‹ L'école classique française; les doctrines et les hommes, 1660-1715Chapitre 7 sur 64 · Chapitre III MOLIÈRE · texte numérisé non relu

Chapitre III MOLIÈRE

Il n'entre pas dans notre dessein d'analyser chacune des comédies de Molière ; il n'est personne qui ne les ait lues et ne les tienne toutes présentes et comme vivantes en son esprit. Nous nous proposons seulement, dans ces quelques pages, de dégager de ces comédies l'ensemble d'idées générales qu'elles i enferment. Molière est, sinon le plus grand, — car on peut avoir des préférences, mais on ne peut marquer de rangs entre Racine, Molière et La Fontaine, — du moins le plus complet des classiques. Il ne s'est pas borné à quelques parties de l'âme humaine, il a analysé le tout de l'homme dans ses vices les plus forts

(1) Jean-Baptiste Poquelin, qui prit en 1643 le nom de Molière, naquit en 1622 à Paris. Son père, dont le commerce était prospère, devint veuf lorsque son fils n'était âgé que de dix ans. L'enfant suivit les cours du collège de Clermont de 1636 à 1641, étudia la philosophie sous la direction de Gassendi, et fit ensuite des études juridiques, au terme desquelles il obtint le diplôme d'avocat. Mais, poussé par un goût très vif vers l'art dramatique, il fonda en 1643 l'Illustre Théâtre et se fit comédien. Les débuts de la jeune troupe furent extrêmement pénibles, et en 1645 elle quitta Paris pour chercher en province un public moins difficile à satisfaire. C'est de 1645 à 1658 la vie errante des acteurs en tournée, à une époque où le métier était singulièrement servile, misérable et méprisé. Dures années sans doute, sur lesquelles nous voudrions avoir des renseignements plus sûrs et plus nombreux, mais années fructueuses d'apprentissage, d'expériences, d'observations. Quand Molière revint à Paris en 1659, il débuta

et dans les ridicules de ses conditions. Il n'a pas restreint son observation à l'étude des individus, il a mis à la scène des groupes sociaux. Enfin il ne s'est pas borné à faire vivre des êtres sous nos j^eux, il a construit presque chacune de ses pièces sur une véritable thèse. Le théâtre de Molière est toute une leçon de vie. dont une philosophie très cohérente forme l'armature. Rehgion, rapports familiaux ou sociaux, médecine, littérature, éducation, voilà les sujets sérieux que nous trouvons dans ces comédies, où une gaieté un peu âpre et rude parfois, mais saine, vigoureuse, souveraine, masque au premier regard la gravité du fond.

S'il en faut croire une anecdote peut-être forgée après coup, un jour que l'on représentait les Précieuses ridicules. un vieillard s'écria du miheu du parterre : « Courage, courage, Molière, voilà la bonne comédie !... î> Et Grimarest, qui nous a transmis ce mot, ajoute : « Ce qui fait bien connaître que le théâtre comique était alors bien néghgé et que l'on était fatigué de mauvais ouvrages avant Molière, comme nous l'avons été après l'avoir perdu. » Entre les imaginations fastueuses et souvent ridicules de la tragicomédie, et les bouffonneries complaisamment grossièrede la farce, Corneille seul avait donné dans le Menteur le type de la comédie véritable, où s'unissent en de justes proportions la connaissance de l'homme, l'intrigue et

avec éclat en donnant les Précieuses ridicules, k partir de cette date, soutenu par la faveur du roi, imposé par lui, il révèle son génie dans une production incessante, et l'histoire de sa vie — attristée par un amour douloureux — se confond avec Thistoire de ses œuvres. L'intensité d'un travail presque surhumain, les amertumes de sa vie privée, peut-être aussi une certaine faibJpsse de constitution, abrégèrent cette existence ardente. Molière mourut en 1673, au sortir de son théâtre où il venait de jouer le Malade imaginaire, l^a réunion de sa troupe et de celle de l'Hôtel de Bourgogne fonda en 1680 la Comédie-Française, la Maison de Molière.

MOLIÈRJE 41

esprit. Encore restait-il, jusque dans le Menteur, et par î sujet lui-mênie, beaucoup de cette fantaisie déréglée, qui 'apporte au spectateur qu'un intérêt de surprise, beau- 3up aussi de cette emphase espagnole dont Corneille n'a imais pu se défaire, et par où se manifeste toujours le mx esprit tragi-comique.

