DEUX EXÉCUTIONS
LUS encore peut-être que par la vibrafi^ j^® tion inexplicable de cette sonnerie, le coup de théâtre fut produit par le soubresaut de triomphe qui secoua la comtesse Hermine. Elle poussa un cri de joie sauvage, puis éclata de rire. Son visage se transforma. Plus d'inquiétude, plus de cette tension où l'on sent la pensée qui cherche et qui s'effare, mais de l'insolence, de la certitude, du mépris, un orgueil démesuré.
— Imbéciles! ricana-t-elle... Imbéciles!... Alors vous avez cru ? Non, faut-il que les Français soient naïfs!... Vous avez cru que, moi, vous me prendriez ainsi, dans une souricière ? Moi ! Moi ! . . .
Les paroles ne pouvaient plus sortir de sa bouche, trop nombreuses et trop pressées. Elle se raidit, ferma les yeux un instant dans un grand effort de volonté, puis, allongeant le bras droit et poussant un fauteuil, découvrit une petite plaque d'acajou sur laquelle il y avait une manette de cuivre qu'elle saisit à tâtons, les j^eux toujours dirigés vers Paul, vers le comte d'Andeville, vers son fils, vers les trois officiers.
298 LECLAT D'OBUS
Et elle scanda d'une voix sèche, coupante :
— Qu'ai-je à craindre de vous maintenant ? La comtesse Hermine de HohenzoUern ? Vous voulez savoir si c'est moi ? Oui, c'est bien moi. Je ne le nie pas. . . Je le proclame même. . . Tous les actes que vous appelez stupidement des crimes, oui, je les ai accomplis... C'était mon devoir envers mon empereur... envers la plus grande Allemagne... Espionne? non pas... Allemande, tout simplement. Et ce que fait une Allemande pour sa patrie est justement fait.
« Et puis... et puis assez de paroles niaises et de bavardages sur le passé. Le présent seul et l'avenir importent. Et, du présent comme de l'avenir, me voilà redevenue maîtresse. Mais oui, mais oui, grâce à vous, je reprends la direction des événements, et nous allons rire. Voulez-vous savoir une chose ? Tout ce qui vient de se produire ici depuis quelques jours, c'est moi qui l'ai préparé. Les ponts que la rivière a enlevés, c'est sur mes ordres qu'ils avaient été sapés à leur base... Pourquoi ? Pour le piètre résultat de vous faire reculer ? Certes, il nous fallait cela d'abord, nous avions besoin d'annoncer une victoire... Victoire ou non, elle sera annoncée, et elle aura son effet, je vous en réponds. Mais ce que je voulais, c'était mieux. Et j'ai réussi.
Elle s'arrêta, puis reprit d'un ton plus sourd, le buste penché vers ceux qui l'écoutaient :
— Le recul, le désordre parmi vos troupes, la nécessité de faire obstacle à l'avance et d'amener des renforts, c'était de toute évidence l'obligation pour votre général en chef de venir ici et de s'y concerter avec ses généraux.
Depuis des mois, je le guette, celui-là. Impossible de l'approcher. Impossible d'exécuter mon plan. Alors que faire? Que faire, mais tout bonnement le faire venir à moi, puisque je ne pouvais aller à lui... Le faire venir et l'attirer dans un endroit choisi par moi, où j'aurais pris toutes mes dispositions. Or, il est venu. Mes dispositions sont prises. Et je n'ai plus qu'à vouloir... Je n'ai plus qu'à vouloir ! Il est ici, dans une des chambres de la petite villa qu'il habite chaque fois qu'il vient à Soissons. Il y est. Je le sais. J'attendais le signal qu'un de mes agents devait me donner. Ce signal, vous l'avez entendu. Donc, n'est-ce pas, aucun doute. Celui que je guettais travaille en ce moment avec ses généraux dans une maison que je connais et que j'ai fait miner. Il y a près de lui un commandant d'armée, un des meilleurs, et un commandant de corps d'armée, un des meilleurs aussi. Ils sont trois — je ne parle pas des comparses — et.j ces troi.s-là. je n'ai qu'un geste à faire, comprenez-moi bien, un seul geste, cette manette à lever, pour qu'ils sautent tous les trois avec la maison qui les abrite. Dois-je le faire, ce geste ?
Dans la pièce, il y eut un claquement bref. Bernard d'Andeville armait son revolver.
— Mais il faut la tuer, la misérable, criat-il.
Paul se jeta devant lui en proférant :
— Tais-toi 1 et ne bouge pas 1
La comtesse se mit à rire de nouveau, et quelle joie méchante frémissait dans ce rire !
— Tu as raison, Paul Delroze Tu comprends la situation, toi. Si rapidement que ce jeune écervelé m'envoie sa balle, j'aurai tou-
Et elle scanda d'une voix sèche, coupante :
— Qu'ai-je à craindre de vous maintenant ? La comtesse Hermine de Hohenzollern ? Vous voulez savoir si c'est moi ? Oui, c'est bien moi. Je nale nie pas... Je le proclame même... Tous les actes que vous appelez stupidement des crimes, oui, je les ai accomplis... C'était mon devoir envers mon empereur... envers la plus grande Allemagne... Espionne? non pas... Allemande, tout simplement. Et ce que fait une Allemande pour sa patrie est justement fait.
