CHAPITRE I
Établissement de Seoudouc. — L'école de Dorchester Road.
La mission de Scoudouc est située dans le comté de Westmoreland, Nouveau-Brunswick, à mi-route, ou à peu près, entre Memramcook et Shédiac. Elle s'étend sur une plaine peu accidentée qui contraste beaucoup avec les terrains montagneux s’élevant au sud et au sud-ouest du comté.
Ici, le voyageur ne trouve pas de village autour de l’église, comme dans la plupart des paroisses de la province de Québec et dans quelques-unes des nôtres en Acadie. Tous les chefs de famille sont cultivateurs ; ils sont logés sur un coin de leurs cent acres de terre, et voilà ce qui explique pourquoi les maisons sont disséminées sur un parcours de quatre à cinq milles de longueur.
Le sol de cette localité est très fertile, et ses habitants, qui s'occupent exclusivement de la culture de leurs terres, en retirent, bon an, mal an, un rendement assez abondant pour les maintenir dans une honnête aisance. La terre noire, qui est
amassée en certains endroits en lits profonds, est renommée pour être un e grais de première force. Détritus carbonacé rempli de substances végétales et animales très grasses, on l'utilise avec de meilleurs résultats que ceux obtenus par la vase des rivières de Memramcook et de Petitcoudiac.
La plupart des habitants de cette mission sont d'origine acadienne-française. Les premiers colons qui s'établirent à Scoudouc s’y fixèrent, dit-on, en 1809. Ils venaient tous de Memramcook et voici leurs noms: David Melanson et ses deux fils mariés, Fabien et Dominique ; Laurent Bourque et sa mère, la veuve Melanson, mieux connue sous le nom de vieille Parotte; Laurent et François, les deux fils de cette dernière ; Jean Melanson et son fils Romuald (Roma); Pierre Babin, François Légère et Mathurin Comeau.
A Memramcook, on traversait alors une malheureuse époque. Depuis plusieurs années, les troubles de Desbarres bouleversaient les têtes et apportaient à nos pères de nouvelles vexations. Cette réclame de Desbarres fut probablement la cause qui amena ces nouveaux colons à laisser leurs foyers et à s'avancer dans les terres vierges sises entre la Batture et leur paroisse natale.
Durant plus de quatre-vingts ans, la mission de Scoudouc releva de la desserte spirituelle de Memramcook, si l’on excepte de rares et courts intervalles pendant lesquels les missionnaires ou curés de Saint-Anselme et de Barachois eurent charge d’âmes, dans cette nouvelle localité.
Durant près de quarante ans, elle n'eut pas
AUX APFARITIONS MYSTÉRIEUSES, 13
d'église ou de chapeile : et les colons de Scoudouc ne craignaient pas, aux dimanches et aux fêtes d'obligation, de parcourir, à pied, les quatre lieues qui les séparaïient de leur église paroissiale de Memramcook. Race forte, courageuse, habituée aux courses longues et pénibles, ils regardaient ce petit voyage du dimanche comme la plus grande de leurs consolations. Car, dans ces jours de repos et de prières, ils revoyaient, au clocher natal, les parents, les amis et les vieilles connaissances ; ils saluaient les lieux saints fréquentés dans leur enfance. Avant ou après les offices, ils allaient réciter une prière sur la tombe de leurs parents défunts, et en cheminant sur la route, à leur retour, ils aimaient toujours à jeter un coup d'œil sur humble chaumière qui les avait vus naître, aux vieux foyers de Memramcook.
Trente-sept ans s'étaient ainsi passés, depuis la fondation de la colonie de Scoudoue, lorsque M. l'abbé Ferdinand Gauvreau, curé de Memramcook, se décida, en l’année 1846, à faire bâtir une église en pierre, dans sa paroisse. Les habitants de Scoudouc devaient fournir leur quote-part comme ceux de Memramcook, pour la construction de cette église projetée.
Les colons de Scoudouc prirent occasion de cette décision du curé de l’église Saint-Thomas, pour se concerter et aviser à l'érection d'une chapelle dans leur propre district: cétait faire servir à leur avantage la cotisation, qui allait devenir pour eux obligatoire, au protit de Memramcock. D'ailleurs, la nécessité d’une église à Scoudouc se faisait sentir
déjà depuis plusieurs années, surtout à cause des vieillards et des infirmes qui se faisaient plus nombreux, au fur et à mesure que la population augmentait dans ce nouveau canton.
