‹ L'éclectismeChapitre 13 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

et les t*ellffl<Nis.

Ou'arrivera*t^U wcore?

L'exemple des chrétiens sera imité par tous ceux qui ont une religion positive. Les rabbins feront pour la religion israélite , ce que les évéques feront pour le catho* licisme et les ministres protestants pour la religion réformée. Tous les hommes qui prennent au sérieux leur culte interrogeront les livres de l'école philosophique à laquelle appartient TUniversité ; et que penseront-ils , quand ils trouveront dans le plus répandu , le plus classique peut-être de ces ouvrages , cette théorie de Jouffroy si conforme à celle du citoyen Dupuis , sur l'origine de tous les cultes :

« Transportez-Yoïis par la pensée , Messieurs, à ce$ époques reculées que rappellent confusément les traditions de tous les peuples, où l'espèce humaine, encore peu nombreuse, encore désarmée et sauvage, se trouvait dispersée sur la surface de la terre, en présence d'une nature qu'elle n'avait pas encore tenté de soumeltre et dont elle ignorait les lois. Si aujourd'hui que tous les mouvements de cette gigantesque puissance ont été calculés par le génie de l'homme et asservis à ses besoins , il nous arriv^encore de frémir en sa présence, et de nous sentir anéantis quand elle fait gronder sa voix, jugez ce que devaient éprouver les rares familles perdues dans son sein, alors que, dans sa sauvage et primitive vigueur, elle se déployait iocofinueet indomptée autour d'elles : si jamais Thomme a dû sentir sa misère et s'en effrayer, c'est à coup sûr dans ces temps primitifs où 1^ nature était plus grande et lui plus faible, et où la grandeur qui est en elle et la faiblesse qui est en lui étaient encore exagérées

par son ignorance et son dénûment. De là , Messieurs, ce proifond effroi de rbumanitë au berceau, doot la trace est empreinte dans les antiques traditions de tous les peuples, et qu'on retrouve chez toutes les tribus sauvages des quatre parties du moude. De là rimmédiate apparition des questions philosophiques et religieuses au sein de toutes les sociétés naissantes, et l'ardente préoccupation qu'elles y excitent : manifestation si ancienne , préoccupation si exclusive, que les faits qui se rapportent à ces questions et à leurs solutions sont partout les seuls souvenirs que les hommes aient gardés de ces époques merveilleuses, voisines de la création. Quels problèmes. Messieurs, que ceux que nous avons posés, pour Timagination effrayée et pour la raison ignorante des premiers hommes. C'était au moment même où l'humanité éprouvait le plus vivement l'impérieux besoin de les résoudre, qu'elle en était, et qu'elle s'en sentait profondément incapable. En effet , elle ne possédait ni sur la nature ni sur l'homme aucune de ces notions que l'expérience a lentement recueillies, et qui ont porté la lumière dans une partie de ces mystères. En présence de ces formidables problèmes, avec le sentiment de son ignorance, Thumanité ne dut donc sentir qu'au profond désespoir et n'attendre que du ciel la vérité dont elle était avide. Et cependant, Messieurs, nous ne voyons pas que nulle part ce désespoir ait été justifié; partout nous trouvons à ces questions si anciennement posées des solutions non moins anciennement trouvées et admises. C'est qu'il y a des faits dans le fond de l'âme humaine, c'est qu'il y a dans la position de l'homme vis-à-vis de la nature des rapports qui ne peuvent échapper à aucune conscience, et que dans ces simples données \\ y avait pour la raison fortement excitée, pour l'imagination puissamment exaltée de l'humanité, le germe d'une solution grossière au problème de la destinée humaine. Aussi voyons-nous qu'à peine l'homme se fut posé le problème , qu'à peine eut-il éprouvé le tourment de le résoudre, aussitôt et partout il y parvint ; en tout lieu la conscience de l'humanité suscita une solution des questions qui l'intéressent ; solution imparfaite, monstrueuse peut-être à des yeux qui ne savent pas voir, mais dans laquelle il y avait déjà une portion considérable de vérité et qui convenait à un commencement. Or, dans la position où étaient ceux en qui s'opérait ce phénomène, l'apparition d'un dénoûment quelconque à des questions si intéressantes et si gigantesques dut paraître , non pas le fruit d'un effort surhumain ,

