‹ L'école classique française; les doctrines et les hommes, 1660-1715Chapitre 36 sur 64 · LA FORMATIONS DU STYLE CHEZ L'ORATEUR · texte numérisé non relu

LA FORMATIONS DU STYLE CHEZ L'ORATEUR

Pour la prédication, il y a deux choses à faire principalement : former le style, apprendre les choses.

Dans le style, il y a à considérer, premièrement, de bien parler ; :e qui ne manque presque jamais à ceux qui sont nés, et qui ont 3té nourris dans le grand monde. Mais aussi cet avantage est-il médiocre pour les discours publics ; car il faut trouver le style figuré, le style relevé, le style orné, la variété qui est tout le secret pour plaire, les tours touchants et insinuants. Il y a pour cela iivers préceptes, mais nous cherchons des exemples et des modèles.

J'ai peu lu de livres français ; et ce que j'ai appris du style en ce second sens, je le tiens des livres latins, et un peu des Grecs ,-1 de Platon, d'Isocrate et de Démosthène dont j'ai lu aussi quelque cliose, mais il est d'une étude trop forte pour ceux qui sont occupés d'autres pensées ; de Cicéron, surtout de ses livres De Oratore et du livre intitulé Orator, où je trouve les modèles de grande élo-. quence plus utiles que les préceptes qu'il y ramasse ; de ses Oraisons (avec quelque choix) : Pro Murena, Pro Marcello, quelques] Catilinaires, quelques Philip p iques ; Tite-Live, Salluste et Térence.^ Voilà mes auteurs pour la latinité ; et j'estime qu'en les lisant à quelques heures perdues, on prend des idées du style tourné et figuré. Car, quand on sait les mots, qui font comme le corps du discours, on prend dans les écrits de toutes les langues le tour, qui en est l'esprit ; surtout dans la latine, dont le génie n'est pas éloigné de celui de la nôtre, ou plutôt qui est tout le même.

Les poètes aussi sont de grand secours. Je ne connais que Virgile et un peu Homère. Horace est bon à sa mode, mais plus éloigné du style oratoire. Le reste ne fait que gâter et inspirer les pointes, les antithèses, les grands mots, le peu de sens et toutes les froides beautés.

Néanmoins, selon ce que je puis juger par le peu de lecture que j'ai fait des livres français, les Œuvres diverses de Balzac peuvent donner quelque idée du style fin et tourné délicatement. H y a peu de pensées ; mais il apprend par là même à donner plusieurs formes à une idée simple. Au reste, il le faut bientôt laisser ; car c'est le style du monde le plus vicieux, parce qu'il est le plus afïecté et le plus contraint. Mais il parle très fortement, et a enrichi la langue de belles locutions et de phrases très nobles.

J'estime la Vie de Barthélémy des Martyrs (1); les Lettres au Provincial, dont quelques-unes ont beaucoup de force et de véhémence, et toutes une extrême délicatesse. Les Livres et les Préfaces de Messieurs de Port-Royal sont bons à lire, parce qu'il y a de la gravité et de la grandeur. Mais comme leur style a peu de variété, il suffit d'en avoir vu quelques pièces...

...Pour les poètes, je trouve la force et la véhémence dans Corneille ; plus de justesse et de régularité dans Racine.

Tout cela se fait sans se détourner des autres lectures sérieuses, et une ou deux pièces suffisent pour donner l'idée et faire connaître le trait.

Mais ce qui est plus nécessaire pour former le style, c'est de bien ■ comprendre la chose, de pénétrer le fond et le fin de tout, et d'en savoir beaucoup, parce que c'est ce qui enrichit, et qui forme le

(1) Par Le iMaistre de Saci (1663). i

BOSStTET

tyle qu'on nomme savant, qui consiste principalement dans des llusions et des rapports cachés, qui montrent que l'orateur ait beaucoup plus de choses qu'il n'en traite, et divertit l'auditeur »ar les diverses vues qu'on lui donne. Cicéron demande à son irateur multarum rerum scientiam ; car il faut la plénitude pour aire la fécondité, et la fécondité pour faire la variété, sans laquelle lui agrément.

(Fragment d'une Dissertation adressée en 1669 au cardinal de Bouillon.)

Page 1