LE JOURNAL D'ELISABETH
fL y avait dans ce double meurtre, qui ^1 succédait à une suite d'événements 3 tragiques, tous enchaînés les uns aux autres par le lien le plus rigoureux, il y avait une telle accumulation d'horreurs et de fatalité révoltante que les deux jeunes gens ne prononcèrent pas une parole et ne firent pas un geste.
Jamais la mort, dont ils avaient tant de fois déjà senti le souffle au cours des batailles, ne leur était apparue sous un aspect plus sinistre et plus odieux.
La mort! Ilsla vo3^aient, non pas comme un mal sournois qui frappe au hasard, mais comme un spectre qui se glisse dans l'ombre, épie l'adversaire, choisit son moment, et lève le bras dans une intention déterminée. Et ce spectre prenait pour eux la forme même et le visage du major Hermann.
Paul articula, et vraiment sa voix avait cette intonation sourde, effarée, qui semble évoquer les forces mauvaises des ténèbres :
— Il est venu cet nuit. Il est venu, et comme nous avions marqué nos noms sur le mur, ces
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noms de Bernard d'Andeville et de Paul Delroze, qui représentent à ses yeux les noms de deux ennemis, il a profité de l'occasion pour se débarrasser de ces deux ennemis. Persuadé que c'était toi et moi qui dormions dans cette chambre, il a frappé... et ceux qu'il a frappés c'est ce pauvre Gériflour et son camarade, qui meurent à notre place.
Après un long silence il murmura :
— Ils meurent comme est mort mon père... et comme est morte Elisabeth... et aussi le garde et sa femme... et de la même main... la même, tu entends, Bernard! Oui, c'est inadmissible, n'est-ce pas? et ma raison se refuse à l'admettre... Pourtant, c'est la même main qui tient toujours le poignard... celui d'autrefois et celui-ci.
Bernard examina Tarme. Il dit en voyant les quatre lettres :
— Hermann, n'est-ce pas? major Hermann?
— Oui, affirma Paul vivement... Est-ce son nom réel et quelle est sa véritable personnalité ? Je l'ignore. Mais l'être qui a commis tous ces crimes est bien celui qui signe de ces quatre lettres : H. E. R. M,
Après avoir donné l'alerte aux hommes de sa section et fait avertir l'aumônier et le médecin-major, Paul résolut de demander un entretien particulier à son colonel et de lui confier toute l'histoire secrète qui pourrait jeter quelque lumière sur l'exécution d'Elisabeth et sur l'assassinat des deux soldats. Mais il apprit que le colonel et son régiment bataillaient au delà de la frontière, et que la troisième compagnie était appelée en hâte, sauf un détachement qui devait rester au château sous les ordres du sergent
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Delroze. Paul fit donc l'enquête lui-même avec ses hommes.
Elle ne lui révéla rien. Il fut impossible de recueillir le moindre indice sur la façon dont le meurtrier avait pénétré, dabord dans l'enceinte du parc, puis dans les ruines, et enfin dans la chambre. Aucun civil n'ayant passé, fallait-il en conclure que l'auteur du double crime était un des soldats de la troisième compagnie? Evidemment non. Et cependant quelle supposition adopter en dehors de celle-ci?
Et Paul ne découvrit rien non plus qui le renseignât sur la mort de sa femme et sur l'endroit où on l'avait enterrée. Et cela c'était l'épreuve la plus dure.
Auprès des blessés allemands il se heurta à la même ignorance que chez les prisonniers. Tous ils connaissaient l'exécution d'un homme et de deux femmes, mais tous ils étaient arrivés après cette exécution et après le départ des troupes d'occupation.
Il poussa jusqu'au village d'Ornequin. Peutêtre savait-on quelque chose là. Peut-être les habitants avaient-ils entendu parler de la châtelaine, delà vie qu'elle menait au château, de son martyre, de sa mort...
Ornequin était vide. Pas une femme, pas un vieillard. L'ennemi avait dû envoyer les habitants en Allemagne, et sans doute dès le commencement, son but manifeste étant de supprimer tout témoin de ses actes pendant l'occupation et de faire le désert autour du château.
Ainsi Paul consacra trois jours à poursuivre de vaines recherches.
— Et cependant, disait-il à Bernard. Elisabeth
n'a pu disparaître entièrement. Si je ne trouve pas sa tombe, ne puis-je pas trouver la moindre trace de son séjour ici? Elle y a vécu. Elle y a souffert. Un souvenir d'elle me serait si précieux !
Il avait fini par reconstituer l'emplacement exact de la chambre qu'elle habitait, et même, au milieu des décombres, le monceau de pierres et de plâtras qui restait de cette chambre.
Cela était confondu avec les débris des salons, au rez-de-chaussée, sur lesquels avaient dégringolé les plafonds du premier étage, et c'est dans ce chaos, sous le tas des murs pulvérisés et des meubles en miettes, qu'un matin il recueillit un petit miroir brisé, et puis une brosse d'écaillé, et puis un canif d'argent, et puis une trousse de ciseaux, tous objets ayant appartenu à Elisabeth.
Mais ce qui le troubla davantage encore, ce fut la découverte d'un gros agenda, où il savait que la jeune femme marquait avant son mariage ses dépenses, la liste des courses ou des visites à faire, et, parfois, des notes plus intimes sur sa vie.
Or, de cet agenda il ne restait que le cartonnage avec la date 19 14 et la partie qui concernait les sept premiers mois de l'année. Tous les fascicules des cinq derniers mois avaient été non pas arrachés, mais détachés un à un des ficelles qui les retenaient à la reliure.
Tout de suite Paul pensa :
— Ils ont été détachés par Elisabeth, et cela sans hâte, à un moment où rien ne la pressait ni ne l'inquiétait, et où elle désirait simplement se servir de ces feuillets pour écrire au jour le
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jour... Quoi? quoi, sinon, justement, ces notes plus intimes qu'elle jetait auparavant sur l'agenda, entre un relevé de compte et une recette. Et comme, après mon départ, il n'y a plus eu de'-comptes et que l'existence n'a plus été pour elle que le drame le plus affreux, c'est sans doute à ces pages disparues qu'elle a confié sa détresse... ses plaintes. . peut-être sa révolte contre moi.
Ce jour-là, en l'absence de Bernard, Paul redoubla d'ardeur. Il fouilla sous toutes les pierres et dans les trous. Il souleva les marbres cassés, les lustres tordus, les tapis déchiquetés, les poutres noircies par les flam mes. Durant des heures il s'obstina.
Il distribua les ruines en secteurs patiemment interrogés tour à tour, et les ruines ne répondant pas à ses questions il refit dans le parc des investigations minutieuses.
Efforts inutiles, et dont Paul sentait l'inutilité. Elisabeth devait tenir beaucoup trop à ces pages pour ne les avoir pas, ou bien détruites , ou bien parfaitement cachées . A moins...
— A moins, se dit-il, qu'on ne les lui ait dérobées. Le major devait exercer sur elle une surveillance continue. Et, en ce cas, qui sait?...
Une hypothèse se dessinait dans l'esprit de Paul.