mais le résultat d'une intervention surnaturelle. On n'a conscience de produire»la vérité que quand on a fait effort pour la chercher', et on ne fait effort pour là chercher que quand on l'a déjà entrevue. L'effort intellectuel n'a pour but, malgré Tapparence, que l'éclaircissenaent, et, pour éclaircir quoi que ce soit, il faut avoir déjà la conscience de le posséder. Or, dans la première manifestation de la vérité sur des problèmes de celte importance , non-seulement il fut possible aux hommes chez qui elle s'opéra, mais il leur fut naturel de se faire illusion et d'imaginer que quelque inspiration d'en haut était descendue en eux et la leur avait révélée. Que s'ils ne le crurent pas, l'enthousiasme du peuple le crut et dut le croire ; et quand quelques générations furent passées , les circonstances qui avaient pu paraître humaines dans l'événement, devinrent divines comme le reste. De là, la nature de la croyance accordée aux premières solutions du problème de la destinée humaine. Bien qu'elles répondissent aux lumières de l'époque , ce ne fut point à ce titre qu'on les admit ; leur céleste origine eut plus d'évidence pour les esprits que leur incertaine vérité; et de ces deux évidences, la plus prosaïque , la plus difficile à saisir, vint s'appuyer sur la plus poétique, sur la plus aisée à comprendre. Que si vous tenez compte maintenant de l'exaltation des hommes qui découvrirent ces solutions , de l'imagination naturellement poétique et du langage nécessairement figuré des nations primitives, enfin du penchant au merveilleux , qui est le propre de toutes les peuplades perdues au sein de la nature , et qui vivent en présence des causes mystérieuses qui l'animent , vous concevrez que si la foi dut être le caractère des croyances primitives , le mythe et la figure durent être la forme des premiers dogmes. Tels sont en effet les deux caractères de ces antiques solutions du problème de la destinée et de toutes celles qui, dans la suite des temps, sont sorties spontanément comme elles du sens commun des masses. Tels sont, en d'autres termes et avec la différence du plus au moins, les caractères de toijte religion. » ( Mélanges philosophiques de M. Jouffroy, p. 476.)

Et dans les livres de M. Cousin , la même théorie vingt fois répétée , et présentée partout comme une grande découverte psychologique, comme Tun des principes fondamentaux de la nouvelle plùlosophie.

