'empereur? Mon Dieu, que c'est drôle ! Mon Dieu, que c'est drôle !...

Elle s'interrompit et, lui prenant le bras avec une violence subite :

— Allons-nous-en, mon chéri. C'estde la folie de rester ici une seconde de plus. Ces gens-là sont capables de tout. Il n'y a pas de promesses qui tiennent pour eux. Ce sont des fourbes, des criminels. Allons-nous-en... Allons-nous-en...

Ils partirent.

Aucun incident ne troubla leur voyage. Le soir ils arrivaient aux lignes du front, en face d'Ebrecourt.

L'officier d'ordonnance, qui avait tous pouvoirs, fit allumer un réflecteur, et lui-même, après avoir ordonné qu'on agitât un drapeau blanc, conduisit Elisabeth et Paul à l'officier français qui se présenta.

Celui-ci téléphona aux services de l'arrière. Une automobile fut envoyée.

A neuf heures, Elisabeth et Paul s'arrêtaient à la grille d'Ornequin, et Paul faisait demander Bernard, au-devant duquel il se rendit :

— C'est toi, Bernard? lui dit-il. Ecoute-moi. et soyons brefs. Je ramène Elisabeth. Oui, elle estici dans l'auto. Nous partons pourCorvigny, et tu viens avec nous. Pendant que je vais chercher ma valise et la tienne, toi donne les ordres nécessaires pour que le prince Conrad soit surveillé de près. Il est en sûreté, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Alors dépêchons. Il s'agit de rejoindre la femme que tu as vue la nuit dernière au moment où elle entrait dans le tunnel Puisqu'elle est en France, donnons-lui la chasse.

— Ne crois-tu pas, Paul, que nous trouverions plutôt sa piste en retournant nous-mêmes dans le tunnel et en cherchant l'endroit où il débouche aux environs de Corvigny?

— Du temps perdu. Nous en sommes à un moment de la lutte où il faut brûler les étapes.

— Voyons, Paul, la lutte est finie puisque Elisabeth est sauvée.

— La lutte ne sera pas finie tant que cette femme vivra.

— Mais enfin, qui est-ce?

L ÉCLAT D'OBUS zbg

Paul ne répondit pas.

... A dix heures ils descendaient tous trois devant la station de Corvigny. Il n'y avait plus de train. Tout le monde dormait. Sans se rebuter, Paul se rendit au poste militaire, réveilla Tadjudant de service, fit venir le chef de gare, fit venir la buraliste, et réussit, après une enquête minutieuse, à établir que, le matin même de ce lundi, une femme avait pris un billet pour Château-Thierry, munie d'un sauf-conduit en règle au nom de M™*" Antonin. Aucune autre femme n'était partie seule. Elle portait l'uniforme de la Croix-Rouge. Son signalement, comme taille et comme visage, correspondait à celui de la comtesse Hermine.

— C'est bien elle, déclara Paul, lorsqu'il se fut installé à l'hôtel voisin, ainsi qu'Elisabeth et que Bernard, pour y passer la nuit. C'est bien elle. Elle ne pouvait s'en aller de Corvign}' que par là. Et c'est par là que demain matin mardi, à la même heure qu'elle, nous nous en irons. J'espère qu'elle n'aura pas le temps de mettre à exécution le projet qui l'amène en France. En tout cas l'occasion est unique pour nous. Profitons-en.

Et comme Bernard répétait :

— Mais enfin, qui est-ce?

Il répliqua :

— Qui est-ce ? Elisabeth va te le dire. Nous avons une heure devant nous pour nous expliquer sur certains points, et puis on se reposera, ce dont nous avons besoin tous les trois.

Le lendemain, ce fut le départ.

La confiance de Paul était inébranlable. Bien qu'il ne sût rien des intentions de la comtesse

Hermine, il était sûr de marcher dans la bonne voie. De fait, à plusieurs reprises, ils eurent la preuve qu'une infirmière delà Croix-Rouge, voyageant seule et en première classe, avait passé la veille par les mêmes stations.

Ils descendirent à Château-Thierry vers la fin de rai5rès-midi. Paul s'informa. La veille au soir, une automobile de la Croix-Rouge, qui attendait devant la gare, avait emmené l'infirmière. Cette automobile, si l'on s'en rapportait à l'examen de ses papiers, faisait le service d'une des ambulances établies en arrière de Soissons, mais on ne pouvait préciser le lieu exact de cette ambulance.

Le renseignement suffisait à Paul. Soissons, c'était la ligne même de la bataille.

— Allons-y, dit-il.

L'ordre qu'il possédait, signé du général en chef, lui donnait tous les pouvoirs nécessaires pour réquisitionner une automobile et pour pénétrer dans la zone de combat. Ils arrivaient à Soissons au moment du dîner.

Les faubourgs, bombardés et ravagés, étaient déserts. La ville elle-même semblait en grande partie abandonnée. Mais, à mesure qu ils approchaient du centre, une certaine animation se remarquait dans les rues. Des compagnies passaient à vive allure. Des canons et des caissons filaient au trot de leurs attelages, et dans l'hôtel qu'on leur indiqua sur la Grande Place, et où logeait un certain nombre d'officiers, il y avait de l'agitation, des allées et venues, et comme un peu de désordre.

Paul et Bernard se firent mettre au courant. Il leur fut répondu que. depuis plusieurs jours, on attaquait avec succès les pentes situées en

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face de Soissons, de l'autre côté de T Aisne. L'avant-veille, des bataillons de chasseurs et de Marocains avaient pris d'assaut l'éperon 132. La veille, on maintenait les positions conquises et l'on enlevait les tranchées de la dent de Crouy.