Après avoir découvert le vêtement de la paysanne et le fichu de dentelle noire, il les avait laissés, n'y attachant pas d'autre importance, sur le lit même de la chambre, et il se demandait si le major, la nuit où il avait assassiné les deux soldats, n'était pas venu avec
l'intention de reprendre les vêtements, ou, du moins le contenu de leurs poches , ce qu'il n'avait pu faire, puisque le soldat Gériiiour, couché dessus, les dissimulait aux regards.
Or voilà que Paul cro5^ait se rappeler qu'en dépliant cette jupe et ce corsage de pa3^sanne il avait perçu dans une poche un froissement de papier. Ne pouvait-on en conclure que c'était le journal d'Elisabeth, surpris et volé par le major Hermann ?
Paul courut jusqu'à la chambre où le double crime avait été commis. Il saisit les vêtements et chercha.
— Ah ! fit-il aussitôt, avec une véritable joie, les voici !
Les feuilles détachées de l'agenda remplissaient une grande enveloppe jaune. Elles étaient toutes indépendantes les unes des autres, froissées et déchirées par endroits, et il suffit à Paul d'un coup d'œil pour se rendre compte que ces feuilles ne correspondaient qu'aux mois d'août et de septembre, et que même il en manquait quelques-unes dans la série de ces deux mois.
Et il vit l'écriture d'Elisabeth.
Ce n'était pas d'abord un journal bien détaillé. Des notes simplement, de pauvres notes où s'exhalait un cœur meurtri, et qui, plus longues parfois, avaient nécessité l'adjonction d'une feuille supplémentaire. Des notes jetées de jour ou de nuit, au hasard de la plume ou du crayon, à peine lisibles parfois, et qui donnaient l'impression d'une main qui tremble, de deux yeux voilés de larmes, et d'un être éperdu de douleur.
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Et rien ne pouvait émouvoir Paul plus profondément.
Il était seul, il lut :
^ Dimanche 2 août.
« Il n'aurait pas dû m'écrire cette lettre. Elle est trop cruelle. Et puis pourquoi me proposet-il de quitter Ornequin ? La guerre? Alors, parce que la guerre est possible, je n'aurais pas le courage de rester ici et d'y faire mon devoir? Comme il me connaît peu! C'est donc quil me croit lâche ou bien capable de soupçonner ma pauvre maman?... Paul, mon cher Paul, tu n'aurais pas dû me quitter...
Lundi 3 août.
« Depuis que les domestiques sont partis, Jérôme et Rosalie redoublent d'attentions pour moi. Rosalie m'a suppliée de partir également. if Et vous, Rosalie, lui ai-je dit, est-ce que « vous vous en irez ? » « Oh ! nous, nous sommes « de petites gens qui n'avons rien à craindre. <( Et puis, c'est notre place d'être ici. » Je lui ai répondu que c'était la mienne aussi. Mais j'ai bien vu qu'elle ne pouvait pas comprendre.
« Quand je rencontre Jérôme, il hoche la tête et il me regarde avec des yeux tristes. »
Mardi 4 août.
« Mon devoir? Oui, je ne le discute pas. J'aimerais mieux mourir que d'5" renoncer. Mais comment le remplir, ce devoir? Et comment parvenir à la vérité ? Je suis pleine de courage, et pourtant je ne cesse de pleurer, comme si je n'avais rien de mieux à faire. C'est que je pense surtout à Paul. Où est-il? Que
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devient-il ? Quand Jérôme m'a dit ce matin que la guerre était déclarée, j'ai cru que j'allais m'évanouir. Ainsi Paul va se battre. Il sera blessé peut-être ! Tué ! Ah ! mon Dieu, est-ce que vraiment ma place ne serait pas auprès de lui, dans une ville voisine de l'endroit où il se bat? Que puis-je espérer en restant ici ? Oui, mon devoir, je sais... ma mère. Ah! maman, je te demande pardon. Mais^ vois-tu, c'est que j'aime et que j'ai peur qu'il ne lui arrive quelque chose... »
Jeudi d^août.
« Toujours des larmes. Je suis de plus en plus malheureuse. Mais je sens que. si je devais l'être davantage encore, je ne céderais pas. D'ailleurs, pourrais-je le rejoindre, alors qu'il ne veut plus de moi et qu'il ne m'écrit même pas ? Son amour? Mais il me déteste ! Je suis la fille d'une femme pour qui sa haine n'a pas de bornes. Ah ! quelle horreur ! Est-ce possible ? Mais alors, s'il pense ainsi à maman et si je ne réussis pas dans ma tâche, nous ne pourrons plus jamais nous revoir, lui et moi ? Voilà la vie qui m'attend ? »
Vendredi 7 août.
« J'ai beaucoup interrogé Jérôme et Rosalie sur maman. Ils ne l'ont connue que quelques semaines, mais ils se la rappellent bien et tout ce qu'ils m'ont dit m'a fait tant de plaisir! Il paraît qu'elle était si bonne et si belle ! Tout le monde ladorait.
« — Elle n'était pas toujours gaie, m'a dit Rosalie. Etait-ce le mal qui la minait déjà, je
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ne sais pas, mais quand elle souriait, cela vous remuait le cœur.
« Ma pauvre chère maman ! . . . »
Samedi 8 août.
« Ce matin, nous avons entendu le canon très loin. On se bat à dix lieues d'ici.
« Tantôt des Français sont venus. J'en avais aperçu bien souvent du haut de la terrasse, qui passaient dans la vallée du Liseron. Ceuxlà vont demeurer au château. Leur capitaine s'est excusé. Par crainte de me gêner, ses lieutenants et lui logent et prennent leurs repas dans le pavillon que Jérôme et Rosalie habitaient. »
Dimanche g aoilt.
« Toujours sans nouvelles de Paul. Moi non plus je ne tente pas de lui écrire. Je ne veux pas qu'il entende parler de moi jusqu'au moment où j'aurai toutes les preuves.
(( Mais que faire ? Et comment avoir les preuves d'une chose qui s'est passée il y a seize ans? Je cherche, j'étudie, je réfléchis. Rien. »
Lundi lo août.
« Le canon ne cesse pas dans le lointain. Pourtant le capitaine m'a dit qu'aucun mouvement ne laissait prévoir une attaque ennemie de ce côté. »
Mardi 1 1 août-
« Tantôt, un soldat, de faction dans les bois, près de la petite porte qui donne sur la campagne, a été tué d'un coup de couteau. On suppose qu'il aura voulu barrer le passage à
un individu qui cherchait à sortir du parc. Mais comment cet individu était-il entré ? »
Mercredi 12 août.
« Qu'y a-t-il? Voici un fait qui m'a vivement impressionnée et qui me semble inexplicable. Du reste il y en a d'autres qui sont aussi déconcertants, bien que je ne saurais dire pourquoi. Je suis très étonnée que le capitaine et que tous les soldats que je rencontre paraissent insouciants à ce point et puissent même plaisanter entre eux. Moi j'éprouve cette impression qui vous accable à l'approche des orages. C'est sans doute un état nerveux,
« Donc ce matin...