- id6 —

M 11 y a dans la pensée humaine deux moments réels , ausi^i réels l'un que l^autre, qui sont distincts l'un de l'autre^ et qui se succèdent nécessairement Tun à Tautre* Quand l'intelligence humaine s'éveille avec les puissances qui lui sont propres, elle atteint d'abord à toutes les grandes vérités , à toutes les vérité^} essentielles qu'elle aperçoit confusément sans doute, mais d'au^ tant plus vivement. Il ne peut être ici question de raisonnement, car nous ne débutons pas par le raisonnement , et il est trop évident que le raisonnement est une opération ultérieure qui ep suppose plusieurs autres. C'est la raison , faculté primordiale ^ qui entre d'abord en exercice et se développe immédiatement et sponLanémentr L'action spontanée de la raison dans sa plus grande énergie , c'est l'inspiration ; or, quel est le caractère de l'inspiration? L'inspiration, fille de l'âme et du ciel, parle d'en haut avec une autorité absolue ; elle ne demande pas l'attention, elle commande la foi; aussi ne parle-t-elle pas une langue ter* restre ; toutes ses paroles sont des hymnes, et l'inspiration pro* duit naturellement la poésie. Mais l'inspiration ne va pas toute seule ; l'exercice de la raison est nécessairement accompagné de celui des sens, de rimagination^ du cœur, qui se mêlent aux intuitions primitives, aux illuminations immédiates de la raison, et les teignent de leurs couleurs. De là un résultat complexe qxk dominent les grandes vérités révélées par l'inspiration, mais sous ces formes pleines de naïveté, de grandeur et de charme que les sens et l'imagination empruntent à la nature extérieure pour en revêtir la raison. Tel est le premier développement de l'intelligence. Mais est-ce le dernier? Après que la raison s'est développée d'une manière toute spontanée , sans se connaître , en même temps que l'imagination et la sensibilité, c'est un fait, Messieurs, qu'un jour elle revient sur elle-même, et se distingue de toutes les autres facultés auxquelles elle avait d'abord été mêlée. Or, en s'en distinguant, elle se connaît; dans le tableau complexe et confus de l'opération primitive , elle discerne les traits qui lui sont propres, et elle s'aperçoit que tout ce qu'il y a de vrai dans ce tableau lui appartient, Elle açauiert ainai peu à peu de la confiance en elle-même, et au lieu de se laisser dominer et envelopper pat )es autres faouliés, ^e a'ei» sépare de plus en plus, elle les juge, les soumet à sa surveillance et à son contrôle. Puis, s'interrogeant plus profondément encore, elle se demande quelle elle est , quelle est sa nature , quelles sont seis lois , quelle est la p(Nrtée de œ^ tota , quelles EK>nt leura limiMi

quelle^ sont leurs applications légitin)es? Telle jest Vf:myv^ de lj| réflexion. Et quel est son caractère? L^ipspiratioja ne se préaiéf dite pas, et prinoitivement la raison s'applique sans avoir voulij s'appliquer , par la force suprême qui est en elle 5 mais dans la réflexion intervient U volonté ; nul ne réfléchit qui ne veut réfléchir; et la réflexion , toute volontaire , est toute personnelle. Or, voici ce qui suit de cette diflerence : comme dans l'intuition spontanée de la raison il n'y a rien de volontaire ni par conséquent de personnel , comme les vérités que la raison nous dé-^ couvre ne viennent pas de nous, il semble qu'on peut se croir0 jusqu'à un certain point le droit de les imposer aux autres, puisqu'elles ne sont pas notre ouvrage, et que nous-mêmes nous nous inclinons devant elles, comme venant d'eu haut; au lieu que la réflexion étant toiite personnelle, il serait trop évidemment inique et absurde d'imposer à d'autres le fruit d'opérations qui nous sont propres. Nul ne réfléchit pour un autre ; et alors même que la réflexion d'un homme adopte les résultats de la réflexion d'un autre homme, elle ne les adopte qu'après se les être appropriés et les avoir rendus siens. Ainsi le caractère éminent de l'inspiration , savoir l'imperson* nalité, renferme le principe de l'autorité', et le caractère de la réflexion , la personnalité , renferme le principe de l'indépendance. Ce sont là , Messieurs , comme je Vai fait voir bien souvent ailleurs , les deux moments fondamentaux de \^ pensée et de son développement*, ce sont' là ses deux formes essentielles. Nous avons reconnu les caractères de chacune d'elles. Maintenant , quel nom leur donne-t-on ordinairement? Qael est le nom populaire de la spontanéité et de la réflexion ? Messieurs, ûb les appelle la religion et la philosophie. La religion et la philosophie sont donc les deux grands faits de la pensée humaine. Ces deux faits sont : t' réels et incontestables , Tun autant que l'autre; 2^ ils sont distincts l'un de l'autre \ S"" ils se mccèdent Tun à l'autre dans l'ordre que j'ai assigné : la religion précède , vient ensuite la philosophie. Gomme la réflexion a pour base l'intuition spontanée , de même la phi^ losophie a pou? base la religion ; mais sur cette base elle se dé^ veioppe d^nne manière originale. Considérer rhistoii^e , cette image vivante de la pensée : partout vous verrez des religions et des philosophies ] partout vous les verrez distinctes ; partout vous les verrez se produire dans un ordre invariable ; partout la religion parait fiy.ec les sociétés naissantes , et partout , à ipor

sure que les sociétés se développent , de la religion sort Ta phi" losopkie, » ( Histoire de la philosophie au xviii* siècle , par M. Cousin , t. I , p. 41 , deuxième leçon.) (1).

