‹ L'école aux apparitions mystérieuses [microforme]Chapitre 1 sur 11 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

L'abbé Ph.-F. BOURGEOIS

MAÎTRE ÈS ARTS, MEMBRE CORRESPONDANT DU CERCLE CATHOLIQUE DE QUÉBEC, PROFESSEUR AU COLLÈGE ST-JOSKPH, N.-B.

MONTRÉAL C. OC. BEAUCHEMIN & FILS, LiBRAaIRES-IMPRIMEURS 256 et 258, rue Saint-Paul

BT6S Z-

es BC

Enregistré conformément à l’acte du parlement du Canada

par l'abbé Pn.-K. BouraGEoïs, en l'année 1896, au bureau du ministre de l'Agriculture.

L'été dernier, un correspondant anonyme écrivait à l'éditeur du Brann's Iconoclast, une lettre au cours de laquelle i! s’évertuait à jeter du ridicule sur les apparitions de la sainte Vierge à Tillysur-Seulles, en France.

Avide de mettre en relief —et cela dans le plus fort degré de lumière possible, —la crédulité et la simplicité des catholiques, notre homme découpa d’un journal de la campagne, un rapport très exagéré au sujet des apparitions de la Mère de Dieu à Louise Palinière. Puis, envoyant cet extrait à la revue mensuelle de M. Brann, il ajoutait les réflexions et les questions suivantes :

“ À peu près une fois par an, les catholiques se montent la tête et courent par tout le pays, à la suite de tels hallucinés, sans se douter qu'ils exposent ainsi la religion au mépris public et qu'ils font des athées avec leurs ridicules singeries.

“ Pourquoi ne tournez-vous pas la force de vos batteries iconoclastes contre ce fol-de-rol, contre ces actes de véritable folie ? Quelle est votre opinion au sujet des gens qui encouragent de semblables idioties ?

A cela, M. Brann, qui est libre-penseur et dont le journal mensuel est écrit pour les libres-penseurs

répondait ainsi : —“*"Tout homme qui écrit une lettre mettant en doute la raison ou l’honnêteté d’une phalange nombreuse et patriotique répandue au sein de notre race américaine, devrait au moins avoir le courage moral d’apposer sa signature au bas de son écrit ou bien de le jeter au feu.

“ Une raillerie anonyme est un coup de lâche lancé à la faveur des ténèbres. Les éditeurs de journaux ou fe revues feraient bien de jeter au panier tous ces persiflages émanant de gens très peu responsables, de personnes, en un mot, qui peuvent détruire beaucoup plus de choses, dans une minute, qu'elles n’en sauraient éditier dans un mois.

“ Toutefois, comme mon correspondant a voulu se prononcer sur un sujet qui intéresse vivement la foule, cette fois-ci, je n'appliquerai pas la règle relative aux productions anonymes, et je donnerai mon opinion, puisqu'elle est sollicitée.

“En vérité, je crois faiblement aux miracles, soit anciens ou modernes; je suis porté à regarder ces apparitions surnaturelles comme des idiosyncrasies provenant de névropathes religieux. Cependant, je suis convaincu qu'il y a, dans ce monde, plus de choses extraordinaires que ma philosophie n’est portée à en admettre. Pour ce qui est du surnaturel aussi bien que pour tout le reste, il est toujours bon de se rappeler l’apophtegme suivant de Sénèque, que “ plusieurs personnes eussent acquis plus de sagesse, s° elles ne se fussent trop hâtées de croire qu'elles en possédaient déjà suffisamment.

“ Si la période des visites angéliques ou célestes a jamais commencé, nous n'avons aucune raison de

croire qu'elle soit déjà terminée. Et dire que notre divin Sauveur s’est révélé à sainte Thérèse ou que la sainte Vierge est apparue À une enfant de Tillysur-Seulles n’est pas plus étonnant que de voir Jacob lutter durant toute une nuit avec un ange, où d'entendre Jéhovah parler à Moïse au milieu d'un buisson ardent.

“Si, dans l'histoire du monde, il fut Jamais un temps où quelque chose de plus que la loi écrite ait semblé nécessaire pour affermir la foi chancelante de l'humanité, c'est assurément l’époque que nous traversons aujourd'hui.”

— Quand un libre penseur comme l'éditeur Brann ne craint pas de publier, dans son journal, les réflexions que nous venons de lire; quand il pose ainsi résolument, devant ses lecteurs, comme le quasi défenseur de la jeune Palinière ou de voyantes catholiques, pourquoi nous, après tro.s ans d'attente, n'oserions-nous pas relater à nos familles acadiennes et au monde entier les phénomènes qui se passent à Scoudouc depuis tout près de quarante mois ?

