PSYCHOLOGIE HISTORIQUE
Un homme s'est rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable, lypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout en- .reprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans a paix et dans la guerre, qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il )ouvait lui ôter par conseil et par prévoyance ; mais au reste ;i vigilant et si prêt à tout, qu'il n'a jamais manqué les occasions ju'elle lui a présentées ; enfin, un de ces esprits remuants et audaîieux, qui semblent être nés pour changer le monde. Que le sort de ;els esprits est hasardeux, et qu'il en paraît dans l'histoire à qui eur audace a été funeste ! Mais aussi que ne font-ils pas, quand 1 plaît à Dieu de s'en servir ? Il fut donné à celui-ci de tromper les jeuples, et de prévaloir contre les rois. Car comme il eut aperçu ^ue dans ce mélange infini de sectes, qui n'avaient plus de règles certaines, le plaisir de dogmatiser sans être repris ni contraint par aucune autorité ecclésiastique ni séculière était le charme ijui possédait les esprits, il sut si bien les concilier par là, qu'il Bt un corps redoutable de cet assemblage monstrueux. Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appât de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu'elle en entende seulement le nom. Ceux-ci, occupés du premier objet qui les avait transportés, allaient toujours, sans regarder qu'ils allaient à la servitude ; Bt leur subtil conducteur, qui en combattant, en dogmatisant, en mêlant mille personnages divers, en faisant le docteur et le prophète, aussi bien que le soldat et le capitaine, vit qu'il avait tellement enchanté le monde, qu'il était regardé de toute l'armée comme un chef envoyé de Dieu pour la protection de l'indépendance, commença à s'apercevoir qu'il pouvait encore les pousser plus loin. Je ne vous raconterai pas la suite trop fortunée de ses entreprises, ni ses fameuses victoires dont la vertu était indi-
i^^Ci l'école classique française
giit'o, ni cette longue tranquillité qui a étonné l'univers. C'était | le conseil de Dieu d'instruire les rois à ne point quitter son Église. Il voulait découvrir, par un grand exemple, tout ce que peut l'hérésie ; combien elle est naturellement indocile et indépendante, combien fatale à la royauté et à toute autorité légitime. Au reste, quand ce grand Dieu a choisi quelqu'un pour être l'instrument de ses desseins, rien n'en arrête le cours; ou il enchaîne, ou il aveugle, ou il dompte tout ce qui est capable de résistance. « Je suis le Seigneur, dit-il par la bouche de Jérémie ; c'est moi qui ai fait la terre avec les hommes et les animaux, et je la mets entre les mains de qui il me plaît. Et maintenant j'ai voulu soumettre ces terres à Xabuchodonosor, roi de Babylone, mon ser^ viteur. » Il l'appelle son serviteur, quoique infidèle, à cause qu'il Ta nommé pour exécuter ses décrets. « Et j'ordonne, poursuit-iJ, que tout lui soit soumis, jusqu'aux animaux » : tant il est vrai que tout ploie et que tout est souple quand Dieu le commande. Mais écoutez la suite de la prophétie : « Je veux que ces peuples lui obéissent, et qu'ils obéissent encore à son fils, jusqu'à ce que le temps des uns et des autres vienne. " Voyez, Chrétiens, comme les temps sont marqués, comme les générations sont comptées : Dieu détermine jusques à quand doit durer l'assoupissement, et quand aussi se doit réveiller le monde.
(Portrait de Cromwell dans VOraison funèbre d'Henriette de France.)
}f ISÈRE ET PETITESSE DE L'HOMME
C'est une entreprise hardie que d'aller dire aux hommes qu'ils sont peu de chose. Chacun est jaloux de ce qu'il est ; et on aime mieux être aveugle que de connaître son faible : surtout les grandes fortunes veulent être traitées délicatement, elles ne prennent pas plaisir qu'on remarque leur défaut ; elles veulent que, si on le voit, du moins on le cache : et toutefois, grâce à la mort, nous en pouvons parler avec liberté. II n'est rien de si grand dans le monde, qui ne reconnaisse en soi-même beaucoup de bassesse, qui ne confesse facilement qu'il n'est rien, à le considérer par cet endroit-là. ^lais c'est encore trop de vanité de distinguer en nous la partie faible ; comme si nous avions quelque chose de considérable ! Vive l'Éternel ! ô grandeur humaine, de quelque côté que je t'envisage, sinon en tant que tu viens de Dieu, et que tu dois être rapportée à Dieu, car en cette sorte je découvre en toi un rayon
e la Divinité qui attire justement mes respects ; mais en tant ue tu es purement humaine, je le dis encore une fois, de quelque ôté que je t'envisage, je ne vois rien en toi que je considère ; arce que, de quelque endroit que je te tourne, je trouve toujours 1 mort en face, qui répand tant d'ombres de toutes parts sur e que l'éclat du monde voulait colorer, que je ne sais plus sur quoi ppuyer ce nom auguste de grandeur, ni à quoi je puis appliquer n si beau titre.
Convainquons-nous, Chrétiens, de cette importante vérité par n raisonnement invincible. L'accident ne peut pas être plus oble que la substance, ni l'accessoire plus considérable que le rincipal, ni le bâtiment plus solide que le fonds sur lequel il 3t élevé, ni enfin ce qui est attaché à notre être plus grand ni lus important que notre être môme. Maintenant, qu'est-ce que otre être? Pensons-y bien. Chrétiens, qu'est-ce que notre être? ►ites-le nous, ô mort ; car les hommes trop superbes ne m'en [•oiraient pas. Mais, ô mort, vous êtes muette et vous ne parlez u'aux yeux. Un grand roi va vous prêter sa voix, afin que vous ous fassiez entendre aux oreilles, et que vous portiez dans les Deurs des vérités plus articulées.
