FÉNELON
Cet idéal classique, que nous avons essayé de définir, ît dont nous avons montré l'épanouissement dans les euvres parfaites de quelques écrivains de génie, n'a riomphé que pendant un petit nombre d'années : période mique, la plus glorieuse sans doute de notre histoire artisique, si nous considérons l'admirable ensemble d'ouvrages ju'elle a produits ; période étrangement brève, pour quiconque embrasse d'un coup d'œil la totalité de notre litérature. Comme l'a noté le plus pénétrant des critiques nodernes : « Le naturalisme classique est le produit d'une combinaison d'éléments dissemblables : le rationalisme et e goût esthétique... Le premier éloignait de l'antiquité, ît poussait la raison moderne à ne compter que sur soi ; le lecond ramenait à l'antiquité, et invitait le génie moderne i s'appuyer toujours sur les Grecs et sur les Romains (1). »
Le respect et le culte de l'idéal classique demeurèrent nébranlables tant que l'équihbre subsista entre ces deux iendances. Mais c'est une loi de l'évolution historique que 'esprit d'indépendance, de discussion, de libre examen, 'emporte toujours sur les principes de tradition et d'au-
(1) Lanson, Histoire de la littérature française, 1. IV, cii. F^
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torité. Le dix-huitième siècle verra éclater le triomphe de la raison affranchie. La Querelle des anciens et des modernes marque, à la fin du dix-septième siècle, la lutte qui s'engage entre ces deux formes de pensée dans le domaine littéraire. Il faudrait remonter assez haut dans le dix-septième siècle pour assister aux premières escarmouches de cette guerre. Lorsque Desmarets de Saint-Sorlin, auteur d'un Clovis paru en 1657, publie en 1G70 sa Comparaison de la Langue et de la Poésie française, en 1674 sa Défense du Poème héroïque, en 1675 s3.Défense de la Poésie et de la Langue française, c'est, à propos de l'emploi du merveilleux chrétien dans l'épopée, contre Boileau qui l'interdit, le premier froissement d'épées entre l'esprit purement classique et l'esprit moderne. Mais la Ç^ere/Ze elle-même éclate en 1687, et l'occasion en est ce Poème du siècle de Louis le Grand, que lut Charles Perrault à l'Académie. Le début du poème pose, non sans vigueur, la thèse des modernes :
La belle antiquité fut toujours vénérable,
Mais je ne crus jamais qu'elle fût adorable.
Je vois les anciens sans plier les genoux ;
Ils sont grands, il est vrai, mais hommes comme nous ;
Et l'on peut comparer, sans crainte d'être injuste,
Le siècle de Louis au beau siècle d'Auguste.
La nature a conservé toute sa puissance créatrice ; elle a produit jadis des hommes de génie ; elle en produit encore. Qui sait même si, épurées, perfectionnées par le goût moderne, les œuvres des anciens ne seraient pas supérieures à ce qu'elles sont?... Nous voyons apparaître ici l'idée de progrès, qui peu à peu va s'afTirmer plus fortement. Et, pour éclairer plus vivement sa pensée, Perrault ne craint pas de s'attaquer au Dieu même de l'épopée, à Homère :
Père de tous les arts, à qui du dieu des vers Les mystères profonds ont été découverts, Vaste et puissant génie, inimitable Homère, D'un respect infini ma Muse te révère...
Cependant si le ciel, favorable à la France, Au siècle où nous vivons eût remis ta naissance, Cent défauts, qu'on impute au siècle où tu naquis, Ne profaneraient pas tes ouvrages exquis... Ton génie abondant dans ses descriptions Ne t'aurait pas permis tant de digressions, Et, modérant l'excès de tes allégories, Eût encor retranché cent doctes rêveries Où ton esprit s'égare et prend de tels essors Qu'Horace te fait grâce en disant que tu dors.