Et cette déclaration que les dogmes religieux, les mystères chrétiens par exemple , produit de Tintuition spontanée de l'esprit humain , doivent être transformés en propositions scientifiques par la réflexion ou la philosophie :

« Myslère est un mot qui appartient non à la langue de la philosophie, mais à celle de la religion. Le mysticisme est la forme nécessaire de toute religion , en tant que religion ; mais sous cette forme sont des idées qui peuvent être abordées et comprises en elles-mêmes. Et, Messieurs, je ne fais que répéter ce qu'ont dit bien avant moi les plus grands docteurs de TÉglise, saint Thomas, saint Anselme de Cantorbéry, et Bossuet lui-même au xvii* siècle , à la fin de THistoire universelle ] ces grands hommes ont tenté une explication des mystères, entre autres du mystère de la Très-Sainte Trinité : donc ce myslère, tout saint et sacré qu'il était à leurs propres yeux , contenait des idées qu'il était possible de dégager de leur forme. La forme symbolique et mystique est inhérente à la religion ; elle est , dans le cas qui nous occupe , empruntée aux relations humaines les plus intimes et les plus touchantes. Mais, encore une fois, si la forme est sainte , les idées qui sont dessous le sont aussi ; et ce sont ces idées que la philosophie dégage , et qu'elle considère

(1) Voyez la reproduction presque littérale de la même doctrine dans les sixième et septième leçons de V Introduction à V Histoire de la Philosophie, dans la quatrième leçon de Y Histoire de la Philosophie au xvui*' siècle , et partout dans les ouvrages de M. Cousin. Le but principal de renseignement de M. Cousin et de son école est d'établir que toutes les religions sans exception sont le produit du déyeloppement primitif ou de Tenfance de la raison humaine. Pour reproduire tous leurs raisonnements sur Torigine des religions , il faudrait citer tous leurs livres. Nous épargnons cette fatigue au lecteur, rinvitant à recourir à ces livres , s'il lui reste un doute. La négation de toute révélation au sens chrétien de ce mot est le fond même de renseignement éclectique. Il ne faut que des yeux pour se convaincre de cette vérité de fait : qu'on dispute moins; qu'on lise.

en elles-mêmes. Laissons à la religion la forme qui lui est inhérente : elle trouvera toujours ici le respect le plus profond et le plus vrai : mais en même temps , sans toucher aux droits de la religion, déjà j'ai défendu et je défendrai constamment ceux de la philosophie. Or le droit comme le devoir de la philosophie est , sous la réserve du plus profond respect pour les formes religieuses, de ne rien comprendre, doue rien admettre qu'en tant que vrai en soi et sous la forme de l'idée. La forme de la religion et la forme de la philosophie , disons-le nettement , sont différentes ; mais en même temps le contenu , si je puis m'exprimer ainsi , de la religion et de la philosophie est le même. C'est donc une puérilité , là où il y a identité de contenu , d'insister hostilement sur la différence de la forme. La religion est la philosophie de l'espèce humaine , un petit nombre d'hommes va plus loin encore. » ( Introduction à Vkistoire delà philosophie j cinquième leçon.)

