‹ L'éclectismeChapitre 2 sur 18 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Orlfflne de la nouvelle ptatlosoptate française (i). — Son premier

profframme.

Élève de Royer-CoUard , et chargé à viixgt-trois ans de remplacer un tel maître, M. Cousin fût accueilli par le public philosophique avec une sorte de curiosité bienveillante. Qu'allait devenir l'idéologie écossaise entre ses mains ? Condamnerait-il la métaphysique, ou essayerait-il de la réhabiliter ? Appellerait-il philosophie la statistique des faits de conscience , ou s'apercevrait-il que c'est revêtir d'un bien grand nom une bien petite chose? On se posait ces questions dans l'école ; peut-être même se les faisait-on hors de l'école ; car les gens du monde s'intéressent aux disputes de l'école en ce qu'elles ont d'intelligible, et c'est pour cela qu'ils s'y intéressent si peu : ils ne prennent parti ni pour le panthéisme contre l'athéisme, ni pour l'idéalisme contre le matérialisme, parce que ces opinions également absurdes sont de plus au fond absolument identiques , et qu'il faut avoir du temps à perdre pour se quereller sur un mot ou sur une syllabe. Mais le métaphysicien est au philosophe ce que l'astrologue est à l'astronome; il y a l'infini entre l'homme sensé qui laisse la raison dans sa sphère, et le penseur

(1) Éclectisme , philosophie de TUniversité, nouvelle philosophie française, tous termes synonymes dans le Dictionnaire de M. Cousin , dont récole se proclame la seule école philosophique actuellement existant en France, et déclare avec raison à qui veut Ten tendre, que V Université lui appartient.

qui la déifie , et Topinion n'est pas tellement distraite ni frivole, même en France, qu'elle ne s'inquiète parfois de savoir si le sens commun est respecté ou blessé par les doctrines régnantes.

Aussi le fondateur de Téclectisme crut-il devoir immédiatement à ses auditeurs une profession de foi solennelle , et, dès son discours d'ouverture , il proclama ses principes avec la même énergie qu'il a mise à les renier depuis. Selon lui , c'en était fait de la métaphysique. Reid et Royer-Collard avaient fermé la tombe sur cette science chimérique enfantée par l'orgueil de l'esprit humain , t orgueil si peu fait pour C homme (1 ).

(1) Les questions de Tespace, dd temps, des substances et des causes, sollicitent naturellemenl la cariosité de tous les hommes; il n'y a pas d'esprit un peu noble qui ne se sente attiré vers elles par on cbarme secret et irrésistible, et qui n^aspire à percer leurs ténèbres majestueuses. Elles ont occupé tous les grands hommes depuis Platon jusqu'à nos Jours ; elles onl Âitigué le génie de Glarke et de Newtort , de Leibnitz et de Kant , et des modernes les plus illustres. MaU le génie lui-même est faible quand il veut franchir la borne des connaissances humaines. Au lieu de rechercher, avec le secours de la réfleiion ) quelles sont dans notre entendement les notions dont nous avons parlé , ils ont voulu savoir quelle est la nature même de leurs objets, laquelle nous est profondément impénétrable, et ils se sont perdus dans des abîmes de controverses inutiles. Ceux qui ont évité cet écoeil ont été se briser contre cet antre écoeil de la philosophie moderne ) célèbre par tant de naufrages, l'ambition du principe unique. Ainsi, dans la seconde partie de la question comme dans la première , nous retrouvons toujours la même source d'erreurs ; c'est TOUJoufts l'orgueil qdi nous égare, l*orgdeil si peu fait pour L*tioiiiilit Gonnaissons-nons mieux, et soyons moins téméraires. C'est un délire que de vouloir s*élover au-dessus de rbumanilé, c'est u» ridiciUe étrange que de vouloir substituer ses vues à celles de la nature. Abandonnons les questions insolubles; et celles que nous pouvons résoudre , ne tentons pas de Jes plier à la même explication^ ( Cours d histoire de la philosophie moderne^ discours prononcé à Touvertore du cours le 7 décembre 18150

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L'eÉëeûW èl léë rapporte eàséiitiela deà êlreô demeureraient toujours impénétrables à des intelligences bornéesl. Averti par trente siècles de spéculations stériles et insensées , le vrai sage devait revenir au sens commun , ei accepter, sans les juger, des croyances qui s'imposent à toute âme humaine âveô une puissance Irrésistible* Ainsi pensait M. Cousin en 1816. Il ne savait pas alors que rhomme est fait pour arriver dès ce monde à /'Irtieltigence et à l'explication abêolue de toutes thoèes pat l^emploi légitime des forces de ta raison (1)* Il n'avait pas découvert encore que mystère est un mot qui n'ap^ partient pas à la philosophie (S) , et qu'il appartient au philosophe de ne laisser de mystères ni dans la nature, ni dans la théologie. Écrasé sous le poids des problèmes métaphysiques , confondu , comme Pascal , à la pensée de l'infini, il s'imaginait, humble débutant , que comprendre n'est pas pour nous la condition de croire ^ et que la science doit reposer sur la foi , non la foi sur la science. 11 inclinait à lafalie du Solitaire de Port- Royal ; il tombait dans le scepticisme de Socrate et du genre humain , et s'il était fier (3) de quelque chose , c'était de continuer, sous le drapeau du sens commun ou de la foi naturelle , la croisade de son maître contre les orgueilleuses extravagances de la raison .