La tradition rapporte que cette résolution des habitants de Scoudouc relativement à l'érection d’une église pour leur village ne fut pas vue de très bon œil par M. l'abbé Gauvreau. Cependant, Mgr Dollard, alors évêque de Saint-Jean, sut se rendre aux vœux de ces bonnes familles et aux Justes représentations faites par M. le grand vicaire Gagnon. L'Ordinaire du diocèse leur permit donc de se construire une église dans laquelle ils auraient la sainte messe, à des époques déterminées. (1)
Le premier curé de Scoudouc fut, ainsi, M. l'abbé Ferdinand Gauvreau, de 1848 à 1852: le second, M. l'abbé Lafrance, de 1852 à 1864 Vinrent ensuite les Pères de Sainte-Croix. Le R. P. Lefebvre, curé de Memramcook, et son assistant, le KR. P. L.-J.-0. Lecours, prirent charge de cette mission, qui fut presque toujours visitée, durant vingtquatre ans, par le P. J.-0. Lecours, décédé le 16 novembre de notre présente année.
Les Pères de Sainte-Croix ont desservi cette mission jusqu'en 1892 : c’est alors qu'elle passa aux
(1) C’est l’église actuelle de Scoudouc, qui fut érigée en 1847 par vingt-quatre familles. Elle coûta à chaque cet de famille —les jours d'ouvrage et les matériaux étant évalués aux prix de l’époque—quarante-cinq louis et douze schellings, c’est-à-dire $182.50. La première messe fut célébrée dans cette nouvelle chapelle, en 1848, par M. labbé Ferd. Gauvreau.—Un nouveau clocher, une allonge construite dernièrement et quelques autres modifications à l’intérieur, tels sont les seuls chan-
gements notables que ce temple a subis depuis son demi-siècle d'existence.
soins de M. l'abbé Ouellet, curé de Shédiac, qui, avec son vicaire, M. l'abbé Dufour, l'a dirigée jusqu’à nos jours.
Les onze familles primitives implantées à Scoudouce, en 1809, se sont, depuis lors, décupiées et au delà. La mission compte aujourd’hui tout près de cent vingt familles. Ses habitants sont laborieux, sobres, honnêtes et bons catholiques. Ils obéissent au prêtre avec une docilité primitive : et leur piété et leur docilité aux offices divins sont, en général, vraiment édifiantes.—Dans la plupart des familles, le chapelet est récité en commun, tous les soirs de l’année. La confrérie du Rosaire compte presque autant de membres, dans chaque famille, qu'il y a d'adultes ou d'enfants ayant fait leur première communion. Depuis trente ans, le rhapelet est récité publiquement, dans l’église de cette mission, presque tous les dimanches. Fréquemment des processions y sont faites en l’honneur de la sainte Vierge : les fidèles y assistent toujours avec esprit de foi et de recueillement. D'où on peut conclure que la dévotion à la Mère de Dieu est solidement ancrée au cœur de ces populations —et que si, dans notre pays, un groupe de catholiques a bien mérité les faveurs spéciales de notre Mère qui est dans les cieux, ce sont les fidèles de Saint- Jacques de Scoudouc.
Nous avons déjà dit que cette mission s'étend sur une superficie de plusieurs milles carrés. Elle comprend le district de Scoudouc proprement dit, et ceux de Painsec, Meadow Brook et Dorchester Road. Ce dernier village se nomme ainsi, parce
que c’est le premier groupe de colons établis sur les confins du district de Shédiae, dans la direction de Dorchester. Il est situé à deux milles de l’église de Scoudouc, sur le chemin de poste menant à Shédiac. Tout près du débarcadère de Dorchester Road, on voit une école s'élevant à l’encoignure de la grande route et du chemin des Belliveau, dont la direction est de l’ouest à l’est.
Le côté sud de l’école fait face au chemin des Belliveau, le côté est, qui forme le pignon, regarde le chemin public. C'est une bâtisse de 32 x 20 pieds : son apparence est pauvre tant à l’intérieur qu’à l'extérieur. Mais Celle qui conçut le Créateur des mondes dans un pauvre asile de Nazareth, qui le reut dans ses bras, à sa naissance, sous le toit d’une étable à Bethléem, qui n'eut à lui offrir, durant les années de sa tendre enfance, qu'une humble masure dans les campagnes éloignées de l'Egypte ; Celle qui apparut à la jeune Bernadette, durant des semaines consécutives, dans une grotte humide et sauvage des rochers Massabielle,—Celle-là n’a pas besoin des palais des grands pour donner ses monitions, répandre ses grâces et distribuer ses bénédictions.