Molière lui-même, dans ses années d'apprentissage, suiit les voies que lui traçait l'usage ; il joua, il écrivit des irces, — ces farces dont le canevas seul, et quelques îènes importantes, étaient rédigées par l'auteur, mais ont la plus grande partie était improvisée en scène par les 3teurs, selon l'humeur du public et la verve du comédien, 'après un certain nombre de traditions scéniques. Dans îs pièces de début, V Étourdi, le Dépit amoureux, pour ne ommer que les^jmeilleures, l'intrigue tient encore la plus rande place. Que trouvons-nous donc de nouveau dans îtte bonne comédie qui se révéla au public charmé par les Précieuses ridicules? Nous y trouvons l'étude d'un groupe )cial contemporain. Beaucoup de farce encore, et même es bouffonneries itahennes, mais un coup d'œil acéré jeté jr la réalité, — esquisse rapide sans doute, mais d'un 'ait si net, si vigoureux en sa simplicité, et qui accuse si )rtement deux ou trois points sensibles du modèle, que 3 crayon hâtif a tout le relief de la vie.

Les Précieuses que railla Molière, ce ne sont pas les randes dames qui fréquentèrent l'Hôtel de Rambouillet, 3 sont leurs imitatrices provinciales, singes grotesques de lodèles mal compris. Molière avait-il entrevu, comme ous l'apercevons maintenant, toute l'utihté de l'œuvre ccomplie par les Précieuses, ce qu'elles avaient introuit de finesse dans l'expression et de nuances dans les ensées? Nous l'ignorons. Mais il voit le ridicule d'une mode ont tous les traits se grossissent par la sottise de ceux qui i suivent, il en juge avec son infaillible bon sens, et, en uelques scènes, ne s'attachant qu'aux points marquants.

il dégage le double vice des Précieuses ridicules, fausseté du goût et fausseté du sentiment. Allant trop loin dans le sens indiqué par leurs illustres devancières, elles recherchent surtout ce résultat flatteur de n'être plus semblables aux gens du commun, et, réalisant dans leur vie, outrant dans leur expression, les personnages de Clélie ou de Cyrus, elles ne peuvent plus penser ni sentir selon la nature. 1

Car c'est là, finalement, le terme auquel tout aboutit, chez Molière comme chez Boileau ; si nous suivons la nature, dans nos goûts et nos pensées, nous rencontrerons aisément le naturel de l'expression, et jamais ne succomberons à nul excès. C'est au nom de la nature que, élargissant la thèse des Précieuses, dans un sujet analogue, Molière, en 1672, condamne les Femmes savantes. Il n'est pas, comme le Ghrysale de la pièce, pour maintenir les femmes dans une totale ignorance, les astreignant exclusivement aux humbles travaux du ménage. Clitandre est son porteparole ; et, dans presque toutes ses comédies, nous trouvons un. raisonneur, un Ariste ou un Gléante, qui soutient la thèse chère à Molière et développe sa pensée. C'est à ces raisonneurs qu'il faut demander le sens de son théâtre,. Que nous enseigne donc Clitandre?... Il est naturel, il est légitime qu'une femme refuse d'être enfoncée dans une ignorance épaisse. La vie d'une société polie exige d'elle une instruction dont elle pouvait se passer, confinée dans son intérieur. Mais elle garde sa mission propre, qui n'est pas celle de l'homme ; elle reste l'intendante du ménage, l'éducatrice des enfants. La nature l'a créée pour ce rôle. Elle s'égare donc, si, accordant au travail intellectuel tout le temps qu'un homme y peut donner, elle est amenée à négliger les devoirs de sa condition et de sa destinée. Elle aura des clartés de tout, parce qu'elle en sera plus charmante, mais elle ne sera pas entêtée de grammaire, comme Bélise, de philosophie, comme Armande, de science et de féminisme (nous trouvons l'idée, sinon le mot), comme

MOLIERE ^o

Philaminte. Si nous étions tentés de croire que l'idéal de Molière est une femme ignorante, effacée, un peu sotte, 1 suffirait, pour constater notre erreur, de regarder de près e personnage d'Henriette. Ce n'est pas son fait, prétendîlle, que les choses d'esprit ; mais à la netteté de ses repar- ;ies, à la rapidité incisive de ses ripostes, nous sentons qu'un îsprit si bien armé ne peut être un esprit inculte ; la vraie îulture est une curiosité éclairée et étendue, et non pas du ;out une érudition profonde, mais particulière. Dans quelque société, dans quelque milieu qu'elle se trouve, Henriette gardera cette même aisance tranquille d'un jugeuent clair et sain. Elle réalise fémininement ce type de 'honnête homme qui a été l'idéal de ce siècle intelligent mtre tous. Pas de mièvrerie dans son langage, pas de fausse Druderie dans Sfs sentiments ; elle avoue qu'elle aime, et mvisage avec plaisir ces suites du mariage, devant lesquelles une Précieuse se récrie avec une feinte horreur ; ît lorsqye Trissotin la menace de l'épouser malgré qu'elle m ait, elle lui fait entrevoir, en quelques mots sans équivoque, la vengeance qu'elle lui tient toute prête. C'est certainement le plus joli type de jeune fille qu'ait peint Molière, franche, intelhgente, courageuse, méprisant les conventions et la mode, et possédant le parfait équilibre ie toutes les facultés.