Paul s'interrompit. Tout le bas de la page où ces lignes étaient écrites, ainsi que la page suivante, étaient arrachées. Devait-on en conclure que le major, après avoir dérobé le journal d'Elisabeth, en avait extrait, pour des motifs quelconques, les pages où la jeune femme donnait certaines explications ? Et le journal reprenait :
Vendredi 14 août.
« Je n'ai pu faire autrement que de me confier au capitaine. Je l'ai conduit près de l'arbre mort, entouré de lierre, et je l'ai prié de s'étendre et d'écouter. Il a mis beaucoup de patience et d'attention dans son examen. Mais il n'a rien entendu, et, de fait, recommençant l'expérience à mon tour, j'ai dû reconnaître qu'il avait raison.
« — Vous voyez, madame, tout est absolument normal.
« — Mon capitaine, je vous jure qu'avant-hier
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il sortait de cet arbre-là, à cet endroit précis, un bruit confus. Et cela a duré plusieurs minutes. « Il m'a répondu, non sans sourire un peu : « — Il serait facile de faire abattre cet arbre. Mais ne pensez-vous pas, madame, que, dans l'état de tension nerveuse où nous sommes tous, nous puissions être sujets à certaines erreurs, à des sortes d'hallucinations ? Car enfin d'où proviendrait ce bruit ?...
« Oui, évidemment il avait raison. Et cependant, j'ai entendu... J'ai vu... »
Samedi 15 aoîit.
a Hier soir, on a ramené deux officiers allemands qui furent enfermés dans la buanderie, au bout des communs.
« Ce matin, on n'a plus retrouvé dans cette buanderie que leurs uniformes.
« Qu'ils aient fracturé la porte, soit. Mais l'enquête du capitaine a montré qu'ils s'étaient enfuis, revêtus d'uniformes français, et qu'ils avaient passé devant les sentinelles en se disant chargés d'une mission à Corvigny.
« Qui leur a fourni ces uniformes ? Bien plus, il leur a fallu connaître le mot d'ordre... Qui leur a révélé ce mot d'ordre?..-
« Il paraît qu'une paysanne est venue plusieurs jours de suite apporter des œufs et du lait, une paysanne habillée un peu trop bien et que l'on n'a pas revue aujourd'hui... Mais rien ne prouve sa complicité. »
Dimanche 16 aofit.
« Le capitaine m'a engagée vivement à partir. Il ne sourit plus, maintenant. 11 semble très préoccupé.
« — Nous sommes environnés d'espions, m'a-t-il dit. En outre, il y a des signes qui nous portent à croire que nous pourrions être attaqués d'ici peu. Non pas une grosse attaque. a3^ant pour but de forcer le passage à Corvigny, mais un coup de main sur le château . Mon devoir est de vous prévenir. Madame, que d'un moment à l'autre, nous pouvons être contraints de nous replier sur Corvigny et qu'il serait pour vous plus qu'imprudent de rester.
« J'ai répondu au capitaine que rien ne changerait ma résolution.
« Jérôme et Rosalie m'ont suppliée également. A quoi bon? Je ne partirai pas. »
Une fois encore, Paul s'arrêta. Il y avait, à I cet endroit de l'agenda, une page de moins, et la suivante, celle du 18 août, déchirée au commencement et à la fin, ne donnait qu'un fragment du journal écrit par la jeune femme à cette date.
« ... et c'est la raison pour laquelle je n'en ai pas parlé dans la lettre que je viens d'envoyer à Paul. Il saura que je reste à Ornequin, et les motifs de ma décision, voilà tout. Mais il doit ignorer mon espoir.
« Il est encore si confus, cet espoir, et bâti sur un détail si insignifiant ! Néanmoins, je suis pleine de joie. Je ne comprends pas la signification de ce détail, et, malgré moi, je sens son importance. Ah ! le capitaine peut bien s'agiter et multiplier les patrouilles, tous ses soldats visiter leurs armes et crier leur envie de se battre. L'ennemi peut bien s'installer à Ebrecourt, comme on le dit ! Que m'importe ? Une seule idée compte ! Ai-je trouvé le
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point de départ? Suis-je sur la bonne route? « Voyons, réfléchissons... »
La page était déchirée là, à l'endroit où Elisabeth allait entrer dans des explications précises. Etait-ce une mesure prise par le major Hermann ? Sans aucun doute, mais pourquoi ?
Déchirée également, la première moitié de la page du mercredi iq août. Le 19 août, veille du jour où les Allemands avaient emporté dassaut Ornequin, Corvigny et toute la région... Quelles lignes avait tracées la jeune femme en cet après-midi du mercredi ? Qu'avait-elle découvert? Que se préparait-il dans l'ombre?
La peur envahissait Paul. Il se souvenait qu'à deux heures du matin, le jeudi, le premier coup de canon avait tonné au-dessus de Corvigny, et c'est le cœur étreint qu'il lut sur la seconde partie de la page :
On^^e heures du soir.
« Je me suis relevée et j'ai ouvert ma fenêtre. De tous côtés il y a des aboiements de chiens. Ils se répondent, s'arrêtent, semblent écouter, et recommencent à hurler comme jamais je ne les avais entendus. Quand ils se taisent, le silence devient impressionnant, et alors j'écoute à mon tour afin de surprendre les bruits indistincts qui les tiennent éveillés.
(( Et il me semble, à moi aussi, qu'ils existent, ces bruits. C'est autre chose que le froissement des feuilles. Cela n'a aucun rapport avec ce qui anime d'ordinaire le grand calme des nuits. Cela vient de je ne sais pas où, et mon impression est si forte à la fois et si confuse, que je me demande, en même temps, si
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je ne m'attarde pas à noter les battements de mon cœur ou bien si je ne devine pas le bruit de toute une armée en marche.
« Allons ! je suis folle. Une armée en marche ! Et nos avant-postes à la frontière ? Et nos sentinelles autour du château?... Il y aurait bataille, échange de coups de fusil... »
Une heure du matin.
« Je n'ai pas bougé de la fenêtre. Les chiens n'aboyaient plus. Tout dormait. Et voilà que j'ai vu quelqu'un qui sortait d'entre les arbres et qui traversait la pelouse. J'aurais pu croire que c'était un de nos soldats. Mais, lorsque cette ombre passa sous ma fenêtre, il y avait assez de lumière dans le ciel pour me permettre de distinguer une silhouette de femme. Je pensai à Rosalie. Mais non, la silhouette était haute, l'allure légère et rapide.
« Je fus sur le point de réveiller Jérôme et de donner l'alarme. Je ne l'ai pas fait. L'ombre s'était évanouie du côté de la terrasse. Et tout à coup, il y eut un cri d'oiseau qui me parut étrange... Et puis une lueur qui fusa dans le ciel, comme une étoile filante jaillissant de la terre même.
« Et puis, plus rien. Encore le silence, l'immobilité des choses. Plus rien. Et cependant, depuis, je n'ose pas me coucher. J'ai peur, sans savoir de quoi. Tous les périls surgissent de tous les coins de l'horizon. Ils s'avancent, me cernent, m'emprisonnent, m'étouffent, m'écrasent. Je ne puis plus respirer. J'ai peur... j'ai peur... »
FILS D'E^IPEREUR
AUL serrait entre ses mains crispées le 1^ 1^^ lamentable journal auquel Elisabeth ^ll avait confié ses angoisses.
