LA ROCHEFOUCAULD
on pleure pour ôtrc pleuré ; enfin on pleure pour éviter la hont<^ lie ne pleurer pas.
Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons souvent quelque chose qui ne nous déplaît pas.
Nous nous consolons aisément des disgrâces de nos amis lors- (ju'elles servent à signaler notre tendresse pour eux.
L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission dont on se sert pour soumettre les autres : c'est un artifice de l'orgueil qui s'abaisse pour s'élever: et, bien qu'il se transforme en mille manières il n'est jamais mieux déguisé et plus capable de tromper que lorsqu'il se cache sous la figure de l'humilité.
La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d'autrui. C'est une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber. Nous donnons du secours aux autres pour les engager à nous en donner on de semblables occasions, et ces services que nous leur rendons sont, à proprement parler, un bien que nous nous faisons à nous-mêmes par avance.
L/a petitesse de l'esprit fait l'opiniâtreté ; nous ne croyons pas aisément ce qui est au delà de ce que nous voyons.
C'est se tromper que de croire qu'il n'y ait que les violentes passions, comme l'ambition et l'amour, qui puissent triompher des autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne laisse pas (l'en être souvent la maîtresse ; elle usurpe sur tous les desseins et sur toutes les actions de la vie, elle y détruit et y consume insensiblement les passions et les vertus.
La promptitude à croire le mal, sans l'avoir assez examiné, est un effet de l'orgueil et de la paresse. On veut trouver des coupables, et l'on ne veut pas se donner la peine d'examiner les crimes.
La reconnaissance dans la plupart des hommes n'est qu'une forte et secrète envie de recevoir de plus grands bienfaits.
Presque tout le monde prend plaisir à s'acquitter des petites obligations ; beaucoup de gens ont de la reconnaissance pour les médiocres ; mais il n''y a presque personne qui n'ait de l'ingratitude pour les grandes.
La grâce de la nouveauté est à l'amour ce que la fleur est sur les fruits ; elle y donne un lustre qui s'efface aisément et qui ne revient jamais.
La justice n'est le plus souvent qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte ce qui nous appartient ; de là vient cette considération et ce respect pour tous les intérêts du prochain, et cette scrupuleuse application à ne lui faire aucun préjudice. Cette crainte retient l'homme dans les bornes des biens que la naissance ou la fortune lui ont données ; et sans cette crainte, il ferait des courses continuelles sur les autres.
Les infidélités devraient éteindre l'amour, et il ne faudrait point être jaloux quand on a sujet de l'être. Il n'y a que les personnes qui évitent de donner de la jalousie qui soient dignes qu'on en ait pour elles.
Il y a de certaines larmes qui nous trompent souvent nousmêmes, après avoir trompé les autres.
La violence qu'on se fait pour demeurer fidèle à ce qu'on aime ne vaut guère mieux qu'une infidélité.
Dans les premières passions, les femmes aiment l'amant ; dans les autres, elles aiment l'amour.
La paresse est de toutes nos passions celle qiii nous est le plus inconnue à nous-mêmes. Nulle autre n'est plus ardente et plus maligne, quoique les dommages qu'elle cause soient très cachés. Si nous considérons attentivement son influence, nous verrons qu'en toute occasion elle se rend maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos plaisirs ; c'est la rémore qui arrête les plus grands vaisseaux ; c'est une bonace plus dangereuse aux importantes affaires que les écueils et les tempêtes. Le repos de la paresse est un charme secret de l'âme qui suspend nos plus ardentes poursuites et nos plus fermes résolutions.
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Il y a des gens si remplis d'eux-mêmes, que lorsqu'ils sont amoureux, ils trouvent moyen d'être occupés de leur passion, sans l'être de la personne qu'ils aiment.
Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts que la fortune ou notre industrie savent arranger : et ce n'est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants et que les femmes sont chastes.