Cette place éminente qu'occupent les femmes dans la vie mondaine du dix-septième siècle, c'était, somme toute, jne assez récente conquête. Il ne manquait pas d'esprits réactionnaires qui la trouvaient fâcheuse. Dès lors, nous comprenons aisément que jMolière y soit plus d'une fois 'avenu, et que, traitant de la préciosité, de la science, de 'éducation de la jeune fille, il ait, de tout son pouvoir, ravaillé à leur donner dans le monde leur place légitime, ît la liberté à laquelle elles avaient droit. Féministe? Hertes non : tout excès le choque comme il choquait Boieau, et celles qui, comme Philaminte, veulent être traitées

en liommes, excitent sa verve et ses brocards. Mais rétrograde, pas davantage. Il est en tout domaine un juste milieu, cet « étroit chemin, difficile à tenir », que la nature nous trace et que nous devons nous efforcer de suivre. Tant pis pour qui s'en écarte, la nature se vengera ! C'est la thèse soutenue par le poète dans V École des femmes et VÉcole des maris, — variations sur un thème unique c'est un pauvre sage, et de vue bien courte, celui qui croit assurer la vertu d'une femme en lui dissimulant jusqu'à l'existence du mal, et qui la confine dans une retraite sévère pour éloigner d'elle tous les périls de la hberté. Qu'une tentation passe, — et elle passera toujours ! — celle qui ignore tout succombera d'autant plus aisément qu'elle est sans défense contre des dangers inconnus, et celle qu'une bonne clôture entoure trouvera dans un instant mille moyens de la forcer.

Il ne faut certes pas transformer un auteur comique en philosophe, et n'apercevoir dans ses pièces que les diverses parties d'une démonstration. La comédie de Molière est humaine avant tout, humaine au plus haut degré, parce qu'elle va très loin et très profondément dans l'observation de l'homme, mais elle est aussi fort actuelle, traitant plus particulièrement des questions qui devaient intéresser ses contemporains. Ce sont les exigences de la vie mondaine à son époque qu'il étudie dans le Misanthrope, c'est la médecine de son temps qu'il raille en mille endroits, etj: c'est l'hypocrisie d'un parti très vivant et très puissant qu'il attaque avec âpreté dans Tartufe et dans Don Juan. Mais ce qui fait sa grandeur, c'est que, peut-être sans esprit de thèse, et simplement parce que sa pensée allait spontanément des observations de détail aux conclusions gêné-, raies, il appuie toutes ses railleries et toutes ses attaques sur une idée qui les dépasse : la nature est bonne et sage, et les vices, les ridicules, les simples travers mêmes, n'en sont

que des déformations. Elle est, si nous savons la comprendre, une maîtresse de modération et de raison. Les vertus qu'elle nous inspire ne sont pas héroïques, mais elles nous aident à nous supporter les uns les autres :

Toujours au plus grand nombre il faut s'accommoder.

Et voilà pourquoi Philinte nous est proposé comme modèle, tandis qu'Alceste est ridiculisé. Certes l'humeur du Misanthrope

A quelque chose en soi de noble et d'héroïque,

mais l'héroïsme trouve peu sa place dans la vie quotidienne, où l'on a journellement besoin d'indulgence, de bienveillance, de politesse sans rigidité, et de complaisance sans austérité. -«îRendre la vie facile à ceux qui nous entourent, ce n'est déjà pas un si mince mérite !

