LA PAYSANNE DE CORVIGNY
i ROIS semaines auparavant, en apprenant ^M ^1 que la guerre était déclarée, Paul avait ^^J^^ senti sourdre en lui, immédiate et implacable, la résolution de se faire tuer.
Le désastre de sa vie, l'horreur de son mariage avec une femme qu'au fond il ne cessait pas d'aimer, les certitudes acquises au château d'Ornequin, tout cela l'avait bouleversé à un tel point que la mort lui apparut comme un bienfait.
Pour lui, la guerre, ce fut, instantanément et sans le moindre débat, la mort. Tout ce qu'il pouvait admirer démouvant et de grave, de réconfortant et de magnifique, dans les événements de ces premières semaines, l'ordre parfait de la mobilisation, l'enthousiasme des soldats, l'unité admirable de la France, le réveil de l'âme nationale, aucun de ces grands spectacles n'attira son attention. Au plus profond de lui-même il avait décrété qu'il accomplirait de tels actes que la chance la plus invraisemblable ne pourrait le sauver.
C'est ainsi qu'il- avait cru trouver, dès le premier jour, l'occasion voulue. S'emparer de
l'espion dont il soupçonnait la présence dans le clocher de Téglise, pénétrer ensuite au cœur même des troupes ennemies pour signaler leur position, c'était aller à une mort certaine. Il y alla bravement. Et, comme il avait une conscience très nette de sa mission, il la remplit avec autant de prudence que de bravoure. Mourir, soit, mais mourir après avoir réussi. Et il goûta, dans l'action comme dans le succès, une joie singulière à laquelle il ne s'attendait point.
La découverte du poignard employé par l'espion l'impressionna vivement. Quel rapport pouvait-il établir entre cet homme et celui qui avait tenté de le frapper ? Quel rapport entre ceux-là et la comtesse d'Andeville, morte seize années auparavant? Et comment, par quels liens invisibles, se rattachaient-ils tous les trois à cette même œuvre de trahison et d'espionnage dont Paul avait surpris les différentes manifestations ?
Mais surtout la lettre d'Elisabeth lui porta un coup extrêmement brutal. Ainsi la jeune femme était là-bas, parmi les obus, les balles, les luttes sanglantes autour du château, le délire et la rage des vainqueurs, l'incendie, les fusillades, les tortures, les atrocités ! Elle était là, jeune et belle, presque seule, sans défense ! Et elle y était parce que lui, Paul, n'avait pas eu l'énergie de la revoir et de l'entraîner avec lui !
Ces pensées provoquaient en Paul des crises d'abattement, d'où il sortait tout à coup pour se jeter au-devant de quelque péril, poursuivant ses folles entreprises jusqu'au bout, quoi qu'il advînt, avec un courage tranquille et une obstination farouche qui inspiraient à ses camarades autant de surprise que d'admiration. Et
peut-être moins que la mort cherchait-il désormais cette ivresse ineffable que Ton éprouve à la braver.
Kt la journée du 6 septembre arriva ; la journée du miracle inouï où le grand chef, lançant à ses armées d'immortelles paroles, enfin leur ordonna de se jeter sur lennemi. La retraite si vaillamment supportée, mais si cruelle, se terminait. Epuisés, à bout de souffle, luttant un contre deux depuis des jours, n'ayant pas le temps de dormir, n'ayant pas le temps de manger, ne marchant que par le prodige d'efforts dont ils n'avaient même plus conscience, ne sachant pas pourquoi ils ne se couchaient point dans le fossé des routes pour y attendre la mort. . . c'est à ces hommes-là que l'on dit : « Halte! Demi tour! Et maintenant droit à l'ennemi! »
Et ils firent demi-tour Ces moribonds retrouvèrentla force. Du plus humbleauplus illustre, chacun tendit sa volonté et se battit comme si le salut de la France eût dépendu de lui seul. Autant de soldats, autant de héros sublimes. On leur demandait de vaincre ou de se faire tuer. Ils furent victorieux.
Parmi les plus intrépides, Paul brilla au premier rang. Ce qu'il fit et ce qu'il supporta, ce qu'il tenta et ce qu'il réussit, lui-même il avait conscience que cela dépassait les bornes de la réalité. Le 6, le 7 et le 8, puis du 11 au 13. malgré l'excès de la fatigue et malgré des privations de sommeil et de nourriture auxquelles on n'imagine pas qu'il soit humainement possible de résister, il n'eut aucune autre sensation que d'avancer, et d'avancer encore, et d'avancer toujours. Que ce fût dans l'ombre ou sous la clarté du soleil, sur les bords de la Marne oudans
les couloirs de l'Argonne, que ce fût vers le Nord ou vers lEst quand on envo3^a sa division renforcer les troupes de la frontière, qu'il fût couché à plat ventre et qu'il rampât dans les terres labourées, ou bien debout et qu'il chargeât à la baïonnette, il allait de l'avant, et chaque pas était une délivrance, et chaque pas était une conquête.
Chaque pas aussi exaspérait sa haine. Oh ! comme son père avait eu raison de les exécrer, ces gens-là ! Aujourd'hui Paul les voyait à l'œuvre. Partout c'était la dévastation stupide et l'anéantissement irraisonné. Partout l'incendie, et le pillage, et la mort. Otages fusillés, femmes assassinées bêtement, pour le plaisir. Eglises, châteaux, maisons de riches et masures de pauvres, il ne restait plus rien. Les ruines elles-mêmes avaient été détruites et les cadavres torturés.
Quelle joie de battre un tel ennemi! Bien que réduit à la moitié de son effectif, le régiment de Paul, lâché comme une meute, mordait sans répit la bête fauve. Elle semblait plus hargneuse et plus redoutable à mesure qu'elle approchait de la frontière, et l'on fonçait encore sur elle dans l'espoir fou de lui donner le coup de grâce.
Et un jour, sur le poteau qui marquait l'em- ' branchement de deux routes, Paul lut :
Corvigny, 14 kil.
Ornequin, 31 kil. 400. La frontière, 38 kil. 300.
Corvigny ! Ornequin ! Avec quelle émotion de tout son être il lut ces syllabes imprévues !
^g L ÉCLAT D'OBUS
D'ordinaire, absorbé par l'ardeur de la lutte et par tant de soucis divers, il prêtait peu d^attention aux noms des localités traversées, et le hasard seul lès lui apprenait. Et voilà que tout à coup il se trouvait à si peu de distance du château d'Ornequin! Cçrvigny, 14 kilomètres... Etait-ce vers Corvigny que se dirigeaient les troupes françaises, vers la petite place forte que les Allemands avaient enlevée d'assaut et occupée dans de si étranges conditions?
Ce jour-là on se battait depuis l'aube contre un ennemi qui semblaitrésister plus mollement. Paul, à la tète d'une escouade, avait été envoyé' par son capitaine jusqu'au village de Bléville avec ordre d'y entrer si 1 ennemi s'en était retiré, mais de ne pas pousser plus avant. Et c'est après les dernières maisons de ce villao-e qu'il aperçut le poteau indicateur.
n était alors assez inquiet. Un taube venait de survoler le pays. Une embûche était possible. — Retournons au village, dit-il. On va s'y barricader en attendant.
Mais un bruit soudain crépita derrière une colline boisée qui coupait la route du côté de Corvio-ny, un bruit de plus en plus net, et dans lequeîPaul, au bout d'un instant, reconnut le ronflement énorme d'une auto, sans doute d une auto-mitrailleuse. ^
Fourrez-vous dans le fossé, cna-t-il a ses
hommes. Cachez-vous dans les meules. La baïonnette au canon Et que personne ne bouge . Il avait compris le danger, cette auto traversant le village, fonçant au milieu de la compagnie, semant la panique et se défilant ensuite par quelque autre chemin.
Rapidement, il escalada le tronc crevasse
i: ÉCLAT D'OBUS 69
d'un vieux chêne et s'installa parmi les branches, à une hauteur qui surplombait la route de quelques mètres. Presque aussitôt, Tauto apparut. C était bien une auto blindée, formidable et monstrueuse sous sa carapace, mais d'un modèle assez ancien qui laissait voir, audessus des plaques d'acier, le casque et la tète des hommes.
KUe avançait à vive allure, prête à bondir en cas d'alerte. Les hommes courbaient le dos. Paul en compta une demi-douzaine. Deux canons de mitrailleuses dépassaient.
11 épaula son fusil et visa le conducteur, un ijfros Germain dont la fiafure écarlate semblait teintée de sang. Puis, posément, à 1 instant propice, il tira.
— Chargez, les gars ! cria-t-il en dégringolant de son arbre.