( Ces lignes suivent l'explication citée plus haut du mystère de la Sainte-Trinité. ) Et ailleurs :

M A quelle condition le culte rappelle-t-il efficacement l'homme à son auteur ? A la condition inhérente à tout culte , de présenter ces rapports si obscurs de l'humanité et du monde à Dieu sous des formes extérieures , sous de vives images , sous des symboles. Parvenue là , sans doute l'humanité est arrivée hein haut ; mais a-t-elle atteint sa borne infranchissable ? Toute vérité , c'està-dire , ici , tous les rapports de l'homme et du monde à Dieu sont déposés , je le crois , dans les symboles sacrés de la religion. Mais la pensée peut-elle s'arrêter à des symboles? L'enthousiasme , après avoir entrevu Dieu dans ce monde , crée le culte , et dans le culte il voit Dieu encore. La foi s'attache aux symboles ; elle y conjlemple ce qui n'y est pas , ou du moins ce qui n'y est que d'une manière indirecte et détournée : c'est là précisément la grandeur de la foi , de reconnaître Dieu dans ce qui visiblement ne le contient pas. Mais l'enthousiasme et la foj ne sont pas, ne peuvent pas être les derniers degrés du développement de T intelligence humaine. En présence du symbole, l'homme , après l'avoir adoré , éprouve le besoin de s'en rendre compte. Se rendre compte , Messieurs , se rendre compte , c'est une parole bien grave que je prononce ! A quelles conditions, eu

effet , se rend-on compte ? A une ôenle : c*csl de décompoâer ce dont on veut se rendre compte ; c'est de le transformer en pares conceptions que Tcsprit examine ensuite , et sur la vérité (m la fausseté desquelles il prononce. Ainsi , à l'enthousiasme et à la foi succède la réflexion. Or, si l'enthousiasme et la foi ont pour langue naturelle la poésie et s'exhalent en hymnes , la réflexion a pour instrument la dialectique ; et nous voilà , Messieurs, dans un autre monde que celui du symbolisme et du culte. Le jour oà un homme a réfléchi, ce jour-là la philosophie a commencé.... Les idées sont la pensée sous sa forme naturelle.... Arrivée là, elle (la pensée) est arrivée à sa limite.... L'artiste ne doit pas avoir son secret; il ne devient philosophe

3u'en cessant d'être artiste. Il en est de même de la religion ; ans ses saintes images , dans ses augustes enseignements , elle contient toute vérité ; aucune ne lui manque, mais toutes y sont sous un demi-jour mystérieux. C'est par la foi que la religion s'attache à ses objets , c'est la foi qu'elle provoque , c'est k la foi qu'elle s'adresse , c'est ee mérite de la foi qu'elle veut obtenir de l'humanité; et c'est en efiel an méfite, c'est floe vertu de l'humanité de pouvoir croire à ce qu'elle ne voit pas dans ce qu'elle voit. Mais il implique que l'analyse et la dialectique aient précédé les symboles et les mystères. La forme rationnelle est nécessairement la dernière de toutes. Cette forme est aussi la plus claire.... L'évidence philosophique qui naît de la réflexion , est et se sait comme la dernière évidence , comme l'nnrque autorité. La philosophie est donc la Ipfnièrft de toutes les lumières , l'autorité des autorités. En effet , ceux qui veulent imposer à la philosophie et à la pensée une autorké supë^ rienre , ne songent pas que de deux clioses l'une : ou la pensée ne comprend pas cette autorité , et alors cette autorité est point elle comme si elle n'était pas; ou elle la comprend , eVle s'eil fait une idée, et l'accepte à ce titre, et alors c'est elle-même qu'elle prend pour mesure , pour règle , pour autorité dernière. Après avoir ainsi proclamé la suprématie de la philosophie, hâtons-nous d'ajouter qu'elle est essentiellement tolérante. En effet , la philosophie est Tintelligence absolue, l'explication ab^ solue de toutes choses. De quoi donc pourrait-elle être ennemie ? La philosophie ne combat pas rihdustrie , mais elle la comprend , et elle la rapporte à des principes qui dominent ceux que l'industrie et l'économie politique avouent. La philosophie ne combat pas la jurisprudence, mai» elle Félève à une

— Hi —

i^phèfe supérieure, elle fait Tesprit des lois. La philosophie ne coupe point à l'art ses ailes divines , mais elle le suit dans son vol , mesure sa portée et son but. Sœur de la religion , elle |>mse dans nn commerce intime avec elle des inspirations puissantes ; elle met à profil ses saintes images et ses grands enseignements , mais en même temps elle convertit les vérités qui }ul sont offertes par la religion dans sa propre substance et dans sa pt'opre forme ; elle ne détruit pas la foi (1) , elle Téclaire et la féconde , et l'élève doucement du demi-jour du symbole à la grande lumière de la pensée pure. » ( Introduction à Vhistmre de la philosophie , première leçon.)

