L'école classique française; les doctrines et les hommes, 1660-1715
Il est, dans l'histoire de notre littérature, une époque privilégiée, par la grandeur des pensées, la profondeur de l'observation, la noble pureté de la forme. Jamais l'esprit français ne prit une plus parfaite conscience de luimême. Jamais l'idéal d'une élite ne fut aussi nettement formulé par elle, avec des caractères si puissants et si harmonieux. Pour un souverain qui sentait que les arts et les lettres achevaient le rayonnement de son règne, les écrivains travaillèrent comme les peintres et les sculpteurs de la Renaissance travaillaient pour les Médicis. C'était l'âme même de Floience, subtile, passionnée, éprise de beauté, qui vivait et frémissait chez ces anciens marchands, devenus des souverains par la double puissance de l'argent et de l'esprit. C'est l'âme française qui trouva son image la plus achevée en Louis XIV, à l'époque heureuse de son règne. On comprendrait mal nos grands classiques si l'on méconnaissait l'influence qu'il exerça sur eux.
Autant qu'il est possible d'assigner des dates précises à des mouvements d'idées, et sans dissimuler ce que ces
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A, Bailly. — École classique
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déterminations utiles comportent d'artifice, nous prendrons l'année 1660 comme début du classicisme pur. Rien del plus vague, en effet, que ce terme de classique dont nous ornons le nom de certains écrivains. Plus notre curiosité s'étend, plus s'élargissent nos connaissances, et plus nous voyons s'accroître le nombre des classiques. Classiques, tous les auteurs dont l'œuvre est étudiée traditionnellement dans les classes. Longtemps réservée aux écrivains du dix-septième siècle, nous voyons de nos jours cette dénomination s'appliquer aux plus grands parmi ceux du seizième et du dix-huitième siècle. Parvenu à un tel degré : d'extension, ce terme ne conserve plus qu'un sens bien vague. Nous nous proposons de le restreindre et de le préciser. Nous n'hésiterons pas à exclure Ronsard, Montaigne, Corneille même, du nombre des classiques. Nous réserverons cette appellation aux écrivains qui exprimèrent, avec une égale perfection, un idéal identique, à ceux surtout qui forment ce que l'on appelle parfois l'école de 1660.
La première partie du dix-septième siècle nous apparaît comme une période assez confuse, encore hésitante, où surgissent de grandes œuvres, mais sans qu'il s'en dégage une idée directrice. Deux hommes, au sortir du seizième siècle génial et chaotique, étaient apparus comme des esprits ordonnés et réguhers. Il semblait qu'avec Balzac et Malherbe la prose et les vers eussent trouvé leur forme, dans une ampleur oratoire un peu trop soutenue peut-être, où l'expression, constamment nombreuse et tendue, n'est pas sans lasser parfois, mais avec une force déjà sûre d'ellemême, et qui s'appuie sur la soumission laisonnée à des règles. Mais si Malherbe avait les dons du parfait ouvrier, et s'il est vrai que, épurant, élaguant l'héritage touffu du seizième siècle, il avait constitué un vocabulaire poétique qui est celui de Corneille et celui même de Boileau, il lui manquait l'ascendant du génie, il lui manquait aussi la puissance créatrice. Quant à Balzac, véritable artiste.