Voici la belle méditation dont David s'entretenait sur le trône u milieu de sa cour : Sire, elle est digne de votre audience : Ecce lensurabiles posuisti dies meos, et suhstantia mea tanquam nihilum nte te : O éternel Roi des siècles, vous êtes toujours à vouslême, toujours en vous-même ; votre être éternellement immuable, i ne s'écoule, ni ne se change, ni ne se mesure : « et voici que vous vez fait mes jours mesurables, et ma substance n'est rien devant ous )). Non, ma substance n'est rien devant vous, et tout être ui se mesure n'est rien, parce que ce qui se mesure a son terme, t lorsqu'on est venu à ce terme, un dernier point détruit tout, jmme si jamais il n'avait été. Qu'est-ce que cent ans? qu'est- 3 que mille ans, puisqu'un seul moment les efface? Multipliez os jours, comme les cerfs que la fable ou l'histoire de la nature fait ivre durant tant de siècles ; durez autant que ces grands chênes 3US lesquels nos ancêtres se sont reposés, et qui donneront icore de l'ombre à notre postérité ; entassez dans cet es])ace, ui paraît immense, honneurs, richesses, plaisirs ; que vous protera cet amas, puisque le dernier souffle de la mort, tout faible, )ut languissant, abattra tout à coup cette vaine pompe avec la lême facilité qu'un château de cartes, vain amusement des enints? et que vous servira d'avoir tant écrit dans ce livre, d'en voir rempli toutes les pages de beaux caractères, puisque enfin ne seule rature doit tout effacer? Encore une rature laisserait- Ile quelques traces, du moins, d'elle-même ; au lieu que ce dernier
moment qui effacera d'un seul trait toute notre vie, s'ira perdre lui-même avec tout le reste dans ce gouffre du néant : il n'y aura plus sur la terre aucuns vestiges de ce que nous sommes. La chair changera de nature ; le corps prendra un autre nom ; « même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps ; il deviendra, dit Tertullien, un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue » ; tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes : Posi totum ignobilitatis elogium, caducae in originem terram, et cadaveris nomen; et de isto quoque nomine perituras in nullum inde jam nomen, in omnis jam vocahuli mortem.
Qu'est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu ! J'entre dans la vie pour en sortir bientôt ; je viens me montrer comme les autres ; après, il faudra disparaître. Tout nous appelle à la mort : la nature, comme si elle était presque envieuse du bien qu'elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu'elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu'elle nouf prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d'autres formes, elle la redemande pour d'autres ouvrages.
Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent nous pousser de l'épaule . et nous dire : Retirez-vous, c'est maintenant notre tour. Ainsi comme nous en voyons passer d'autres devant nous, d'autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. O Dieu ! encore une fois, qu'estce que de nous? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! et que j'occupe peu de place dans cet abîme immense du temps ! Je ne suis rien ; un si petit intervalle n'esl pas capable de me distinguer du néant ; on ne m'a envoyé que pour faire nombre ; encore n'avait-on que faire de moi, et la pièce n'en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre.
Encore, si nous voulons discuter les choses dans une considération plus subtile, ce n'est pas toute l'étendue de notre vie qui nouî distingue du néant; et vous savez, Chrétiens, qu'il n'y a jamaw qu'un moment qui nous en sépare. Maintenant nous en tenons un maintenant il périt, et avec lui nous péririons tous, si promptemen". et sans perdre temps nous n'en saisissions un autre semblable jusqu'à ce qu'enfin il en viendra un auquel nous ne pourrons arriver, quelque effort que nous fassions pour nous y étendre ; 6' alors nous tomberons tout à coup, manque de soutien. 0 fragile appui de notre être ! ô fondement ruineux de notre substance
In imagine pertransit homo. Ah ! l'homme passe vraiment de même qu'une ombre, ou de même qu'une image en figure ; et comme luimême n'est rien de solide, il ne poursuit aussi que des choses vaines, 'image du bien, et non le bien même ; aussi est-il in imagine, ied et frustra conturbatur.
Que la place est petite que nous occupons en ce monde ! si petite certainement et si peu considérable, que je doute quelquefois, avec Arnobe, si je dors ou si je veille : Vigilemus aliquando, %n ipsum vigilare, quod dicitur, somni sit perpetui portio. Je ne jais si ce que j'appelle veiller n'est peut-être pas une partie un peu plu^ excitée d'un sommeil profond ; et si je vois des choses [•éelles, ou si je suis seulement troublé par des fantaisies et par de vains simulacres.
Prseterit figura hujus mundi : « La figure de ce monde passe, 3t ma substance- n'est rien devant Dieu » : et substantia mea tanjuam nihilum ante te. Je suis emporté si rapidement, qu'il me semble que tout me fuit et que tout m'échappe. Tout fuit en effet, messieurs ; et pendant que nous sommes ici assemblés, et que nous croyons être immobiles, chacun avance son chemin, chacun s'éloigne sans y penser de son plus proche voisin, puisque chacun marche insensiblement à la dernière séparation : Ecce mensurabiles posuisti dies meos.
(Premier point du Sermon sur la mort.)