Et ailleurs :

a La philosophie est à jamais émancipée. 11 y a presque du ridicule à venir lui proposer aujourd'hui de n'être plus que la servante de la théologie. Laissons-leur à chacune une conve- ]»abl« indépendance. Elles peuvent très-bien subsister ensemble. Leur domaine est distinct, et il est assez vaste pour qu'elles n'aient pas besoin d'entreprendre l'une sur Vautre. La religion qui s'adresse à tous les hommes manquerait son but si elle se préi^entait sous une forme que l'intelligence seule peut atteindre, car alors ces enseigneHients seraient perdus pour les trois quarts de l'espèce humaine. Elle ne parle pas seulement à l'intelligence , mais elle parle aussi au cœur , aux sens , à l'imagination, à l'homme tout entier. C'est là ce qui rend son utilité incomparablement supérieure à celle de la philosophie , par la multitude des créatures huitaines sur lesquelles elle agit. Mais celte immense avantage entraîne aussi des inconvénients qui paraissent peu à peu dans te progrès du temps et de la civilisation. A la lettre, les religions sont les institutrices et les nourrices du geare humain ; c'est à elles qu'appartiennent les temples, les places publiques, toutes les grandes influences, la popularité, la puissance. 11^ n'en est point ainsi de la philosophie : elle ne parle qu'à l'intelligence, et par conséquent à un très-petit nombre d'hommes; mais ce petit nombre est Tavant-garde et rélite de l'humanité. Les fonctions de la philosophie et de la religion étani ainsi différentes, pourquoi se combattraientr-elles?

^1} Pas plus qu'elle ne détruit Tinspiration de L'artiste qui ne peut devenir philosophe sans cesser d'être artiste.

Elles servent toutes deux l'espèce humaine chacune à sa ma^ nière et selon les formes qui leur sont propres. La philosophie serait insensée et criminelle de vouloir détruire la religion, car elle ne peut espérer la remplacer auprès des masses, qui ne peuvent suivre des cours de métaphysique ( 1). D'un autre côté , la religion ne peut détruire la philosophie; car la philosophie représente le droit sacré et le besoin invincible delà raison humaine de se rendre compte de toutes choses. » {Fraqm. philos. de M. Cousin, préf. de la 2* édit., p. 37.)

L'histoire ne le prouve-t-elle pas que les religions ont toujours été suivies , dépassées et remplacées , du moins auprès de tous ceux qui pensent , par la philosophie ! Voyez rinde , la Grèce , l'Europe moderne.

«La philosophie en Grèce, tout comme en Orient, a commencé par se confondre avec la religion; ensuite elle a passé du culte dans les mystères. Les mystères ont été dans leur origine une conquête de Tesprit libéral. En effet , dans les mystères étaient déjà des explications fort grossières , et bien éloignées de ce que furent depuis les explications philosophiques ; mais enfin c'étaient des tentatives d'explication : on cherchait à s'y rendre un certain compte des représentations visibles du culte. C'est des mystères , vous ne le croiriez pas , Messieurs , qu'est sortie la philosophie. Les premiers philosophes grecs avaient voyagé dans l'Orient et s'étaient fait initier aux mystères. Peu à peu, après bien des tâtonnements et des essais plus ou moins heureux sur divers points de la Grèce , la philosophie arrive et s'établit dans la capitale même de la Grèce ; c'est là qu'au sein des lumières toujours croissantes et dans le progrès rapide de l'esprit grec , elle rejette toute forme symbolique , et prend enfin

celle qui lui est propre Dix siècles ont été nécessaires pour

épuiser le mouvement socratique .... La philosophie de Socrate eut bien des vicissitudes. Après être sortie violemment, comme cela se passe ordinairement, du sein du culte, elle y rentra sous