— Ah ! la malheureuse, pensa-t-il, comme elle a dû souffrir ! Et ce n'est encore que le début du chemin qui la conduisait à la mort...
Il redoutait d'aller plus avant. Les heures du supplice approchaient pour Elisabeth, menaçantes et implacables, et il aurait voulu lui crier :
— Mais, va-t'en ! N'affronte pas le destin ! J'oublie le passé. Je t'aime.
Trop tard! C'était lui-même, par sa cruauté, qui l'avait condamnée au supplice et il devait, jusqu'au bout, assister à toutes les étapes du calvaire dont il connaissait l'étape suprême et terrifiante.
Brusquement, il tourna les feuillets.
Il y avait d'abord trois pages blanches, celles qui portaient les dates du 20, du 21 et du 22 août... journées de bouleversement durant lesquelles elle n'avait pas pu écrire. Les pages du 23 et du 24 manquaient. Celles-là, sans doute, relataient les événements et contenaient des révélations sur l'inexplicable invasion.
Le journal recommençait au milieu d'une feuille déchirée, la feuille du mardi 25.
« ... Oui, Rosalie, je me sens tout à fait bien et je vous remercie de la façon dont vous m'avez soignée.
« — Alors, plus de fièvre ?
« — Non, Rosalie, c'est fini.
« — Madame me disait déjà cela hier et la fièvre est revenue... peut-être à cause de cette visite... Mais cette visite n'aura pas lieu aujourd'hui... Demain seulement... J'ai reçu l'ordre d'avertir Madame... Demain à cinq heures...
« Je n'ai pas répondu. A quoi bon se révolter? Aucune des paroles humiliantes que je devrai entendre ne me fera plus de mal que ce qui est là sous mes 5"eux : la pelouse envahie, des chevaux au piquet, des camions et des caissons dans les allées, la moitié des arbres abattus, des officiers vautrés sur le gazon, qui boivent et qui chantent, et, juste en face de moi, accroché au balcon même de ma fenêtre, un drapeau allemand. Ah ! les misérables !
« Je ferme les yeux pour ne pas voir. Et c'est plus horrible encore... Ah! le souvenir de cette nuit... et ce matin, quand le soleil s'est levé, la vision de tous ces cadavres. Il y avait de ces malheureux qui vivaient encore et autour desquels les monstres dansaient, et je percevais les cris des agonisants qui suppliaient qu'on les achevât.
« Et puis... et puis... Mais je ne veux plus 3^ penser et ne plus penser à rien de ce qui peut détruire mon courage et mon espoir.
« Paul, c'est en songeant à toi que j'écris ce journal. Quelque chose me dit que tu le liras,
s'il m'arrive malheur, et il faut alors que j'aie la force de le continuer et de te mettre chaque jour au courant. Peut-être comprends-tu déjà, d'après mon récit, ce qui me paraît, à moi, encore bien obscur. Quel rapport y a-t-il entre le passé et le présent, entre le crime d'autrefois et l'attaque inexplicable de l'autre nuit ? Je ne sais. Je t'ai exposé les faits en détail, ainsi que mes hypothèses. Toi, tu concluras, et tu iras jusqu'au bout de la vérité. »
Mercredi 26 août.
« Il y a beaucoup de bruit dans le château. On va et vient en tous sens et surtout dans les salons au-dessous de ma chambre. Voici une heure qu'une demi-douzaine de camions automobiles et autant d'automobiles ont débouché sur la pelouse. Les camions étaient vides. Deux ou trois dames ont sauté de chaque limousine, des Allemandes qui faisaient de grands gestes et riaient bruyamment. Les officiers se sont précipités à leur rencontre, et il y a eu des effusions de joie. Puis, tout ce monde s'est dirigé vers le château. Quel est leur but ?
« Mais il me semble qu'on marche dans le couloir... Cinq heures déjà...
« On frappe...
« Ils sont entrés à cinq, lui d'abord, et quatre officiers obséquieux et courbés devant lui. « Il leur a dit en français, sur un ton sec : « — Vous voyez, Messieurs. Tout ce qui est dans cette chambre et dans l'appartement réservé à Madame, ie vous enjoins de n'y pas toucher. Pour le reste, à l'exception des deux grands salons, je vous le donne. Gardez ici ce
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qui vous est nécessaire et emportez ce qui vous plaît. C'est la guerre, c'est le droit de la guerre. »
« Avec quel accent de conviction stupide il prononça ces mots : « C'est le droit de la guerre ! » Et il répéta :
« — Quant à Tappartement de Madame, n'est-ce pas? Aucun meuble n'en doit bouger. Je connais les convenances. »
« Maintenant il me regarde et il a Tair de me dire :
« — Hein ! comme je suis chevaleresque ! Je pourrais tout prendre. Mais je suis un Allemand et, comme tel, je connais les convenances.
« Il attend un remerciement. Je lui dis :
« — C'est le pillage qui commence ? Je m'explique l'arrivée des camions.
« — On ne pille pas ce qui vous appartient de par le droit de la guerre, répond-il.
« — Ah!... Et le droit de la guerre ne s'étend pas sur les meubles et sur les objets d'art des deux salons ?
« Il rougit. Alors, je me mets à rire.
« — Je comprends, c'est votre part. Bien choisi. Rien que des choses précieuses et de grande valeur. Le rebut, vos domestiques se le partagent.
« Les officiers se retournent, furieux. Lui, il devient plus rouge encore. Il a une figure toute ronde, des cheveux trop blonds, pommadés, et que divise au milieu une raie impeccable. Le front est bas, et, derrière ce front, je devine l'effort qu'il fait pour trouver une riposte. Enfin, il s'approche de moi, et d'une voix triomphante :
<( — Les Français ont été battus à Charleroi,
battus à Morhange, battus partout. Ils reculent sur toute la ligne. Le sort de la guerre est réglé.
« Si violente que soit ma douleur, je ne bronche pas, mes yeux le défient, et je murmure:
« — Goi^at !
« Il a chancelé. .Ses compagnons ont entendu, et j'en vois un qui porte la main à la garde de son épée. Mais lui, que va-t-il faire? Que vat-il dire ? On sent qu'il est fort embarrassé et que son prestige est atteint.
(( — Madame, dit-il, vous ignorez sans doute qui je suis ?
« — Mais non, monsieur. Vous êtes le prince Conrad, un des fils du kaiser. Et après?
« Nouvel effort de dignité. Il se redresse. J'attends les menaces et l'expression de sa colère ; mais non, c'est un éclat de rire qui me répond, un rire affecté de grand seigneur insouciant, trop dédaigneux pour s'offusquer, trop intelligent pour prendre la mouche.
« — Petite Française ! Est-elle assez charmante, messieurs ! Avez-vous entendu? Quelle impertinence ! C'est la Parisienne, messieurs, avec toute sa grâce et toute son espièglerie.