En même temps et comme pour faire ressortir ce mé-

(1) La philosophie est rintelligence, l*expHcation absolue de toutes bhoies t^ar remploi légitime des forées de la raison. (M. Cousin, Introduction à l'histoire de la philosophie, p. 24; Fragm* philos., p. 3, S* édition, et partout.)

(2) Introduction à Vhist. de la phil., p. 140.

(8) La philosophie est modêSte^ mais elle est fière, disait un jour M. Cousin à la Chambredes Pairs (4 mai 184&). Elle est /Sere, j'en conviens, mais pour modeste,,, on va voir.

pris de la métaphysique, Tautear de rÉclectisme ae montrait épris d'une passion toute écossaise pour la psychologie. La science de la conscience lui paraissait la science des sciences , et dans sa ferveur de néophyte pour cette science nouvelle, il entendait lui donner le nom, le rang, l'héritage entier de la métaphysique renversée, bouleverser la philosophie jusqu'à n'en plus faire qu'une statistique des modifications de l'âme, et opérer ainsi dans la philosophie française une réforme , il aurait dû dire une révolution, dont le programme se résumait alors dans les propositions suivantes.

D'abord on devait établir comme principe fondamental que dans un siècle qui ne croyait plus qu^à l'observation et à t expérience, il fallait transformer à tout prix la philosophie en une science de faits , sous peine de la voir perdre le peu d'estime qu'elle conservait encore dans l'opinion , et disparaître définitivement du nombre des sciences sérieuses.

Ce principe posé, et la nécessité d'une réforme philosophique ainsi démontrée par une raison assez peu philosophique en soi, on devait expliquer comment les idées, opérations et modifications de nos âmes, sont des faits , et comment personne n'ayant encore imaginé d'en donner des descriptions techniques et complètes , rien n'empêchait qu'on ne fît de ces descriptions et classifications une science de faits , et qu'on n'appelât cette science de faits philosophie.

La philosophie transformée en une science de faits, et par là brusquement arrachée à sa mort , restait à mettre dans tout son jour cette vérité d'une incroyable profondeur et dont on comprendra plus tard la portée , à savoir que dans les sciences de faits il faut observer tout , et

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non point seulement une partie , attendu que la partie n'étant pas aussi grande que le tout , il y aurait erreur à prendre la partie pour le tout ou le tout pour la partie.

Enfin , pour qu'aucun mérite ne manquât à la philosophie réformée , et qu'elle joignît l'attrait du paradoxe à celui des vérités lumineuses , le programme de 1815 se terminait en formulant comme principe démontré cette proposition bien digne de l'être , que les extravagances des métaphysiciens anciens et modernes viennent de ce quils nont pas regardé ou ont mal regardé dans leur conscience. D'après cette théorie singulière , les folies métaphysiques n'auraient plus pour origine la nécessité où leurs auteurs se sont trouvés de mutiler les données de problèmes insolubles pour en apporter des apparences de solutions rationnelles. Elles viendraient , ces prodigieuses aberrations , de ce que Platon , Aristote , Locke , Leibnitz , Descartes 9 Kant, tous les philosophes enfin , auraient ignoré ou négligé d'observer méilwdiquement ces opérations dé l'âme dont nous avons conscience a tous les instants de notre vie. Aucun penseur, depuis l'origine du monde , ne se serait avisé de bien regarder dans sa conscience , cet instrument si commode que chacun possède et porte avec soi (t) : Hicjom et origo malt! Voilà ce qui aurait produit tous les égarements des philosophes! D'où il résultait qu'en faisant ce qu'ils ont

(f) Voyez, sur la manière de regarder dans sa conscience, et sur la douceur et les agréments infinis de la profession de psychologue , la préface des esquisses de philosophie de Dugald-Stewart , par M. Jouffroy, la préface des œuvres de Th. Reid du. même, et les fragments philosophiques de M. Cousin, notamment les deux préfaces.

omis de faire j on découvrirai! infailliblement le secret de leurs erreurs , et que la psychologie , qui donnait déjà la philosophie vraie , donnerait encore Texplication de toutes les fausses philosophies.

Telles étaient les bases sur lesquelles M. Cousin entendait asseoir la grande réforme des études philosophiques en France. Cette réforme une fois acceptée par les esprits, et le but de la philosophie radicalement changé ainsi que sa méthode, on construirait laborieusement la science nouvelle ; on analyserait , on disséquerait la conscience en détail , on décrirait les phénomènes , on les classerait j on leur donnerait des étiquet4;es savantes , on psychologuerait enfin non des années mais des siècles ; après quoi nos petits-neveux à la dixième génération , aussi ignorants que nous sur Thomme , son origine et sa destinée f auraient Tincalculable avantage de posséder une statistique exacte des faits de Tâme dont tout le monde a conscience , et de les trouver là , sous la main , ces faits 9 savamment dénommés et régulièrement distri))ués dans de petites cases, chaque fois qu'il leur prendrait fantaisie de les passer en revue et de les considérer tout à leur ai$e.