encore qu'un peu précieux et trop souvent ampoulé, il a su dérouler la grande phrase éloquente qui deviendra le chant d'orgue de Bossuet ; mais ses sonorités sont creuses, et l'absence d'idées est chez lui remarquable. Autour de lui, les Précieuses, qui ne furent ridicules que plus tard, raffinant sur l'esprit, affinaient le sentiment et accusaient les nuances de la pensée ; et, combinant de nouvelles alliances de mots elles en aiguisaient le sens et en précisaient les valeurs Chapelain, enfin. Chapelain que Boileau n'a pas épargné ne manquait pas de talent. Critique, il a rédigé les Senti ments de V Académie sur le Cid : sa tâche était malaisée Entre la crainte d'irriter Richelieu et le désir de rester sin cère, il avait une route difficile à tenir. Il la tint, et son étude est un chapitre de critique sérieuse, modérée, sympathique, l'œuvre d'un homîae qui, sans génie, entrevoit pourtant, en dehors de toutes les règles, l'attrait inexplicable du génie. Poète lyrique, qui, par rencontre, écrivit quelques beaux
vers :
Ainsi le haut Olympe, à son pied sablonneux Laisse fumer la foudre et gronder le tonnerre, Et garde son sommet tranquille et lumineux...,
poète épique infortuné, mais qui fit illusion à beaucoup de contemporains, le bonhomme Chapelain, que Boileau ridiculise avec abondance, fit peut-être plus que Malherbe pour la préparation du terrain classique. Il n'avait pas l'autorité toujours discutable du talent, mais il avait ce pouvoir solide que donne seule une puissante situation officielle. L'homme de génie se méconnaît souvent ; inquiet et difficile, il juge ses œuvres inférieures à son idéal et se diminue aux yeux des contemporains par sa modestie ; mais le médiocre investi d'un haut pouvoir se juge toujours égal à la situation qu'il occupe ; et pour peu qu'il soit en mesure de répandre autour de lui quelques largesses, il s'acquiert une royauté sans conteste. Tel fut le cas de Chapelain.jHonoré de l'estime de Richeheu, des sympathies de
Colbert^ il eût été, si. la fonction avait existé, chef du bureau des pensions au ministère des Beaux-Arts. Largement pensionné lui-même, il était le critique officiel, l'homme de goût auquel on demandait ce qu'il fallait penser d'un ouvrage, le dispensateur des libéralités royales : situation mondaine qui condamne celui qui l'occupe à bien des petites lâchetés, et l'oblige à juger souvent selon son intérêt plus ■ que selon sa conscience ; et là nous voyons le secret de quelques contradictions et de quelques erreurs de goût qu'il est aisé de noter chez lui. Mais, dans ce poste privilégié, il ne pouvait manquer d'exercer une influence. Les poètes, en un temps de servilité et de mJsère, devaient suivre les arrêts d'un homme qui pouvait remplir leur bourse. Et il ne semble pas que l'influence de Chapelain ait été mauvaise. Plus qu'aucun autre écrivain, il a imposé à la tragédie la loi des unités. A vrai dire, il n'est pas le premier qui en ait donné la formule, puisque Scaliger, dans son Art poétique, et Vauquelin de la Fresnaye dans le sien, en avaient marqué la nécessité. Mais ici, précisément, nous voyons ce que peut une situation officielle. Chapelain posa la loi des unités comme un dogme littéraire ; et par là, il engagea la tragédie dans la voie où elle devait rencontrer Racine ; son influence fut donc indirectement très grande, si, comme nous essayerons de le montrer, tous les caractères de la tragédie de Racine, c'est-à-dire de la tragédie classique, se dégagent naturellement et logiquement de la soumission du poète aux trois unités.
Dans l'établissem^ent rigoureux, un peu pédantesque même, de cette loi, nous discernons le trait le plus fort de l'esprit de Chapelain : l'amour de la règle. Il croyait aux règles, l'homme qui écrivait :
L'exercice ordinaire des académiciens aux jours d'assemblée est l'examen rigoureux des pièces de ceux qui la composent, duquel on extrait des résultats pour la langue, qui en seront un jour les règles les pius certaines.
Ce respect de la règle, cette croyance en la nécessité d'une discipline à laquelle se soumet l'imagination de l'écri- \ain, cette conviction que le goût repose sur des principes sûrs, définissables, communicables, c'est, au fond, le principal de l'esprit classique ; et si l'influence de Chapelain dépasse singulièrement sa valeur personnelle, nous devons pourtant la reconnaître, et voir en lui un des fondateurs du classicisme.
Si nous ne considérons que Malherbe, Balzac, Chapelain, nous serons tentés de nous étonner que la doctrine classique se soit fondée si lentement, et que l'on fasse commencer son règne vers l'année 1660.
