‹ L'école classique française; les doctrines et les hommes, 1660-1715Chapitre 8 sur 64 · DISCUSSION LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

DISCUSSION LITTÉRAIRE

LYSiDAS. — Ce n'est pas ma coutume de rien blâmer, et je suis assez indulgent pour les ouvrages des autres. Mais, enfin, sans choquer l'amitié que monsieur le Chevalier témoigne pour l'auteur, on m'avouera que ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies, et qu'il y a une grande différence de toutes ces bagatelles à la beauté des pièces sérieuses. Cependant tout le monde donne là dedans aujourd'hui ; on ne court plus qu'à cela, et l'on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages, lorsque des sottises ont tout Paris. Je vous avoue que le cœur m'en saigne quelquefois, et cela est honteux pour îa France.

CLEMÈNE. — Il est vrai que le goût des gens est étrangement gâté là-dessus, et que le siècle s'encanaille furieusement.

ÉLISE. — Celui-là est joli encore, s'encanaille/ Est-ce vous qui l'avez inventé, madajne?

CLIMÈNE. — Hé !

ÉLLSE. — Je m'en suis bien doutée.

DORANTE. — Vous croyez donc, monsieur Lysidas, que l'esprit et toute la beauté sont dans les poèmes sérieux, et que les pièces comiques sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange ?

UBANiE. — Ce n'est pas mon sentiment, pour moi. La tragédie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est bien touchée ; mais la comédie a ses charmes, et je tiens que l'une n'est pas moins difficile à faire que l'autre.

DORANTE. — Assurément, madame ; et quand, pour la difficulté, vous mettriez un plus du côté de la comédie, peut-être que vous ne vous abuseriez pas. Car enfin, je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la Fortune, accuser les Destins, et dire des injures aux Dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez. Ce sont des portraits à plaisir, où l'on ne cherche point de ressemblance ; et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent ; et vous n'avez rien lait, si vous n'y faites reconnaître les gens de votre siècle. En un

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mot, dans les pièces sérieuses, il sufTit, pour n'être point blâmé, do dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites : mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter ; et c'^est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens.

CLiMÈNE. — Je crois être du nombre des honnêtes gens ; et cependant je n'ai pas trouvé le mot pour rire dans tout ce que j'ai vu.

LE MAEQTJLS. — Ma foi, ni moi non plus.

DORANTE. — Pour toi, marquis, je ne m'en étonne pas : c'est que tu n'y as point trouvé de turlupinades.

LYSiDAS. — Ma foi, monsieur, ce qu'on y rencontre ne vaut guère mieux, et toutes les plaisanteries y sont assez froides à mon avis.

DORANTE. — I,a cour n'a pas trouvé cela.

LYSIDAS. — Ah ! monsieur, la cour !

DORANTE. — Achevez, monsieur Lysidas. Je vois bien que vous voulez dire que la cour ne se connaît pas à ces choses ; et c'est le refuge ordinaire de vous autres, messieurs les auteurs, dans le mauvais succès de vos ouvrages, que d'accuser l'injustice du siècle et le peu de lumière des courtisans. Sachez, s'il vous plaît, monsieur Lysidas, que les courtisans ont d'aussi bons yeux que d'autres ; qu'on peut être habile avec un point de Venise et des plumes, aussi bien qu'avec une perruque courte et un petit rabat uni, que la grande épreuve de toutes vos comédies, c'est le jugement de la cour ; que c'est son goût qu'il faut étudier pour trouver l'art de réussir; qu'il n'y a point de lieu où les décisions soient si justes ; et sans mettre en ligne de compte tous les gens savants qui y sont, que, du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde, on s'y fait une manière d'esprit, qui sans comparaison juge plus finement des choses, que tout le savoir enrouillé des pédants.

URANiE. — Il est vrai que, pour peu qu'on y demeure, il vous passe là tous les jours assez de choses devant les yeux pour acquérir quelque habitude de les connaître, et surtout pour ce qui est de la bonne et mauvaise plaisanterie.

DORANTE. — La cour a quelques ridicules, j'en demeure d'accord, et je suis, comme on voit, le premier à les fronder. Mais, ma foi, il y en a un grand nombre parmi les beaux .esprits de profession ; et si l'on joue quelques marquis, je trouve qu'il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce serait une chose plaisante à mettre sur le théâtre que leurs grimaces savantes et leurs raffinements ridicules, leur vicieuse coutume d'assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leurs ménagements de pensées, leur trafic de réputation, et leurs ligues ofTensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d'esprit, et leurs combats de prose et de vers.

LYSIDAS. — Molière est bien heureux, monsieur, d'avoir un proecteur aussi chaud que vous. Mais enfin, pour venir au fait, il est uestion de savoir si sa pièce est bonne, et je m'offre d'y montrer artout cent défauts visibles.

TjRANiE. — C'est une étrange chose de vous autres, messieurs îs poètes, que vous condamniez toujours les pièces où tout le londe court, et ne disiez jamais du bien que de celles où personne e va. Vous montrez pour les unes une haine invincible, et pour ÎS autres une tendresse qui n'est pas concevable.

DORANTE. — C'est qu'il est généreux de se ranger du côté des fïhgés.

URANiE. — Mais, de grâce, monsieur Lysidas, faites-nous voir es défauts, dont je ne me suis point aperçue.

LYSIDAS. — Ceux qui possèdent Aristote et Horace voient l'abord, madame, que cette comédie pèche contre toutes les ègles de l'art.

mABiE. — Je vous avoue que je n'ai aucune habitude avec ces aessieurs-là, et que je ne sais point les règles de l'art.

DORANTE. — Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont ous embarrassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours. 1 semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus rands mystères du monde ; et cependant ce ne sont que quelques bservations aisées, que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter 3 plaisir que l'on prend à ces sortes de poèmes ; et le même bon ens qui a fait autrefois ces observations les fait aisément tous es jours, sans le secours d'Horace et d' Aristote. Je voudrais bien avoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire, et i une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon hemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses, t que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y prend?

TTRANiE. — J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là : c'est [ue ceux qui parlent le plus des règles, et qui les savent mieux [ue les autres, font des comédies que personne ne trouve belles.

DORANTE. — Et c'est ce qui marque, madame, comme on doit 'arrêter peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pièces [ui sont selon les règles ne plaisent pas et que celles qui plaisent le soient pas selon les règles, il faudrait de nécessité que les règles ussent été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent assujettir le goût du public, et ne consultons dans une :omédie que l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de )onne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnements pour nous empêcher d'avoir du )laisir.

URANiE. — Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde

se.uloment si les choses me touchent ; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne vais point demander si j'ai eu tort, et si les règles d'Aristote me défendaient de rire.

DORANTE. — C'est justement comme un homme qui aurait trouvé une sauce excellente, et qui voudrait examiner si elle est bonne sur les préceptes du Cuisijiier français.

URANiE. — Il est vrai ; et j'admire les raffinements de certaines gens sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes.

DORANTE. — Vous avez raison, madame, de les trouver étranges, tous ces raffinements mystérieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voilà réduits à ne nous plus croire ; nos propres sens seront esclaves en toutes "hoses ; et, jusques au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver rien de bon, sans le congé de messieurs les^ experts. ^ ■

{Critique, de V École des femmes, scène vi.) ^

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