« Et, me saluant d'un geste large, sans un mot de plus, il s'en alla en plaisantant :
« — Petite Française! Ah! messieurs, ces petites Françaises ! . . ,
Jeudi 27 août.
« Toute la journée, déménagement. Les camions roulent vers la frontière, surchargés de butin.
<( C'était le cadeau de noce de mon pauvre père, toutes ses collections si patiemment et si amoureusement acquises, et c'était le décor
précieux où Paul et moi nous devions vivre. Quel déchirement !
« Les nouvelles de la guerre sont mauvaises. J'ai beaucoup pleuré.
« Le prince Conrad est venu. J'ai dû le recevoir, car il m'a fait avertir par Rosalie que si je n'accueillais pas ses visites les habitants d'Ornequin en subiraient les conséquences ! »
A cet endroit de son journal, Elisabeth s'était encore interrompue. Deux jours plus tard, à la date du 29, elle reprenait :
« Il est venu hier. Aujourd'hui également. Il s'efforce de se montrer spirituel, cultivé. Il parle littérature et musique, Goethe, Wagner... Il parle seul d'ailleurs, et cela le met dans un tel état de colère qu'il a fini par s'écrier :
« — Mais, répondez donc ! Quoi, ce n'est pas déshonorant, même pour une Française, de causer avec le prince Conrad !
« — Une femme ne cause pas avec son geôlier.
« Il a protesté vivement.
« — Mais vous n'êtes pas en prison, que diable !
« — Puis-je sortir de ce château ?
« — Vous pouvez vous promener... dans le parc...
« — Donc entre quatre murs, comme une prisonnière.
« — Enfin, quoi ? Que voulez- vous ?
« — M'en aller d'ici, et vivre... où vous l'exigerez, à Corvigny, par exemple.
« — C'est-à-dire loin de moi !
« Comme je gardais le silence, il s'est un peu incliné et a repris à voix basse :
« — Vous me détestez, n'est-ce pas? Oh ! je ne l'ignore pas. J'ai l'habitude des femmes. Seulement, c'est le prince Conrad que vous détestez, n'est-ce pas? C'est l'Allemand... Le vainqueur... Car enfin il n'y a pas de raison pour que l'homme lui-même vous soit... antipathique... Et, en ce moment, c'est l'homme qui est en jeu... qui cherche à plaire... Vous comprenez?... Alors...
« Je m'étais mise debout, en face de lui. Je n'ai pas prononcé une seule parole, mais il a dû voir, dans mes yeux, un tel dégoût qu'il s'est arrêté au milieu de sa phrase, l'air absolument stupide. Puis, la nature reprenant le dessus, grossièrement il m'a montré le poing et il est parti en claquant la porte, en mâchonnant des menaces... »
Deux pages ensuite manquaient au journal. Paul était livide. Jamais aucune souffrance ne l'avait brûlé à ce point. Il lui semblait que sa pauvre chère Elisabeth vivait encore et qu'elle luttait sous son regard, et qu'elle se sentait regardée par lui. Et rien ne pouvait le bouleverser plus profondément que le cri de détresse et d'amour qui marquait le feuillet du i"" septembre.
« Paul, mon Paul, ne crains rien. Oui, j'ai déchiré ces deux pages parce que je ne voulais pas que tu aies jamais connaissance d'aussi vilaines choses. Mais cela ne t'éloignera pas de moi, n'est-ce pas? Ce n'est pas parce qu'un barbare s'est permis de m'outrager que j'en suis moins digne d'être aimée, n'est-ce pas? Oh ! tout ce qu'il m'a dit, Paul... hier encore... ses injures, ses menaces odieuses, ses promesses
plus infâmes encore .. et toute sa rage... Non, je ne veux pas te le répéter. En me confiant à ce journal, je pensais te confier mes pensées et mes actes de chaque jour. Je croyais n'y apporter que le témoignage de ma douleur. Mais cela, c'est autre chose, et je n'ai pas le courage... Pardonne-moi mon silence. Qu'il te suffise de connaître l'offense pour pouvoir me venger plus tard. Ne m'en demande point davantage... »
De fait, les jours suivants, la jeune femme ne raconta plus par le détail les visites quotidiennes du prince Conrad, mais comme on sentait dans son récit la présence obstinée de l'ennemi autour d'elle ! C'étaient des notes brèves où elle n'osait plus s'abandonner comme avant, et qu'elle jetait au hasard des pages, marquant elle-même les jours, sans souci des dates supprimées.
Et Paul lisait en tremblant. Et des révélations nouvelles augmentaient son effroi.
Jeudi.
« Rosalie les interroge chaque matin. Le recul des Français continue. Il paraît même que c'est une déroute et que Paris est abandonné. Le gouvernement s'est enfui. Nous sommes perdus. »
Sept heures soir.
« Il se promène sous mes fenêtres selon son habitude. Il est accompagné d'une femme que j'ai déjà vue de loin plusieurs fois et qui est toujours enveloppée d'une grande mante de paysanne, et coiffée d'une fichu de dentelle qui lui cache la figure. Mais la plupart du temps
son compagnon de promenade autour de la pelouse est un officier qu'on appelle le major. Celui-là également garde la tête enfoncée dans le col relevé de son manteau gris. »
Vendredi.
« Les soldats dansent sur la pelouse, tandis que leur musique joue les hymnes allemands et queles cloches d'Ornequin sonnentàtoute volée. Ils célèbrent l'entrée de leurs troupes à Paris. Comment douter que ce ne soit vrai ? Hélas ! leur joie est la meilleure preuve de la vérité. »
Samedi.
« Entre mon appartement et le boudoir où se trouve le portrait de maman, il y a la chambre que maman occupait. Cette chambre est habitée par le major. C'est un ami intime du prince et un personnage considérable, dit-on, que les soldats ne connaissent que sous le nom de major Hermann. Il ne s'humilie pas comme les autres officiers devant le prince. Au contraire, il semble s'adresser à lui avec une certaine familiarité.
« En ce moment, ils marchent l'un près de l'autre, dans l'allée. Le prince s'appuie sur le bras du major Hermann. Je devine qu'ils parlent de moi et qu'ils ne sont pas d'accord. On dirait presque que le major Hermann est en colère. »
lo heures matin.
« Je ne me trompais pas. Rosalie m'a appris qu'il y avait eu entre eux une scène violente. »
Mardi 8 septembre.
« Il y a quelque chose d'étrange dans leur allure à tous. Le prince, le major, les officiers semblent nerveux. Les soldats ne chantent plus. On entend des bruits de querelles. Est-ce que les événements nous seraient favorables ? »
Jeudi.
« L'agitation augmente. Il paraît que des courriers arrivent à chaque instant. Les officiers ont renvoyé en Allemagne une partie de leurs bagages. J'ai un grand espoir. Mais, d'un autre côté...
« Ah ! mon Paul chéri, si tu savais la torture de ces visites !... Ce n'est plus l'homme doucereux des premiers jours. Il a jeté le masque... Mais non, mais non, le silence làdessus... )j
Vendredi.