Mais, auprès des écrivains dont nous venons de parler, il en est qui* par indépendance d'humeur et liberté d'imagination, ne veulent pas se soumettre aux règles naissantes ; il en est qui, par leur situation mondaine, sont portés à ne considérer la poésie que comme un jeu d'esprit, et qui, ingénieux, mièvres, recherchés, s'écartent irrémédiablement du bon sens et de la raison. Voiture, Sarrazin, Benserade, pour ne citer que les plus connus, triomphaient dans les salons par des vers alambiqués, dépourvus de sérieux et de sincérité, où le chatoiement des mots et le cliquetis des pointes remplace l'inspiration et la pensée. Le goût langoureux et mignard des fadeurs italiennes, l'attrait sonore des grandiloquences espagnoles, le charme, pour nous inexplicable, de ce fatras d'aventures galantes et de discours solennellement précieux qui forment les interminables romans de l'époque, la bouffonnerie enfin, quelquefois cocasse, souvent attristante dans ses malpropretés, dont Scarron nous a donné le chef-d'œuvre avec son Don Japhet, et, dans cette confusion de courants capricieux, d"où Saint-Amant, Théophile, Cyrano, émergent brillamment par instants pour retomber aussitôt dans la vase, les discussions grammaticales des précieuses et des puristes, les arrêts de Vaugelas, le culte général des anciens, telle est.
en ses grands traits, la physionomie tumultueuse de cette époque incertaine encore, que dominent de haut les tragédies de Corneille, la méthode de Descartes et la personnahté de Pascal. Si l'unité s'établit dans ce chaos, le prestige de Louis XIV ne suffît peut-être pas à l'expliquer, mais il en fut à coup sûr une des causes principales.
Un homme, si grand soit-il, ne saurait inspirer le génie à ceux qui l'entourent. Lorsque, en 1660, Louis XIV épousa Marie-Thérèse d'Autriche, et devint comme la vivante personnification du royaume, il avait vingt-deux ans ; Boileau en avait vingt-quatre, La Fontaine trente-sept, Molière trente-six. Racine dix-neuf. Mais Boileau n'avait encore composé qu'une Ode contre les Anglais et la Satire /, La Fontaine ne donnera la première partie de ses Contes qu'en 1665 et les six premiers livres de ses Fables qu'en 1668. Molière, après ses longues et dures années d'apprentissage provincial, incline vers l'étude des ridicules sociaux, mais demeure fidèle aux habitudes de la farce italienne dans les Précieuses ridicules^ qui sont de 1659 ; et Racine, bien jeune encore, ne prendra conscience et possession de son génie que plus tard. Le soleil royal a vu croître et mûrir ces talents merveilleux. Ce qui jusqu'alors avait manqué, dans tous les domaines, c'était l'autorité incontestée d'un maître. La puissance de Richeheu, l'habileté de Mazarin, quel qu'en fût le prix, quelle que soit leur œuvre, suscitaient la résistance outragée d'une noblesse qui ne voulait voir en eux que des égaux, sinon même des inférieurs. Toujours précaire, parce qu'elle est accidentelle et ne lui vient pas de lui-même, l'autorité d'un ministre ne s'établit qu'en s'exagérant, et sa tyrannie, brutale ou déguisée, contrainte de frapper toujours plus fort, toujours plus haut, se ruine par des excès qu'elle ne peut éviter. On vit la noblesse séditieuse, un Condé qui trahissait son pays, un Turenne qui servait l'étranger, et, dans cette anarchie, d'où naissaient
LA PERSOXXALITE ROYALE
le scepticisme et la servilité, la France inquiète devenir misérable. Du jour où Louis XIV déclara sa volonté de régner, les têtes les plus orgueilleuses s'inclinèrent, et l'on sentit avec joie s'établir cette autorité que légitimait le droit divin. Nous comprendrions mal cette soumission de tous à l'ascendant d'un adolescent si nous ne songions à ce qu'était, pour la presque totalité des Français, la foi monarchique. Les hommes de cet âge avaient des âmes religieuses ; et ceux mêmes qui professaient l'indifférence à l'égard des dogmes gardaient de la religion ces traces profondes : le sens du respect, la fidélité aux institutions, le goût de l'ordre et de la hiérarchie. Les guerres victorieuses que dirigea Louis XIV, la conquête de la Flandre, le passage du Rhin, la paix d'Aix-la-Chapelle et celle de Nimègue, assurèrent la gloiîa du royaume et nimbèrent le jeune roi d'une auréole, tandis que, sous la sage et ferme administration de Colbert, la vie économique de la France devenait intense et prospère. Le roi parut alors le modèle le plus achevé de ce que doit être le souverain ; il fut le héros, le plus grand de tous, le point vers lequel tout converge, l'être auquel on veut plaire et dont on veut être aimé.
