‹ L'école classique française; les doctrines et les hommes, 1660-1715Chapitre 21 sur 64 · HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE AGRIPPINE, NÉRON · texte numérisé non relu

HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE AGRIPPINE, NÉRON

AGRLPriNE s' asseyant.

Approchez-vous, Néron, et prenez votre place. On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse. J'ignore de quel crime on a pu me noircir : De tous ceux que j'ai faits je vais vous éclaircir.

Vous régnez. Vous savez combien votre naissance

Entre l'Empire et vous avait mis de distance.

Les droits de mes aïeux, que Rome a consacrés,

Étaient même, sans moi, d'inutiles degrés.

Quand de Britannicus la mère condamnée

Laissa de Claudius disputer l'hy menée,

Parmi tant de beautés qui briguèrent son choix,

Qui de ses affranchis mendièrent les voix,

Je souhaitai son lit, dans la seule pensée

De vous laisser au trône où je serais placée.

Je fléchis mon orgueil, j'allai prier Pallas.

Son maître, chaque jour caressé dans mes bras,

Prit insensiblement dans les yeux de sa nièce

L'amour où je voulais amener sa tendresse.

Mais ce lien du sang qui nous joignait tous deux

Ëcartait Claudius d'un lit incestueux.

Il n'osait épouser la fille de son frèrt-.

Le sénat fut séduit : une loi moins sévère

Mit Claude dans mon lit, et Rome à mes genoux.

C'était beaucoup pour moi, ce n'était rien pour vous.

Je vous fis sur mes pas entrer dans sa famille :

Je vous nommai son gendre, et vous donnai sa fille.

Silanus, qui l'aimait, s'en vit abandonné,

Et marqua de son sang ce jour infortuné.

Ce n'était rien encore. Eussiez-vous pu prétendre

Qu'un jour Claude à son fils dût préférer son gendre?

De ce même Pallas j'implorai le secours :

Claude vous adopta, vaincu par ses discours,

Vous appela Néron, et du pouvoir suprême

Voulut, avant le temps, vous faire part lui-même.

C'est alors que chacun, rappelant le passé.

Découvrit mon dessein, déjà trop avancé ;

Que de Britannicus la disgrâce future

Des amis de son père excita le murmure.

Mes promesses aux uns éblouirent les yeux ;

L'exil me délivra des plus séditieux ;

Claude même, lassé de ma plainte éternelle,

Éloigna de son fils tous ceux de qui le zèle,

Engagé dès longtemps à suivre son destin.

Pouvait du trône encor lui rouvrir le chemin.

Je fis plus : je choisis moi-même dans ma suite

Ceux à qui je voulais qu'on livrât sa conduite ;

J'eus soin de vous nommer, par un contraire choix.

Des gouverneurs que Rome honorait de sa voix.

A. Bailly. — École classique. 1

Je fus sourde à la brigue, et crus la renomméi'^.

J'appelai de l'exil, je tirai de l'armée,

Et ce même Sénèque, et ce même Burrhus,

Qui depuis... Rome alors estimait leurs vertus.

De Claude en même temps épuisant les richesses,

Ma main, sous voire nom, répandait ses largesses.

Les spectacles, les dons, invincibles appas,

Vous attiraient les cœurs du peuple et des soldats,

Qui d'ailleurs, réveillant leur tendresse première,

Favorisaient en vous Germanicus mon père.

Cependant Claudius penchait vers son déclin.

Ses yeux, longtemps fermés, s'ouvrirent à la fin ;

Il connut son erreur. Occupé de sa crainte.

Il laissa pour son fils échapper quelque plainte,

Et voulut, mais trop tard, assembler ses amis.

Ses gardes, son palais, son lit m'étaient soumis.

Je lui laissai sans fruit consumer sa tendresse ;

De ses derniers soupirs je me rendis maîtresse.

Mes soins, en apparence épargnant ses douleurs,

D<^ son fils, en mourant, lui cachèrent les pleurs.

Il mourut. Mille bruits en courent à ma honte.

J'arrêtai de sa mort la nouvelle trop prompte ;

Et tandis que Burrhus allait SPicrètement

De l'armée en vos mains exiger le serment.

Que vous marchiez au camp, conduit sous mes auspices,

Dans Rome les autels fumaient de sacrifices ;

Par mes ordres trompeurs tout le peuple excité

Du prince déjà mort demandait la santé.

Enfin des légions l'entière obéissance

Ayant de votre empire affermi la puissance.

On vit Claude ; et le peuple, étonné de son sort,

Apprit en môme temps votre règne et sa mort.

C'est le sincère aveu que je voulais vous faire :

Voilà tous mes forfaits. En voici le salaire.

Du fruit de tant de soins à peine jouissant

En avez-vous six mois paru reconnaissant,

Que lassé d'un respect qui vous gênait peut-être,

Vous avez affecté de ne plus me connaître.

J'ai vu Burrhus, Sénèque, aigrissant vos soupçons,

De l'infidélité vous tracer des leçons,

Ravis d'être vaincus dans leur propre science.

J'ai vu favorisés de votre confiance

Othon, Sénécion, jeunes voluptueux,

Et de tous vos plaisirs flatteurs respectueux ;

Kt lorsque, vos mépris excitant mes murmures, Je vous ai demandé raison de tant d'injures (Seul recours d'un ingrat qui se voit confondu). Par de nouveaux affronts vous m'avez répondu. Aujourd'hui je promets Junie à votre frère ; Ils se flattent tous deux du choix de votre mère : Que faites-vous? Junie, enlevée à la cour, Devient en une nuit l'objet de votre amour ; Je vois de votre cœur Octavie effacée, Prête à sortir du lit où je l'avais placée ; Je vois Pallas banni, votre frère arrêté ; Vous attentez enfin jusqu'à ma liberté : Burrhus ose sur moi porter ses mains hardies. Et lorsque convaincu de tant de perfidies, Vous deviez ne me voir que pour les expier. C'est vous qui m'ordonnez de me justifier.

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