Portons ce même sens droit dans la vie scientifique, que nous enseignera-t-il? A ne point parler de ce que nous ignorons, à soumettre notre savoir aux leçons de l'expérience, à ne pas croire la formule vénérable nécessairement plus sûre que l'observation récente. Et n'est-ce pas là toute la substance des attaques que Mohère dirige contre les médecins? Ajoutons qu'ils prêtaient au ridicule par leur accoutrement et leur jargon pédantesque, et, à ce titre, occupaient depuis longtemps une place d'honneur dans la comédie italienne, près de Scaramouche et de Mezzetin. Mais Molière ne s'est pas contenté de faire danser devant nous ces fantoches grotesques, il nous a découvert le vide ît la fausseté de leur science. Pauvre science, toute de :radition5 qui n'avaient pour valeur que leur ancienneté, ifTirmatioiis théoriques, raisonnements abstraits qui prétendaient valoir contre la réahté ! Molière n'avait pas ippris la médecine, mais il en jugeait avec le clair regard l'un homme « qui ne tient aucune chose pour vraie que sa

raison ne lui ait évidemment démontrée être telle. » Qu'on ne s'y trompe donc pas ! A travers les Bahys, les Tomes, les Des Fonandrès, les Macroton, il attaque, au nom du libre examen, l'esprit d'autorité. Et c'est cette même sorte de jugement, indépendant jusqu'à l'audace, qu'il exerce contre les dévots. ■

De toutes les pièces de Molière, Tartane est certainement celle qui montre le mieux son courage, et où éclate le plus souverainement son génie. Dans plusieurs de ses comédies, V Avare, les Femmes savantes, le Malade imaginaire notamment, il nous fait pénétrer dans un intérieur, où nous voyons les sentiments familiaux, — les plus naturels, les plus spontanés de tous, — troublés, déformés, détruits même, parce qu'un des êtres qui vivent au foyer s'abandonne à une passion exclusive ou à un vice absorbant. Dans son Tartufe, il nous montre une famille où tous les liens se brisent par l'influence d'un fourbe, auquel s*est attaché servilement celui qui devrait être la raison et la sauvegarde de la demeure. On comprend que Molière se soit révolté, et comme homme, et comme moraliste, contre ces directeurs de conscience, parasites dangereux des plus solides foyers, qu'ils parvenaient à ébranler et à ruiner au profit de leur secte. Étrange abus d'une époque croyante, où la puissance rehgieuse se portait aisément jusqu'à la tyrannie ! Si même ceux qui exerçaient ces exorbitants privilèges avaient été sincères, leur rôle eût encore été néfaste, puisqu'ils opposaient finalement la rehgion aus^ sentiments les plus naturels et les plus profonds de l'huma^ nité ; mais les pratiques apparentes de la foi étaient trop avantageuses pour ne pas ofîrir aux hypocrites une car: rière singulièrement attirante. Avec eux, par eux, c'était le mensonge qui s'insinuait, revêtu des habits les plus vénérables, dans les demeures qu'il prétendait sanctifier, et s'efforçait de détruire : vaste et tragique -sujet, le plus

)eau qu'ait pu traiter un poète de génie. Ce n'est pas ici e lieu de montrer comment Molière exécute son dessein, ivec quelle netteté mâle et sobre il a dessiné cet intérieur jourgeois, la vieille génération, réactionnaire et traditiolaliste, que représentent Mme Pernelle et Orgon, la génération moyenne, sage, libérale, raisonnable, de Cléante et l'Elmire, puis les jeunes gens, fougueux, indisciplinés, ndividualistes ; comment il a su ridiculiser la victime sans a rendre absolument antipathique ; avec quelle grandeur ians le trait, quelle souplesse dans l'exécution, il a dessiné »on imposteur, évitant la caricature et n'allant jamais jusqu'au drame : pour étudier la pièce en ce détail, il nous faudrait plus d'espace que celui dont nous disposons. Mais, ;i, ne nous arrêtant ni à sa technique, ni à l'intérêt qu'elle offrait aux contemporains, nous y recherchons seulement [es idées de Molière sur la rehgion, nous y trouvons ce que partout nous admirons chez lui, cette indépendance et :ette sérénité d'un esprit maître de soi, qui accepte les [croyances traditionnelles dans la mesure où il les juge bonnes 5t où sa raison y consent, et les repousse si elles prétendent î'imposer tyranniquement par une autorité autre que celle de l'esprit. Quel beau type bien français, — et d'une France gallicane, — que ce Cléante sérieux,pondéré, courageux, qui méprise si fort la lettre, le geste et l'habit, et juge la religion des hommes d'après leur cœur et d'après leui*s actes ! Ce n'est pas un ascète, — pas plus que Phihnte n'est un héros. — Nul mépris, sans doute, pour la rehgion sublime des solitaires ; mais elle ne l'intéresse pas, puisqu'il vit parmi les hommes. Et que leur faut -il donc? Une foi grondeuse et sévère, — incommode si même elle est sincère, — qui leur retranche toutes les douceurs de la vie? Non pas, mais une religion humaine, traitable, indulgente, une religion qui répande le bien et leur fournisse une aide réciproque, une religion tolérante, qui laisse chacun libre de se conduire à sa guise, ne soit pas sans cesse armée de cen-

sure, et tienne compte de la bonne volonté plus que d( beaux discours. Qu'on accuse ensuite Molière de tiédeur, si l'on veut. Mais que le monde serait beau s'il pratiquait cette religion naturelle, humaine, et véritablement chrétienne !