Or, au cours de la nuit précédente, au moment même où l'ennemi contre-attaquait violemment, il se produisit un fait assez bizarre. L'Aisne, grossissant à la suite des pluies abondantes, débordait et emportait tous les ponts de Villeneuve et de Soissons.

La crue de l'Aisne était normale, mais, si forte qu'elle fût, elle n'expliquait pas la rupture des ponts, et cette rupture, coïncidant avec la contre-attaque allemande, et qui semblait provoquée par des mo5^ens suspects que l'on tâchait d'éclaircir, avait compliqué la situation des troupes françaises en rendant presque impossible l'envoi de renforts. Toute la journée, on s'était maintenu sur l'éperon, mais difficilement et avec beaucoup de pertes. En ce moment on ramenait sur la rive droite de l'Aisne une partie de l'artillerie.

Paul et Bernard n'eurent pas une seconde d'hésitation. Dans tout cela ils reconnaissaient la main de la comtesse Hermine. Rupture des ponts, attaques allemandes, les deux événements se produisant la nuit même de son arrivée, comment douter qu'ils ne fussent la conséquence d'un plan conçu par elle et dont l'exécution, préparée pour l'époque où les pluies grossiraient l'Aisne, prouvait la collaboration de la comtesse et de l'état-major ennemi.

D'ailleurs, Paul se rappelait les phrases

qu'elle avait échangées avec l'espion Karl devant le perron de la villa du prince Conrad.

— Je vais en France... tout est prêt. Le temps est favorable et l'état-major m'a prévenue... Donc j'y serai demainsoir... et il suffira d'un coup de pouce.

Le coup^de pouce elle l'avait donné. Tous les ponts, préalablement travaillés par l'espion Karl ou par des agents à sa solde, s'étaient effondrés.

— Evidemment, c'est elle, dit Bernard, Et alors, si c'est elle, pourquoi ton air inquiet ? Tu devrais te réjouir au contraire, puisque maintenant nous sommes logiquement sûrs de l'atteindre.

— Oui,maisratteindrons-nousàtemps?Dans sa conversation avec Karl elle a prononcé une autre menace qui me semble beaucoup plus grave, et dont je t'ai rapporté également les termes : « La chance tourne contre nous... Si je réussis, ce sera la fin de la série noire ». Et comme son complice lui demandait si elle avait le consentement de l'empereur, elle a répondu : « Inutile. L'entreprise est de celles dont on ne parle pas ». Tu comprends bien, Bernard, qu'il ne s'agit pas de l'attaque allemande ni de la rupture des ponts, — cela, c'est de bonne guerre, et l'empereur est au courant, — non, il s'agit d'autre chose qui doit coïncider avec les événements et leur donner leur signification complète. Cette femme ne peut pas croire qu'une avance d'un kilomètre ou deux soit un incident capable de mettre fin à ce qu'elle appelle la série noire. Alors, quoi ? Qu'y a-t-il? Je l'ignore. Et c'est la raison de mon angoisse.

Toute cette soirée et toute la journée du mercredi treize, Paul les employa en investigations dans les rues de la ville ou sur les bords de l'Aisne. Il s'était mis en relations avec l'autorité militaire. Des officiers et des soldats participaient à ses recherches. Ils fouillèrent plusieurs maisons et interrogèrent plusieurs des habitants,

Bernard s'était offert à raccompagner, mais il avait refusé obstinément :

— Non. Il est vrai que cette femme ne te connaît pas, mais il ne faut pa,s qu'elle voie ta sœur. Je te demande donc de rester avec Elisabeth, de l'empêcher de sortir, et de veiller sur elle sans une -seconde de répit, car nous avons affaire à l'ennemi le plus terrible qui soit.

Le frère et la sœur vécurent donc toutes les heures de cette journée collés aux vitres de leurs fenêtres. Paul revenait prendre ses repas en hâte. Il était tout frémissant d'espoir,

— Elle est là, disait-il. Elle a dû quitter, ainsi que ceux qui l'ont accompagnée en auto, son déguisement d'infirmière, et elle se tapit au fond de quelque trou, comme une araignée derrière sa toile. Je la vois, le téléphone à la main, et donnant des ordres à toute une bande d'individus, terrés comme elle, et comme elle invisibles. Mais, son plan, je commence à le discerner, et j'ai sur elle un avantage, c'est qu'elle se croit en sécurité. Elle ignore la mort de son complice Karl, Elle ignore mon entrevue avec le kaiser. Elle ignore la délivrance d'Elisabeth. Elle ignore notre présence ici. Je la tiens, l'abominable créature. Je la tiens.

Les nouvelles de la bataille, cependant, ne s'amélioraient pas.

Le mouvement de repli continuait sur la rive gauche. A Crouy, l'àpreté des pertes et l'épaisseur de la boue arrêtaient l'élan des Marocains. Un pont de bateaux, hâtivement construit, s'en allait à la dérive.

Lorsque Paul reparut, vers six heures du soir, un peu de sang dégouttait sur sa manche. Elisabeth s'effraya.

— Ce n'est rien, dit-il en riant. Une égratignure que je me suis faite, je ne sais où.

— Mais ta main, regarde ta main. Tu saignes !

— Non, ce n'est pas mon sang. Ne t'inquiète pas. Tout va bien.

Bernard lui dit :

— Tu sais que le général en chef est à Soissons depuis ce matin ?

— Oui, il paraît... Tant mieux. J'aimerais à lui offrir l'espionne et sa bande. Ce serait un beau cadeau.