« Et puis... et puis assez de paroles niaises et de bavardages sur le passé. Le présent seul et l'avenir importent. Et, du présent comme de l'avenir, me voilà redevenue maîtresse. Mais oui, mais oui, grâce à vous, je reprends la direction des événements, et nous allons rire. Voulez-vous savoir une chose ? Tout ce qui vient de se produire ici depuis quelques jours, c'est moi qui l'ai préparé. Les ponts que la rivière a enlevés, c'est sur mes ordres qu'ils avaient été sapés à leur base... Pourquoi ? Pour le piètre résultat de vous faire reculer ? Certes, il nous fallait cela d'abord, nous avions besoin d'annoncer une victoire... Victoire ou non, elle sera annoncée, et elle aura son effet, je vous en réponds. Mais ce que je voulais, c'était mieux. Et j'ai réussi.
Elle s'arrêta, puis reprit d'un ton plus sourd, le buste penché vers ceux qui l'écoutaient :
— Le recul, le désordre parmi vos troupes, la nécessité de faire obstacle à l'avance et d'amener des renforts, c'était de toute évidence l'obligation pour votre général en chef de venir ici et de s'y concerter avec ses généraux.
Depuis des mois, je le guette, celui-là. Impossible de l'approcher. Impossible d'exécuter mon plan. Alors que faire? Que faire, mais tout bonnement le faire venir à moi, puisque je ne pouvais aller à lui... Le faire venir et l'attirer dans un endroit choisi par moi, où j'aurais pris toutes mes dispositions. Or, il est venu. Mes dispositions sont prises. Et je n'ai plus qu'à vouloir... Je n'ai plus qu'à vouloir ! Il est ici, dans une des chambres de la petite villa qu'il habite chaque fois qu'il vient à Soissons. Il y est. Je le sais. J'attendais le signal qu'un de mes agents devait me donner. Ce signal, fvous l'avez entendu. Donc, n'est-ce pas, aucun doute. Celui que je guettais travaille en ce 'moment avec ses généraux dans une maison que je connais et que j'ai fait miner. Il y a près de lui un commandant d'armée, un des meilleurs, et un commandant de corps d'armée, un des meilleurs aussi. Ils sont trois — je ne parle pas des comparses — et,| ces trois-là, je n'ai qu'un geste à faire, comprenez-moi bien, un seul geste, cette manette à lever, pour qu'ils sautent tous les trois avec la maison qui les abrite. Dois-je le faire, ce geste ?
Dans la pièce, il y eut un claquement bref. Bernard d'Andeville armait son revolver.
— Mais il faut la tuer, la misérable, cria- ' t-il.
Paul se jeta devant lui en proférant :
— Tais-toi ! et ne bouge pas !
La comtesse se mit à rire de nouveau, et quelle joie méchante frémissait dans ce rire !
— Tu as raison, Paul Delroze. Tu comprends la situation, toi. Si rapidement que ce jeune écervelé m'envoie sa balle, j'aurai tou-
jours le temps de lever la manette. Et c'est cela quil ne faut pas, n'est-ce pas ? C'est cela; que ces messieurs et toi voulez éviter à tout' prix... même au prix de ma liberté, n'est-c pas ? Car nous en sommes là, hélas ! Tout mon beau plan s'écroule puisque je suis entre vos mains. Mais je vaux bien à moi seule vos troisi grands généraux, hein ? et j'ai bien le droit de les épargner pour me sauver... Ainsi nous sommes d'accord ? Leur vie contre la mienne ! Et tout de suite !.. Paul Delroze, tu as une minute pour consulter ces messieurs. Si, dans une minute, parlant en ton nom et au leur, tu ne me donnes pas ta parole que vous me considérez comme libre, et que toute protection me sera accordée pour passer en Suisse, alors... alors « la bobinette cherra », comme on dit dans le Petit Chaperon rouge... Ah! ce que je vous tiens tous ! Et combien c'est comique ! Dépêche-toi, ami Delroze. Ta parole... Mais oui, cela me suffit. Dame! la parole d'un officier français !... Ah! ah! ah!
Son rire, un rire nerveux et méprisant, se prolongea dans le grand silence. Et il arriva peu à peu qu'il y résonna de taçon moins assurée, comme ces paroles qui ne provoquent pas l'effet prévu. De lui-même il sembla se disloquer, s'interrompit et cessa tout d'un coup.
Et elle était stupéfaite : Paul Delroze n'avait pas bougé, et aucun des officiers, et aucun des soldats qui se trouvaient dans la salle, n'avait bougé.
Elle les menaça du poing.
— J'ordonne qu'on se hâte !... Vous avez une minute, messieurs les Français. Une minute, pas davantage...