Après cette séance, à laquelle Boileaii indigné n'avait pu assister jusqu'au bout, La Fontaine écrit son EpHre à Huet, et le satirique lance contre les modernes deux épigrammes qui n'ajoutent rien à sa gloire. La Querelle, maintenant bien engagée, se développe dans les Parallèles des anciens et des modernes, que publie Perrault en 1688 et 1696. Non sans quelque paradoxe, Perrault assimile le progrès littéraire au progrès scientifique, et se donne ainsi la partie belle. Il est incontestable que, de siècle en siècle, la science s'accroît, chaque chercheur, à chaque époque, recevant, comme un capital qu'il lui suffit d'augmenter, tout le trésor des découvertes dues à ses aïeux. En est-il de même en littérature? L'œuvre littéraire bénéficie-t-elle vraiment de toutes les œuvres antérieures, et dépasse-t-elle forcément celles qui l'ont précédée?... Comme si la création littéraire était autre chose que l'expression d'un génie particulier et individuel !... C'est cette affirmation d'un progrès général de l'esprit qui fait au fond touie l'argumentation de Perrault, polémiste ingénieux et souple, difficile à saisir et à vaincre parmi toutes les restrictions et toutes les nuances dont il enveloppe sa pensée. Boileau ne s'embarrasse pas de tant de finesses. Il écrit ses pesantes Réflexions sur Longin, où, sans traiter la question d'un point de vue assez élevé, il s'efforce surtout d'établir, par des arguments ad hominem,, que Perrault n'a pas compris ceux qu'il se permet de critiquer. C'est un épisode A. Bailly. — École classique. ' 13
encore delà Querelle que la Satire contre les femmes, publiée par Boileau en 1694, pour récuser et bafouer celles qui prenaient le parti des modernes. Perrault riposte par une Apologie des femmes, dont la préface est une attaque directe contre Boileau, qu'il raille spirituellement et durement dans le cours de son poème. Mais ce combat assidu des deux protagonistes, qui trop souvent prend les allures d'une chicane personnelle, et qui par là risque de restreindre un peu la portée de la Querelle, ne doit pas nous empêcher d'en apercevoir l'importance. Deux esprits sont aux prises : l'esprit de soumission au passé, de tradition, de respect, d'esthétique régulière, et l'esprit de recherche critique, de hardiesse, de libre examen. Ceux qui tiennent pour le passé, ce sont ces purs classiques, que l'étude et le culte des anciens ont rendus si grands, — La Fontaine, Racine, — ceux dont les Grecs et les Latins furent les éducateurs, et qui croiraient offenser leurs maîtres en admettant qu'ils les puissent égaler. Ceux qui tiennent pour les modernes, ceux qui, par une vue neuve et juste, considèrent Boileau, La Fontaine ou Racine comme aussi grands que les plus grands antiques, ce sont les femmes, les jeunes gens, une bonne partie de la Cour, des écrivains ingénieux, curieux, épris de science, comme Fontenelle, tous ceux auxquels sont incommodes les lisières qu'on leur veut imposer. Au fond, qui donc avait raison, qui donc avait tort? Et la question n'était-elle pas mai posée? Que les modernes puissent égaler les anciens, le fait le prouvait, et Boileau lui-même paraissait bien le sentir. Mais qu'ils leur fussent forcément supérieurs, Perrault n'eût pas osé le soutenir, et cette assimilation du progrès littéraire au progrès scientifique n'était sans doufe pour Fontenelle et lui qu'un procédé de polémique. Mais alors, sur les questions de fait, ces adversaires étaient bien près de s'entendre. Aussi voyons-nous Boileau et Perrault se réconcilier au mois d'août de cette même année 1694, et Boileau écrit une lettre
yUEEELLE DES ANCIENS ET DES MODEEXES 195
qui ne sera publiée qu'en 1701, dans laquelle il s'arrête enfin à des conclusions raisonnables et modérées. La Querelle pourtant n'est pas close. Un esprit nouveau s'est fait jour, et s"est opposé à l'idéal classique. De cet esprit hardi, inquiet, novateur, — destructeur aussi, — nous allons trouver l'expression daas les idées littéraires de Féxelox (1).
Nous ne rangerons pas Fénelon parmi les grands classiques. Personnage de premier plan, profonde et parfois énigmatique figure de prélat mystique, ironique et tendre, orgueilleux et humble, politique aux idées neuves, utopiste et téméraire souvent ; aristocrate dont la distinction raffinée éclabousse un peu la grave bourgeoisie de Bossuet, prédicateur abondant, évangélique, charmant, ce n'est pas un grand écrivain. Il lui a manqué d'écrire len-
(1) François de Salignac de la Mothe- Fénelon naquit en 1651 d'une ancienne famille du Périgord. Très jeune, il marqua des tendances religieuses et mystiques qui établirent sa vocation. La propagande et le prosélytisme occupèrent le début de sa carrière religieuse. Fort grand seigneur, lié avec les plus hautes familles du royaume, particulièrement avec le duc et la duchesse de Beauvilliers, il composa pour eux son Traité de V éducation des filles (1687). Cet ouvrage lui valut d'être nommé en 1689 précepteur du duc de Bourgogne, prince de caractère emporté, injurieux, farouche, dont Fénelon fit un rêveur mélancolique et profondément religieux. C'est très vraisemblablement pour lui qu'il composa son Télémaque. plein d'allusions contemporaines et d'idées hardies. Parvenu aux fonctions les plus hautes, et méditant de s'élever bien plus haut encore si son disciple montait sur le trône, Fénelon succomba dans l'affaire du Quiétisme, après une lutte violente qu'il soutint contre Bossuet. En 1695, il fut nommé archevêque de Cambrai. Confiné dans son diocèse par ordre du pape, il mena la vie à la fois humble et orgueilleuse d'un grand seigneur et d'un saint. La mort du duc de Bourgogne en 1712 vint détruire l'espoir qu'il avait conservé de régner un jour aux côtés d'un roi qui lui eût été soumis. Il mourut en 1715, ayant recouvré la faveur de la Cour et celle du monarque.
tement et de savoir se restreindre. Sa phrase écrite est une phrase oratoire, fluide, harmonieuse, qui parfois annonce la phrase voltaiiienne, et trop souvent se balance en ondulations un peu molles. Mais il est un de ceux qui marquent le plus nettement la transition entre deux époques littéraires, et c'est en partie à cause de lui que nous voyouo se désagréger l'idéal classique.