Durant une heure encore il s'éloigna. Puis il revint et se fit servir à dîner.

— Maintenant tu semblés sûr de ton fait, observa Bernard.

— Est-on jamais sûr? Cette femme est le diable en personne.

— Mais tu connais son repaire ?

— Oui.

— Et tu attends quoi ?

— Neuf heures. Jusque-là je me repose. Un peu avant neuf heures, réveillez-moi.

Le canon ne cessait de tonner dans la nuit lointaine. Parfois un obus tombait sur la ville avec un grand fracas. Des troupes passaient en tous sens. Puis il y avait des silences où les bruits de la guerre semblaient suspendus,

et c'étaient ces minutes-là peut-être qui prenaient la signification la plus redoutable.

Paul s'éveilla de lui-même.

Il dit à sa femme et à Bernard :

— Vous savez, vous êtes de l'expédition. Ce sera dur, Elisabeth, très dur. Es-tu certaine de ne pas faiblir ?

— Oh ! Paul... Mais toi-même, comme tu es pâle !

— Oui, dit-il, un peu d'émotion. Non point à cause de ce qui va se passer. . . Mais, jusqu'au dernier moment, et malgré toutes les précautions prises, j'aurai peur que l'adversaire ne se dérobe.

— Cependant.. .

— Eh ! oui, une imprudence, un mauvais hasard qui donne l'éveil, et tout est à recommencer... Qu'est-ce que tu fais donc, Bernard?

— Je prends mon revolver ?

— Inutile.

— Quoi ! fit le jeune homme, on ne va donc pas se battre dans ton expédition ?

Paul ne répondit pas. Selon son habitude il ne s'exprimait qu'en agissant ou après avoir agi. Bernard prit son revolver.

Le dernier coup de neuf heures sonnait lorsqu'ils traversèrent la Grande-Place, parmi des ténèbres que trouait çà et là un mince rayon de lumière surgi d'une boutique close.

Au parvis de la cathédrale, dont ils sentirent au-dessus d'eux l'ombre géante, un groupe de soldats se massait.

Paul, ayant lancé sur eux le feu d'une lanterne électrique, dit- à celui qui les commandait :

— Rien de nouveau, sergent?

— Rien, mon lieutenant. Personne n'est entré dans la maison et personne n'en est sorti.

Le sergent siffla légèrement. Vers le milieu de la rue, deux hommes se détachèrent de l'obscurité qui les enveloppait et se rabattirent sur le grojipe.

— Aucun bruit dans la maison ?

— Aucun, sergent.

— Aucune lumière derrière les volets ?

— Aucune, sergent.

Alors Paul se mit en marche, et, tandis que les autres, se conform.ant à ses instructions, le suivaient sans faire le moindre bruit, lui il avançait résolument, comme un promeneur attardé qui rejoint son domicile.

Ils s'arrêtèrent devant une étroite maison, dont on distinguait à peine le rez-de-chaussée dans le noir de la nuit. La porte s'élevait au haut de trois degrés. Paul la heurta quatre fois à petits coups. En même temps il tirait une clef de sa poche et ouvrait.

Dans le vestibule il ralluma sa lanterne électrique, et, ses compagnons observant toujours le même silence, il se dirigea vers une glace qui partait des dalles mêmes du vestibule.

Après avoir frappé cette glace de quatre petits coups, il la poussa en appuyant sur le côté. Elle masquait l'orifice d'un escalier qui descendait au sous-sol et dans la cage duquel il envoya aussitôt de la lumière.

Cela devait être un signal, le troisième signal convenu, car d'en bas une voix, une voix féminine, mais rauque, éraillée, demanda :

— C'est vous, père Walter?

Le moment était venu d'agir. Sans répondre,

Paul dégringola l'escalier en quelques bonds.

Il arriva juste à l'instant où une porte massive se refermait et où l'accès de la cave allait être barré.

Une pesée violente. .. Il entra.

La comtesse Hermine était là, dans la pénombre, immobile, hésitante.

Puis, soudain, elle courut à l'autre bout de la cave, saisit un revolver sur une table, se retourna et tira.

Le ressort claqua. Mais il n'y eut aucune détonation.

Trois fois elle recommença et les trois fois il en fut de même.

— Inutile d'insister, ricana Paul. L'arme a été déchargée.

La comtesse eut un cri de rage, ouvrit le tiroir de la table, et, prenant un autre revolver, tira coup sur coup quatre fois. Aucune détonation.

— Rien à faire, dit Paul en riant, celui-là aussi a été déchargé, et pareillement celui qui est dans le second tiroir, et pareillement toutes les armes de la maison.

Et, comme elle regardait avec stupeur, sans comprendre, atterrée de son impuissance, il salua et, se présentant, il prononça simplement ces deux mots qui voulaient tout dire :

— Paul Delroze.

28o L'ECLAT D'OBUS

a une grande affection pour Elisabeth, et c'est justice, car elle est charmante, et si aimable! Je l'aime beaucoup, en vérité!

Paul et Bernard eurent un même geste, qui les eût jetés sur la comtesse s'ils n'avaient réussi à contenir leur haine. Paul écarta son beau-frère dont il sentait l'exaspération, et, répondant au défi de l'adversaire sur un ton aussi allèofre :

— Mais oui. je sais.,, j'étais là... J'ai même assisté à son départ.

— Vraiment?

— Vraiment. Votre ami Karl m'a offert une place dans son automobile.

— Dans son automobile?