Mais il ne fut même pas besoin de donner l'assaut. Le conducteur, frappé à la poitrine, avait encore eu la présence d'esprit de freiner et d'arrêter sa voiture. Se voyant cernés, les Allemands levèrent les bras.
— Kamerad ! Kamerad !
Et l'un d'eux, sautant de l'auto après avoir jeté ses armes, se précipita vers Paul :
— Alsacien , sergent ! Alsacien de Strasbourg ! Ah ! sergent, il y a assez de jours que je le guette, ce moment-là !
Tandis que ses hommes conduisaient les prisonniers dans le village, Paul, en toute hâte, interrogea l'Alsacien :
— ^'où vient l'auto?
— De Corvigny.
— Du monde à Corvigny?
— Très peu. Une arrière-garde de deux cent cinquante Badois, tout au plus.
— Et dans les forts ?
— A peu''près autant. On n'avait pas cru nécessaire de réparer les tourelles et l'on est pris à rirnproviste. Vont- ils essayer de se maintenir ou se replier vers la frontière ? Ils hésitent, c'est pourquoi on nous a envoyés en reconnaissance.
— Alors, nous pouvons marcher?
— Oui, mais tout de suite, sans quoi ils reçoivent des renforts importants, deux divisions.
— Qui seront là ?
— Demain. Elles doivent traverser la frontière demain, vers midi.
— Cré non ! il n'y a pas de temps à perdre, dit Paul.
Tout en examinant l'auto-mitrailleuse et en faisant désarmer et fouiller les prisonniers, Paul réfléchissait aux mesures à prendre, lorsqu'un de ses hommes, resté dans le village, vint lui annoncer l'arrivée d'un détachement français. Un lieutenant le commandait.
Paul se hâta de mettre cet officier au courant. Les événements nécessitaient une action immédiate. Il s'offrit à partir à la découverte dans l'auto même que Ion avait capturée.
— Soit, dit l'officier ; moi, j'occupe le village et je m arrange pour que la division soit prévenue le plus tôt possible.
L'automobile fila dans la direction de Corvigny. Huit hommes s'y étaient entassés. Deux d'entre eux, spécialement chargés des mitrailleuses, en étudiaient le mécanisme. Le prisonnier alsacien, debout afin qu'on pût bien voir
L'ECLAT D'OBUS Ji
de partout son casque et son uniforme, surveillait l'horizon.
Tout cela fut décidé et exécuté en l'espace de quelques minutes, sans discussion et sans que Ion s'arrêtât aux détails de lentreprise.
— A la grâce de Dieu ! s'exclama Paul lorsqu'il fut au volant. Vous êtes prêts à mener l'aventure jusqu au bout, mes amis ?
— Et même au delà, sergent, fit auprès de lui une voix qu'il reconnut.
C'était Bernard d'Andeville, le frère d'Elisabeth. Bernard appartenant à la neuvième compagnie, Paul avait réussi depuis leur rencontre à l'éviter, ou du moins à ne pas lui parler. Mais il savait que le jeune homme se battait bien.
— Ah ! c'est toi, dit-il.
— En chair et en os , s'écria Bernard . Je suis venu avec mon lieutenant, et lorsque je t'ai vu monter dans lauto et emmener ceux qui se présentaient, tu comprends si j'ai saisi l'occasion !
Et il ajouta, d'un ton qui s'embarrassait :
— L'occasion de faire un joli coup sous tes ordres, et l'occasion de te parler, Paul... car je n'ai pas eu de chance jusqu'ici... Il m'a même semblé que tu n étais pas avec moi... comme je l'espérais...
— Mais si, mais si, articula Paul... seulement, les préoccupations...
— Au sujet d'Elisabeth, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Je comprends. Tout de même cela n'explique pas qu il y ait entre nous... commeune gêne...
A ce moment, l'Alsacien prescrivit :
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— Il ne faut pas se montrer ... Des uhlans ! . . . Une patrouille débouchait d'un chemin de
traverse, au détour d'un bois. Il leur cria, en passant prèâ d'eux :
— Fichez le camp, camarades ! Au galop 1 voilà les Français ! . . .
Paul profita de l'incident pour ne pas répondre à son beau-frère. Il avait forcé la vitesse, et l'auto filait avec un fracas de tonnerre, escaladant les pentes et dévalant comme une trombe.
Les détachements ennemis se faisaient plus nombreux. L'Alsacien les interpellait, ou, par signes, les incitait à une retraite immédiate.
— Ce que c'est rigolo de les voir ! dit-il en riant. C'est une galopade effrénée derrière nous.
Et il ajouta :
— Je vous avertis, sergent, qu'à ce train-là nous allons tomber en plein Corvign)^ Est-ce ça que vous voulez?
— Non, répliqua Paul, on s'arrêtera en vue de la ville.
— Et si l'on est cerné ?
— Par qui ? En tout cas. ce n'est pas ces bandes de fuyards qui pourraient s'opposer à notre retour.
Bernard d'Andeville prononça :
— Paul, je te soupçonne de ne pas penser du tout au retour.
— Du tout, en effet. As-tu peur?
— Oh ! quel vilain mot !
Mais, après un silence. Paul reprit d'une voix où il y avait moins de rudesse :
— Je regrette que tu sois venu, Bernard.
— Le danger est-il donc plus grand pour moi que pour toi et pour les autres ?
— Non.
— Alors, fais-moi l'honneur de ne rien regretter .
Toujours debout, penché au-dessus du sergent, l'Alsacien indiqua :
— La pointe de clocher en face de nous, derrière le rideau d'arbres, c'est Corvigny. J'estime qu'en obliquant sur les hauteurs de gauche nous pourrions voir ce qui se passe dans la ville.
— Nous le verrons bien mieux en 3^ entrant, remarqua Paul. Seulement, nous risquons gros... Toi surtout, l'Alsacien. Prisonnier, on te fusille. Dois-je te descendre avant Corvigny ?
— Vous ne m'avez pas regardé, sergent.
La route rejoignait la ligne du chemin de
fer. Puis apparurent les premières maisons des faubourgs. Quelques soldats se montraient.
— Pas un mot à ceux-là, ordonna Paul, il ne faut pas les effaroucher... sans quoi ils nous prendraient de dos au moment décisif.
Il reconnut la gare et constata qu'elle était fortement occupée. Le long de l'avenue qui montait à la ville, des casques à pointe allaient et venaient.
— En avant ! s'écria Paul. S'il y a des rassemblements de troupes, ce ne peut être que sur la place. Les mitrailleuses sont prêtes ? Et les fusils? Prépare le mien, Bernard. Et, au premier signal, feu à volonté !
L'auto déboucha violemment, en pleine place. Ainsi qu'il l'avait prévu, une centaine d'hommes s'y trouvaient, tous massés devant le porche de l'église, auprès des faisceaux de baïonnettes. L'église n'était plus qu'un monceau de décombres, et presque toutes les maisons de la place avaient été anéanties par le bombardement.
Les officiers, qui se tenaient à l'écart, poussèrent des exclamations joyeuses et gesticulèrent en apercevant cette auto qu'ils avaient envoyée en reconnaissance, et dont ils attendaient évidemment le retour avant de prendre une décision sur la défense de la ville. Rejoints sans doute par des officiers de liaison, ils étaient nombreux. Un général les dominait tous de sa haute taille. Des automobiles stationnaient à quelque distance
La rue était pavée, mais aucun trottoir ne la séparait du terrain même de la place. Paul la suivit, puis, à vingt mètres des officiers, il donna un coup de volant brutal, et l'efl^royable machine fonça droit dans le groupe, renversa, écrasa, obliqua légèrement pour prendre d'enfilade tous les faisceaux de fusils et pénétra comme une masse irrésistible au milieu du détachement. Ce fut la mort, et la bousculade, et la fuite éperdue, et, les vociférations de la douleur et de l'épouvante.
— Feu à volonté! cria Paul qui arrêta la voiture.
Et, dece blockhaus imprenable, surgi soudain au centre de la place, la fusillade commença, tandis que se précipitait le crépitement sinistrdes deux mitrailleuses.
En l'espace de cinq minutes, la place fut jonchée de morts et de blessés. Le général et plusieurs officiers gisaient inertes. Les survi vants-se sauvèrent.
— Cessez le feu! ordonna Paul.