Si nous nous bornons à lire superficiellement les œuvres de Fénelon, nous aurons l'illusion de retrouver en lui les fortes -croyances rehgieuses et les dogmes littéraires du dix-septième siècle. Quel théologien a plus hautement affirmé la pureté et l'orthodoxie de sa foi? Mais, s'il nous était possible d'étudier ici l'âpre polémique qui le mit aux prises avec Bossuet, au sujet du Quiétisme, il nous serait aisé de montrer qu'au strict point de vue de la doctrine catholique, Bossuet avait raison contre lui, dont l'âme orgueilleuse et subtile caressait l'hérésie que peut-être il croyait détester ! Qu'était-ce donc que cette doctrine éthérée, cette religion d'initiés, qui, trouvant Dieu dans leur cœur, se sentaient de taille à l'adorer dans une extatique contemplation, sans formules, sans dogmes, sans prêtres? Nisard le dit en quelques mots pénétrants : « Sa doctrine de l'amour pur et désintéressé, qui se conforme au culte extérieur, mais qui peut s'en passer, où mène-t-elle, sinon au déisme du dix-huitième siècle? »
Or, ce qui fit la puissance de l'esprit classique, c'était sa. cohésion un peu massive, et ce sentiment de religieux respect qui inclinait l'âme, avec une foi presque semblable, devant un idéal qui demeurait religieux jusque dans les questions profanes. Il nous paraît impossible de comprendre Boileau, Racine, et même Molière et La Fontaine, si l'on ne voit en eux des âmes demeurées croyantes, jusque dans leur indifférence rehgieuse, durable ou passagère. Renoncer à la discipline dogmatique du catholicisme.
c'est s'écarter sans retour de l'idéal classique, — c'est donner à la pensée une nouvelle attitude, une direction nouvelle.
Mais si nous voulons nous borner aux doctrines littéraires, étudions cette Lettre à V Académie, qui, avec V Art poétique, est le plus notable monument de la critique classique. Fénelon y traite, dans l'allure un peu libre qui con\iendrait à une conversation élégante, toutes les questions qui, selon lui, doivent s'imposer à l'attention des académiciens. Il voudrait simplifier notre grammaire, pour faciliter aux étrangers la connaissance de notre langue ; mais notre vocabulaire, — le vocabulaire de Racine ! lui semble pauvre. Il déplore que les premiers critiques du grand siècle, Vaugelas et ^Malherbe, aient épuré le français au point de l'anémier. Il voudrait y introduire, comme un pur disciple de la Pléiade, une masse de synonymes, de mots savants, de composés purement littéraires, sans s'apercevoir que cette richesse inutile et factice ne peut s'acquérir qu'au détriment de la rigueur et de la précision. Toujours chimérique et révolutionnaire, il voudrait affranchir notre poésie des entraves de la rime. Il condamne l'abus des sentiments amoureux dans la tragédie, « le bas comique » de Molière, qu'il ne semble pas comprendre lors même qa'il prétend l'admirer. Ce qu'il aime, ce qui le charme, c'est la délicatesse tendre, élégante, fade et monotone de Térence. Les beautés mâles, l'originalité un peu rude, choquent sa distinction de grand seigneur. En revanche, seul peut-être de son temps, il a compris ce que devait être l'histoire, — une recherche impartiale et philosophique des causes, une étude des institutions, une peinture colorée de la vie : Voltaire pourrait souscrire à ce qu'il en écrit. Il aborde enfin la fameuse Querelle des anciens et des modernes. Le débat s'étant ouvert entre Houdar de La Motte, défenseur des modernes, et Mme Dacier, femme du secrétaire perpétuel de l'Académie, qui jmnait la dé-
feiise des anciens dans son livre sur les Causes de la corruption du goût, Fénelon ne pouvait se dérober et refuser de faire connaître son sentiment. Mais quel étrange exposé de principes, et que les conclusions en demeurent obscures, comme elles l'étaient sans doute dans cet esprit encore enchaîné par le passé, et si fortement entraîné vers l'avenir ! Il faut, afTirme-t-il, souhaiter que les modernes surpassent les anciens, car les anciens n'y sauraient rien perdre, et le monde y gagnerait. Au surplus, on ne peut juger d'un ouvrage par sa date, et s'il est vraisemblable qu'Homère et Pindare ont dépassé des prédécesseurs inconnus, pourquoi la même ambition nous serait-elle interdite?... Mais ce serait une grave erreur que de mépriser les anciens et de cesser de les étudier ; les modernes doivent se défier d'eux-mêmes, et imiter ces maîtres parfaits : louons, encourageons ceux qui témoigneront de cette noble modestie. En outre, il n'est pas interdit de reconnaître que les anciens ont eu des faiblesses, et l'on peut les indiquer sans manquer au respect qu'on leur doit. Leur religion, leur philosophie les placent certainement audessous de nous, mais ils méritent d'être estimés jusque dans les endroits où ils ne sont pas exempts de défauts. Que conclure?... Ne pas conclure est sans doute plus habile et plus simple. Et Fénelon termine ainsi :
Je ne vante point les anciens comme des modèles sans imperfection, je ne veux point ôter à personne l'espérance de les vaincre ; je souhaite au contraire de voir les modernes victorieux par l'étude des anciens mêmes qu'ils auront vaincus. Mais je croirais m'égarer au delà de mes bornes, si je me mêlais de juger jamais pour le prix entre les combattants :
...non nostrum inter vos tantas componere lites, et vitula tu dignus, et hic...