« Tout le village d'Ornequin a été évacué en Allemagne. Ils ne veulent pas qu'il y ait un seul témoin de ce qui s'est passé au cours de l'effroyable nuit que je t'ai racontée.
Dimanche soir.
« C'est la défaite, le recul loin de Paris. Il me l'a avoué en grinçant de rage et en proférant des menaces contre moi. Je suis l'otage contre lequel on se venge... »
Mardi.
« Paul, si jamais tu le rencontres dans la bataille, tue-le comme un chien. Mais est-ce que ces gens-là se battent ! Ah ! je ne sais plus ce
134 LECLAl D'OBUS
que je dis... Ma tête se perd. Pourquoi suis-je restée dans ce château ? Il fallait m'emmener de force, Paul...
« Paul, sais-tu ce qu'il a imaginé?... Ah ! le lâche... On* a gardé douze habitants d'Ornequin, comme otages, et c'est moi, c'est moi qui suis responsabledeleur existence. . . Comprendstu l'horreur? Selon ma conduite, ils vivront ou seront fusillés, un à un... Comment croire une telle infamie ? Veut-il seulement me faire peur ? Ah ! l'ignominie de cette menace ! Quel enfer ! J'aimerais mieux mourir... »
Neuf heures soir.
« ... Mourir? Mais non, pourquoi mourir? Rosalie est venue. Son mari s'est concerté avec une des sentinelles qui prendront la garde cette nuit à la petite porte du parc, plus loin que la chapelle.
« A trois heures du matin, Rosalie me réveillera, et nous nous enfuirons jusqu'à de grands bois où Jérôme connaît un refuge inaccessible. . . Mon Dieu, si nous pouvions réussir ! »
On^e heures soir.
« Que s'est-il passé ? Pourquoi me suis-je relevée ? Tout cela n'est qu'un cauchemar, j'en suis sûre... et pourtant je tremble de fièvre, et c'est à peine si je puis écrire. . . Et ce verre d'eau sur ma table?... Pourquoi est-ce que je n'ose pas boire de cette eau, comme j'ai coutume de le faire aux heures d'insomnie?
« Ah ! l'abominable cauchemar ! Comment oublierai-je jamais ce que j'ai vu tandis que je dormais ? Car je dormais, j'en suis certaine ; je m'étais couchée pour prendre un peu de repos
VECLAT D'OBUS 135
avant de fuir, et c'est en rêve que j'ai vu ce fantôme de femme !... Un fantôme?... Mais oui, il n'y a que des fantômes qui franchissent les portes fermées au verrou, et son pas faisait si peu de bruit en glissant sur le parquet que je n'entendais guère que l'imperceptible froisse* ment de sa jupe.
« Que venait-elle faire? A la lueur de ma veilleuse, je la voyais qui contournait la table et qui avançait vers mon lit, avec précaution, la tète perdue dans les ténèbres. J'eus tellement peur que je refermai les 3^eux afin quelle me crût endormie. Mais la sensation même de sa présence et de son approche grandissait en moi, et je suivais de la façon la plus nette tout ce qu'elle faisait. S'étant penchée sur moi, elle me regarda longtemps, comme si elle ne me connaissait pas et qu'elle eût voulu étudier mon visage. Comment, alors, n'entendit-elle point les battements désordonnés de mon cœur ? Moi , j 'entendais le sien et aussi le mouvement régulier de sa respiration. Comme je souffrais ? Qui était cette femme? Quel était son but?
« Elle cessa son examen et s'écarta. Pas bien loin. A travers mes paupières, je la devinais courbée près de moi et occupée à quelque besogne silencieuse, et, à la longue, je devins tellement certaine qu'elle ne m'observait plus que je cédai peu à peu à la tentation d'ouvrir les yeux. Je voulais voir, ne fût-ce qu'une seconde, voir sa figure, voir son geste...
« Et je regardai.
« Mon Dieu, par quel miracle ai-je eu la force de retenir le cri qui jaillit de tout mon être?
« La femme qui était là et dont je distinguais
136 VECLA T D'OBUS
nettement le visage, éclairé par la veilleuse, c'était...
« Oh ! je n'écrirai pas un pareil blasphème ! Cette femme eût été près de moi, agenouillée, priant, et j'aurais aperçu un doux visage qui sourît dans ses larmes, non, je n'aurais pas tremblé devant cette vision inattendue de celle qui est morte. Mais cette expression convulsée, atroce de haine et de méchanceté, sauvage, infernale... aucun spectacle au monde ne pouvait déchaîner en moi plus d'épouvante. Et c'est pour cela peut-être, pour ce qu'un tel spectacle avait d'excessif et de surnaturel, c'est pour cela que je ne criai point et que maintenant je suis presque calme. Au moment même où mes yeux regardaient, j avais déjà compris que fêtais la proie d'un cauchemar.
« Maman, maman, tu n'as jamais eu et tu ne peux pas avoir cette expression-là, n'est-ce pas ? Tu étais bonne, nest-ce pas ? Tu souriais? Et si tu vivais encore tu aurais toujours le même air de bonté et de douceur ? Maman chérie, depuis le soir affreux où Paul a reconnu ton portrait, je suis entrée bien souvent dans cette chambre, pour apprendre ton visage de mère, que j'avais oublié — j'étais si jeune quand tu es morte, maman ! — et si je souffrais que le peintre t'eût donné une expression différente de celle que j'aurais voulue, du moins ce n'était pas l'expression méchante et féroce de tout à l'heure. Pourquoi me haïrais-tu? Je suis ta fille. Père m'a dit souvent que nous avions le même sourire, toi et moi, et aussi qu'en me regardant tes yeux se mouillaient de tendresse. Alors... alors... tune me détestes pas, n'est-ce pas? et j'ai bien rêvé ?
« Ou du moins, si je n'ai pas rêvé en voyant une femme dans ma chambre, je rêvais lorsque cette femme me parut avoir ton visage. Hallucination.. . délire. . . A force de regarder ton portrait et de penser à toi, j'ai donné à l'inconnue le visage que je connaissais, et c'est elle, et non pas toi, qui avait cette expression odieuse.
« Et alors je ne boirai pas de cette eau. Ce qu'elle a versé, c'est du poison sans doute... ou peut-être de quoi m'endormir profondément et me livrer au prince... Et je songe à la femme qui se promène parfois avec lui...
« Mais je ne sais rien... Je ne comprends rien... Mes idées tourbillonnent dans mon cerveau épuisé...
«... Bientôt trois heures... J'attends Rosalie. La nuit est calme. Aucun bruit dans le château ni aux alentours.
«... Trois heures sonnent. Ah! me sauver d'ici !.. être libre !
75 ou 155?
o*^>v%NXiEUSEMENT, Paul Delroze tourna la
ei P^g'^< comme s'il eût espéré que ce projet de fuite pût avoir une issue heureuse, et ce fut pour ainsi dire le choc d'une douleur nouvelle qu'il reçut en lisant les premières lignes écrites, le matin suivant, d'une écriture presque illisible :
« Nous avons été dénoncés, trahis. Vingt hommes nous épiaient... Ils se sont jetés sur nous, comme des brutes... Maintenant je suis enfermée dans le pavillon du parc. A côté, un petit réduit sert de prison à Jérôme et à Rosalie. Ils sont attachés et bâillonnés. Moi, je suis libre, mais il y a des soldats à la porte. Je les entends parler. »
Midi.
