Chapitre VIII MADAME DE LA FAYETTE
De tous les genres traités par l'école classique, le roman est assurément le plus négligé. Il semble que, entre les moralistes qui nous offraient directement leurs observations psychologiqaes, et les auteurs dramatiques qui les traduisaient dans des actions vivantes, les romanciers n'aient pas trouvé leur place. Remarquons en effet que, par la suite, le roman s'est développé au détriment des œuvres de pure psychologie. Nous ne pouvons ranger parmi les grands écrivains de l'école un auteur tel que Furetière. Sans doute, son Eoman bourgeois nous offre la peinture amusante, souvent satirique, d'une société que nous ne connaissons guère par ailleurs, et c'est un ^^f plaisir de curiosité que nous éprouvons à voir s'agiter devant nous ces petits magistrats, ces clercs, ces filles pauvres, dans les décors de leur humble vie. Mais l'ouvrage n'est pas construit ; les épisodes s'en vont, si l'on peut dire, à la débandade ; et la forme ne présente aucun mérite artistique. L'originalité de Furetière est d'avoii compris que la société aristocratique n'était pas la seule qui méritât d'être étudiée, mais l'esprit de malveillance ef de raillerie qu'il témoigne à l'égard de ses héros sembk une flatterie détournée à l'endroit des grands. Il manque de sympathie, et ses images sont trop souvent des cari
catures. Le roman ne serait donc pas représenté dans l'école classique, si une femme, et une femme du monde, ne nous avait, par une merveilleuse rencontre, donné, presque sans tâtonnement, l'incontestable chef-d'œuvre du genre.
Mme de La Fayette est une figure assez complexe et un peu énigmalique. Se défendant et se cachant d'écrire, elle a pourtant consacré aux lettres une s:rande partie de sa vie. D'une origine noble, m.ais sans éclat, pauvre et fière, réservée, discrète, ayant mérité de ses amis cet étrange surnom, le Brouillard, elle passe doucement dans le siècle, abandonnée de son mari peu après son mariage, et vivant de l'amour qu'elle portait au plus grand seigneur de lettres, La Rochefoucauld. Cette liaison, très réservée dans ses formes, connue de tous, mais dont on ne pouvait mesurer l'étendue, fut l'unique, mais durable roman, de cette femme mélancolique, extrêmement instruite, attachante par son talent et par une sorte de grâce silencieuse et noble, secrète dans sa tendresse, étrange par l'activité dissimulée avec laquelle elle se livrait aux intrigues politiques. Pour nous, ]\Ime de La Fayette représente, avec ses traits les plus achevés, le type de femme que pouvait produire la vie à la fois mondaine et intellectuelle de cette époque sans pareille, où les conversations des salons s'attachaient aux spéculations les plus hautes, où l'âme humaine était analysée sans relâche par des esprits pénétrants, sérieux, graves sans solennité, subtils sans mièvrerie, — issus de la préciosité, mais redressés et fortifiés par l'inspiration classique.
Nous ne parlerons pas de la Princesse de Montpensier (1662), ni de Zaïde (1670). Ce ne sont que des ébauches, et la Princesse de CUves les livre à l'oubli. C'est en 1678 que paraît cet admirable roman, composé lentement, contemporain, et tout voisin d'inspiration, des chefs-d'œuvre
de Racine. Comme le théâtre racinien renonce à l'emphase, au goût espagnol, à l'esprit romanesque, si forts encore dans le système cornéhen, de même, avec Mme de La Fayette, le roman cesse d'être un amas d'aventures héroïques, amusantes, mais invraisemblables ; il renonce aux curiosités de l'intrigue, aux subtilités alambiquées des interminables discussions amoureuses, pour peindre des existences vraies, un conflit humain, des sentiments profonds profondément analysés.
