‹ L'école classique française; les doctrines et les hommes, 1660-1715Chapitre 2 sur 64 · L'USAGE · texte numérisé non relu

L'USAGE

Il est nécessaire d'expliquer ce que c'est que cet usage, dont on parle tant, et que tout le monde appelle le roy, ou le tyran, l'arbitre ou le maître des langues. Car si ce n'est autre chose, comme quelques-uns se l'imaginent, que la façon ordinaire de parler d'une nation dans le siège de son empire, ceux qui y sont nés et élevés n'auront qu'à parler 1p langage de leurs nourrices et de leurs domestiques, pour bien parler la langue de leur pays, et les provinciaux et les ét^ngers pour la bien savoir n'auront qu'à aussi les imiter. Mais cette opinion choque tellement l'expérience générale, qu'elle se réfute d'elle-même... îl y a sans doute deux sortes d'usages, un bon et un mauvais. Le mauvais se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n'est pas le meilleur ; et le bon au contraire est composé non pas de la pluralité, mais de l'élite des voix, et c'est véritablement celui qu'on nomme le maître des langues, celui qu'il faut suivre pour bien parler, et pour bien écrire en toutes sortes de styles, si vous en exceptez le satirique, le comique, en sa propre ot ancienne signification, et le burlesque, qui sont d'aussi peu d'étendue que peu de gens s'y adonnent. Voici donc comment on définit le bon usage : c'est la façon de parler de la plus saine partie de la cour, conformément à la façon d'écire de la plus saine partie des auteurs du temps. Quand je dis la cour, j'y comprends les femmes comme les hommes, et plusieurs personnes de la ville, où le prince réside, qui par la communication qu'elles ont avec les gens de la cour participent à sa politesse. Il est certain que la cour est comme un magasin, d'où notre langue tire une quantité de beaux termes pour exprimer nos pensées, et que l'éloquence de la chaire ni du barreau n'aurait les grâces qu'elle demande, si elle ne les empruntait presque toutes de la cour. Je dis presque, parce que nous avons encore un grand nombre d'autres phrases, qui ne viennent pas de la cour, mais qui sont prises dans les meilleurs auteurs grecs et latins, dont les dépouilles sont une partie des richesses de notre langue, et peut-être ce qu'elle a de plus magni-

fique et de plus pompeux. Toutefois quelque avantage que nous donnions à la cour, elle n'est pas suffisante toute seule pour servir de règle, il faut que la cour et les bons auteurs y concourent, et ce n'est que de cette conformité, qui se trouve entre les deux, que l'Usage s'établit. Ce n'est pas pourtant que la cour ne contribue incomparablement plus à l'usage que les auteurs, ni qu'il y ait aucune proportion de l'un à l'autre, car enfin la parole qui se prononce est la première en ordre et en dignité, puisque celle qui est écrite n'est que son image, comme l'autre est l'image de la pensée. Mais le consentement des bons auteurs est comme le sceau, ou une vérification qui autorise le langage de la cour, et qui marque le bon usage, et décide celui qui est douteux.

D'où il s'ensuit encore que ceux-là se trompent lourdement, et pèchent contre le premier principe des langues, qui veulent raisonner sur la nôtre, et qui condamnent beaucoup de façons de parler généralement reçues parce qu'elles sont contre la raison ; car la raison n'y est point du tout considérée, il n'y a que l'Usage et l'Analogie. Ce n'est pas que l'Usage pour l'ordinaire n'agisse avec raison, et s'il est permis de mêler les choses saintes avec les profanes, qu'on ne puisse dire ce que j'ai appris d'un grand homme, qu'en cela il est de l'Usage comme de la Foi, qui nous oblige à croire simplement et aveuglément, sans que notre raison y apporte sa lumière naturelle ; mais que néanmoins nous ne laissons pas de raisonner sur cette même Foi, et de trouver de la raison aux choses qui sont par-dessus la raison. Ainsi l'Usage est celui auquel il se faut entièrement soumettre en notre langue, mais pourtant il n'en exclut pas la raison ni le raisonnement, quoiqu'ils n'aient nulle autorité ; ce qui se voit clairement en ce que ce même Usage fait aussi beaucoup de choses contre la raison, qui non seulement ne laissent pas d'être aussi bonnes que celles où la raison se rencontre, que même bien souvent elles sont plus élégantes et meilleures que celles qui sont dans la raison, et dans la règle ordinaire, jusque-là qu'elles font une partie de l'ornement et de la beauté du langage. En un mot, l'Usage fait beaucoup de choses par raison, beaucoup sans raison, et beaucoup contre raison.

Vaugelas {Remarques, préface).

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