Si la foi et la religion ne s’y sentent pas intéressées, pourquoi l'histoire, qui est toujours, elle, libre et indépendante, ne viendrait-elle pas revendiquer son droit et enregistrer, dans les annales du pays, des événements de ce genre, avant qu'ils soient en partie oubliés ou du moins notablement altérés ?

Sans doute, pour ce qui à trait au caractère de ces visions et à leur degré de sûreté, l’historien — qu'il soit prêtre ou laïque,— n’a pas d'opinions à

émettre de son chef. En pareille occurrence, c'est à l'évêque diocésain qu'il appartient de faire des ordonnances, d'instituer des commissions d'enquête, de faire examiner l'authenticité et la nature des apparitions, et de rendre enfin un jugement en accord avec les témoignages et avec les règles tra.cées par Benoît XIV pour le discernement des apparitions vraies ou fausses.

Le clergé a l’habitude et souvent l’ordre de se tenir en dehors de tout mouvement populaire relativement aux apparitions de ce genre. Pour lui, il est sage d’opposer à l’effervescence des esprits une ligne de conduite où la prudence et la temporisation ressortent pleinement devant le public.

“ En pareil cas, plus le clergé, a-t-on dit, se tient en dehors du mouvement des foules, plus il est rebelle et même un peu hostile à la foi populaire, plus l'œuvre surnaturelle montre sa force en triomphant sans aucune aide extérieure, par elle-même, par sa vérité intrinsèque, par sa puissance propre et malgré l'opposition ou l’abstention de tout ce qui en ce monde, porte le nom de Pouvoir.”

Voilà pour le clergé comme corps.

Il en est tout autrement du peuple et de l'histoire, qui ne peuvent se désintéresser de pareils événements, lorsque ceux-ci se perpétuent pendant de longs mois et des années, et que rien n'empêche, du côté de la foi et des mœurs, qu'on en fasse le relevé et la publication.

Elles seraient, en vérité, trop à plaindre nos populations, si les journaux ou brochures qui entrent dans leurs fovers ne se reconnaissaient que Île pri-

vilège de raconter des meurtres et des scandales comme ceux de Bear River et de Meadow Brook.

Non! le juste vit de la foi et tout ce quinourrit cette vertu, soit dans le domaine des idées reçues ou dans l'ordre de la nature, est une manne qu'il ne faut pas refuser au peuple, lorsque Dieu l'envoie dans ce pauvre désert de la vie.

Mû par ces considérations et agissant aussi d’après les conseils de personnes graves et responsables, nous nous sommes décidé, —il y a quelques semaines, —a prendre quelques notes sur ies apparitions de l’école de Dorchester Road et, après les avoir mises en ordre, de les livrer à la publicité, sans plus de délai.

Dans la relation de ces prétendues apparitions nous laisserons la parole aux voyants et aux voyantes qui seront responsables, eux-mêmes, —devant le public et devant la postérité —de la véracité de leurs rapports.

Nous n'avons pas recueilli les témoignages de tous ceux qui disent avoir vu: nous fournissons les principaux. Parmi les témoins, il y a des personnes d'un âge mûr, d’autres sont dans l’âge de la vieillesse; la plupart cependant sont de jeunes enfants, — des filles principalement. Tous ceux ou celles que nous avons interrogés ont répondu à nos questions avec un air de sincérité qui nous a fort surpris. En donnant leur témoignage respectif, ils paraissaient s'acquitter d’un devoir de conscience, et cette franchise, qui se révèle mieux qu'elle ne se définit, encadrait admirablement leurs récits, même dans les faits les plus extraordinaires.

Avant de prendre note de chaque témoignage, nous avons eu soin de représenter aux voyants ou voyantes que nous n'avions pas une mission spéciale, à titre de député d’une commission, pour nous enquérir des faits ; que si, par bonne volonté, spontanément, ils voulaient nous favoriser du récit de leurs visions, nous les priions de le faire avec cette simplicité et surtout avec cette exactitude qu'ils aimeraient à retrouver plus tard dans leurs relations, lorsqu'ils les verraient publiées et répandues dans le public.