Il amena l'auto jusqu'au bout de l'avenue qui descendaitàlagare. Attiréesparlesdétonations. les troupes de la gare accouraient. Quelque^ décharges de mitrailleuses les dispersèrent
Trois fois, à vive allure, Paul fit le tour de la place, afin de surveiller les voies d'accès. De tous côtés l'ennemi fuyait par les routes et par les sentiers qui conduisaient à la frontière. Et de tous côtés aussi les habitants de Corvign}'- sortaient de leurs maisons et manifestaient leur joie,
— Qu'on relève et qu'on soigne les blessés, commanda Paul. Et qu'on appelle le sonneur de l'église, ou quelqu'un qui sache sonner les cloches. C'est urgent !
Et tout de suite, au vieux sacristain qui se présenta :
— Le tocsin, mon brave, le tocsin à tour de bras ! Et quand tu seras fatigué, qu'un camarade te remplace! Va... Le tocsin, sans une seconde de répit !
C'était le signal dont Paul avait conveuu avec le lieutenant français et qui devait annoncer à la division la réussite de l'entreprise et la nécessité de la marche en avant.
Il était deux heures. A cinq heures, l'étatmajor et une brigade prenaient possession de Corvigny, et nos 75 lançaient quelques obus. A dix heures du soir, le reste de la division ayant rejoint, les Allemands étaient chassés du Grand-Jonas et du Petit-Jonas et se concentraient en avant de la frontière. Il fut décidé que dès l'aube on les délogerait.
— Paul, dit Bernard à son beau-frère, avec qui il se retrouva après l'appel du soir, Paul, j'ai à te raconter quelque chose... qui m'intrigue... quelque chose de très louche... tu vas en juger. Tout à l'heure, je me promenais dans une des petites rues qui avoisinent l'église,
quand je fus abordé par une femme... une femme dont je n'ai pas tout dabord distingué les traits ni le costume, car l'obscurité était à peu près complète, mais qui cependant, au bruit de ses sabots sur le pavé, me parut être une paysanne. Elle me dit. et. pour une paysanne, sa façon de s'exprimer me surprit un peu :
« — Mon ami, vous pourriez peut-être me donner un renseignement...
« Et. comme je me mettais à sa disposition, elle commença :
c( — Voilà. J'habite un petit village tout près d'ici. Tantôt j'ai su que votre corps d'armée était là. Alors, j'y suis venue, parce que je voudrais voir un soldat qui fait partie de ce corps d'armée. Seulement, je ne sais pas le numéro de son régiment... Oui, il y a eu des changements... ses lettres n'arrivent pas... il n'a pas reçu les miennes sans doute... Oh! si par hasard vous le connaissiez!... un bon garçon, si brave !
« Je lui répondis :
« — Le hasnrd peut vous servir en effet, madame. Quel est le nom de ce soldat?
« — Delroze, le caporal Paul Delroze. »
Paul s'exclama :
— Comment ! il s'agissait de moi ?
— Il s'agissait de toi, Paul, et la coïncidence me sembla si curieuse que je lui donnai simplement le numéro de ton régiment et celui de ta compagnie, sans lui révéler notre parenté.
« — Ah ! bien, fit-elle, et le régiment est à Corvigny ?
« — Oui, depuis tantôt.
« — Et vous le connaissez. Paul Delroze ?
i: ECLAT D OBUS 77
« — De nom seulement, ai-je répliqué.
« Et vraiment je n'aurais su dire pourquoi je répliquai ainsi et pourquoi, ensuite, je continuai la conversation de manière qu'elle ne devinât pas mon étonnement.
« — Il a été nommé sergent et cité à l'ordre (lu jour, c'est comme cela que j'ai entendu parler de lui. Voulez-vous que je m'enquière et que je vous conduise?
« — Pas encore, fit-elle, pas encore, j'aurais trop d'émotion.
« Trop d'émotion? cela me paraissait de plus en plus équivoque. Cette femme qui te recherchait si avidement et qui retardait le moment de te voir !
« Je lui demandai :
« — Vous vous intéressez beaucoup à lui ?
« — Oui, beaucoup.
« — Il est de votre famille, peut-être?
« — C'est mon fils.
« — Votre fils !
« Sûrement, jusqu'ici, elle n'avait pas soupçonné une seconde que je lui faisais subir un interrogatoire. Mais ma stupeur fut telle qu'elle recula dans l'ombre comme pour se mettre en état de défensive.
a J'avais glissé la main dans ma poche et saisi la petite lanterne électrique que je porte toujours sur moi. J'appuyai sur le ressort et je lui jetai la lumière en plein visage, tout en m'avançant vers elle. Mon geste la déconcerta et elle demeura quelques secondes immobile. Puis violemment elle rabattit un fichu qui lui couvrait la tète, et, avec une vigueur imprévue, elle me frappa le bras de telle sorte que je lâchai ma lanterne. Et ce fut le silence immé-
diat, absolu. Où était-elle? Devant moi? A droite? A gauche? Comment se pouvait-il qu'aucun bruit ne me révélât sa présence ou son départ? L'explication m'en fut donnée lorsque, après avoir retrouvé et rallumé ma lanterne électrique, j'aperçus à terre ses deux sabots qu'elle avait laissés pour prendre la fuite. Depuis, je l'ai cherchée, mais vainement. Elle a disparu. »
Paul avait écouté le récit de son beau-frère avec une attention croissante.
Il lui demanda :
— Alors tu as vu sa figure ?
— Oh ! très distinctement. Une figure énergique... des sourcils et des cheveux noirs... un air de méchanceté... Quant aux vêtements, une tenue de pa5^sanne. mais trop propre et trop arr.mgée. et qui sentait le déguisement.
— Quel âge environ?
— Quarante ans.
— Tu la reconnaîtrais?
— Sans hésitation.
— Tu m'as parlé de fichu ? De quelle couleur ?
— Noire.
— Fermé, comment? Par un nœud?
— Non, par une broche.
— Un camée ?
— Oui. un large camée encerclé d'or. Comment sais-tu cela ?
Paul garda le silence assez longtemps et murmura:
— Je te montrerai demain, dans une des pièces du château d'Ornequin. un portrait qui doit avoir avec la femme qui t'a accosté une ressemblance frappante, la ressemblance qui
peut exister entre deux sœurs peut-être... ou bien.,, ou bien...
Il saisit son beau-frère par le bras, et, l'entraînant :
— Ecoute, Bernard, il y a autour de nous, dans le passé et dans le présent, des choses effrayantes... qui pèsent sur ma vie et sur la vie d'Elisabeth... sur la tienne aussi par conséquent Ce sont des ténèbres affreuses, au milieu desquelles je me débats et où des ennemis que j'ignore poursuivent depuis vingt ans un plan auquel je ne puis rien comprendre. Dès le début de cette lutte mon père est mort, victime d'un assassinat. Au'ourd'hui, c'est moi que l'on attaque. Mon union avec ta sœur est brisée, et rien ne peut plus nous rapprocher l'un de l'autre, de même que rien non plus ne peut faire qu'il y ait. entre toi et moi, l'amitié et la confiance que nous avions le droit d'espérer. Ne m'interroge pas, Bernard, ne cherche pas à en savoir davantage. Un jour peut-être, et je ne souhaite pas qu'il arrive, tu sauras pourquoi je te demande le silence.
CE QUE PAUL VIT AU CHATEAU D'uRNEQUIN
' ES l'aube, Paul Delroze fut réveillé par
des sonneries de clairon. Et, tout de ^ suite, dans le duel des canons qui commença, il reconnut la voix brève et sèche du 75 et l'aboiement rauque du 77 allemand.
— Tu viens, Paul? appela Bernard. Le café est servi en bas.
Les deux beaux-frères avaient trouvé deux chambres au-dessus d'un marchand de vin. Tout en faisant honneur à un déjeuner substantiel, Paul, qui, la veille au soir, avait recueilli des renseignements sur l'occupation de Corvigny et d'Ornequin. raconta :
— Le mercredi ig août, Corvigny, à la grande satisfaction de ses habitants, pouvait encore croire que les horreurs de la guerre lui seraient épargnées. (Jn se battait en Alsace et devant Nancy. On se battait en Belgique, mais il semblait que l'effort allemand négligeât la route d'invasion, étroite il est vrai et en apparence d'intérêt secondaire, qu'offrait la vallée du Liseron. A Corvign3^ une brigade française poussait activement les travaux de défense. Le Grand et le Petit-Jonas étaient prêts sous leur coupole de béton. On attendait.
r: ECLAT D'OBUS 8i
— Et Ornequin ? demanda Bernard.
— A Ornequin, nous avions une compagnie de chasseurs à pied dont les officiers habitaient le château. Jour et nuit cette compagnie, soutenue par un détachement de dragons, patrouillait le long de la frontière.