Où sont les solides prmcipes, les dogmes puissants et irréfutables, que les classiques tiraient de l'antiquité? Que trouvons -nous ici? Une admiration certainement profonde
et sincère pour les beautés d'autrefois, la conviction que les anciens méritent de rester les éducateurs de l'esprit, mais aussi l'espoir, presque la certitude, que les modernes peuvent les atteindre, peut-être les dépasser.
En écrivant son TéUmaque, peint de couleurs anciennes, mais rempli d'idées modernes et d'allusions toutes contemporaines, Fénelon traça le premier des romans voltairiens. En critiquant, en réformant, dans des écrits utopistes, mais singulièrement hardis, le gouvernement de Louis XIV, il nous fait assister aux premières tentatives d'un esprit critique qui s'attaque au passé. En combattant le despotisme de la rime, il annonce cet esprit antipoétique qui sera celui des poètes nouveaux. L'idéal classique n'est pas détruit, mais chancelle. D'une main qui tremble de sa témérité, Fénelon montre les voies où s'engagera le dix-huitième siècle
A MONSEIGNEUR UEVÉQUE DE SOISSOM
en lui donnant un Quintilien de la traduction d'Horacio Toscanella (1687).
Je vous fais un présent capable de me nuire : Chez vous Quintilien s'en va tous nous détruire ; Car enfin qui le suit? qui de nous aujourd'hui S'égale aux anciens tant estimés chez lui? Tel est mon sentiment, tel doit être le vôtre. Mais si notre suffrage en entraîne quelque autre, Il ne fait pas la foule ; et je vois des auteurs Qui, plus savants que moi, sont moins admirateurs. Si vous les en croyez, on ne peut, sans faiblesse, Rendre hommage aux esprits de Rome et de la Grèce : « Craindre ces écrivains ! on écrit tant chez nous ! La France excelle aux arts, ils y fleurissent tous. Notre prince avec art nous conduit aux alarmes ; Et sans art nous louerions le succès de ses armes ! Dieu n'aimerait-il plus à former des talents? Les Romains et les Grecs sont-ils seuls excellents? •>
200 l'école classique feinçaise
Ces discours sont fort beaux, mais fort souvent frivoles.
Je ne vois point l'effet répondre à ces paroles ;
Et, faute d'admirer les Grecs et les Romains,
On s'égare en voulant tenir d'autres chemins.
Quelques imitateurs, sot bétail, je l'avoue,
Suivent en vrais moutons le pasteur de Mantoue ;
J'en use d'autre sorte, et, me laissant guider,
Souvent à marcher seul j'ose me hasarder.
On me verra toujours pratiquer cet usage.
Mon imitation n'est point un esclavage ;
Je ne prends que l'idée, et les tours, et les lois
Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.
Si d'ailleurs quelque endroit plein chez eux d'excellence
Peut entrer dans mes vers sans nulle violence,
Je l'y transporte, et veux qu'il n'ait rien d'affecté.
Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité.
Je vois avec douleur ces routes méprisées :
Art et guides, tout est dans les Champs-Elysées.
J'ai beau les évoquer, j'ai beau vanter leurs traits,
On me laisse tout seul admirer leurs attraits.
Térence est dans mes mains ; je m'instruis dans Horace ;
Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse.
Je le dis aux rochers ; on veut d'autres discours :
Ne pas louer son siècle est parler à des sourds.
Je le loue, et je sais qu'il n'est pas sans mérite ;
Mais, près de ces grands noms, notre gloire est petite ;
Tel de nous, dépourvu de leur solidité,
N'a qu'un peu d'agrément, sans nul fonds de beauté.
Je ne nomme personne ; on peut tous nous connaître.
Je pris certain auteur autrefois pour mon maître ; Il pensa me gâter. A la fm, grâce aux dieux, Horace, par bonheur, me dessilla les yeux. L'auteur avait du bon, du meilleur ; et la France Estimait dans ses vers le tour et la cadence. Qui ne les eût prisés? J'en demeurai ravi ; Mais ses traits ont perdu quiconque Ta suivi. Son trop d'esprit s'épand en trop de belles choses : Tous métaux y sont or, toutes fleurs y sont roses.
On me dit là-dessus : « De quoi vous plaignez-vous ? » De quoi ? Voilà mes gens aussitôt en courroux ; Ils se moquent de moi, qui, plein de ma lecture. Vais partout prêchant l'art de la simple nature.
Ennemi de ma gloire et de mon propre bien,
Malheureux, je m'attache à ce goût ancien.
(' Qu'a-t-il sur nous, dit-on, soit en vers, soit en prose ?
L'antiquité des noms ne fait rien à la chose,
li'autorité non plus, ni tout Quintilien. »
Confus à ces propos, j'écoute, et ne dis rien.
J'avouerai cependant qu'entre ceux qui les tiennent
J'en vois dont les écrits sont beaux et se soutiennent ;
Je les prise, et prétends qu'ils me laissent aussi
Révérer les héros du livre que voici.
