PREMIÈRE PARTIE
Desçartçs, le père de la philosophie moderne (1), l'avait mise au monde en agitant la question de savoir si nous avons des corps ^ et si notre raison n'est point une chose qui déraisonne. Malebranche, voyant tout en Dieu , Tavait vu produire en nous jusqu'à nos mouvements et à nos pensées. Spinosa avait démontré qu'il n'existe point d'êtres créés , mais seulement un créateur, qui naît , meurt , se vole et s'assassine conformément aux lois immuables de sa parfaite nature. Leibnitz avait découvert que notre corps n'est qu'un phénomène , c'est-à-dire une illusion , et que notre âme n'ayant aucune action sur son phénomène , le laisse aller de son côté et s'en va du sien , afin de vivre avec lui en meilleure intelligence et en plus coipplète harmonie. Locke , au contraire , avait uni l'Ame à la matière jusqu'à les confondre en les absorbant toutes les deux dans nos idées. Gondillac s'était emparé des principes de Locke sans en comprendre la portée ; mais Berkeley en avait très-bien conclu que le soleil nous est invisible , puisque nous ne voyons que son image ou son idée; et Hume, que
(1) « Nous savons le jour et Tannée où la philosophie moderne esl » née. Le premier ouvrage de Descartes écrit en français est de 1637. Y> C'est donc d6l637que date la philosophie moderne. » {Introduction à VhUt. de la phit., par M. Cousin , deuxième leçon.)
rbomme ne connaissant ni son corps ni son àme, mais seulement leurs idées , pourrait bien n'avoir en réalité ni corps ni &me, et partant aucune existence. Kant avait confirmé ce prodigieux scepticisme en prouvant que nous ne saurons jamais de science certaine si Dieu , si la matière existe et si nous existons nousmêmes. Ficbte avait répondu à Kant qu'il existait très-certainement , lui , M. Ficbte , si bien qu'il était lui , M. Ficbte , tout à la fois Dieu, la nature et rbomànité. Scbelling et Hegel enfin travaillaient à compléter la doctrine de Ficbte en la faisant rentrer dans un vieux système grec, dont il sera parlé plus tard lorsque Royer-CoUard fut chargé de raconter ces rêveries étranges , sous le titre d'bistoire de la PHILOSOPHIE , lisez de la métaphysique et de l'iDÉoLOGifi modernes.
Certes il n'est pas plus diâicile de lire l'avenir dans les astres que de persuader au genre bumain qu'il n'existe ni astres ni bommes. On ferait plutôt de Tor «vec la pierre philosopbale que de la matière avec des idées ou des idées avec de la matière , et nous ne déciderons pas qui perd le mieux sa peine du thaumaturge qui évoque les puissances mystérieuses de la nature et aspire à converser avec le malin , ou du jmueurqài se creuse la tête pour savoir si aucun mauvais génie ne s'anmse à lui faire paraître noir ce qui est blanc ou carré ce qui est rond (1). Cepen-
(1) « El même comme je juge quelquefois que les auteurs se trompent dans les choses qu'ils pensent le mieux savoir, que sais-je s*il n*a point fait que je me trompe aussi toutesles fois que je fais Taddilion de deux et de trois , ou que je nombre les côtés d'un carré , ou que je juge de quelque autre chose plus facile , si Ton se peut imaginer rien
dant Royer-CoUard qui ne se fût jamais arrêté aux folies des magiciens , des alchimistes ou des astrologues, crut que celles des métaphysiciens méritaient d'être exposées dans une chaire publique : il savait que les premières ne sont que ridicules , tandis que les secondes sans être moins extravagantes atteignent dans leurs conséquences légitimes la morale , la religion , la raison publique ^ c'est-à-dire la vie mênie de la société (4).
LMUustre publiciste accepta donc la tâche ingrate et fatigante (2) de réfuter les sophismes de la méta-
de plus facile que cela?.... Je supposerai donc qu*un certain mauvais génie non moins rusé et trompeur que puissant a employé toute son industrie à me tromper ; je penserai que le ciel , Tair, la terre , les couleurs , les figures, les sons et toutes les autres choses extérieures, ne sont rien que des illusions et rêveries dont il s'est servi pour tendre des pièges à ma crédulité ; je me considérerai moi-même comme n'ayant point de mains, point d'yeux, etc.» (Descartes, première méditation.)
(1) « Je sais bien qu'on n'en vient point à douter sérieusement de son existence ni de celle de Tunivers. La voix de la nature dissipe à chaque instant ces rêves ; mais on ne s'accoutume guère à mettre en question les faits les plus évidents sans se persuader qu'il n'y a rien qui ne puisse et ne doive être rois en question. Il n'est pas aisé de faire au scepticisme sa part ; dès qu'il est introduit dans l'entendement , il l'envahit tout entier. Quand toutes les existences sont en problème, quelle autorité reste-t-il aux rapports qui les unissent? C'est cependant de ces rapports que dérivent toutes les lois des sociétés , tous les droits et tous les devoirs qui constituent la morale publique et privée. Le bonheur des nations comme des individus est donc intéressé dans les erreurs qui prévalent tour à tour sous le nom de philosophie , quoique ces erreurs paraissent purement spéculatives. » (Royer- Gollard , fragm. insérés dans les œuvres de Reid^ t. IV, p. 334.)