« En cas d'alerte, la consigne était de prévenir aussitôt les forts et de se replier tout en résistant énergiquement,
« La soirée de ce mercredi fut absolument tranquille. Une douzaine de dragons avaient galopé au delà de la frontière jusqu'en vue de la petite ville allemande d'Ebrecourt. Aucun mouvement de troupes ne se dessinait de ce côté ni sur la ligne de chemin de fer qui aboutit à Ebrecourt. Nuit paisible également. Pas un coup de fusil. Il est prouvé qu'à deux heures du matin pas un soldat allemand n'avait franchi la frontière. Or c'est à deux heures précises qu'une formidable détonation retentit. Quatre autres la suivirent à des intervalles très rapprochés. Ces cinq détonations étaient dues à l'explosion de cinq obus de 420 qui détruisirent du premier coup les trois coupoles du Grand-Jonasetlesdeux coupoles duPetit-Jonas.
— Comment ! mais Corvigny est à vingtquatre kilomètres de la frontière, et les 420 ne portent pas à cette distance !
— N'empêche qu'il tomba encore six gros obus à Corvigny, tous sur l'église et sur la place. Et ces six obus tombèrent vingt minutes plus tard, c'est-à-dire au moment où l'on pouvait supposer que, l'alerte étant donnée, la garnison de Corvigny s était rassemblée sur la place. C'est, en effet, ce qui eut lieu, et tu peux deviner le carnage qui en résulta.
82 LECLAT D'OBUS
— Soit, mais encore une fois, la frontière est à vingt-quatre kilomètres. Une telle distance a donc dû laisser à nos troupes le temps de se reformer et de se préparer aux attaques que ce bombardement annonçait. On a eu pour le moins trois ou quatre heures devant soi.
— Pas un quart d heure. Le bombardement n'était pas fini que l'assaut commença. Un assaut ? Non pas. Nos troupes, celles de Corvigny, comme celles qui accouraient des deux forts, nos troupes décimées et en déroute, étaient entourées d'ennemis, massacrées ou obligées de se rendre, avant même que Ion pût organiser un semblant de résistance. Cela se produisit subitement, sous la lumière aveuglante de projecteurs dressés on ne sait où et on ne sait comment. Et cela eut un dénouement immédiat. On peut dire qu'en dix minutes Corvigny fut investi, attaqué, pris et occupé par l'ennemi.
— Mais d'où venait-il ? D'où sortait-il?
— On l'ignore.
— Et les patrouilles de nuit à la frontière ? Les postes de sentinelles ? La compagnie détachée au château d'Ornequin ?
— Rien. Aucune nouvelle. De ces trois cents hommes qui avaient pour mission de veiller et d'avertir, on n'a jamais entendu parler, tu entends, jamais. On peut reconstituer la garnison de Corvigny soit avec les soldats qui se sont échappés, soit avec les morts que les habitants ont identifiés et enterrés. Mais les trois cents chasseurs d'Ornequin ont disparu sans laisser l'ombre dune trace. Ni fugitifs, ni blessés, ni cadavres. Rien.
— C'est incroyable. Tu as interrogé?...
— Dix personnes hier soir, dix personnes
qui, depuis un mois, sans être gênées d'ailleurs par les quelques soldats du landsturm auxquels lut confiée la garde de Corvign}", ont poursuivi une enquête minutieuse sur tous ces problèmes, et qui nont même pas pu établir une hypothèse plausible. Une seule certitude : l'affaire fut préparée de longue date et dans ses moindres détails . l.es forts, les coupoles, l'église, la place, avaient été exactement repérés, et les canons de siège disposés d'avance et rigoureusement pointés de façon que les onze obus pussent atteindre les onze objectifs que Ton avait résolu d'atteindre. Voilà. Pour le reste, mystère.
— Et le château d'Ornequin? Et Elisabeth? Paul s'était levé. Les clairons sonnaient
l'appel du matin. La canonnade redoublait d'intensité. Ils se dirigèrent tous deux vers la place, et Paul continua :
— Là aussi le mystère est effarant, et peutêtre davantage encore. Une des routes transversales qui coupent la plaine entre Corvigny et Ornequin a été désignée par l'ennemi comme une limite que personne, ici, n'a eu le droit de franchir sous peine de mort.
— Donc, pour Elisabeth? .. dit Bernard.
— Je ne sais pas, je ne sais rien de plus. Et c'est terrible, cette ombre de mort qui s'étend sur toutes les choses et sur tous les événements. Il paraît — je n'ai pas pu contrôler la provenance de ce bruit — que le village d'Ornequin, situé près du château, n'existe même plus. Il a été entièrement détruit, mieux que cela, supprimé, et ses quatre cents habitants emmenés en captivité Et alors...
Paul baissa la voix et dit en frissonnant :
— Et alors qu'ont-ils fait au château ? On le
voit, le château. On aperçoit encore, de loin, ses tourelles, ses murs. Mais, derrière ces murs, que s'est-il passé ? Qu'est-il advenu d'Elisabeth ? Voilà bientôt quatre semaines qu'elle vit au milieu de ces brutes , seule, exposée à tous les outrages. La malheureuse !,..
Le jour se levait à peine quand ils arrivèrent sur la place. Paul fut mandé par son colonel qui lui transmit les félicitations très chaleureuses du général commandant la division, et lui annonça qu'il était proposé pour la croix et pour le grade de sous-lieutenant, et qu'il avait d'ores et déjà le commandement de sa section.
— C'est tout, ajouta le colonel en riant. A moins que vous n'a3'ez quelque autre désir?...
— J'en ai deux, mon colonel.
— Allez-y.
— D abord que mon beau-frère Bernard d'Andeville, ici présent, soit placé dès maintenant dans ma section comme caporal. 11 Ta mérité.
— Convenu. Et ensuite?
— Ensuite, que tout à Theure, quand on va nous porter vers la frontière, ma section soit dirigée vers le château d'Ornequin, qui se trouve sur la route même.
— C'est-à-dire qu'elle soit désignée pour l'attaque même du château ?
— Comment, pour l'attaque? dit Paul avec inquiétude. iMais l'ennemi s'est concentré le long de la frontière, six kilomètres au delà du château.
— On le cro5'ait hier. En réalité, la concentration a eu lieu au château d'Ornequin, excellente position de défense où l'ennemi s'accroche désespérément en attendant ses renforts. La
meilleure preuve c'est qu'il riposte. Tenez, làbas, à droite, cet obus qui éclate... et plus loin ce shrapnell... deux... trois shrapnells. Ce sont eux qui ont repéré les batteries que nous avons installées sur les hauteurs environnantes et qui lès arrosent en conscience. Ils doivent avoir une vingtaine de canons^
— Mais alors, balbutia Paul assailli par une idée atroce, mais alors le tir de nos batteries est dirigé. ..
— Est dirigé vers eux, cela va sans dire. Voilà une bonne heure que nos soixante-quinze bombardent le château d Ornequin.
Paul jeta un cri.
— Que dites-vous, mon colonel. Le château d'Ornequin est bombardé...
Et. près de lui, Bernard d'Andeville répétait avec angoisse :
— Bombardé, est-ce possible ?
Surpris, l'officier demanda :
— Vous connaissez ce château ? Il vous appartient peut-être ? Oui ? Et vous avez des parents qui l'habitent encore ?
— Ma femme, mon colonel.
Paul était très pâle. Bien qu'il s'efforçât, pour maîtriser son émotion, de conserver une immobilité rigide, ses mains tremblaient un peu et son menton se convulsait.
Sur le Grand-Jonas, trois pièces d'artillerie lourde, des Rimailho, hissés par des tracteurs, se mirent à tonner. Et cela, qui s'ajoutait à l'œuvre tenace des soixante-quinze, prenait, après les paroles de Paul Delroze, une signification terrible. Le colonel, et autour de lui les officiers qui avaient assisté à Tentretien, gardaient le silence. La situation était de celles
86 L'ECLAT DOBUS
OÙ les fatalités de la o-uerre se déchaînent dans leur tragique horreur, plus fortes que les forces mêmes de la nature, et, comme elles, aveugles, injustes et implacables. Il n'y avait rien à faire. Aucun de ces hommes n'eût songé à intercéder pour que l'action de l'artillerie cessât ou diminuât d'intensité. Et Paul n'y songea pas davantage.
11 murmura :
— On croirait que le feu de l'ennemi se ralentit. Peut-être sont-ils en retraite...
Trois obus qui éclatèrent au bas de la ville, derrière l'église, démentirent cet espoir. Le colonel hocha la tète.
— En retraite ? Pas encore. La place est trop importante pour eux, ils attendent des renforts, et ils ne lâcheront que quand nos régiments entreront dans la danse... ce qui ne saurait tarder.