« J'ai bien du mal à t'écrire, Paul. A chaque instant le soldat de faction ouvre et me surveille. On ne m'a pas fouillée, de sorte que j'ai conservé les pages de mon journal, et je t'écris vite, par petits bouts, dans l'ombre...
«... Mon journal !... Le trouveras-tu. Paul? Sauras-tu tout ce qui s'est passé et ce que je suis devenue ? Pourvu qu'ils ne me l'arrachent pas ! . . .
(c ... Ils m'ont apporté du pain et de l'eau. Je suis toujours séparée de Rosalie et de Jérôme. On ne leur a pas donné à manger. »
Deux heures.
« Rosalie a réussi à se délivrer de son bâillon. Du réduit où elle se trouve, elle me parle à demi voix. Elle a entendu ce que disaient les soldats allemands qui nous gardent, etj 'apprends que le prince Conrad est parti hier soir pour Corvigny, que les Français approchent et que Ton est très inquiet ici. Va-t-on se défendre? Va-t-on se replier vers la frontière?... C'est le major Hermann qui a fait manquer notre évasion. Rosalie dit que nous sommes perdus... »
Deux heures et demie.
« Rosalie et moi, nous avons dû nous interrompre. Je viens de lui demander ce qu'elle voulaitdire. . . Pourquoi sommes-nous perdus ?. . . Elle prétend que le major Hermann est un être diabolique.
« — Oui, diabolique, a-t-elle répété, et comme il a des raisons spéciales pour agir contre vous...
« — Quelles raisons, Rosalie?
« — Tout à Theure, je vous expliquerai. . . Mais soyez sûre que, si le prince Conrad ne revient pas de Corvigny à temps pour nous sauver, le major Hermann en profitera pour nous faire fusiller tous les trois... »
Paul eut un véritable rugissement en voyant ce mot épouvantable tracé par la main de sa pauvre Elisabeth. C'était sur la dernière des pages. Il n'y avait plus, après cela, que quel-
ques phrases écrites au hasard, en travers du papier, visiblement à tâtons. De ces phrases haletantes comme des hoquets d'agonie...
« ... Le tocsin... Le vent l'apporte de Corvigny... Qu'est-ce que cela veut dire?... Les troupes françaises?... Paul, Paul, tu es peutêtre avec elles !.,.
(( ... Deux soldats sont entrés en riant :
« — Capout, la dame!... Capout, tous les trois... Major Hermann a dit capout...
«... Seuleencore... Nous allons mourir... Mais Rosalie voudrait me parler. . . Elle n'ose pas. . . »
Cinq heures.
« ... Le canon français... Des obus éclatent autour du château... Ah ! si l'un deux pouvait m'atteindre !,.. J'entends la voix de Rosalie... Qu'a-t-elle à me dire ? Quel secret a-t-elle surpris ?...
« ... Ah ! l'horreur ! Ah! l'ignoble vérité! Rosalie a parlé. Mon Dieu, je vous en prie, donnez-moi le temps d'écrire... Paul, jamais tu ne pourras supposer... Il faut que tu saches, avant que je meure... Paul... »
Le reste de la page avait été arraché, et les pages suivantes jusqu'à la fin du mois étaient blanches. Elisabeth avait-elle eu le temps et la force de transcrire les révélations de Rosalie?
C'était là une question que Paul ne se posa même pas. Que lui importaient ces révélations et les ténèbres qui enveloppaient de nouveau et pour toujours une vérité qu'il ne pouvait plus découvrir? Que lui importait la vengeance, et le prince Conrad, et le major Hermann, et tous ces sauvages qui martyrisaient et qui tuaient les femmes? Elisabeth était morte II venait
pour ainsi dire de la voir mourir sous ses yeux. En dehors de cette réalité, rien ne valait une pensée ni un effort. Et, défaillant, engourdi par une lâcheté soudaine, les yeux fixés sur le journal où la malheureuse avait noté les phases du supplice le plus cruel qu'il fût possible d'imaginer, il se sentait peu à peu glisser vers un immense besoin d'anéantissement et d'oubli. Elisabeth l'appelait. A quoi bon lutter maintenant? Pourquoi ne pas la rejoindre?
Quelqu'un lui frappa sur l'épaule. Une main saisit le revolver qu'il tenait, et Bernard lui dit ;
— Laisse cela tranquille, Paul. Si tu juges qu'un soldat a le droit de se tuer actuellement, je t'en laisserai libre tout à l'heure, lorsque tu m'auras écouté...
Paul ne protesta pas. La tentation de la mort l'avait effleuré, mais à son insu presque. Et bien qu'il y eût succombé peut-être, en un moment de folie, il était encore dans cet état d'esprit où l'on reprend vite conscience.
— Parle, dit-il.
— Ce ne sera pas long. Trois minutes d'explications tout au plus. Ecoute.
Et Bernard commença :
— Je vois, d'après l'écriture, que tu as retrouvé un journal rédigé par Elisabeth. Ce journal confirme bien ce que tu savais?
— Oui.
— Elisabeth, quand elle l'a écrit, était bien menacée de mort ainsi que Jérôme et Rosalie ?
— Oui.
— Et tous trois ont été fusillés le jour même où nous arrivions toi et moi à Corvigny, c'est-àdire le mercredi 16?
Ha L'ÉCLAT D'OBUS
— Oui.
— C'est-à-dire entre cinq et six heures du soir et la veille du jeudi où nous avons pu parvenir ici, au château d'Ornequin ?
— Oui, mais pourquoi ces questions?
— Pourquoi ? Voici, Paul. Je t'ai repris, et j'ai entre les mains, Téclat d'obus que tu as recueilli dans le mur du pavillon à l'endroit même où Elisabeth a été fusillée. Le voici. Une boucle de cheveux s'y trouvait encore collée.
— Eh bien ?
— Eh bien, j'ai causé tout à l'heure avec un adjudant d'artillerie, de passage au château, et il résulte de notre conversation et de son examen que cet éclat ne provient pas d'un obus tiré par un canon de 75, mais d'un obus tiré par un canon de 155, un Rimailho.
— Je ne comprends pas.
— Tu ne comprends pas parce que tu ignores, ou que tu as oublié, ce fait que vient de me rappeler mon adjudant. Le soir de Corvigny, le mercredi 16, les batteries qui ont ouvert le feu et qui ont lancé quelques obus sur le château, au moment où l'exécution avait lieu, étaient toutes nos batteries de 75, et nos Rimailhos de 155 n'ont tiré que le lendemain jeudi, pendant notre marche sur le château. Donc, comme Elisabeth a été fusillée et enterrée le mercredi soir vers six heures, il est matériellement impossible qu'un éclat d'obus tiré par un Rimailho lui ait enlevé des boucles de cheveux puisque les Rimailhos n'ont tiré que le jeudi matin.
— Alors? murmura Paul, la voix altérée.