(1) Mais elle peut espérer la remplacer auprès des jeunes gens qui suivent des cours de métaphysique ; et c'est pour cela qu'on tient tant à faire imposer des cours de métaphysique à la jeunesse des collèges. Quelle folie a la religion de ne pas trouver bon qu'on la remplace !

les auspices d'hommes qui en savaient beaucoup plus long que Socraie) et qui en rentrant, jusqu'à un certain point et dans une certaine mesure > en bon accord avec les mystères et la religion, savaient parfaitement ce qu'ils faisaient. Et , Messieurs, ils n'étaient pas pour cela moins philosophes. Pourquoi? c'est qu'ils savaient ce qu ils faisaient; c'est que ce qu'ils faisaient ils le vou* laient faire, et que c'était leur réflexion même , c'est-à-dire l'idée

philosophique, qui les conduisait là où ils consentaient à aller

Tout de même que la philosophie orientale a pour base première les Yédas, que la philosophie grecque est sortie des mystères, de même la philosophie dumoyen âge est fondée sur la Bible, l'ancien et le nouveau Testament, et les décisions souveraines de l'Église.... Mais la pensée qui s'exerce dans un cercle qu'elle n'a point tracé elle-même , et qu'elle n'ose pas dépasser, est une pensée qui peut contenir toute vérité; ce n'est pas encore la pensée dans celte liberté absolue qui caractérise la philosophie proprement dite... Aujourd'hui l'émancipation est complète. {Introductûmà rhist. de la philos, ^ deuxième leçon) (1).

Rien ne peut arrêter la marche fatale des choses. La philosophie est le produit du dernier effort de l'esprit humain : elle est un progrès sur la rehgion ; elle doit donc remplacer la religion dans les classes aisées , en attendant qu'elle la remplace dans la majorité de l'espèce humaine.

M Pensez-y, Messieurs, rien ne recule, tout avance! La philosophie a gagné en passant de l'Orient à la Grèce , elle a gagné immensément en passant de la Grèce à l'Europe ; elle ne peut que gagner dans l'avenir. J'ai essayé de vous montrer dans ma dernière leçon que la philosophie est, si je puis m'exprimer ainsi , le point culminant de la pensée individuelle : aujourd'hui vous avez vu s'agrandir sans cesse dans des proportions considérables le rôle qu'a joué tour à tour la philosophie dans les trois grandes époques de l'histoire du monde. Ma foi est que, dans un avenir inconnu, l'esprit philosophique s'étendra, sedévelop-

(1) Voyez le même rapprochement suivi des mêmes conclusions dans le Cours d'Histoire de la Philosophie au xviu* siècle, deuxième leçon.

pera, et que tout comme il est le plus faaat et le dernier développeHieat de la nature hamaine , le dernier venu dans la pensée, de même il sera le dernier venu dans Tespèce humaine , et le point culminant de l'histoire. Ainsi, dans l'Orient, sur cent créatures pensantes, et par conséquent en possession de la vérité, il y en avait une (je parle par chiffres pour me faire entendre) qui cherchait à se rendre compte de la vérité , et à s'entendre avec die-même. En suivant ce calcul, en Grèce il y en avait troM peut-être. Eh bien! aujourd'hui, même dans l'enfance de la philosophie moderne , on peut dire qu'il y en a probablement sept ou huit qui cherchent à se comprendre , qui réfléchissent Le nombre des penseurs, des esprits libres, des philosophes, s'accroîtra, s'étendra sans cesse, jusqu'à ce qui! prédomine et devienne la majorité dans l'espèce humaine, /ntrod. 4 VhUsUnre dehpkilotophie , première leçon.

(Suit le passage cité plus haut, où il est ditqtie le christianisme est la philosophie dti peuple , que la philosophie est patienie , et que « heureuse ée voir les masses entre les bras du christianisme , elle se o(»tea(e de lui tendre doucement la main , et de Taider à s'élever

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