Tel est, esquissé en ses grands traits, l'ensemble des idées qui forment ce qu'on a quelquefois appelé la philosophie de Molière, d'un terme trop ambitieux. Nous avons, à propos des doctrines de Boileau, prononcé le mot de naturalisme. C'est de ce terme encore que nous pourrions nous servir pour défmir d'un mot l'attitude intellectuelle de Molière. Pour lui comme pour Boileau, la raison, le bon sens, la vérité, la nature, sont termes synonymes. Il a donné la vie aux idées qu'exprime abstraitement l'auteur de VArt poétique. Et quelle vie intense, large, drue, en ces vers qui marchent à grandes foulées, sans prendre garde aux accidents du chemin !

Le don de la vie... Plus qu'aucun autre, c'est celui qui fait les grands dramaturges, et nul ne l'a possédé comme lui. Pourquoi les types de telle ou telle pièce que nous avons vu représenter s'efîacent-ils aussitôt de notre mémoire, tandis que ceux de Molière s'y impriment avec un relief si vigoureux et si mordant? J'en vois, pour moi, deux raisons, qui sont la profondeur, et la simplicité, de son observation. Les caractères, chez lui, sont rarement très complexes. En est-il même un seul qui le soit véritablement, hors Don Juan? Ayant à dessiner l'Avare, le Bourgeois gentilhomme, le Tartuffe, il a cherché, ou plutôt il a vu d'une vue immédiate, — car le génie est rarement aussi conscient que nous l'imaginons, — il a vu les quelques traits qui forment l'ossature de tous les usuriers cupides, de tous les bourgeois parvenus, de tous les rehgieux hypocrites. Il les a vus, et, volontairement ou non, a laissé tomber tout ce qui eût à l'excès particularisé ces caractères :

lodifications accidentelles procurées par tel milieu, tel emps, telle mode ou telle constitution physique. Il a ravaillé en pleine matière vivante, à grands coups forts t précis. Pas une ligne de trop, mais aucune de celles qu'il tracées ne se pourrait supprimer. C'est l'œuvre du peintre e fresques, et nul poète ne l'a mieux définie que lui ;

Mais la fresque est pressante, et veut, sans complaisance,

Qu'un peintre s'accommode à son impatience,

La traite à sa manière, et, d'un travail soudain,

Saisisse le moment qu'elle donne à sa main.

La sévère rigueur de ce moment qui passe,

Aux erreurs d'un pinceau ne fait aucune grâce.

Avec elle il n'est point de recours à tenter,

Et tout au premier coup se doit exécuter.

Elle veut un esprit où se rencontre unie

La pleine cÇ-inaissance avec le grand génie.

Secouru d'une main propre à la seconder.

Et maîtresse de l'art jusqu'à le gourmander :

Une main prompte à suivre un beau feu qui la guide,

Et dont, comme un éclair, la justesSv. rapide

Répande dans ses fonds, à grands traits non tâtés.

De ses expressions les touchantes beautés (1).

îtte simplicité puissante, — ce sont décidément les rmes qui me paraissent le mieux caractériser la facture } Molière, — ces grands traits non tâtés, chez un auteur 'amatique qui dresse ses héros devant nous et en pleine ;tion, se marquent dans les dialogues qu'ils échangent, imais nous ne trouvons chez Molière ce que nous rencon- Dns chez Regnard, et plus encore chez Beaumarchais, ! ces mots d'auteur, joyaux éclatants d'une conversation Dp spirituelle pour être conforme à la vérité des êtres et is situations. Molière ne donne pas à ses personnages plus esprit qu'ils n'en doivent avoir. Ils sont ce qu'ils doivent re ; et si des reparties soulèvent le rire, le comique n'y t jamais un comique de mots, mais de situations. Lorsque