Recevez leur tribut des mains de Toscanelle ;
Ne vous étonnez pas qu'il donne pour modèle
A des ultramontains un auteur sans brillants ;
Tout peuple peut avoir du goût et du bon sens,
Ils sont de tout pays, du fond de l'Amérique ;
Qu'on y mène un rhéteur habile et bon critique.
Il fera des savants. Hélas ! qui sait encor
Si la science à l'homme est un si grand trésor?
Je chéris l'Arioste et j'estime le Tasse ;
Plein de Machiavel, entêté de Boccace,
J'en parle si souvent qu'on en est étourdi.
J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi.
Non qu'il ne faille un choix dans leurs plus beaux ouvrages ;
Quand notre siècle aurait ses savants et ses sages,
En trouverai-je un seul approchant de Platon?
La Grèce en fourmillait dans son moindre canton.
La France a la satire et le double théâtre ;
Des bergères d'Urfé chacun est idolâtre ;
On nous promet l'histoire, et c'est un haut projet.
J'attends beaucoup de l'art, beaucoup plus du sujet ;
11 est riche, il est vaste, il est plein de noblesse,
11 me ferait trembler pour Rome et pour la Grèce.
Quant aux autres talents, l'ode, qui baisse un peu.
Veut de la patience, et nos gens ont du feu.
Malherbe avec Racan parmi les chœury des anges,
Là-haut de l'Éternel célébrant les louanges,
Ont emporté leur lyre ; et j'espère qu'un jour
J'entendrai leur concert au céleste séjour.
Digne et savant prélat, vos soins et vos lumières
Me feront renoncer à mes erreurs premières ;
Comme vous je dirai l'auteur de l'univers,
Cependant agréez mon rhéteur et mes vers.
(J. DE LA FONTALNE. — Épître à Huet.)
LETTRE A M. PERRAULT Monsieur,
Puisque le public a été instruit, de notre démêlé, il est bon de lui apprendre aussi notre réconciliation, et de ne lui pas laisser ignorer qu'il en a été de notre querelle sur le Parnasse comme de ces duels d'autrefois, que la prudence du roi a si sagement réprimés, où après s'être battus à outrance, et s'être quelquefois cruellement blessés l'un l'autre, on s'embrassait et on devenait sincèrement amis. Notre duel grammatical s'est même terminé encore plus noblement ; et je puis dire, si j'ose vous citer Homère, que nous avons fait comme Ajax et Hector dans Vlliade, qui aussitôt après leur long combat, en présence des Grecs et des Troyens, se comblent d'honnêtetés et se font des présents. En elTet, monsieur, notre dispute n'était pas encore bien finie,^ que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer vos ouvrages, et que j'ai eu soin qu'on vous portât les miens. Nous avons d'autant mieux imité ces deux héros du poème qui vous plaît si peu, qu'en nous faisant ces civilités nous sommes demeurés, comme eux, chacun dans notre même parti et dans nos mêmes sentiments, c'est-à-dire vous toujours bien résolu de ne point trop estimer Homère et Virgile, et moi toujours leur passionné admirateur. Voilà de quoi il est bon que le public soit informé ; et c'était pour commencer à le lui faire entendre que, peu de temps après notre réconciliation, je composai une épigramme qui a couru, et que vraisemblablement vous avez vue. La voici :
Tout le trouble poétique A Paris s'en va cesser ; Perrault l'anti-pindarique Et Despréaux l'homérique Consentent de s'embrasser.
Quelque aigreur qui les anime.
Quand, malgré l'emportement.
Comme eux l'un l'autre on s'estime, L'accord se fait aisément ; Mon embarras est comment On pourra finir la guerre De Pradon et du parterre.
/ous pouvez reconnaître, monsieur, par ces vers où j'ai exprimé lincèrement ma pensée, la diflérence que j'ai toujours faite de vous !t de ce poète de théâtre, dont j'ai mis le nom en œuvre pour tgayer la fm de mon épigramme. Aussi était-ce l'homme du monde jui vous ressemblait le moins.
Mais maintenant que noui voilà bien remis, et qu'il ne reste )lus entre nous aucun levam d'animosité ni d'aigreur, oserais-je ;omme votre ami, vous demander ce qui a pu, depuis si longtemps, rous irriter, et vous porter à écrire contre tous les plus célèbres icrivains de l'antiquité? Est-ce le peu de ras qu'il vous a paru [ue l'on faisait parmi nous des bons auteurs modernes? Mais où ivez-vous vu qu'on les méprisât? Dans quel siècle a-t-on plus rolontiers applaudi aux bons livres naissants, que dans le nôtre? Juels éloges n'y a-t-oa point donnés aux ouvrages de M. Des- :artes, de M. Arnauld, de M. Nicole, et de tant d'autres admirables >hilosophes et théologiens que la France a produits depuis soixaïite ins, et qui sont en si grana nombre, quon pourrait faire un petit ^olume de la seule liste de leui-s écrits? Mais pour ne nous arrêter ci qu'aux seuls auteurs qui nous touchent vous et moi de plus )rès, je veux dire aux poètes, quelle gloire ne s'y sont pojnt Lcquise les Malherbe, les Racan, les Maynard? Avec quels batteoents de mains n'y a-t-on point reçu les ouvrages de Voiture, le Sarrazin et de La FontB.ine? Quels honneurs n'y a-t-on point, »our ainsi dire, rendus à M. de Corneille et à M. Racine? Et qui st-ce qui n'a point admiré les comédies de Molière? Vous-même, Qonsieur, pouvez-vous vous plaindre qu'on n'y ait pas rendu jusice à votre Dialogue de l'amour et de l'amitié ; à votre Poème ur la peinture ; à votre Épître sur M. de La Quintinie, et à tant ['autres excellentes pièces de Totre façon? On n'y a pas vériablement fort estimé nos poèm.es héroïques : mais a-t-on eu tort? t.[ ne confessez-vous pas vous-même, en quelque endroit de vos Parallèles, que le meilleur de ces poèmes est si dur et si forcé [u'il n'est pas possible de le lire?