En face de l'école, il y a quelques saules sauvages à l’ombre desquels les enfants ont coutume de s'asseoir, soit pour se reposer après leurs jeux, ou pour se mettre à l'abri des rayons du soleil dans la saison d'été. Le chemin des Belliveau et la petite cour attenante à l’école servent de lieu de récréation pour les élèves.
L'intéricur de cette école de village est aussi
simple et humble en apparence que l'extérieur. Cinq grosses solives grossièrement équarries traversent l'école à mi-hauteur entre le plancher et la voûte. Un grand poële à bois s'élève au milieu de l'allée centrale, et, de chaque côté de celle-ci, on compte, en tout, vingt-deux pupitres à deux sièges.
Au fond de la classe, il y a un pupitre réservé à l'instituteur. En arrière de ce pupitre, se dresse un tableau peint en noir et usité pour les leçons d'écriture, d’arithmétique et de mathématiques. Au nord de la classe, une grande carte du monde se déroule jusqu’au bas du mur et fait face à }*, porte d'entrée. Ajoutons—car ce détail peut avoir son utilité —que le crépi à l’intérieur est recouvert d'un papier de tenture dont le fond couleur jaune est en soleils avec rayons convergents.
Nous äunnons ici le diagramme de l'école et des routes qui la serrent à l’ouest ct au nord :
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A fenêtre où s’est présentée la 1r apparition—B chemin des Belliveau—C chemin de Shédiac. 2
C'est dans cette modeste école de campagne, le plus souvent en présence seulement de petits enfants comme ceux que notre divin Maître se plaisait, sur terre, à grouper autour de Lui, que des personnages surnaturels ont apparu, à diverses reprises, d’après les rapports ci-après publiés.
Tous ceux qui nous ont livré ces témoignages ou récits vivent encore. Ils sont responsables de leurs déclarations, que nous publions sans aucune transmutation, hormis lexpression et le langage populaires que nous avons corrigés pour l'intelligence de tous les lecteurs.—Quelques parties de ces diverses déclarations semblent difficiles à croire, d'autres paraissent exagérées; toutes cependant nous ont été faites avec tant d'assurance et avec de telles marques de sincérité par les voyants, que nous nous garderons bien d’en retrancher aucune.
La première apparition extraordinaire qui a eu lieu à l’école remonte au 19 septembre 1893. C'était le troisième jour dans l’octave de la fête de Notre- Dame des Sept-Douleurs.
Septembre ! le plus beau mois de l’année dans nos campagnes acadiennes !
Septembre ! un des mois les plus agréables à l'auguste Souveraine du paradis, puisque c’est dans cette trentaine qu'on célèbre et la Nativité de la Fille de Dieu, et la fête de son saint Nom, et celle des Sept Douleurs, et enfin celle de Notre-Dame de la Merci !
Comme cette série des fêtes de septembre, en l'honneur de la Reine du royaume éternel, dispose bien les serviteurs de Marie à l’honorer encore plus
pieusement dans le mois consacré aux dévotions du saint Rosaire !
Et puis, enfin, pourquoi nous étonnerait-elle cette apparition de la Mère de Dieu à des enfants purs et innocents, dans une campagne où la dévotion envers Marie est si généreuse, si enracinée et si sincère ?
Une telle révélation, à la date du 79 septembre 1893, est-elle donc plus incroyable que ne fut l’apparition de la sainte Vierge, le 29 septembre 1846, aux bergers Maximin et Mélanie, sur les coteaux de la Salette ? Est-ce plus incroyable que ce qui se voit tous les ans, à pareille date, sur la Via del Duoimo, dans la cathédrale de Saint-Janvier, à Naples? Les âmes de ces peuples qui habitent autour des collines de la Salette, dans les vallons des Pyrénées ou dans les sombres ruelles du Tolédo, à Naples, ont-elles donc coûté plus cher au Rédempteur du monde que les nôtres ? Certainement non.
Et si, après une enquête sérieuse, le caractère surnaturel et divin des apparitions que nous allons raconter était constaté, ce serait, à n’en pas douter, une bénédiction pour le pays où elles se sont révélées. Car ce sont là de ces grâces que les théologiens appellent données gratuitement et que Dieu accorde moins encore au profit des voyants ou voyantes qui en sont les dépositaires, que pour tout le peuple circonvoisin auquel elles doivent être un sujet d’édification et d'avertissement.