[i) La (iloire du IJoame <lu Val -de-Grâce. A. Railly. — École classique. '•

Orgoii répète avec onction, avec admiration, avec atteti drissement, son fameux : « Le pauvre homme! », il n^ a rien dans l'expression même qui puisse arrêter notrt attention ; nous rions pourtant, parce que ces trois motSj dans la situation où ils sont prononcés, nous dévoilent l'âme d'Orgon mieux que ne ferait la plus subtile analyse: âme de fanatique amoureux, qui a perdu toute faculté de jugement, et oublie les êtres qui lui sont le plus étror tement unis pour s'abîmer, avec une volupté liquéfiante dans la personnalité d'une créature supérieure à toute autre Lorsque Géronte, dans les Fourberies de Scapin, gémit t dix reprises : « Qu'allait-il faire dans cette galère? », voile" encore de ces mots qui par eux-mêmes ne sont rien, et doni la puissance comique est cependant invincible par toutf la richesse d'observation qu'ils supposent et l'ampleur d^ leur contenu psychologique. Nous saisissons là le génie clas sique dans toute sa force : un art où l'expression, simple, et ne valant jamais par elle seule, renferme une vaste ei puissante concentration d'observation et de pensée. Gettt simplicité, qui est certainement l'un des traits essentiels du génie classique, ne s'accuse nulle part autant que dam les intrigues des comédies de Molière.

Il n'a cherché ni à créer à tout prix, ni à compliquer Pour chacune de ses pièces, nous connaissons les sources auxquelles il a puisé son sujet. L'abbé de Pure avait donn^ en 1656, aux Italiens, une comédie intitulée la Précieuse. où se trouvait l'épisode des deux valets qui se déguisent pour plaire à deux femmes. L'École des maris emprunlt son dessin général aux Adelphes de Térence, et c'est Boô' cace qui lui fournit le stratagème par lequel sa belle avoui son amour à Valère. Il a rencontré dans une nouvelle dif Scarron, la Précaution inutile, l'idée même de VEcole cUè fe/nmes : ce barbon qui épouse sa pupille, dont la stup-i dite le charme et le rassure. Nous pourrions, énumérani toutes ses œuvres, faire au sujet de chacune d'elles uro

emarqiie de cet ordre. Il a emprunté aux Visionnaires le Desmarest de Saint-Sorlin, il a emprunté au Pédant oué de Cyrano. Ceux-là seuls s'en étonneraient qui ignoeraient ce qu'est l'invention pour l'école classique. Elle le consiste aucunement dans la découverte des idées ou 'agencement des situations. Pour des hommes qui font le la raison et de la vérité les éléments les plus nobles de 'intelligence humaine, tout l'efîort de l'écrivain doit être ie recueilhr ces vérités raisonnables chez ceux qui déjà es ont exprimées. Ecartant de leur curiosité les subtiités contestables et les artifices de la pensée, s'intéressant l'autre part presque exclusivement à l'homme moral, ils le peuvent guère prétendre à trouver du nouveau. La îruyère nous le dit en termes exprès :

Tout est dit, et l'on vient trop tard, depuis plus de sept mille ns qu'il y a des hommes, et qui pensent. Sur ce qui concerne les lœurs, le plus beau et le meilleur est enlevé ; on ne fait que glaner près les anciens, et les habiles d'entre les modernes.

Et nous trouvons la même pensée dans Pascal :

Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau ; la dispoition des matières est nouvelle ; quand on joue à la paume, 'est une même balle dont on joue l'un et l'autre ; mais l'un la •lace mieux.

Ne nous étonnons donc pas que Molière ait pris son bien »ù il le trouvait. Une situation, un thème d'intrigue, un )rocédé de dénouement, sont choses matérielles, sans '■aleur propre. Des combinaisons d'événements ne prennent l'importance que si elles font tout l'intérêt d'une pièce, klais, chez les classiques, jamais l'intérêt ne réside dans 'intrigue : il est dans l'observation des caractères, dans la )einture des passions, dans la défense ou la condamnation l'une idée. Les événements ne sont que le prétexte ou le upport de la pensée, et jamais ne doivent prendre une

telle place qu'ils détournent d'elle notre attention : formule d'art essentiellement spiritualiste, nous l'avons noté déjà. C'est pourquoi le sujet, chez Molière, est si simple, disons mieux, si pauvre, si peu diversifié entre plusieurs de ses pièces.