En effet Tordre d'avancer fut apporté quelques instants après au colonel. Le régiment suivrait la route et se déploierait dans les plaines situées à droite.
— Allons-y, messieurs, dit- il à ses officiers. La section du sergent Delroze marchera en tète. Sergent, point de direction : le château d'Ornequin. 11 y a deux petits raccourcis. Vous les prendrez.
— Bien, mon colonel.
Toute la douleur et toute la rage de Paul s'exaspéraient en un immense besoin d'agir, et lorsqu'il se mit en chemin avec ses hommes il se sentit des forces inépuisables et le pouvoir de conquérir à lui seul la position ennemie. 11 allait de l'un à l'autre avec la hâte infatigable d'un chien de berger qui pousse son troupeau.
Il multipliait les conseils et les encouragements.
— Toi, mon brave, tu es un gaillard, je te connais, tu ne flancheras pas... Toi non plus... seulement, tu penses trop à ta peau, et tu grognes, tandis qu'il faut rigoler... Hein, les enfants, on rigole, n'est-ce pas ? 11 y a un coup de collier à donner, on le donnera en plein, sans reg-arder derrière soi, pas vrai?
Au-dessus d'eux, les obus suivaient leur chemin dans l'espace, sifflant, gémissant, explosant, formant comme une voûte de mitraille et de fer.
— Courbez la tête ! Couchez-vous ! criait Paul.
Lui. il restait debout, indifférent aux projectiles ennemis. Mais avec quelle épouvante il entendait les nôtres, ceux qui venaient de l'arrière, de toutes les collines avoisinantes et qui s'en allaient en avant porter la destruction et la mort. Où tomberait-il, celui-là? Et celuici, où jaillirait la pluie meurtrière de ses balles et de ses éclats ?
Plusieurs fois il murmura :
— Elisabeth ! Elisabeth ! . . .
La vision de sa femme, blessée, agonisante", l'obsédait. Depuis plusieurs jours déjà, depuis le jour où il avait appris qu'Elisabeth s'était refusée à quitter le château d'Ornequin, il ne pouvait penser à elle sans une émotion que ne contrariaient plus jamais un soubresaut de révolte ou un mouvement de colère. Il ne mêlait plus les souvenirs abominables du passé et les réalités charmantes de son amour. Quand il songeait à la mère exécrée, l'image de la fille ne se présentait plus à son esprit. C'étaient deux êtres de race différente et qui n'avaient aucun rapport l'un avec l'autre. Vaillante, ris-
quant sa vie pour obéir à un devoir qu'elle jugeait de valeur plus haute que sa vie, Elisabeth prenait aux yeux de Paul une noblesse singulière. Elle était bien la femme qu'il avait aimée et chérie, et la femme qu'il aimait encore. Paul s'arrêta. Il s'était aventuré avec ses hommes sur un terrain plus découvert, et probablement repéré, que l'ennemi arrosait de mitraille. Plusieurs soldats furent culbutés.
— Halte ! commanda-t-il, tout le monde à plat ventre.
Il empoigna Bernard.
— Mais couche-toi donc, petit ! Pourquoi t'exposer inutilement?... Reste là.. . Ne bouge pas...
Il le maintenait à terre d'un geste amical, lui entourait le cou et lui parlait avec douceur, comme s'il eût voulu manifester au frère toute la tendresse qui lui remontait au cœur pour sa chère Elisabeth. Il oubliait les âpres paroles qu'il avait dites à Bernard la veille au soir, et il lui en disait d'autres toutes différentes où palpitait une affection qu il avait reniée.
— Ne bouge pas, petit. Vois-tu, je n'aurais pas dû te prendre avec moi et t'em mener, comme cela, dans cette fournaise. Je suis responsable de toi, et je ne veux pas... je ne veux pas que tu sois touché.
I.e feu diminua. En rampant, les hommes atteignirent un double rang de peupliers au long desquels ils progressèrent et qui les conduisit en pente douce vers une crête que coupait un chemin creux. Paul, ayant escaladé le talus et dominant ainsi le plateau d'Ornequin, aperçut au loin les ruines du village, l'église écroulée, et, plus à gauche, un chaos de pierres et d'arbres d'où émergeaient
quelques pans de mur. C'était le château.
Partout autour, des fermes, des meules, des granges flambaient...
En arrière, les troupes françaises s'éparpillaient de tous côtés. Une batterie était venue s'établir à l'abri d'un bois voisin et tirait sans interruption. Paul voyait là-bas l'éruption des obus au-dessus du château et parmi les ruines.
Incapable de supporter un pareil spectacle, il reprit sa course en tète de sa section. Le canon ennemi avait cessé de tonner, réduit au silence sans doute. Mais quand ils furent à trois kilomètres dOrnequin, les balles sifflèrent autour d'eux, et Paul avisa au loin un détachement allemand qui se repliait sur Ornequin tout en faisant le coup de feu.
Et toujours les soixante-quinze et les Rimailho grondaient. C'était affreux,
Paul saisit Bernard par le bras et prononça d'une voix frémissante :
— S'il m'arrivait malheur, tu dirais à Elisabeth que je lui demande pardon, n'est-ce pas, que je lui demande pardon...
Il avait peur soudain que la destinée ne lui permît pas de revoir sa femme, et il se rendait compte qu'il avait agi envers elle avec une cruauté inexcusable, l'abandonnant comme une coupable pour une faute qu'elle n'avait pas commise, et la livrant à toutes les détresses et à toutes les tortures. Et il marchait rapidement, suivi de loin par ses hommes.
Mais, à l'endroit où le raccourci débouche sur la route, en vue du Liseron, il fut rejoint par un C3^cliste. Le colonel donnait l'ordre que la section attendît le gros du régiment pour une attaque d'ensemble.
Ce fut l'épreuve la plus dure.
Paul, en proie à une exaltation croissante, frissonnait de fièvre et de colère.
— Vo5^ons, Paul, lui disait Bernard, ne te mets pas dans un état pareil ! Nous arriverons à temps.
— A temps... pourquoi faire? répliquait-il. Pour la retrouver morte ou blessée?... ou pour ne pas la retrouver du tout? Et puis quoi ! nos sacrés canons, ils ne peuvent pas se taire? Qu'est-ce qu'ils bombardent maintenant que l'adversaire ne répond plus? Des cadavres... des maisons démolies...
— Et l'arrière-garde qui couvre la retraite allemande .*
— Eh bien, ne sommes-nous pas là, nous, les fantassins? C'est notre affaire. Un déploiement de tirailleurs, et puis une bonne charge à la baïonnette...
Enfin, la section repartit, renforcée par le reste de la troisième compagnie et sous le commandement du capitaine. Un détachement de hussards passa au galop, se dirigeant vers le village afin de couper la route aux fugitifs. La compagnie obliqua vers le château.
Pin face c'était le grand silence de la mort. Piège peut-être ? Ne pouvait-on croire que des forces ennemies solidement retranchées et barricadées se préparaient à la résistance suprême?
Dans l'allée des vieux chênes qui conduisait à la cour d'honneur, rien de suspect. i.\ucune silhouette, aucun bruit.
Paul et Bernard toujours en tête, le doigt sur la gâchette de leur fusil, fouillaient d'un regard aigu le jour confus des sous-bois. Par-dessus le
mur, tout proche et troué de brèches béantes, s'élevaient des colonnes de fumée.
En approchant, ils entendirent des gémissements, puis la plainte déchirante d'un râle. C'étaient des blessés allemands.
Et soudain la terre trembla, comme si un cataclysme intérieur en eût brisé l'écorce, et, de l'autre côté du mur, ce fut une explosion formidable, ou plutôt une suite d'explosions, comme des coups de tonnerre répétés. L'espace s'obscurcit sous une nuée de sable et de poussière, d'où jaillissaient toutes sortes de matériaux et de débris. L'ennemi avait fait sauter le château.
— Cela nous était destiné, sans doute, dit Bernard, nous devions sauter en même temps. L'affaire a été mal calculée.
Quand ils eurent franchi la grille, le spectacle de la cour bouleversée, des tourelles éventrées, du château anéanti, des communs en flammes, des agonisants qui se convulsaient, des cadavres amoncelés, les effraya, au point qu'ils eurent un mouvement de recul
— En avant ! En avant ! cria le colonel qui accourait au galop. Il y a des troupes qui ont dû se défiler à travers le parc.
Paul connaissait le chemin, l'ayant parcouru quelques semaines plus tôt. en des circonstances si tragiques. Il s'élança à travers les pelouses, parmi les blocs de pierre et les arbres déracinés. Mais, comme il passait en vue d'un petit pavillon qui se dressait à l'entrée du bois, il s'arrêta, cloué net au sol. Et Bernard et tous les hommes demeuraient stupéfaits, béants d'horreur.