Quel est donc le motif qui vous a tant fait crier contre les mciens? Est-ce la peur qu'on ne se gâtât en les imitant? Mais )ouvez-vous nier que ce ne soit au contraire à cette imitationà même que nos plus grands poètes sont redevables du succès le leurs écrits? Pouvez-vous nier que ce ne soit dans Tite-Live, lans Dion Cassius, dans Plutarque, dans Lucain, et dans Sénèque |ue M. de Corneille a pris ses plus beaux traits, a puisé ces grandes dées qui lui ont fait inventer un nouveau genre de tragédie, nconnu à Aristote? Car c'est sur ce pied, à mon avis, qu'on doit egarder quantité de ses plus belles pièces de théâtre, où. se mettant LU-dessus des règles de ce philosophe, il n'a point songé, comme les
2û4 l'école classique française
poètes de l'ancienne tragédie, à émouvoir la pitié et la terreur, mais à exciter dans l'àme des spectateurs, par la sublimité des pensées, et par la beauté des sentiments, une certaine admiration dont plusieurs personnes, et les jeunes gens surtout, s'accommodent souvent beaucoup mieux que des véritables passions tragiques. Enfin, monsieur, pour finir cette période un peu longue, et pour ne me point écarter de mon sujet, pouvez-vous ne pas convenir que ce sont Sophocle et Euripide qui ont formé M. Racine? Pouvez-vous ne pas avouer que c'est dans Plaute et dans Térence que Molière a appris les plus grandes finesses de son art?
D'où a pu donc venir cette chaleur contre les anciens? Je commence, si je ne m'abuse, à l'apercevoir. Vous avez vraisemblablement rencontré, il y a longtemps, dans le monde, quelquesuns de ces faux savants, tels que le président de vos Dialogues, qui ne s'étudient qu'à enrichir leur mémoire, et qui, n'ayant d'ailleurs ni esprit, ni jugement, ni goût, n'estiment les anciens que parce qu'ils sont anciens ; ne pensent pas que la raison puisse parler une autre langue que la grecque ou la latine ; et condamnent d'abord tout ouvrage en langue vulgaire, sur ce fondement seul qu'il est en langue vulgaire. Ces ridicules admirateurs de l'antiquité vous ont révolté contre tout ce que l'antiquité ^ de plus merveilleux ; vous n'avez pu vous résoudre d'être du sentiment de gens si déraisonnables, dans la chose même où ils avaient raison. Voilà, selon toutes les apparences, ce qui vous a fait faire vos Parallèles. Vous vous êtes persuadé qu'avec l'esprit que vous avez, et que ces gens-là n'ont point, qu'avec quelques arguments spé-^ cieux, vous déconcerteriez aisément la vaine habileté de ces faibles antagonistes, et vous y avez si bien réussi, que si je ne me fusse mis de la partie, le champ de bataille, s'il faut ainsi parler, vous demeurait, ces faux savants n'ayant pu, et les vrais savants, par une hauteur un peu trop affectée, n'ayant pas daigné vous répondre. Permettez-moi cependant de vous faire ressouvenir que ce n'est point à l'approbation des faux ni des vrais savants que les grands écrivains de l'antiquité doivent leur gloire, mais à la constante et unanime admiration de ce qu'il y a eu dans tous les siècles d'hommes sensés et délicats, entre lesquels on compte plus d'un Alexandre et plus d'un César. Permettez-moi de vous représenter qu'aujourd'hui même encore ce ne sont point, comme vous vous le figurez, les Schrevelius, les Peraredus, les Menagius, ni, pour me servir des termes de Molière, les savants en us, qui goûtent davantage Homère, Horace, Cicéron, Virgile. Ceux que j'ai toujours vus le plus frappés de la lecture des écrits de ces grands personnages, ce sont des esprits du premier ordre ; ce sont des hommes de la plus haute élévation. Que s'il fallait nécessaire-
nent vous en citer quelques-uns, je vous étonnerais peut-être jar les noms illustres que je mettrais sur le papier ; et vous y ;rouveriez non seulement des Lamoignon, des d'Aguesseau, des Froisville, mais des Condé, des Conti, et des Turenne.