Qu'est-ce qui forme l'inlrigue des Femmes savantes? La peinture d'une famille dans laquelle une mère, égarée par sa passion pour la science, refuse sa fille à celui qui l'aime, et prétend la donner à un savant odieux. Du Bourgeois gentilhomme? La peinture d'une famille dans laquelle le père, égaré par sa fureur de noblesse, refuse sa fille à celui qui l'aime, et rêve de lui faire épouser un noble. Du Malade imaginaire"! La peinture d'une lamille dans laquelle le père, hanté par le souci de sa santé, veut donner un médecin comme époux à sa fille. Et de même V Avare, contrariant les vœux de ses deux enfants et de ceux qui les aiment, veut faire épouser une riche veuve à son fils, et un vieillard cossu par sa fille. Nous pourrions en dire autant de Tartuffe, où nous voyons Orgon revenir sur sa parole, pour rompre les fiançailles de sa fille, et la donner à son ami dévot. Dans le détail, nous trouverions évidemment des différences nombreuses et des enrichissements de cette matière initiale. Mais les variations des intrigues sont de nulle importance par elles-mêmes, elles sont amenées par la nécessité de peindre des caractères différents, de s'y accommoder, de fournir, en quelque sorte, la lumière qui les éclairera le plus complètement. Ainsi s'explique encore la banalité des dénouements, produits par le ressort le plus commun, quelquefois sans aucun souci de vraisemblance : c'est que la pièce est finie quand nous sommes descendus au fond des âmes, — et le dénouement théâtral n'esl plus qu'une convention, dont le poète se débarrasse cavalièrement. Une reconnaissance, l'arrivée d'une lettre inattendue qui retourne la situation, tels sont les procédés faciles auxquels il a recours. Qu'importe, en effet? Nous

Lvons d'avance comment se terminera l'intrigue : ceux ni s'aiment seront unis, parce que c'est la loi du genre )mique, et que nous garderions de la comédie une impreson trop pénible si nous n'avions pas la satisfaction de Dir enfin heureux les héros sympathiques. Mais, — et c'est un trait important du génie de Molière, - s'il récompense la jeunesse ou la vertu, et si, par là lême, il châtie le vice, — jamais il ne nous le montre corgé. Il n'y a pas de conversions dans son théâtre, et c'est eut-être par là qu'il est le pfus vrai. Un pessimisme inéranlable forme l'assise de ses comédies, et le vers de Musset >t juste, quoique devenu banal, qui définit

Cette mal. gaîté, si triste et si profonde

Que, lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer.

)upés, bafoués, châtiés par la vie, les ridicules de Molière 'indignent et consentent parfois à changer de résolutions, lais ils ne sauraient changer leurs cœurs. Victimes d'une laisanterie cruelle, les Précieuses se méfieront peut-être e leurs élégants visiteurs, mais rien ne nous permet de roire qu'elles transformeront leur goût ou introduiront dus de sincérité dans leurs sentiments. Arnolphe, berné out au long de V École des femmes, perd Agnès au dénoue- Qent ; il quitte la scène après un seul cri, « éperdu et ne louvant parler », et sans doute il maudira l'injustice du ort, mais il ne reconnaîtra pas son erreur. Rien, ni les armes d'une femme amoureuse, ni le solide bon sens d'un ralet, ni les appels émouvants d'un père, ni la crainte, ni e remords, rien ne peut ébranler l'âme indomptable de ion Juan, et l'enfer s'ouvre sous ses pas sans qu'il ait connu e regret de ses fautes. Alceste est puni de sa vertu farouche, nais la rigueur du sort ne peut qu'accroître sa misanthro- 3ie. Harpagon ne vivra plus que pour sa cassette, Tartuffe, ;i la prison le lâche, fera des dup':'s nouvelles en s'entou- 'ant de précautions plus sûres, M. Jourdain ne consent

54 r.'ÉCOLE CLASSIQUE FRANÇAISE

au mariage de sa fille que parce qu'il croit qu'elle épouse le fils du Grand Turc, et Philaminte et Argan conservent le même amour, l'un pour les belles-lettres, l'autre pour la médecine. C'est que Molière connaissait la nature humaine et la voyait d'un regard sans merci ; il savait que nous abhorrons nos fautes quand nous en subissons les conséquences, mais que les châtiments de la destinée ne nous corrigent pas et nous attachent au contraire à nos faiblesses par un lien plus fort. Avait-il du moins l'espoir d'améliorer le spectateur par la peinture des ridicules qui lui étaient présentés? Il l'a prétendu, mais pensait-il vraiment qu'il en eût le pouvoir? Le vertueux Corneille était convaincu de la valeur moralisatrice du théâtre : il vivait dans un monde chimérique de héros à la fois candides et farouches. Mais Molière a vécu parmi les hommes, il a aimé, il a souffert, et ne semble pas s'être fait d'illusions sur leur valeur morale.

S'il est relativement aisé de dégager les idées d'un écrivain, ou d'étudier sa technique, il est beaucoup plus difficile de définir son style, autrement que par des épithètes ou des images qui n'en donnent qu'une impression vague et insuffisante. Nous ne tenterons pas pour Molière cet effort puéril et vain. Mais nous ne pouvons passer sous silence les critiques qui lui furent adressées.