• — Parfaitement, et nous sommes tous partis pour votre château de Hildensheim... une bien belle demeure que j'aurais eu plaisir à visiter plus à fond... Mais le séjour en est dangereux, souvent mortel... de sorte que...

La comtesse le regardait avec une inquiétude croissante. Que voulait-il dire? Comment savait-il ces choses?

Elle voulut l'effrayer à son tour, afin de voir clair dans le jeu de l'ennemi, et prononça d'une voix âpre :

— En effet, le séjour en est souvent mortel. On respire là un air qui n'est pas bon pour tout le monde...

— Un ail" empoisonné...

— Justement.

— Et vous craignez pour Elisabeth?

— Ma foi, oui. Ea santé de cette pauvre petite est déjà compromise, et je ne serai tranquille...

— Que quand elle sera morte, n'est-ce pas ? Elle laissa passer quelques secondes, puis

LECLAT D'OBUS 281

répliqua très nettement, de façon que Paul comprît bien la portée de ses paroles :

— Oui, quand elle sera morte... ce qui ne peut pas beaucoup tarder. . . si ce n'est déjà fait.

Il y eut un assez long silence. Unefois deplas, en face de cette femme, Paul éprouvait le même besoin de meurtre, le même besoin d'assouvir sa haine. Il fallait que cela fût. Son devoir était de tuer, et c'était un crime que de n'y pas obéir.

Elisabeth restait dans l'ombre, debout à trois pas en arrière.

Sans un mot, lentement, Paul se retourna de son côté, leva le bras, pressa le ressort de sa lanterne, et la dirigea vers la jeune femme, dont le visage demeura ainsi en pleine lumière.

Jamais Paul, en accomplissant ce geste, n'eût pensé que l'effet en dût être si violent sur la comtesse Hermine. Une femme comme elle ne pouvait se tromper, se croire le jouet d'une hallucination ou la dupe d'une ressemblance. Non. Elle admit sur-le-champ que Paul avait délivré sa femme, et qu'Elisabeth était là devant elle. Mais comment un aussi formidable événement était-il possible? Elisabeth, que, trois jours auparavant, elle avait laissée entre les mains de Karl... Elisabeth, qui, à l'heure actuelle, devait être morte ou prisonnière dans une forteresse allemande dont plus de deux millions de soldats interdisaient l'approche... Elisabeth était là? En moins de trois jours elle avait échappé à Karl, elle avait fui le château de Hildensheim, elle avait traversé les lignes de deux millions d'Allemands?

La comtesse Hermine, le visage décomposé, s'assit devant cette table qui lui servait de rempart, et, rageusement, colla ses poings

282 LECLAT D'OBUS

crispés contre ses joues. Elle comprenait la situation. Il ne s'agissait plus de plaisanter ni de provoquer. Il ne s'agissait plus d"un marché à débattre. Dans la partie effroyable qu'elle jouait, toute chance de victoire lui manquait subitement^. Elle devait subir la loi du vainqueur, et le vainqueur c'était Paul Delroze! Elle balbutia :

— Où voulez-vous en venir? Quel est votre but? M'assassiner?

11 haussa les épaules.

— Nous ne sommes pas de ceux qui assassinent. Vous êtes là pour être jugée. La peine que vous aurez à subir sera la peine qui vous sera infligée à la suite d'un débat légal, où vous pourrez vous défendre.

Elle fut secouée d'un tremblementet protesta :

— Vous n'avez pas le droit de me juger, vous n'êtes pas des juges.

La peur, ce sentiment qu'elle semblait ignorer jusqu'ici, la peur montait en elle.

Tout bas, elle répéta :

— Vous n'êtes pas des juges... je proteste... Vous n'avez pas le droit.

A ce moment, il y eut, du côté de l'escalier, un certain tumulte. Une voix cria : « Fixe ! »

Presque aussitôt la porte, qui restait entrebâillée, fut poussée et livra passage à trois officiers couverts de leurs grands manteaux.

Paul alla vivement à leur rencontre et les fit asseoir sur des chaises, dans la partie où la lumière ne pénétrait pas.

Un quatrième survint. Reçu par Paul, celuilà s'assit plus loin, à l'écart.

Elisabeth et Bernard se tenaient l'un près de l'autre.

VÉCLAT D'OBUS 283

Paul reprit sa place en avant, sur le côté de la table, et debout. Et il dit gravement :

— Nous ne sommes pas des juges, en effet, et nous ne voulons pas prendre un droit qui ne nous appartient pas. Ceux qui vous jugeront, les voici. Moi, j'accuse.

Le mot fut articulé d'une façon âpre et coupante, avec une énergie extrême.

Et tout de suite, sans hésitation, comme s'il eût bien établi d'avance tous les points du réquisitoire qu'il allait prononcer, et prononcer d'un ton où il ne voulait montrer ni haine ni colère, il commença :

— Vous êtes née au château de Hildensheim, dont votre grand-père était régisseur et qui fut donné à votre père après la guerre de 1870. Vous vous appelez réellement Hermine, Hermine de HohenzoUern. Ce nom de Hohenzollern, votre père s'en faisait gloire, bien qu'il n'y eût pas droit, mais la faveur extraordinaire que lui marquait le vieil empereur empêcha qu'on le lui contestât jamais. Il fit la campagne de 70 comme colonel, et s'y distingua par une cruauté et une rapacité inouïes. Toutes les richesses qui ornent votre château de Hildensheim proviennent de France et, pour comble d'effronterie, sur chaque objet se trouve une note qui établit son lieu d'origine et le nom du propriétaire à qui il fut volé. En outre, dans le vestibule, une plaque de marbre porte en lettres d'or le nom de tous les villages français brûlés par ordre de Son Excellence le colonel comte de Hohenzollern. Le kaiser est venu souvent dans ce château. Toutes les fois qu'il passe devant la plaque de marbre, il salue.