Ne pourrait-on point donc, monsieur, aussi galant homme jue vous l'êtes, vous réunir de sentiments avec tant de si galants lommes? Oui, sans doute, on le peut; et nous ne sommes pas nême vous et moi si éloignés d'opinion que vous pensez. En îffet, qu'est-ce que vous avez voulu établir par tant de poèmes, ie dialogues et de dissertations sur les anciens et sur les modernes ? le ne sais si j'ai bien pris votre pensée ; mais la voici, ce me semble, ^otre dessein est de montrer que pour la connaissance surtout des jeaux-arts, et pour le mérite des belles-lettres, notre siècle, ou, jour mieux parler, le siècle de Louis le Grand, est non seulement îomparable, mais supérieur à tous les plus fameux siècles de l'an- ;iquité, et même au siècle d'Auguste. Vous allez donc être bien jtonné, quand je vous dirai que je suis sur cela entièrement de ^otre avis ; et que même, si mes infirmités et mes emplois m'en aissaient le loisir, je m'offrirais volontiers de prouver comme t^ous cette proposition, la plume à la main. A la vérité j'emploierais îeaucoup d'autres raisons que les vôtres, car chacun a sa manière ie raisonner ; et je prendrais des précautions et des mesures que ^ous n'avez point prises.
Je n'opposerais donc pas, comme vous avez fait, notre nation ;t notre siècle seuls à toutes les autres nations et à tous les autres liècles joints ensemble ; l'entreprise, à mon sens, n'est pas soutelable. J'examinerais chaque nation et chaque siècle l'un après 'autre, et après avoir mûrement pesé en quoi ils sont au-dessus le nous, et en quoi nous les surpassons, je suis fort trompé si e ne prouvais invinciblement que l'avantage est de notre côté. Vinsi, quand je viendrais au siècle d'Auguste, je commencerais 3ar avouer sincèrement que nous n'avons point de poètes héroïques li d'orateurs que nous puissions comparer aux Virgile et aux Gicé- 'on. Je conviendrais que nos plus habiles historiens sont petits levant les Tite-Live et les Salluste. Je plisserais condamnation lur la satire et sur l'élégie, quoiqu'il y ait des satires de Régnier idmirables, et des élégies de Voiture, de Sarrazin, et de la comtesse le La Suze, d'un agrément infini. Mais en même temps je ferais Toïr que pour la tragédie nous sommes beaucoup supérieurs aux L«atins, qui ne sauraient opposer à tant d'excellentes pièces trafiques que nous avons en notre langue, que quelques déclamations )his pompeuses que raisonnables d'un prétendu Sénèque, et un 3eu de bruit qu'ont fait en leur temps le Thyesie de Varius et la Médée d'Ovide. Je ferais voir que, bien loin qu'ils aient eu dans
ce sièrle-là des poètes comiques meilleurs que les nôtres, ils n'er ont pas eu un seul dont le nom ait mérité qu'on s'en souvînt les Plante, les Cécilius, et les Térence, étant morts dans le siècl précédent. Je montrerais que, si pour l'ode nous n'avons poin d'auteurs si parfaits qu'Horace, qui est leur seul poète lyrique nous en avons néanmoins un assez grand nombre qui ne lui son guère inférieurs en délicatesse de langue et en justesse d'exprès sion, et dont tous les ouvrages mis ensemble ne feraient peut-ôtr pas dans la balance un poids de mérite moins considérable qu les cinq livres d'odes qui nous restent de ce grand poète. Je mon trerais qu'il y a des genres de poésie où non seulement les Latin ne nous ont point surpassés, mais qu'ils n'ont pas même connus comme, par exemple, ces poèmes en prose que nous appelon romans, et dont nous avons chez nous des modèles qu'on n saurait trop estimer, à la morale près, qui y est fort vicieuse e qui en rend la lecture dangereuse aux jeunes personnes. Je sou tiendrais hardiment qu'à prendre le siècle d'Auguste dans sa plu grande étendue, c'est-à-dire depuis Cicéron jusqu'à Corneill Tacite, on ne saurait pas trouver parmi les Latins un seul philc sophe qu'on puisse mettre pour la physique en parallèle avec Des cartes, ni même avec Gassendi. Je prouverais que pour le gran' savoir et la multiplicité de connaissances, leur Varron et leur Plint qui sont leurs plus doctes écrivains, paraîtraient de médiocre savants devant nos Bignon, nos Scaliger, nos Saumaise, no père Sirmond et nos père Petau. Je triompherais avec vous d peu d'étendue de leurs lumières sur l'astronomie, sur la géographi( et sur la navigation. Je les défierais de me citer, à l'exceptio du seul Vitruve, qui est même plutôt un bon docteur d'architec ture qu'un excellent architecte, je les défierais, dis-je, de m nommer un seul habile archi^tecte, un seul habile scuîpteui un seul habile peintre latin, ceux qui ont fait du bruit à Rom dans tous ces arts étant des Grecs d'Europe et d'Asie, qui venaien pratiquer chez les Latins des arts que les Latins, pour ainsi dir( ne connaissaient point ; au lieu que toute la terre aujourd'hui es pleine de la réputation et des ouvrages de nos Poussin, de nos L( brun, de nos Girardon et de nos Mansart. Je pourrais ajouta encore à cela beaucoup d'autres choses ; mais ce que j'ai d: est suffisant, je crois, pour vous faire entendre comment je m tirerais d'afïaire à l'égard du siècle d'Auguste. Que si de la comp{ raison dt's gens de lettres et des illustres artisans il fallait passer celle des héros et des grands prifices, peut-être en sortirais-j avec encore plus de succès. Je suis bien sûr au moins que je r serais pas fort embarrassé à montrer que l'Auguste des Latins r l'emporte pas sur l'Auguste des Français. Par tout ce que je vier