De plus, nos lecteurs ne devront pas être étonnés si les témoignages de MM. le Curé et le Vicaire de Shédiac et Scoudouc ne se trouvent pas dans cette brochure. L'idée ne nous est pas même venue de les interroger à ce sujet. La position de ces révérends et dignes messieurs est, en cette matière, très délicate—aussi délicate qu’elle est responsable. Et c'est parce que nous savons que leur attitude làdessus doit être circonspecte, que nous ne voudrions pas voir leurs témoignages et opinions publiés en dehors ou avant l’établissement d’une commission ecclésiastique.

En pareille occurrence, ceux qui ont charge d’âmes s’abstiennent toujours de se prononcer afin que, advenant la supercherie ou l’illusion, la religion ne soit pas compromise par des décisions ou des encouragements prématurés.

Ajoutons que si l'enthousiasme irréfléchi des masses, attirant, —dans de telles agitations populaires,—les curieux de toutes parts, donne lieu à des réunions et à des courses dangereuses, alors le

devoir des pasteurs est nettement tracé par les désordres qui se produisent, et alors les défenses de se réunir sout dans l’ordre.

Nous n'avons, dans aucun cas, questionné les voyants ou voyantes sur la ligne de conduite du Curé et du Vicaire relativement aux événements de l’école du chemin Dorchester, persuadé que cette brochure serait digne de censure si l'autorité paroissiale de ces messieurs était lésée ou même exposée à des lésions par la moindre indiscrétion de notre part.

—Nous le répétons : nous ne voulons pas émettre de jugement ou d'opinions sur le fond des événements ici racontés : mais le chroniqueur a droit de faire ses réflexions comme le peuple. L'Eglise n'a jamais exigé des croyants l’abdication de leur raison, de leur sens commun et de leurs commentaires ; elle se réserve le droit de juger en dernier ressort : voilà tout.

—Loin de nous de vouloir encourager la superstition dans les classes populaires. En traitant ce sujet, nous n’entendons pas non plus faire de la jonglerie et du commérage, ni de poser en rationaliste, ce qui serait l'excès contraire.—Toutes les matières de l’ordre spirituel ne tombent pas sous l’analyse et sous les explications de notre pauvre raison. Des philosophes modernes, eux-mêmes, ont avoué que notre raison sans révélation est un juge tout à fait insuffisant. “ La raison, dit Bayle, n’est propre qu’à faire connaître à l’homme ses ténèbres, son impuissance et la nécessité d’une révélation.

Il pourrait se faire, néanmoins, que le culte de la

sainte Vierge et de Ja sainte Enfance fût fortement intéressé dans toutes ces manifestations de l’école du chemin Dorchester. Aussi, si nous publions ces récits, c'est dans l'unique but qu'ils éveillent notre amour et notre confiance envers la sainte Vierge, c'est, en un mot, pour la gloire et l’exaltation de Celle que les Acadiens ont choisie, il y a quinze ans, pour être désormais leur patronne et leur avocate.

Si, dans la vicille France, la patrie de nos pères, la sainte Vierge est apparue tant de fois et en tant de lieux, pourquoi ne viendrait-elle pas nous trouver à notre tour, pour réchauffer notre foi qui se refroidit, et pour ranimer notre piété trop portée, de nos jours, à s’alanguir.

Dieu a ses vues. Inclinons-nous avec respect et soumission devant les secrets de la Providence, qui est toujours admirable, même lorsqu'Elle procède dans ses voies par des moyens nouveaux et incompréhensibles. Quelque chose que nous fassions, ne traicons pas à la légère des phénomènes du genre de ceux qui sont ici devant nous. Ne préjugeons pas avant qu'il ait été prouvé qu'une coupable complicité et une longue suite de fourberies ont fait le fond des scènes intéressantes, qui, depuis trois ans, se déroulent aux yeux de certaines âmes privilégiées que nous réclamons être des nôtres.

Tels sont les avertissements et les explications que nous voulions donner au lecteur.

Maintenant, avant d'arriver aux récits des témoins, nous donnerons en quelques mots l'historique de la maison de Scoudouc ainsi que la topographie de l’école où se répètent les apparitions. Viendront

ensuite les témoignages des enfants, puis ceux des adultes, y compris le récit d’une non-voyante, l'institutrice qui avait charge de l’école au commencement de ces prétendues visions. Nous terminerons par un court exposé de la doctrine théologique sur les apparitions surnaturelles, la méthode à suivre pour trouver leur degré de sûreté et la prudence de l'Eglise catholique dans ses décisions en pareilles matières.

ee ne

Se

RE ne

HER se

ue ts

Page 1