— Alors, comment douter que l'éclat d'obus
du Rimailho, ramassé parterre le jeudi matin, n'ait été volontairement enfoncé parmi des boucles de cheveux coupés la veille au soir?
— Mais tu es fou ! Dans quel but aurait-on fait cela ?
Bernard eut un sourire.
— Mon Dieu, dans le but de faire croire qu'Elisabeth avait été fusillée alors qu'elle ne l'était point.
Paul se jeta sur lui, et, le secouant : -- Tu sais quelque chose. Bernard! Sans quoi, est-ce que tu pourrais rire? Mais parle donc ! Et ces balles sur le mur du pavillon ? Et cette chaîne de fer? Ce troisième anneau?
— Justement. Trop de mise en scène ! Lorsqu'une exécution a lieu, est-ce qu'on voit ainsi la trace des balles? Et puis, le cadavre d'Elisabeth, l'as-tu retrouvé? Qui te prouve qu'après avoir fusillé Jérôme et sa femme ils n'ont pas eu pitié d'elle ? Ou bien, qui sait, une intervention...
Paul sentait un peu d'espoir l'envahir. Condamnée par le major Hermann, peut-être Elisabeth avait-elle été sauvée par le prince Conrad, revenu de Corvigny avant l'exécution...
Il balbutia :
— Peut-être... oui, peut-être... Et alors voici : le major Hermann connaissant notre présence à Corvigny, — souviens-toi de ta rencontre avec cette paysanne, — le major Hermann, tenant du moins à ce qu'Elisabeth fût morte pour nous, et à ce que nous renoncions a la chercher, le major Hermann a simulé cette mise en scène. Ah! comment savoir?
Bernard s'approcha de lui et prononça gravement : ' ^
— Ce n'est pas l'espérance que je t'apporte, Paul, c'est la certitude. J'ai voulu t'y préparer. Maintenant, écoute. Si j'ai interrogé cet adjudant d'artillerie, c'était pour contrôler des faits que je n'ignorais plus. Oui, tantôt, au village même d'Ornequin, où je me trouvais, il est arrivé de la frontière un convoi de prisonniers allemands. L'un d'eux, avec qui j'ai pu échanger quelques mots, faisait partie de la garnison qui occupait le château. Il a donc vu, lui. Il sait. Eh bien, Elisabeth n'a pas été fusillée. Le prince Conrad a empêché l'exécution.
— Qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce que tu dis? s'écria Paul qui défaillait de joie... Alors, tu es sûr? Elle est vivante ?
— Oui. vivante.. . Ils l'ont emmenée en Allemagne.
— Mais depuis?... Car enfin le major Hermann a pu la rejoindre et réussir dans ses des-
seins
— Non.
— Comment le sais-tu ?
— Par ce soldat prisonnier. La dame française qu'il a vue ici, il Ta revue ce matin.
— Où?
— Non loin de la frontière, dans une villa des environs d'Ebrecourt, sous la protection de celui qui l'a sauvée, et qui, certes, est de taille à la défendre contre le major Hermann.
— Qu'est-ce que tu dis? répéta Paul, mais sourdement cette fois, et la figure contractée.
— Je dis que le prince Conrad, qui semble prendre son métier de soldat en amateur, — il passe d'ailleurs pour un crétin, même auprès de sa famille, — a établi son quartier général à Ebrecourt, qu'il rend chaque jour visite à
Elisabeth, et que par conséquent toute crainte. . . Mais Bernard s'interrompit, et demanda, stupéfait :
— Qu'as-tu donc? Te voilà livide...
Paul saisit son beau-fi-ère aux épaules et articula :
— Elisabeth est perdue. Le prince Conrad s'est épris d'elle... rappelle-toi, on nous l'avait dit déjà... et ce journal n'est qu'un cri d'angoisse... Il s'est épris d'elle, et il ne lâche pas sa proie, comprends-tu? Il ne reculera devant rien !
— Oh! Paul, je ne puis croire...
— Devant rien, je te le dis. Ce n'est pas seulement un crétin, c'est un fourbe et un misérable. Quand tu liras ce journal, tu verras... Et puis assez de mots, Bernard. Ce qu'il faut maintenant, c'est agir, et tout de suite, sans même prendre le temps de la réflexion.
— Que veux-tu faire ?
— Arracher Elisabeth à cet homme, la délivrer...
— Impossible.
^ — Impossible ? Nous sommes à trois lieues de l'endroit où ma femme est prisonnière, exposée aux outrages de ce forban, et tu t'imagines que je vais rester là, les bras croisés ? Allons donc ! il ne faudrait pas avoir de sang dans les veines ! A l'œuvre, Bernard, et si tu hésites, j'irai seul.
— Tu iras seul... où cela?
— Là-bas. Je n'ai besoin de personne... Je n'ai besoin d'aucune aide. Un uniforme allemand, et c'est tout. Je passerai à la faveur de la nuit. Je tuerai les ennemis qu'il faudra tuer, et demain matin Elisabeth sera ici, libre.
Bernard hocha la tête et dit avec douceur :
— Mon pauvre Paul !
— Quoi? Que signifie ?...
— Cela signifie que j'aurais été le premier à t'approuver, et que nous aurions marché ensemble au secours d'Elisabeth. Les risques, ça ne compte pas. Par malheur...
— Par malheur ?
— Eh bien voilà, Paul. On renonce de ce côté à une offensive plus vigoureuse. Des régiments de réserve et de territoriale sont appelés. Quant à nous, nous partons.
— Nous partons? balbutia Paul, atterré
— Oui, ce soir. Ce soir même notre division s'embarque à Corvigny et nous filons je ne sais où... Reims peut-être, ou Arras. Enfin l'Ouest, le Nord. Tu vois, mon pauvre Paul, que ton projet n'est pas réalisable. Allons, sois courageux. Et ne prends pas cet air de détresse. Tu me crèves le cœur... Voyons, quoi, Elisabeth n'est pas en danger... Elle saura se défendre...
Paul ne répondit pas un seul mot. Il se rappelait cette phrase abominable du prince Conrad, rapportée dans le journal d'Elisabeth : « C'est la guerre... C'est le droit, c'est la loi de la guerre ». Cette loi. il en sentait peser sur lui le poids formidable, mais il sentait en même temps qu'il la subissait dans ce qu'elle a de plus noble et de plus exaltant, le sacrifice individuel à tout ce qu'exige le salut de la nation.
Le droit de la guerre ? Non. Le devoir de la guerre, et un devoir si impérieux qu'on ne le discute point, et qu'on ne doit même pas, si implacable qu'il soit, laisser palpiter, dans le
secret de son âme, le frémissement d'une plainte. Qu'Elisabeth fût en face de la mort ou du déshonneur, cela ne regardait pas le sergent Paul Delroze, et cela ne pouvait pas le détourner une seconde du chemin qu'on lui ordonnait de suivre. Avant d'être homme il était soldat. Il n'avait d'autre devoir qu'envers la France, sa patrie douloureuse et bien-aimée.
Il plia soigneusement le journal d'Elisabeth, et sortit, suivi de son beau-frère.
A la tombée de la nuit il quittait le château d'Ornequin.