(2) « Ah ! que l'orgueil est peu fait pour l'homme! Que Thistoire T» des opinions philosophiques est fatigante, et que ce tableau de )» l'esprit humain est humiliant ! Peut-on porter plus loin le malheu- » reux talent d'obscurcir les choses les plus clairet ? Aristote et les
physique moderne et d*en débrouillei* les rabtilités ardues ? Sur \en traces de l'écossais Beid ^ il combattît AU nom du sens commua les solutions apportées par les métaphysicieus à des problèmes que le sens com-> mun déclare innolubles. Durant deux années et demie il accabla des traits de sa dialectique acérée et de l'autorité de aa grave parole les métaphysiques les plus accréditées auxquelles il opposait les croyances
» Scolastiques se sont-i égaréi dani dea aubtililès pliiB ridi- » cules? etc.» (T. m, p. M9.)-^a Désapprendre eat le premier fruit » que Ton retire de Tétude raîsonnèe des systèmes des philosophes. » (P. 399.) — « En fixant votre attention sar ces bizarres doctrines , J'ai i> pedt-ètre besoin de déclarer que je ne me propose cependant pas 1» d'enseigner le mépris de la philosophie et des philosophes. Mon » but est de faire servir l'histoire de la philosophie i signaler recueil D des hypothèses, » (P. 349.) — «On éprouve toujours quelque aorte 9 de honte quand on surprend des personnages aussi graves que les » philosophes dans des méprises dont il semble que le moindre degré » d'attention devrait les préserver,» (T. lY, p. 290,)— «Entre la » contradiction et l'abandon de son système le plus modeste des » philosophes n'hésite pas. » (P, 311.J -^ « Gicéron se plaint de ce » qu'au temps où il vivait il n'y avait rien d'absurde qui n'eût été » déjà avancé par quelque philosophe. S'il est vrai que la philosophie » ancienne ait épuisé les absurdités, nous devons y retrouver la » doctrine qui absorbe l'objet dans le sujet et la chose connue dans » la connaissance. » (P. 333.) — t II ne reste qu'une diflBculté, qui est » de comprendre comment des philosophes aifirment si dogmatique^*» » ment, si orgueilleusement que le genre humain a tort, et qu'eux » seuls ont raison, quand les preuves de leurs affirmations se réduim sent si clairement à l'absurde. Cependant la philosophie qui prévaut fi dans chaque pays et dans chaque siècle entraîne la multitude i » parce que la multitude, ignorante, paresseuse, inatteotive, est » faite pour croire sur parole, et qu'elle croit d'autant plus ferme- » ment que la parole est plus tranchante, el les promesses plus » magnifiques^ L'histoire de la philosophie est-elle pour cela une » étude stérile? Non, il n'en est point de plus instructive et de plus » utile; car on y apprend à $q désabuser des philosophes ^ et on y » désapprend la fausse science de leurs systèmes* » (T. lY, p. 4â5.)
unanimes du genté humain ^ et la métaphysique elle-^même è laquelle il refusait le titre de science; Sans doute son eniseignement ne ûlt qu'Une protestation ^ une critique , c*est-4i-dire une négation. Sanb doute le disciple de Reid se fit illusion sur la valetif de la psychologie écossaise , et ne s'aperçut pas qu'il ruinait la philosophie au lieu de la transformer en la réduisant à une phénoménologie stérile. On démontrerait même que malgré son excessive prudence il s'égara plus d'une fois dans ce dédale d'abstractions creuses, et au fond de cette doctrine en apparence si innocente et si restreinte on pourrait trouver le germe de graves erreurs. N'importe. Royer-Collard s'éleva avec énergie , souvent avec éloquence , contre les absurdités de la métaphysique et contre ses prétentions insensées. 11 détruisit autant qu'il était en lui le prestige de cette fausse science ; il signala les vices des idéologies en vogue et en dévoila les conséquences monstrueuses. Gomme Pascal , et sans être pour cela ni fou ni sceptique (1) , il philosopha en se moquant tant soit peu des philosophes (2), c'est-à-dire des métaphysiciens. Comme autrefois Socrate, il troubla le règne des sophistes de son temps. Ce fut un vrai service rendu au pays ; et peutêtre ce vigoureux esprit eût-il écarté pour longtemps de la pensée française les rêves pénibles qui l'ont obsédée depuis , s'il eût pu achever son œuvre; mais de la défense du sens commun , il dut passer à celle
il) Voyez sur la folie de Pascal la préface des œuvres de Jacqiieline Pascal , par M. Cousin, et sur le scepticisme de Pascal deux arlicles du même auteur dans la Hevue des deux mondes,
(2) Pensées^ première partie , art. XXXYL
de nos libertés publiques en 1815 , et TUniversité tomba sous la domination du système philosophique dont on va lire l'analyse ou plutôt Thistoire , attendu que les systèmes formés de contradictions ne s'exposent pas , mais se racontent.