Doué d'une grâce majestueuse et d'une noble fierté, il était vraiment le premier gentilhomme du royaume : très conscient, du reste, de ce prestige naturel, mais sauvé de toute vanité par la conviction tranquille de son caractère surhumain. On l'admirait pour ses admirables qualités, puis on finit par l'admirer de confiance, et parce qu'il ne semblait pas que l'on pût ne pas le faire, comme on révère par habitude la divinité que l'on ne connaît pas. Dès qu'il se révéla, le printemps d'une vie nouvelle sourit à la France enivrée
Quelle taille, quel port a ce fier conquérant ! Sa personne éblouit quiconque l'examine, Et quoique par son poste il soit déjà si grand Quelque chose de plus éclate dans sa mine.
Réfléchi, assez cultivé, doué d'une intelligence claire, qui discernait le fond des questions et embrassait nettement les ensembles sans s'arrêter aux détails superflus, n'ayant pas les imaginations géniales et illuminées du grand homme d'affaires, mais tout le talent d'un haut administrateur qui sait rapidement choisir et ordonner, il montra dans les questions purement littéraires cette même raison solide, cette liberté, sinon cette originalité de pensée, et ce discernement heureux qui peuvent faire d'un amateur un véritable directeur de pensée. Molière nous le dit encore, dans son Poème sur la Gloire du Dosme du Val de Grâce :
Ce monarque, dont l'âme aux grandes qualités Joint un goût délicat des savantes beautés, Qui, séparant le bon d'avec ses apparences, Décide sans erreur et loue avec prudence, Louis, le grand Louis, dont l'esprit souverain Ne dit rien au hasard et voit tout d'un œil sain...
Nous avons de sa pensée, d€ ses goûts, de la nature même de sa personnalité une image toujours visible : c'est le parc et le château de Versailles. Aucune œuvre contemporaine n'est sienne au même degré, et si l'on veut donner à un étranger une impression soudaine et saisissante de ce que fut l'idéal classique, il suffit de l'emmener sur la terrasse du château, et de lui montrer de là le tableau qui s'étale à ses regards. Nous y trouvons la ^formule du spiritualisme classique : la pensée élevant à elle la matière, et lui imposant ses formes. De cette formule, nous saisirons l'application dans les œuvres de tous les écrivains qui, 1| les yeux fixés sur le roi, écrivant pour lui et pour l'éternité, ont fait de son règne le Siècle de Louis XIV.
Ce qu'il fut pour les hommes de lettres, nous le voyons, admirablement condensé, dans quelques lignes des Mémoires autographes de Colbert :
En septembre 1661, les auteurs et tous les savants couraient risque de tomber en cette nécessité de n'avoir à louer que la
LES PRECURSEURS \f
corruption. En décembre 1662, le roi les a retirés de cette disgrâce, leur a donné sa protection tout entière, et, par le moyen des pensions qu'il donne à tous les savants, il y a lieu d'espérer que les lettres seront plus florissantes sous son règne qu'elles n'ont encore été.
CoLBERT {Mémoires).