La comtesse écoutait distraitement. Cette

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histoire devait lui paraître d'une importance médiocre. Elle attendait qu il fût question d'elle.

Paul continua :

— Vous avez hérité de votre père deux sentiments qui dominent toute votre vie, un amour effréné pour^cette dynastie de HohenzoUern à qui il semble que le hasard d'un caprice impérial, ou plutôt royal, ait rattaché votre père, et une haine féroce, sauvage contre cette France à laquelle il regrettait de ne pas avoir fait assez de mal. L'amour delà dynastie, vous l'avez concentré tout entier, aussitôt femme, sur celui qui la représente actuellement, et, cela, à un tel point qu'après avoir eu l'espoir invraisemblable de monter sur le trône, vous lui avez tout pardonné, même son mariage, même son ingratitude, pour vous dévouer à lui, corps et âme. Mariée par lui à un prince autrichien qui mourut on ne sait pas comment, puis à un prince russe qui mourut on ne sait pas non plus comment, partout vous avez travaillé pour l'unique grandeur de votre idole. Au moment où la guerre entre l'Angleterre et le Transvaal fut déclarée, vous étiez au Transvaal. Au moment de la guerre russo-japonaise, vous étiez au Japon. Vous étiez partout, à Vienfie lorsque le prince Rodolphe fut assassiné ; à Belgrade lorsque le roi Alexandre et la reine Draga furent assassinés. Mais je n'insisterai pas davantage sur votre rôle... diplomatique. J'ai hâte d'arriver à votre œuvre de prédilection, celle que vous avez poursuivie depuis vingt ans contre la France.

Une expression méchante, presque heureuse, contracta le visage de la comtesse Hermine. Vraiment oui, c'était son œuvre de prédi-

lection. Elle y avait emploj'^é toutes ses forces et toute sa perverse intelligence.

— Et même, rectifia Paul, je n'insisterai pas non plus sur la besogne gigantesque de préparation et d'espionnage que vous avez dirigée. Jusque dans un village du Nord, au sommet d'un clocher, j'ai trouvé l'un de vos complices armé d'un poignard à vos initiales. Tout ce qui s'est fait, c'est vous qui l'avez conçu, organisé, exécuté. Les preuves que j'ai recueillies, les lettres de vos correspondants comme vos lettres à vous, sont déjà entre les mains du tribunal. Mais ce que je veux mettre spécialement en lumière, c'est la partie de votre effort qui concerne le château d'Ornequin. D'ailleurs ce ne sera pas long. Quelques faits reliés par des crimes. Voilà tout.

Un silence encore. La comtesse prêtait l'oreille avec une sorte de curiosité anxieuse. Paul articula :

— C'est en 1894 que vous avez proposé à l'empereur le percement d'un tunnel d'Ebrecourt à Corvign}^. Après études faites par les ingénieurs, il fut reconnu que cette œuvre « colossale » n'était possible et ne pourrait être efficace que si l'on entrait en possession du château d'Ornequin. Le propriétaire de ce château était justement d'une très mauvaise santé. On attendit. Comme il ne se pressait pas de mourir, vous êtes venue à Corvigny. Huit jours plus tard, il mourait. Premier crime.

— Vous mentez ! Vous mentez ! cria la comtesse. Vous n'avez aucune preuve. Je vous défie de donner la preuve.

Paul continua, sans répondre :

— Le château fut mis en vente, et, chose

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inexplicable, sans la moindre publicité, en cachette pour ainsi dire. Or, il arriva ceci, c'est que l'agent d'affaires à qui vous aviez donné vos instructions manœuvra si maladroitement que le château fut adjugé au comte d'Andevillei^qui vint y demeurer l'année suivante avec sa femme et ses deux enfants.

» D'où colère, désarroi, et enfin, résolution de commencer quand même, et de pratiquer les premiers sondages à l'endroit où se trouvait une petite chapelle située, à cette époque, en dehors du parc. L'empereur vint plusieurs fois d'Ebrecourt, Un jour, en sortant de cette chapelle, il fut rencontré et reconnu par mon père et par moi. Dix minutes plus tard, vous accostiez mon père. J'étais frappé. Mon père tombait. Deuxième crime.

— Vous mentez ! proféra de nouveau la comtesse. Ce ne sont là que des mensonges ! Pas une preuve !

— Un mois plus tard, continua Paul, toujours très calme, la comtesse d'Andeville, contrainte par sa santé à quitter Ornequin, s'en allait dans le Midi, où elle finissait par succomber dans les bras de son mari, et la mort de sa femme inspirait à M. d'Andeville une telle répulsion pour Ornequin qu'il décidait de n'y jamais retourner.

« Aussitôt votre plan s'exécute. Le château étant libre, il faut s')'' installer. Comment ? En achetant le garde, Jérôme et sa femme. Oui, en les achetant, et c'est pourquoi j'ai été trompé, moi qui m'en rapportais à leurs figures franches et à leurs manières pleines de bonhomie. Donc vous les achetez. Ces deux misérables, qui ont en réalité comme

excuse qu'ils ne sont pas Alsaciens, ainsi qu'ils le prétendent, mais d'origine étrangère, et qui ne prévoient pas les conséquences de •leur trahison, ces deux misérables acceptent le pacte. Dès. lors, vous êtes chez vous, et libre de venir à Ornequin lorsque cela vous plaît. Sur votre ordre, Jérôme va même jusqu'à tenir secrète la mort de la comtesse Hermine, de la véritable comtesse Hermine. Et, comme vous vous appelez aussi comtesse Hermine, que personne ne connaissait M""^ d'Andeville, laquelle vivait à l'écart, tout se passe très bien.

