‹ L'école classique française; les doctrines et les hommes, 1660-1715Chapitre 46 sur 64 · MORT DE MADAME DE CHARTRES · texte numérisé non relu

MORT DE MADAME DE CHARTRES

La fièvre lui avait redoublé, et, les jours suivants, elle augmen de telle sorte, qu'il parut que ce serait une maladie considérab Mme de Clèves étant dans une affliction extrême, elle ne sortî point de la chambre de sa mère ; M. de Clèves y passait aui presque tous les jours, çt par l'intérêt qu'il prenait à Mme (Chartres, et pour empêcher sa femme de s'abandonner à la tristesi mais pour avoir aussi le plaisir de la voir : sa passion n'était poi tliminuée.

M. de Nemours, qui avait toujours eu beaucoup d'amitié po lui, n'avait cessé de lui en témoigner depuis son retour de Bruxell^ Pendant la maladie de Mme de Chartres, ce prince trouvî^ moyen de voir plusieurs fois Mme de Clèves, en faisant sembla de chercher son mari, ou de le venir prendre pour le mener pron ner. Il le cherchait même à des heures où il savait bien qu'il n'ét pas, et, sous le prétexte de l'attendre, il demeurait dans l'an chambre de Mme de Chartres, où il y avait toujours plusieurs pj sonnes de qualité. Mme de Clèves y venait souvent, et, pour

Bigés.elle n'en paraissait pas moins belle à M. de Xemours. Il lui isait voir combien il prenait d'intérêt à son affliction, et il lui en riait avec un air si doux et si soumis, qu'il la persuadait aisé- 3nt que ce n'était pas de ^[me la Dauphine qu'il était amoureux. Elle ne pouvait s'empêcher d'être troublée de sa vue, et d'avoir lurtant du plaisir à le voir ; mais, quand elle ne le voyait plus, qu'elle pensait que ce charme qu'elle trouvait dans sa vue était commencement des passions, il s'en fallait peu qu'elle ne crût haïr par la douleur que lui donnait cette pensée. Mme de Chartres empira si considérablement, que l'on commença désespérer de sa vie ; elle reçut ce que les médecins lui dirent i péril où elle était, avec un courage digne de sa vertu et de sa été. Après qu'ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde appeler Mme de Clèves.

« Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle en lui tendant la lin : le péril où je vous laisse, et le besoin que vous avez de moi, gmentent le déplaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez de aclination pour M. de Xemours ; je ne vous demande point me l'avouer ; je ne suis plus en état de me servir de votre sinrité pour vous conduire. Il y a déjà longtemps que je me suis erçue de cette inclination ; mais je ne vous en ai pas voulu rler d'abord, de peur de vous en faire apercevoir vous-même. )us ne la connaissez que trop présentement ; vous êtes sur le rd du précipice ; il faut de grands efforts et de grandes violences ur vous retenir. Songez à ce que vous devez à votre mari ; ngez à ce que vous devez à vous-même, et pensez que vous allez rdre cette réputation que vous yous êtes acquise, et que je vous tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille ;retirezlus de la cour ; obligez votre mari de vous emmener ; ne craignez lint de prendre des partis trop rudes et trop difficiles ; quelque treux qu'ils vous paraissent d'abord, ils seront plus doux dans suite que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres raisons 16 celles de la vertu et de votre devoir vous pouvaient obliger ce que je vous souhaite, je dirais que, si quelque chose était pable de troubler le bonheur que j'espère en sortant de ce monde, serait de vous voir tomber comme les autres femmes ; mais si malheur doit vous arriver, je reçois la mort avec joie, pour n'en is être le témoin. «

Mme de Clèves fondait en larmes sur la main de sa mère, l'elle tenait serrée entre les siennes, et Mme de Chartres se sentant uchée elle-même : < Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conrsation qui nous attendrit trop l'une et l'autre, et souvenezlus, si vous pouvez, de tout ce que je viens de vous dire. » Elle se tourna de l'autre côté en achevant ces paroles et com-

manda à sa fille d'appeler ses femmes, sans vouloir récoutei ni parler davantage. Mme de Clèves sortit de la chambre de sa mèr en l'état qu'on peut s'imaginer, et Mme de Chartres ne songea plu qu'à se préparer à la mort. Elle vécut encore deux jours, pendan lesquels elle ne voulut plus revoir sa fille, qui était la seule chos à quoi elle se sentait attachée.

Mme de Clèves était dans une affliction extrême ; son mari ne 1. quittait point, et, sitôt que Mme de Chartres fut expirée, il l'em mena à la campagne, pour l'éloigner d'un lieu qui ne faisait qu'ai grir sa douleur. On n'en a jamais vu de pareille ; quoique la tendress et la reconnaissance y eussent la plus grande part, le besoin qu'ell sentait qu'elle avait de sa mère, pour se défendre contre M. d Nemours, ne laissait pas d'y en avoir beaucoup. Elle se trouvai malheureuse d'être abandonnée à elle-même, dans un temps oi elle était si peu maîtresse de ses sentiments, et où elle eût ta» souhaité d'avoir quelqu'un qui pût la plaindre et lui donner de }. force. La manière dont M. de Clèves en usait pour elle lui faisai souhaiter plus fortement que jamais de ne manquer à rien de c qu'elle lui devait. Elle lui témoignait aussi plus d'amitié et plus d tendresse qu'elle n'avait encore fait ; elle ne voulait point qu': la quittât, et il lui semblait qu'à force de s'attacher à lui, il 1. défendait contre M. de Nemours.

{La Princesse de Clèves, \^ partie.)

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