Contre le mur de ce pavillon, il y avait
debout deux cadavres attachés à des anneaux par la même chaîne qui leur encerclait le ventre. Les bustes plongeaient au-dessus de la chaîne et les bras ^pendaient jusqu'à terre.
Cadavres d'homme et de femme. Paul reconnut Jérôme et Rosalie.
Ils avaient été fusillés.
A côté d'eux, la chaîne continuait. Un troisième anneau était scellé au mur. Du sang souillait le plâtre, et des traces de balles étaient visibles. Sans aucun doute, il y avait eu une troisième victime et le cadavre avait été enlevé.
En s'approchant, Paul remarqua dans le plâtre un éclat d'obus qui s'y était incrusté. Au bord du trou, entre le plâtre et le fragment de projectile, on vo3'ait une poignée de chev^eux, des cheveux blonds aux teintes dorées, des cheveux arrachés à la tête d'Elisabeth.
LUS encore que du désespoir et que de Ihorreur, Paul éprouva, sur le moment, un immense besoin de se venger, et tout de suite, à n'importe quel prix. Il regarda autour de lui, comme si tous les blessés qui agonisaient dans le parc eussent été coupables du meurtre monstrueux...
— Les lâches ! grinçait- il. les assassins !...
— Es-tu sûr?... balbutia Bernard... Es-tu siir que ce soient les cheveux d'Elisabeth !
— Mais oui, mais oui, ilsl'ont fusillée comme les deux autres. Je les reconnais tous les deux, c est le garde et sa femme. Ah ! les misérables...
Paul leva sa crosse sur un Allemand qui se traînait dans l'herbe, et il allait frapper, lorsque son colonel arriva près de lui.
— Eh bien, Delroze, qu'est ce que vous faites? Et votre compagnie ?
— Ah! si vous saviez, mon colonel!...
Paul se précipita sur son chef. Il avait un
air de démence, et il articula, en brandissant son fusil :
— Ils l'ont tuée, mon colonel; oui, ils ont fusillé ma femme... Tenez, contre ce mur. avec les deux personnes qui la servaient... Ils
l'ont fusillée... Elle avait vingt ans, mon colonel... Ah! il faut les massacrer tous, comme des chiens !...
Mais Bernard l'entraînait déjà.
— Ne perdons pas de temps, Paul, vengeonsnous sur ceux qui se battent... On entend des coups de feu là-bas. Il doit y en avoir de cernés.
Paul n'avait plus guère conscience de ses actes. Il reprit sa course, ivre de rage et de douleur.
Dix minutes après, il rejoignait sa compagnie et traversait, en vue de la chapelle, le carrefour où son pare avait été poignardé. Plus loin, au lieu de la petite porte qui naguère s'ouvrait dans le mur, une vaste brèche avait été pratiquée par où devaient entrer et sortir les convois de ravitaillement destinés au château. A huit cents mètres de là, dans la plaine, à l'intersection du chemin et de la grande route, une violente fusillade crépitait.
Quelques douzaines de fuyards essayaient de se fraA^er un passage au milieu des hussards qui avaient suivi la route. Assaillis de dos par la compagnie de Paul, ils parvinrent à se réfugier dans un carré d'arbres et de taillis où ils se défendirent avec une énergie farouche. Ils reculaient pas à pas, tombant les uns après les autres.
— Pourquoi résistent-ils? murmura Paul, qui tirait sans répit et que l'ardeur de xa luiie calmait peu à peu. On croirait qu'ils cherchent à gagner du temps.
— Regarde donc ! articula Bernard, dont la voix semblait altérée.
Sous les arbres, venant de la frontière, une
automobile, bondée de soldats allemands, débouchait. Etait-ce des renforts? Non. L'automobile tourna presque sur place, et, entre elle et les derniers combattants du petit bois, il y avait, debout, en grand manteau gris, un officier qui, le revolver au poing, les exhortait à la résistance, tout en opérant sa retraite vers la voiture envoyée à son secours.
— Regarde, Paul, regarde, répéta Bernard. Paul fut stupéfait. Cet officier que Bernard
signalait à son attention, c'était... Mais non, la chose ne pouvait être admise. Et pourtant... Il demanda :
— Qu'est-ce que tu veux dire, Bernard?
— Le même visage, murmura Bernard, le même visage que celui d'hier, tu sais, Paul, le visage de cette femme qui m'interrogeait hier soir, sur toi, Paul.
Et Paul, de son côté, reconnaissait, sans hésitation possible, l'être mystérieux qui avait tenté de le tuer près de la petite porte du parc, l'être qui offrait une si inconcevable ressemblance avec la meurtrière de son père, avec la femme du portrait, avec Hermine d'Andeville, avec la mère d'Elisabeth et la mère de Bernard.
Bernard épaula son fusil.
— Non, ne tire pas ! cria Paul effrayé d'un tel geste.
— Pouirquoi ?
— Tâchons de le prendre vivant.
Il s'élança soulevé de haine, mais l'officier avait couru jusqu'à la voiture. Les soldats allemands lui tendaient déjà la main et le hissaient parmi eux. D'un coup de feu, Paul atteignit celui qui se trouvait au volant. L'officier
saisit alors le volant à l'instant où Tautomobile allait se heurter contre un arbre, la redressa et, la faisant filer au milieu des obstacles avec une grande habileté, la mena derrière un repli de terrain et, de là, vers la frontière.
Il était sauvé.
Aussitôt qu'il fut à l'abri des balles, les ennemis qui combattaient encore se rendirent.
Paul tremblait de fureur impuissante. Pour lui, cet être représentait le mal sous toutes ses formes, et, depuis la première jusqu'à la dernière minute de cette longue série de drames, assassinats, espionnages, attentats, trahisons, fusillades, qui se multipliaient dans un même sens et dans un même esprit, il apparaissait comme le génie du crime.
Seule, la mort de cet être aurait pu assouvir la haine de Paul. C'était lui, Paul n'en doutait pas, c'était lui le monstre qui avait fait fusiller Elisabeth. Ah ! l'ignominie ! Elisabeth fusillée ! vision infernale qui le martyrisait...
— Qui est-ce? s'écria-t-il... Comment le savoir? Comment parvenir à lui, et le torturer et l'égorger?...
— Interroge un des prisonniers, dit Bernard.
Sur un ordre du capitaine, qui jugeait prudent de ne pas avancer davantage, la compagnie se replia pour demeurer en liaison avec le reste du régiment, et Paul fut désigné spécialement pour occuper le château avec sa section et pour y conduire les prisonniers.
En route, il se hâta de questionner deux ou trois gradés et quelques soldats. Mais il ne
put tirer d'eux que des renseignements assez confus, car ils étaient arrivés de Corvigny la veille et n'avaient fait que passer la nuit au château.
Ils ignoraient même le nom de l'officier en grand manteau gris, pour qui ils s'étaient sacrifiés. On l'appelait le major, voilà tout.
— Cependant... cependant, insista Paul, c'était votre chef immédiat ?
— Non. Le chef du détachement d'arrièregarde auquel nous appartenons est un oberleutnant, qui a été blessé par l'explosion des mines, alors qu'on s'enfuyait. Nous voulions l'emmener. Le major s'y est refusé violemment, et, le revolver au poing, il nous a ordonné de marcher devant lui. menaçant de mort le premier qui l'abandonnerait. Et, tout à l'heure, pendant qu'on se battait, il se tenait à dix pas en arrière et continuait à nous menacer de son revolver, pour nous obliger à le défendre. Trois d'entre nous sont tombés sous ses balles.
— Il comptait sur le secours de l'automobile, n'est-ce pas ?
— Oui, et sur des renforts qui devaient nous sauver tous, disait-il. Mais seule l'automobile est venue, et l'a sauvé, lui.
— L'oberleutnant connaît son nom, sans doute ? Est-il blessé grièvement ?
— L'oberleutnant? Une jambe cassée. Nous l'avons étendu dans un pavillon du parc.
— Le pavillon contre lequel on a fusillé?...
— Oui.
Or, on approchait de ce pavillon, sorte de petite orangerie où l'on rentrait les plantes l'hiver. Les cadavres de Rosalie et de Jérôme avaient été enlevés. Mais la chaîne sinistre
q8 L'ECLAT D'OBUS
pendait le long du mur, attachée aux trois anneaux de fer, et Paul revit, avec un frémissement d'épouvante, les traces des balles, et le petit éclat^d'obus qui retenait dans le plâtre les cheveux d'Elisabeth.
Un obus français ! Cela ajoutait encore de l'horreur à Fatrocité du meurtre.