« Vous accumulez d'ailleurs les précautions. Une entre autres qui me déroute, autant que la complicité du garde et de sa femme. Le portrait de la comtesse d'Andeville se trouvait dans le boudoir naguère habité par elle. Vous faites faire de vous un portrait d'égale grandeur, qui s'adapte dans le cadre même où le nom de la comtesse est inscrit. Et ce portrait vous représente sous le même aspect qu'elle, vêtue, coiifée de la même façon. Bref, vous devenez ce que vous avez cherché à paraître dès le début, et du vivant même de M""^ d'Andeville dont vous commenciez déjà à copier la tenue, vous devenez la comtesse Hermine d'Andeville, tout au moins pendant vos séjours à Ornequin.

« Un seul danger, le retour possible, imprévu, de M. d'Andeville. Pour y parer d'une façon certaine, un seul remède, le crime.

« Vous faites donc en sorte de connaître M. d'Andeville, ce qui vous permet de le surveiller et de correspondre avec lui. Seulement il arrive ceci, sur quoi vous n'avez pas compté,

c'est qu'un sentiment, vraiment inattendu chez une femme comme vous, vous attache peu à peu à celui que vous avez choisi comme victime. J'ai déposé au dossier une photographie de vous, envoyée de Berlin à M. d'Andeville. A cette époque vous espériez l'amener au mariage, mais il voit clair dans votre jeu, se dérobe et rompt. »

La comtesse avait froncé les sourcils. Sa bouche se tordit. On sentait toute l'humiliation qu'elle avait subie et toute la rancune qu'elle en gardait. En même temps, elle éprouvait, non point de la honte, mais une surprise croissante à voir ainsi sa vie divulguée dans ses moindres détails, et son passé de crimes surgir des ténèbres où elle le croyait enseveli.

— Quand la guerre fut déclarée, repartit Paul, votre œuvre était au point. Postée dans la villa d'Ebrecourt, à l'entrée du tunnel, vous étiez prête. Mon mariage avec Elisabeth d'Andeville, mon arrivée subite au château d'Ornequin, mon désarroi devant le portrait de celle qui avait tué mon père, tout cela, qui vous fut annoncé par Jérôme, vous surprit bien un peu, et il vous fallut improviser un guet-apens où je manquai d'être assassiné à mon tour. Mais la mobilisation vous débarrassa de moi. Vous pouviez agir. Trois semaines après, Corvigny était bombardé, Ornequin envahi, Elisabeth prisonnière du prince Conrad...

« Vous avez vécu là des heures inexprimables. Pour vous, c'est la vengeance, mais c'est aussi, et cela grâce à vous, la grande victoire, le grand rêve accompli ou presque, l'apothéose des Hohenzollern. Encore deux jours et Paris

est pris. Encore deux mois et l'Europe est vaincue. Quelle ivresse ! Je connais des mots prononcés par vous à cette époque, et j'ai lu des lettres écrites par vous, qui témoignent dune véritable folie, folie d'orgueil, folie de puissance illimitée, folie de cruauté, folie barbare, folie de l'impossible et du surhumain...

« Et puis, soudain, le réveil brutal. La bataille de la Marne ! Ah ! là encore, j'ai vu des lettres écrites par vous. Du premier coup, une femme de votre intelligence devait prévoir — et vous avez prévu — que c'était l'effondrement des espoirs et des certitudes. Vous l'avez écrit à l'empereur. Oui, vous lavez écrit! J'ai la copie de la lettre ! Il fallait se défendre cependant. Les troupes françaises approchaient. Par mon beau-frère Bernard, vous apprenez ma présence à Corvigny. Elisabeth sera-t-elle délivrée ? Elisabeth, qui connaît tous vos secrets... Non, elle mourra. Vous ordonnez son exécution. Tout est prêt. Si elle est sauvée, grâce au prince Conrad, et si, à défaut de sa mort, vous devez vous contenter d'un simulacre d'exécution destiné à couper court à mes recherches, du moins elle est emmenée comme une esclave. Et puis, deux victimes vous consolent, Jérôme et Rosalie. Vos complices, bourrelés de remords et attendris par les tortures d'Elisabeth, ont essayé de fuir avec elle. Vous redoutez leur témoignage : ils sont fusillés. Troisième et quatrième crimes. Et, le lendemain, il y en a deux autres, deux soldats que vous faites assassiner, les prenant pour Bernard et pour moi. Cinquième et sixième crimes. »

Ainsi tout le drame se reconstituait en ses

épisodes tragiques, et selon Tordre des événements et des meurtres. Et c'était un spectacle plein d'horreur que celui de cette femme, coupable de tant de forfaits, et que le destin murait au fond de cette cave, en face de ses ennemis mortels. Comment se pouvait-il cependant qu'elle ne parût pas avoir perdu toute espérance ? Car il en était ainsi, et Bernard le remarqua.

— Observe-la, dit-il en s'approchant de Paul, Deux fois elle a consulté sa montre. On croirait qu'elle attend un miracle, mieux que cela, un secours direct, inévitable, qui doit lui venir à une heure fixe. Regarde... Ses 3'eux cherchent... Elle écoute...