Des juges délicats, des puristes, ont blâmé 6hez lui la( simplicité excessive, et les incorrections de l'expression, tandis que d'autres lui reprochaient son dédain de toutes les règles. Pour La Bruyère et Fénelon, notamment, Molière écrit mal. Mais le caractère même de ces deux écrivains diminue la valeur de leurs critiques. Pour La Bruyère, l'art d'écrire est un métier patient, minutieux, très finement artistique, mais sans spontanéité et sans élan : un choix savant des termes, des corrections indéfiniment apportées, une ciselure brillante de l'expression. Pour Fénelon, qui n'aimait pas les vers, ou du moins la versification fran-

lise, la prose soutenue doit être un instrument musical, )nt les sonorités harmonieuses, fluides, un peu mono- >nes, bercent l'oreille d'un murmure caressant. Ni l'un

l'autre n'ont senti ce qu'était une langue de théâtre, et ont pu voir que Molière la parlait à la perfection. L'aulur dramatique ne s'adresse pas à. des lecteurs qui peuvent ! répéter à loisir une période nombreuse, ou savourer longimps les termes choisis d'une analyse insinuante. L'auteur 'une comédie s'efface derrière ses personnages : chacun 'eux doit parler le langage qui convient à sa condition, à )n caractère, à son âge. Savoureux, dru, populaire en m fonds, lorsque Mme Jourdain nous étale son gros bon îns, le français de Molière s'affine jusqu'à la plus pure égance des salons dans la bouche de Célimène ou d'Éliante ;

a l'allure puissante et périodique du discours dans les postrophes de don Louis à don Juan ; trivial chez les ganarelle, les Gorgibus et les Pourceaugnac, il est acaémique, sobre, mesuré, dans les couplets des raisonneurs ;

a, chez tous les personnages, cette qualité essentielle à auteur dramatique : le mouvement. Vouloir étudier le ,yle d'un poète comique en dehors de la scène, c'est comlettre un grave contresens. Qu'importe que telle métahore s'accorde mal avec celle qui la précède, que tel terme îmble manquer de précision ou de clarté? Si même ces éfauts se rencontrent chez Molière, — et la rencontre 1 est rare, — songeons qu'il est impossible de s'en aperîvoir à la représentation, que les détails sont emportés ans le mouvement qui entraîne l'ensemble, et que l'exression est toujours limpide si elle met en valeur le caracîre du personnage. Nous souririons du critique qui chertierait de petits défauts dans le Jugement dernier de [ichoi-Ange. Il est tout aussi vain de noter des taches ans la langue de Molière. Elle a un élan, une verve, une igueur charnue et saine, une puissance dans l'expression îrieuse ou dans la trouvaille comique, une simplicité

directe, qui en font le style le plus riche, le plus souple, le plus vrai que possède tout notre théâtre. 1

Quant aux règles, que ses ennemis lui reprochaient de n'avoir pas observées dans VÉcole des femmes, Molière lui-même nous dira ce qu'il en pense, dans la Critique, et c'est la plus pure conception classique. Les théoriciens impuissants sont portés à considérer les règles comme des dogmes a priori, qui précèdent les œuvres, et auxquelles celles-ci doivent s'asservir. Étrange système, qui permet à tout rhétoricien patient de produire un ouvrage parfait, en théorie, s'il a soin d'y observer les règles. C'est à cette erreur que nous avons dû la floraison lamentable des tragédies pseudo-classiques, qui, au début du dix-neuvième siècle, réahsaient à l'envi ce tour de force : suivre les vingtsix règles que Népomucène Lemercier avait dégagées de l'analyse d'Atkalie. Combien la doctrine de Molière est plus saine, plus simple, plus vraie !

Les règles, nous dit-il, sont quelques observations aisées, que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poèmes ; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace et d'Aristote. Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin !...

Définition purement négative, par laquelle Molière témoigne d'un sens critique plus large et plus juste encore que celui de Boileau. Et il est assez curieux de constater que le bonhomme Chapelain avait comme un vague sentiment de cette insuffisance des règles et de leur subordination à une puissance plus haute, lui qui, après avoirj^ en bien des points, condamné le Cid au nom des théories terminait ses Sentiments en y reconnaissant, avec une sin cérité candide, « un' agrément .inexplicable ».

Cet agrément inex'pbcable, « la grande règle de toutes 1 règles, » qu'aucune règle ne définit ni ne donne, et que

Molière possède plus qu'aucun autre écrivain, c'est le génie.

Page 1