Ainsi donc, la veille, lorsque lui, Paul, par la capture de l'automobile blindée et par son raid audacieux jusqu'à Corvigny, il avait ouvert la route aux troupes françaises, il déterminait les événements qui aboutissaient au meurtre de sa femme ! L'ennemi se vengeait de sa reculade en fusillant les habitants du château! Elisabeth, collée au mur, rivée à une chaîne, était criblée de balles! Et, par une ironie affreuse, son cadavre recevait encore les éclats des premiers obus que les canons français avaient tirés avant la nuit, du haut des collines avoisinant Corvigny.
Paul enleva le fragment d'obus et détacha les boucles d'or qu'il recueillit précieusement. Ensuite, avec Bernard, il entra dans le pavillon où déjà les infirmiers avaient installé une ambulance provisoire. Il trouva l'oberleutnant étendu sur une couche de paille, bien soigné, et en état de répondre aux questions.
Tout de suite un point se précisa, de façon très nette, c'est que les troupes allemandes qui avaient tenu garnison au château d'Ornequin n'avaient eu, pour ainsi dire, aucun contait avec celles qui, la veille, s'étaient repliées vn avant de Corvigny et des forts contigus. Comme si Ton eût peur qu'une indiscrétion fût commise relativement à ce qui s'était passé pendari l'occupation du château, la garnison avait été
évacuée dès l'arrivée des troupes de combat.
— A ce moment, raconta l'oberleutnant, qui faisait partie de ces dernières, il était sept heures du soir, vos 75 avaient déjà repéré le château, et nous n'avons plus trouvé qu'un groupe de généraux et d officiers supérieurs. Leurs fourgons de bagages s'en allaient et leurs automobiles étaient prêtes. On me donna l'ordre de tenir aussi longtemps que possible et de faire sauter le château. D'ailleurs le major avait tout. disposé en conséquence.
— Le nom de ce major ?
— Je ne sais pas. Il se promenait avec un jeune officier auquel les généraux eux-mêmes ne s'adressaient qu'avec respect. C'est ce même officier qui m'appela et qui m'enjoignit d'obéir au major « comme à l'empereur ».
— Et ce jeune officier, qui était-ce?
— Le prince Conrad.
— Un des fils du kaiser ?
— Oui. Il a quitté le château hier, à la fin de la journée.
— Et le major a passé la nuit ici ?
— Je le suppose. En tout cas il était là ce matin. Nous avons mis le feu aux mines et nous sommes partis. Trop tard, puisque j'ai été blessé auprès de ce pavillon. . . auprès du mur. . .
Paul se domina et dit :
— Auprès du mur devant lequel on a fusillé trois Français, n'est-ce pas ?
— Oui. '
— Quand les a-t-on fusillés ?
— Hier soir, vers six heures, je crois, avant notre arrivée de Corvigny.
— Qui les a fait fusiller?
— Le major.
loo L'ECLAT D'OBUS
Paul sentait les gouttes de sueur qui coulaient de son crâne sur son front et sur sa nuque. Il ne s'était pas trompé : Elisabeth avait été fusillée par ordre de ce personnage innommable et inconcevable, dont la figure évoquait à s'y méprendre la figure même d'Hermine d'Andeville, la mère d'Elisabeth!
Il continua, d'une voix tremblante :
— Ainsi, trois Français fusillés, vous êtes bien sûr ?
— Oui, les habitants du château. Ils avaient trahi.
— Un homme et deux femmes, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Pourtant il n'y a que deux cadavres attachés au pavillon ?
— Oui, deux. Sur l'ordre du prince Conrad, le major a fait enterrer la dame du château.
— Où?
— Le major ne me l'a pas dit
— Mais peut-être savez-vous pourquoi on l'a fusillée?
— Elle avait surpris, paraît-il, des secrets fort importants.
— On aurait pu l'emmener prisonnière?...
— Evidemment, mais le prince Conrad ne voulait plus d'elle.
— Hein !
Paul avait sursauté. L'officier reprit, avec un sourire équivoque :
— Dame ! On connaît le prince. C'est le don Juan de la famille. Depuis des semaines qu'il habitait le château, il avait eu le temps, n'estce pas, de plaire... et puis... et puis de se lasser... D'ailleurs le major prétend que cette femme et que les deux domestiques avaient
L'ÉCLAT D'OBUS loi
essayé d'empoisonner le prince. Alors, n'estce pas?
Il n'acheva pas. Paul se penchait sur lui avec une figure convulsée, le saisissait à la gorge, et articulait :
— Un mot de plus et je t'étrangle... Ah ! tu as de la chance d'être blessé... sans quoi... sans quoi...
Et Bernard, hors de lui, le bousculait également :
— Oui, tu en as de la chance. Et puis, tu sais, ton prince Conrad, eh bien, c'est un cochon... et je me charge de le lui dire en pleine face... un cochon comme toute sa famille et comme vous tous...
Ils laissèrent l'oberleutnant fort ahuri et ne comprenant rien à cette fureur subite.
Mais dehors Paul eut un accès de désespoir. Ses nerfs se détendaient. Toute sa colère et toute sa haine se changeaient en un abattement infini. Il retenait à peine ses larmes.
— Voyons, Paul, s'écria Bernard, tu ne vas pas croire un mot...
— Non, mille fois non ! Mais ce qui s'est passé, je le devine. Ce soudard de prince aura voulu faire le beau devant Elisabeth et profiter de ce qu'il était le maître... Pense donc! une femme seule, sans défense, voilà une conquête qui en vaut la peine. Quelles tortures elle a dû subir, la malheureuse ! quelles humiliations ! Une lutte de chaque jour... des menaces... des brutalités... Et puis, au dernier moment, pour la punir de sa résistance, la mort...
— On la vengera, Paul, dit Bernard à voix basse.
— Certes, mais oublierai-je jamais que c'est pour moi qu'elle est restée ici... par ma faute. Plus tard je t'expliquerai et tu comprendras combien j'ai été dur et injuste... Et cependant...
Il demeura songeur. L'image du major le hantait, et il répéta :
— Et cependant... cependant... il y a des choses si étranges ..
Tout l'après-midi, des troupes françaises continuèrent d'affluer par la vallée du Liseron et par le village d'Ornequin, afin de s'opposer à un retour oiîensif de l'ennemi. La section de Paul étant au repos, il en profita pour se livrer avec Bernard à des recherches minutieuses dans le parc et dans les ruines du château. Mais aucun indice ne leur révéla où le corps d'Elisabeth avait été enfoui.
Vers cinq heures, ils firent donner à Rosalie et à Jérôme une sépulture convenable. Deux croix se dressèrent au sommet d'un petit tertre semé de fleurs. Un aumônier vint dire les prières des morts. Et ce fut avec émotion que Paul s'agenouilla sur la tombe des deux fidèle.^ serviteurs que leur dévouement avait perdus
A ceux-là aussi, Paul promit de les venger Et son désir de vengeance évoquait en lui avec une intensité presque douloureuse, l'image exécrée de ce maior, cette image qui ne pouvait plus maintenant se détacher du souvenir qu'il gardait de la comtesse d'Andeville.
11 emmena Bernard.
— Es-tu sûr de ne t'ctre pas trompé en faisant un rapprochement entre le major et la soidisant paysanne qui t'a interrogé à Corvign}'?
— Absolument sûr.
— Alors, viens. Je t'ai parlé d'un portrait de femme. Nous allons le voir et tu me diras i^on impression immédiate.
Paul avait remarqué que la partie du château où se trouvait la chambre et le boudoir d'Hermine d'Andeville n'avaitpas été entièrement démolie par l'explosion des mines ni par celle des obus. Peut-être ainsi le boudoir demeurait-il dans son état primitif.
L'escalier n'existant plus, ils ne purent atteindre le premier étage qu'en escaladant les moellons écroulés. Le corridor se devinait à certains endroits. Toutes les portes étaient arrachées et les chambres offraient un chaos lamentable.
— Voici, dit Paul, montrant un vide entre deux pans de mur qui se maintenaient par miracle.
C'était bien le boudoir d'Hermine d'Andeville. délabré, crevassé, jonché de plâtras et de débris, mais parfaitement reconnaissable et rempli des meubles que Paul avait entr'aperçus le soir de son mariage. Les volets des fenêtres bouchaient le jour en partie. Mais il y avait assez de lumière pour que Paul devinât le mur opposé. Et tout de suite, il s'écria :
— Le portrait a été enlevé !
Pour lui, ce fut une grosse déception et, en même temps, une preuve de l'importance considérable que l'adversaire attachait à ce portrait. Si on l'avait enlevé, n'était-ce point parce qu'il constituait un témoignage accablant ?