— Fais entrer tous les soldats qui sont au bas de l'escalier, répondit Paul. Il n'y a aucune raison pour qu'ils n'entendent pas ce qui me reste à dire.

Et, se tournant vers la comtesse, il prononça, d'une voix qui s'animait peu à peu :

— Nous approchons du dénouement. Toute cette partie de la lutte, vous l'avez conduite sous les apparences du major Hermann, ce qui vous était plus commode pour suivre les armées et pour jouer votre rôle d'espion en chef. Hermann, Hermine. ..Lemajor Hermann, que vous faisiez passer au besoin pour votre frère, c'était vous, comtesse Hermine. Et c'est vous dont j'ai surpris l'entretien avec le faux Laschen, ou plutôt avec l'espion Karl, dans les ruines du phare au bord de l'Yser. Et c'est vous que j'ai pu saisir et attacher dans la soupente de la maison du passeur.

« Ah ! quel beau coup vous avez manqué ce jour-là ! Vos trois ennemis blessés, à portée

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de votre main... Et vous avez fui sans les apercevoir, sans les achever ! Et vous ne saviez plus rien de nous, tandis que nous, nous connaissions vos projets. Le dimanche dix janvier, rendez-vous à Ebrecourt, rendez-vous sinistre que vous avez pris avec Karl", tout en lui annonçant votre volonté implacable de supprimer Elisabeth. Et le dimanche dix janvier j'étais exact au rendez-vous. J'assistais au souper du prince Conrad ! J'étais là, après le souper, lorsque vous avez remis à Karl la fiole de poison ! J'étais là, sur le siège même de l'automobile, lorsque vous avez donné à Karl vos dernières instructions ! J'étais partout. Et, le soir même, Karl mourait. Et, la nuit suivante, j'enlevais le prince Conrad. Et le lendemain, c'est-à-dire avant-hier, maître d'un pareil otage, obligeant ainsi l'empereur à négocier avec moi, je lui dictais mes conditions, dont la première était la liberté immédiate d'Elisabeth. Et l'empereur cédait. Et nous voici !

Une parole entre toutes ces paroles, dont chacune montrait à la comtesse Hermine avec quelle énergie implacable elle avait été traquée, une parole la bouleversa, comme la plus effroyable des catastrophes.

Elle balbutia :

— Mort ? Vous dites que Karl est mort ?

— Abattu par sa maîtresse au moment même où il essayait de me tuer, s'exclama Paul que la haine emportait de nouveau. Abattu comme une bête enragée ! Oui, l'espion Karl est mort, et jusqu'après sa mort, il fut le traître qu'il avait été toute sa vie. Vous me demandiez mes preuves ? C'est dans la poche de Karl que je les ai trouvées! C'est dans son carnet que j'ai

lu l'histoire de vos crimes, et la copie de vos lettres, et certaines de vos lettres elles-mêmes. Il prévo^^ait qu'un jour ou l'autre, une fois votre œuvre accomplie, vous le sacrifieriez à votre sécurité, et il se vengeait d'avance... Il se vengeait comme le garde Jérôme et sa femme Rosalie, sur le point d'être fusillés par votre ordre, se sont vengés en révélant à Elisabeth votre rôle mystérieux au château d'Ornequin. Voilà vos complices ! Vous les tuez, mais ils vous perdent. Ce n'est plus moi qui vous accuse. Ce sont eux. Leurs lettres, leurs témoignages sont déjà entre les mains de vos juges. Que pouvez-vous répondre ?

Paul se tenait contre elle presque. A peine si le coin de la table les séparait l'un de l'autre, et il la menaçait de toute sa colère et de toute son exécration.

Elle recula jusqu'au mur, sous un portemanteau où étaient pendus des vêtements, des blouses, toute une défroque qui devait lui servir à se déguiser. Bien que cernée, prise au piège, confondue par tant de preuves, démasquée et impuissante, elle gardait une attitude de défi et de provocation. La partie ne semblait pas perdue pour elle. Des atouts restaient dans son jeu. Et elle dit :

— Je n'ai pas à répondre. Vous parlez d'une femme qui a commis des crimes. Et je ne suis pas cette femme. Il ne s'agit pas de prouver que la comtesse Hermine est une espionne et une criminelle. Il s'agit de prouver que je suis la comtesse Hermine. Or qui peut le prouver?

— Moi!

A l'écart des trois officiers que Paul avait indiqués comme faisant fonction déjuges, il yen

avait un quatrième, entré en même temps, et qui avait écouté dans le même silence et dans la même immobilité.

Celui-là s'avança.

La lueur de la lampe illumina sa figure.

La comtesse murmura :

— Stéphane d'Andeville... Stéphane...

C'était en effet le père d'Elisabeth et de Bernard.

Il était très pâle, affaibli par les blessures qu'il avait reçues et dont il commençait seulement à se remettre.

Il embrassa ses enfants. Bernard lui dit avec émotion :

— Ah ! te voici, père.

— Oui, dit-il, j'ai été averti par le général en chef, et je suis venu à l'appel de Paul. Un rude homme que ton mari, Elisabeth. Tantôt, déjà, quand nous nous sommes retrouvés dans les rues de Soissons, il m'avait mis au courant. Et maintenant, je me rends compte de tout ce qu'il a fait... pour écraser cette vipère.

Il s'était posé face à la comtesse, et l'on sentait toute l'importance des mots qu'il allait dire. Un moment, elle baissa la tête devant lui. Mais ses 3^eux redevinrent bientôt provocants. Et elle articula :

— Vous aussi, vous venez m' accuser ? Qu'avez-vous à dire contre moi, à votre tour? Des mensonges, n'est-ce pas? Des infamies?