de dire, vous voyez, monsieur, qu'à proprement parler nous ne sommes point d'avis différent sur l'estime qu'on doit faire de notre nation et de notre siècle ; mais que nous sommes différemment de même avis. Aussi n'est-ce point votre sentiment que j'ai attaqué dans vos Parallèles; mais la manière hautaine et méprisante dont votre abbé et votre chevalier y traitent des écrivains pour qui, même en les blâmant, on ne saurait, à mon avis, marquer trop d'estime, de respect et d'admiration. 11 ne reste donc plus maintenant, pour assurer notre accord, et pour étoufîer entre nous toute semence de dispute, que de nous guérir l'un et l'autre. vous, d'un penchant un peu trop fort à rabaisser les bons écrivains de l'antiquité ; et moi, d'une inclination un peu trop violente à blâmer les méchants, et même les médiocres auteurs de notre siècle. C'est à quoi nous devons sérieusement nous appliquer ; mais quand nous n'en pourrions venir à bout, je vous réponds que de mon côté cela ne troublera point notre réconciliation ; et que pourvu que vous ne me forciez point à lire le Clovis ni la Pucellr, je vous laisserai tout à votre aise critiquer V Iliade et l'Enéide: me contentant de les admirer, sans vous demander pour elles cette espèce de culte tendant à l'adoration, que vous vous plaignez, Bn quelcju'un de vos poèmes, qu'on veut exiger de vous, et que Stace semble en effet avoir eu pour VÉnéide, quand il se dit à lui-même :
JWc tu dii'inam ^neida tenta :
Sed longe seqiiere, et i-estigia semper adora.
1 Voilà, mon<;ieur, ce que je suis bien aise que le public sache ; Bt c'est pour l'en instruire à fond que je me donne l'honneur de vous écrire aujourd'hui cette lettre, que j'aurai soin de faire imprimer dans la nouvelle édition qu'on fait en grand et en petit de mes ouç-rages. J'aurais bien voulu pouvoir adoucir en cette nouvelle édition quelques railleries un peu fortes qui me sont échappées dans mes réflexions sur Longin, mais il m'a paru que cela serait inutile, à cause des deux éditions qui l'ont précédée, auxquelles on ne manquerait pas de recourir, aussi bien qu'aux fausses éditions qu'on en pourra faire dans les pays étrangers, où il y a de l'apparence qu'on prendra soin de mettre les choses en l'état quelles étaient d'abord. J'ai cru donc que le meilleur moyen d'en corriger la petite malignité, c'était de vous marquer ici, comme je viens de le faire, mes vrais sentiments pour vous. J'espère que vous serez content de mon procédé, et que vous ne vous ("hoquerez pas même de la liberté que je me suis donnée de faire imprimer dans cette dernière édition la lettre que l'illustre M. Arnauld vous a écrite, au sujet de ma dixième satire.
Car, outre que cette lettre a déjà été rendue publique daiw deux recueils des ouvrages de ce grand homme, je vous prié, monsieur, de faire réflexion que dans la préface de votre Apologie des femmes, contre laquelle cet ouvrage me défend, vou"* ne me reprochez pas seulement des fautes de raisonnement et de grammaire, mais que vous m'accusez d'avoir dit des mots sales, d'avoir glissé beaucoup d'impuretés, et d'avoir fait des médisances. Je vous supplie, dis-je, de ronsidérer que ces reproches regardant l'honneur, ce serait en quelque sorte reconnaître qu'ils sont vraig que de les passer sous silence ; qu'ainsi je ne pouvais pas honnêtement me dispenser de m'en disculper moi-même dans ma nouvelle édition, ou d'y insérer une lettre qui m'en disculpe si honorablement. .\joutez que cette lettre est écrite avec tant d'honnêteté et d'égards pour celui même contre qui elle est écrite, qu'un honnête homme, à mon avis, ne saurait s'en ofîenser. J'ose donc me flatter, je le répète, que vous la verrez sans chagrin ; et que, comme j'avoue franchement que le dépit de me voir critiqué dans vos dialogues m'a fait dire des choses qu'il serait mieux de n'avoir point dites, vous confesserez aussi qwe le déplaisir d'être attaqué dans ma dixième satire vous y a fait voir des médisances et des saletés qui n'y sont point. Du reste, je vous prie de croire que je vous estime comme je dois, et que je ne vous regarde pas simplement comme un très bel esprit, mais comme un des hommes de France ^ui a le plus de probité et d'honneur.
Je suis, monsieur.
Votre, etc.
DESPRÉ.4.UX.