— Je te jure, dit Bernard, que cela ne modifie en rien mon opinion, La certitude que j'ai relativement au major et à la paysanne de
Corvigny n"a pas besoin d'être contrôlée. Qu'est-ce qu'il représentait, ce portrait ?
— Je te l'ai dit, une femme.
— Quelle femme? Etait-ce un tableau que mon père y avait mis, un des tableaux de sa collection ?
— Justement, affirma Paul, désireux de donner le change à son beau-frère.
Ayant écarté l'un des volets, il distingua sur la muraille nue le grand rectangle que le tableau recouvrait naguère, et il put se rendre compte, à certains détails, que l'enlèvement avait été précipité. Ainsi, le cartouche arraché du cadre gisait à terre. Paul le ramassa furtivement pour que Bernard ne vît pas l'inscription qui s'y trouvait gravée.
Mais comme il examinait plus attentivement le panneau et que Bernard avait décroché l'autre volet, il poussa une exclamation.
— Qu'y a-t-il ? dit Bernard.
— Là... tu vois... cette signature sur la muraille... à l'endroit même du tableau... Une siofnature et une date.
C'était écrit au crayon, en deux lignes qui rayaient le plâtre blanc à une hauteur d'homme. La date : mercredi soir, i6 septembre 19 14 La signature : major Hermann.
Major Hermann ! Avant même que Paul en eût conscience, ses yeux s'accrochaient à un détail où se concentrait toute la signification de ces lignes, et, tandis que Bernard se penchait et regardait à son tour, il murmurait avec un étonnement sans bornes :
— Hermann... Hermine...
C'étaient pre.sque les mêmes mots ! Hermine débutait par les mêmes lettres que le nom ou
que le prénom dont le major faisait suivre son grade sur la muraille. Major Hermann ! la comtesse Hermine ! H. E. R. M... les quatre lettres incrustées sur le poignard avec lequel on avait voulu le tuer, lui! H. E. R. M..., les quatre lettres incrustées sur le poignard de l'espion qu'il avait capturé dans le clocher d'une église! Bernard prononça :
— A mon avis, c'est une écriture de femme. Mais alors...
Et pensivement il continua :
— .Mais alors... que devons-nous conclure ? Ou bien la paysanne d'hier et le major Hermann ne sont qu'un seul et même personnage, c'est-à-dire que cette paysanne est un homme, ou que le major n'en est pas un... Ou bien... ou bien nous avons affaire à deux personnages distincts, une femme et un homme, et je crois qu'il en est ainsi, malgré la ressemblance surnaturelle qui existe entre cet homme et cette femme... Car enfin, comment admettre qu'un même personnage ait pu hier soir signer cela ici, franchir les lignes françaises et, déguisé en paysanne, m'abordera Corvigny... et puis ce matin revenir ici déguisé en major allemand, faire sauter le château, fuir, et, après avoir tué quelques-uns de ses soldats, disparaître en automobile ?
Paul ne répondit pas, absorbé par ses réflexions. An bout d'un moment, il passa dans la chambre voisine, qui séparait le boudoir de l'appartement que sa femme Elisabeth avait habité.
De l'appartement, il ne restait rien que des décombres. Mais la pièce intermédiaire n'avait pas trop pâti et il était facile de constater, au
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lavabo, au lit couvert de draps en désordre, qu'elle servait de chambre et qu'on y avait couché la nuit précédente.
Sur la table, Paul trouva des journaux allemands et un journal français, daté du lo septembre, oîi le communiqué qui relatait la victoire de la Marne était biffé de deux grands traits au crayon rouge et annoté de ce mot : (c Mensonge ! mensonge ! » avec la signature H.
— Nous sommes bien chez le major Hermann, dit Paul à Bernard.
— Et le major Hermann, déclara Bernard, a brûlé cette nuitdes papiers compromettants... Tu vois dans la cheminée cet amoncellement de cendres.
Il se baissa et recueillit quelques enveloppes et quelques feuilles à demi consumées, qui, d'ailleurs, ne présentaient que des mots sans suite et des phrases incohérentes.
Mais le hasard ayant tourné ses j^eux vers le lit, il avisa, sous le sommier, un paquet de vêtements cachés, ou peut-être oubliés dans la hâte du départ. Il les tira vers lui et aussitôt s'écria :
— Ah ! celle-là est un peu forte !
— Quoi? fit Paul, qui fouillait la chambre de son côté.
— Ces vêtements... des vêtements de paysanne... ceux que j'ai vus sur la femme à Corvigny. Pas d'erreur possible... c'était bien cette nuance marron et cette même étoffe de bure. Et puis, tiens, ce fichu en dentelle noire dont je t'ai parlé...
— Qu'est-ce que tu dis ? s'écria Paul en accourant.
— Dame ! tu peux regarder, c'est une sorte de fichu et qui ne date pas d'hier. Ce qu'il est usé et déchiré ! Il y a encore, piquée dedans, la broche que je t'ai signalée, tu vois ?
Dès l'abord, Paul l'avait remarquée, cette broche, et avec quel effroi! Quel sens terrible elle donnait à la découverte des vêtements dans la chambre même du major Hermann, et près du boudoir d'Hermine d'Andeville! Le camée, gravé d'un cygne aux ailes ouvertes, et encerclé d'un serpent d'or dont les yeux étaient faits de rubis! Depuis son enfance, Paul le connaissait, ce camée, pour l'avoir vu au corsage même de celle qui avait tué son père, et il le connaissait pour l'avoir revu dans ses moindres détails sur le portrait de la comtesse Hermine. Et voilà qu'il le retrouvait là, piqué dans le fichu de dentelle noire, mêlé aux vêtements de la pa5^sanne de Corvigny, et oublié dans la chambre du major Hermann!
Bernard prononça :
— La preuve est certaine maintenant. Puisque les vêtements sont là, c'est que la femme qui m'a interrogé sur toi est revenue ici cette nuit; mais quel rapport y a-t-il entre elle et cet officier qui est son image frappante? L'être qui m'interrogeait sur toi est-il le même que l'être qui, deux heures auparavant, faisait fusiller Elisabeth? Et qui sont ces gens-là? A quelle bande d'assassins et d'espions nous heurtonsnous?
— A des Allemands, sans plus, déclara Paul. Assassiner et espionner, c'est pour eux des formes naturelles et permises de la guerre, et d'une guerre qu'ils avaient commencée en pleine période de paix. Je te l'ai dit, Bernard, de cette
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guerre-là, nous sommes les victimes depuis bientôt vingt ans. Le meurtre de mon père fut le début du drame. Et maintenant, c'est notre pauvre Elisabeth que nous pleurons. Et ce n'est pas fini.
— Pourtant, dit Bernard, il a pris la fuite. • — Nous le reverrons, sois-en sûr. S'il ne
vient pas, c'est moi qui irai le chercher. Et ce jour-là...
Il y avait deux fauteuils dans cette chambre. Paul et Bernard résolurent d'y passer la nuit, et sans plus tarder ils inscrivirent leurs noms sur le mur du couloir. Puis Paul rejoignit ses hommes afin de surveiller leur installation parmi les granges et les communs encore debout. Là, le soldat qui lui servait d'ordonnance, un brave Auvergnat du nom de Gériflour, lui apprit qu'il avait déniché deux paires de draps et des matelas propres, au fond d'une maisonnette attenant au pavillon du garde. Les lits étaient donc prêts.
Paul accepta. Il fut convenu que Gériflour et un de ses camarades iraient au château et s'accommoderaient des deux fauteuils.
La nuit s'écoula sans alerte, nuit de fièvre et d'insomnie pour Paul, que hantait le souvenir d'Elisabeth.
Au matin, il tomba dans un sommeil lourd, agité de cauchemars et que coupa soudain la sonnerie du réveil.
Bernard l'attendait.
L'appel eut lieu dans la cour du château. Paul constata que son ordonnance Gériflour et son camarade manquaient.
— Ils doivent dormir, dit-il à Bernard, nous allons les secouer.
Ils reiirent, à travers les ruines, le chemin qui conduisait au premier étage et le long des chambres démolies.
Dans la pièce que le major Hermann avait occupée, ils trouvèrent, sur le lit, le soldat <Tériflour affaissé, couvert de sang, mort. Sur un des fauteuils gisait son camarade, mort également.
Autour des cadavres, aucun désordre, aucune trace de lutte. Les deux soldats avaient dû être tués pendant leur sommeil.
Quant à l'arme, Paul l'aperçut aussitôt. C'était un poignard dont le manche de bois portait les lettres H. E. R. M.