Assurément , la nouvelle philosophie formulée dans un pareil programme n'avait rien de très-fier ; on concevrait même difficilement quelque chose de plus modeste. Car s'il faut une certaine hardiesse pour exposer, à titre de vérités scientifiques, des découvertes comme celles-ci, que l'homme qui ne croit pas à l'existence de la matière n'écoute pas la voix du sens commun , et que celui qui prend la partie pour le tout se trompe , il faut une modestie bien grande pour travailler des années entières à voiler l'excessive simplicité de ces aphorèmes sous l'am-

pleur calculée d'une phraséologie sonore; et quant à s'ensevelir tout vivant dans le souterrain de la conscience, sans autre espoir que d'y dresser le procèsverbal des phénomènes qui y passent et repassent , ce n'est plus de la modestie, c'est de l'abnégation de consacrer sa vie à cette obscure et consciencieuse entreprise. Réduite aux proportions que lui laissait la réforme , la philosophie n'avait plus à craindre de n'être plus comprise; ce qu'elle avait à redouter, c'était que personne ne daignât plus l'apprendre. Elle se faisait si humble, cette science naguère si orgueilleuse, que dans le degré d'abaissement auquel elle descendait , on pouvait se demander si elle trouverait encore des adeptes.

Elle en trouva cependant ; sa parole était si majestueuse, sa méthode si sévère, sa foi dans l'avenir si absolue ! Impossible qu'une science nouvelle qui parlait d'elle-même en si beaux termes ne fût quelque inspiration de génie, quelque révélation d'en haut. Eblouis par tout cet appareil scientifique , une vingtaine de pauvres jeunes gens consentirent à s'exiler de la réalité vivante, et, se mettant à leur tête, l'audacieux réformateur les eut bientôt fait pénétrer ou du moins crut les avoir fait pénétrer dans les profondeurs les plus reculées du mystérieux abime. Arrivés là , les plus intelligents s'aperçurent qu'on les avait conduits dans un irou sans air, comme l'a si bien dit Joufifroy, qui y est resté. Mais qu'importait qu'on fût dans un puits, si la vérité se trouvait au fond ! Sans plus réfléchir, la jeune école se mit en devoir de l'en extraire. Ceux-ci transformaient leur conscience en un champ, et le remuaient, le fouillaient en tout sens , sûrs qu'ils se croyaient d'y trouver

un trésor. Ceux-là disséquaient cette même conscience, et la décomposaient , et Tanalysaient au microscope de la réflexion. D'autres, et c'était le plus grand nombre, préféraient s'asseoir commodément devant leur moi , et regarder les phénomènes entrer et sortir, vivant (Tailleurs comme tout le monde (1), et ne laissant soupçonner à personne qu'ils fondaient une science nouvelle , tandis qu'ils passaient ainsi leur temps au théâtre. Mais laboureurs, anatomistes, chimistes, spectateurs de profession, tous n'avaient qu'une pensée, un même zèle. Ils s'écarquillaient les yeux à l'envi , ils se consumaient en efforts pour voir clair dans cette lanterne qu'illuminait Vatten" lion de leur maître; et véritablement au moyen de l'abstraction , cette baguette magique des métaphysiciens , ils découvraient ou créaient chaque jour tantôt de petits êtres de raison que nul n'avait jamais soupçonnés jusqu'alors, tantôt des lois de l'esprit humain, mais si peu connues, si extraordinaires et surtout si difficiles à saisir, que les seuls idéologues de profession sont capables de les apercevoir, s'ils les aperçoivent. Aussi, encouragée par le succès , la nouvelle école redoublait d'ardeur et nourrissait déjà d'ambitieuses espérances. Elle s'imaginait exhumer la pensée du dix-neuvième siècle; elle croyait voir V Europe attentive à ses travaux ; elle entendait en rêve le bruit de sa gloire retentir dans les deux mondes, et sans doute la philosophie, qui n'existe point encore, selon Jouffi'oy, allait naître enfin dans ces ténèbres... , lorsqu'une nouvelle aussi imprévue qu'accablante vint tout à coup frapper ces bons et patients psychologues comme un coup de foudre. Leur maître , celui qui les

(i) Jouffroy, préface des Esquisses de philosophie.

avait ensevelis dans ce trou sans air , qui du moins n'avait cessé jusque-là de les y encourager de la voix , de rexemple et surtout du geste y le psychologue en chef, le réformateur des études philosophiques en France , le patron , le père de la nouvelle philosophie française, .... avait abandonné le souterrain . Il venait de passer à l'étranger, d'autres disaient à l'ennemi ; il était parti pour l'Allemagne !

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