Il attendit qu'un long silence eût recouvert ces paroles. Puis, lentement, il prononça :

— Je viens d'abord en témoin, qui apporte sur votre identité l'attestation que vous réclamiez tout à 1 heure. A'^ous vous êtes présentée jadis sous un nom qui n'était pas le vôtre, et

SOUS lequel vous avez réussi à gagner ma confiance. Plus tard, lorsque vous avez cherché à nouer entre nous des relations plus étroites, vous m'avez ré vêlé votre véritable personnalité, espérant ajnsi m'éblouir par vos titres et par vos alliances. J'ai donc le droit et le devoir de déclarer, devant Dieu et devant les hommes, que vous êtes bien la comtesse Hermine de Hohenzollern. Les parchemins que vous m'avez montrés sont authentiques. Et c'est justement parce que vous étiez la comtesse de Hohenzollern que j'ai cessé des rapports qui m'étaient d'ailleurs, je ne savais pas pourquoi, pénibles et désagréables. Voilà mon rôle de témoin.

— Rôle infâme, s'écria-t-elle furieusement. Rôle de mensonge, je vous l'avais bien dit. Pas une preuve !

— Pas une preuve ? fit le comte d'Andeville, qui s'approcha d'elle, tout vibrant de colère. Et cette photographie, envoyée de Berlin par vous, et signée par vous ? Cette photographie, où vous avez eu l'impudence de vous habiller comme ma femme ? Oui, vous ! Vous ! vous avez fait cela ! Vous avez cru qu'en essayant de rapprocher votre image et l'image de ma pauvre bien-aimée, vous évoqueriez en moi des sentiments qui vous seraient favorables ! Et vous n'avez pas senti que c'était la pire injure, pour moi, et le pire outrage, pour la morte ! Et vous avez osé, vous, vous, après ce qui s'était passé !...

Ainsi que Paul Delroze un instant auparavant, le comte était debout contre elle, menaçant et plein de haine. Elle murmura, avec une sorte d'embarras :

— Eh bien, pourquoi pas?

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Il serra les poings et reprit :

— En effet, pourquoi pas? J'ignorais alors ce que vous étiez, et je ne savais rien du drame... du drame d'autrefois... C'est aujourd'hui seulement que j'ai rapproché les faits, et si je vous ai repoussée autrefois avec une répulsion instinctive, c'est avec une exécration sans pareille que je vous accuse maintenant... maintenant que je sais... oui, que je sais, et en toute certitude. Déjà, lorsque ma pauvre femme se mourait, plusieurs fois, dans sa chambre d'agonisante, le docteur me disait : « C'est un mal étrange. Bronchite, pneumonie, certes, et cependant il y a des choses que je ne comprends pas... des symptômes... pourquoi ne pas le dire ? des symptômes d'empoisonnement ». Je protestais alors. L'h5^pothèsé était impossible. Empoisonnée, ma femme ! Et par qui? Par vous, comtesse Hermine, par vous ! Je l'affirme aujourd'hui. Par vous! Je le jure sur mon salut étei'nel. Des preuves ? Mais, c'est votre vie elle-même, c'est tout qui vous accuse.

« Tenez, il est un point sur lequel Paul Delroze n'a pas fait toute la lumière. Il n'a pas compris pourquoi, lorsque vous assassiniez son père, pourquoi vous portiez des vêtements semblables à ceux de ma femme. Pourquoi? mais pour cette abominable raison que, déjà, à cette époque, la mort de ma femme était résolue, et que, déjà, vous vouliez créer dans l'esprit de ceux qui pourraient vous surprendre une confusion entre la comtesse d'Andeville et vous. La preuve est irrécusable. Ma femme vous gênait : vous l'avez tuée. Vous aviez deviné qu'une fois ma femme morte je ne reviendrais plus à Ornequin,et vous avez tué ma

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femme !... Paul Delroze, tu as annoncé six crimes. Voilà le septième, l'assassinat de la comtesse dAndeville !

Le comte avait levé ses deux poings et les tenait devant la figure de la comtesse Hermine. Il tremblait de rage, et l'on eût dit qu'il ' allait frapper.

Elle, pourtant, demeurait impassible. Contre cette nouvelle accusation, elle n'eut pas un mot de révolte. Il semblait que tout lui fût devenu indifférent, aussi bien cette charge imprévue que toutes celles qui l'accablaient. Tous les périls s'écartaient d'elle. Ce qu'elle avait à répondre ne l'obsédait plus. Sa pensée était ailleurs. Elle écoutait autre chose que ces paroles. Elle voyait autre chose que ce spectacle, et, comme l'avait remarqué Bernard, on eût dit qu'elle se préoccupait plus de ce qui se passait dehors que de la situation, cependant si effrayante, où elle se trouvait.

Mais pourquoi ? Qu'espérait-elle ?

Une troisième fois elle consulta sa montre. Une minute s'écoula. Une autre minute encore.

Puis, quelque part dans la cave, à la partie supérieure, il y eut un bruit, une sorte de déclenchement.

La comtesse se redressa. Et, de toute son attention, elle écouta, avec une expression si ardente que personne ne troubla le silence énorme. Instinctivement Paul Delroze et M. d'Andeville avaient reculé jusqu'à la table. La comtesse Hermine écoutait... Elle écoutait...

Et soudain, au-dessus d'elle, dans l'épaisseur même des voûtes, une sonnerie vibra. Quelques secondes seulement... Quatre appels égaux... Et ce fut tout.

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