Le sujet en est connu, et comme ceux des tragédies de Racine, il est éternellement vrai. Une jeune femme, mariée à un homme d'honneur absolument estimable et digne d'amour, en aime un autre, avec toutes les puissances de son cœur. De quelques armes qu'elle combatte sa passion, elle ne peut rétoufi"er : la fatalité de l'amour est plus forte que sa raison. Mais, si elle n'est pas maîtresse des mouvements de son cœur, elle l'est de ses actes et de ses résolutions. La peinture de ses tourments, de ses terreurs, ce conflit violent entre son honneur et son amour, la détermination qu'elle prend vis-à-vis d'elle-même, auprès de sa mère expirante, de ne jamais faillir, toate cette étude d'une âme est Tune des plus fortes et des plus parfaites que contienne notre littérature. Le point culminant du roman, ce trait de génie que seul Racine eût pu imaginer aussi, c'est le moment où Mme de Clèves, ayant besoin d'un secours contre elle-même, le demande à l'homme qui a la charge de son honneur, en lui avouant l'amour qu'elle ressent pour un autre que lui. Cette scène étonnante nous montre face à face deux êtres qui appartiennent à la plus véritable humanité, — celle qui s'attache à son devoir, mais en se brisant le cœur, — elle, désespérée, ne voyant plus clair en elle-même, mais trop noble pour chercher un autre refuge que son mari qu'elle va meurtrir et déchirer, et lui, écrasé, douloureux, mais gardant tout son amour et une estime encore accrue à la femme qui le place si haut
ir l'aveu qu'elle ose lui faire. La suite du roman est digne I cet épisode admirable. Un déplorable incident jette dans ime de M. de Clèves un doute dont il meurt, reconnaisnt trop tard son erreur. Et Mme de Clèves, libre, sans proche, pouvant légitimement disposer d'elle-même, rose un bonheur acheté d'un tel prix, et reste, loin du monde
jusqu'à la mort, fidèle au souvenir de celui qu'elle n'a is pu aimer.
On le voit, il ne s'agit point là d'événements surprenants, ichaînés par des rencontres singuhères. C'est l'étude de ois êtres, la femme, le mari, et celui qui aime sans être imant, dans une situation que relève sans doute la noesse des conditions, mais qui se retrouve souvent dans vie. Combien en est-il, de ces êtres qui, par un scrupule honneur, étouffent en eux un sentiment défendu, et se eurtrissent, et meurtrissent celui qu'ils aiment, préiérant
souffrance à son abaissement ! Tous les mouvements âme, tous les conflits intérieurs, toutes les tortures senmentales de ces trois créatures sont étudiés par Mme de i Fayette avec la finesse de cœur d'une femme qui est le femme de génie. On a dit parfois que la princesse de èves faisait songer à Pauline. Quel étrange jugement !... Dut au contraire, parce qu'elle est placée dans un cas mblable, parce que, comme Pauline, elle immole en elle n amour, nous pouvons, dans ces situations toutes voiles, mesurer l'abîme qui sépare les artifices cornéliens de
vérité classique. Pauline est une raisonneuse, un pur prit, qui ne s'émeut guère, une volonté qui s'impose des is dont elle semble peu souffrir, et à qui suffit, pour sa isolation, l'orgueil de sa victoire. Il n'y a pas chez me de Clèves une seule renonciation qui ne lui arrache 1 peu de sa vie ; elle tient à son honneur par un sentiment n est une passion tout comme son amour, et non pas ir une idée ou un système ; tous les combats se livrent ms son cœur, quand il n'y a chez Pauhne que des débats
intellectuels. La princesse de Clèves est une héroïne d Racine, et pour la psychologie et pour la perfection de 1 langue elle évoque P/ièc?/*e à tout moment, jamais Polyeucu
Par ce petit livre, qui ne dépasse pas les dimensions d nos ouvrages contemporains, Mme de La Fayette achèV l'œuvre de l'école de 1660, en plaçant le roman au nombi des genres élevés par elle à la perfection. Pour retrouva cette profondeur d'analyse, il faudra maintenant franch; plus d'un siècle, rejeter les effusions lacrymatoires et grar diloquentes de Rousseau, et venir jusqu'aux études sul tiles et passionnées de Fromentin dans Dominique et c Benjamin Constant dans Adolphe. Jamais, du reste, mêir dans la plus belle période du dix-neuvième siècle, le roma psychologique n'a dépassé comme fond, et plus encoi comme forme, la divine perfection de cette œuvre, à 1; quelle ne manque que la signature de Racine.