FAIRE PÉNITENCE
Faites pénitence : car te royaume des deux approche ^ .
C'est par ce début que vous avez ouvert votre prédication. C'est par les mêmes paroles que Jean votre précurseur avait commencé la sienne ^.
Vous n'avfz trouvé que des pécheurs dans la nation même que Dieu s'était choisie, qu'il avait séparée de toutes les autres, qu'il gouvernait par sa loi, qu'il avait établie dépositaire des promesses, et qui vous attendait comme son Libérateur; et, parmi ces pécheurs, les plus coupablesainsi que les plus incorrigibles étaient ceux qui S3 flattaient faussement d'être des justes... Si vous paraissiez aujourd'hui au milieu des chrétiens, que trouveriezvous? des pécheurs de tout âge, de toute condition, et jusque dans les états les plus saints; des Pharisiens superbes, de faux dévots remplis d'estime pour euxmêmes et de mépris pour les autres. Et que pourriezvous leur annoncer à tous, sinon la Pénitence?
Mais qu'est-ce que la Pénitence? un changement du cœur qui entraîne le changement de la vie ; une détcstation et une expiation du passé suivies de l'amendement pour l'avenir. Ce changement du cœur s'appelle conversion, parce que l'âme tournée auparavant vers les objets sensibles se retourne entièrement vers Dieu et s'attache
» Matth., ir, ir.
2 Mattu., nr, 2.
uniquement à lui ; tout le reste est la suite de cette conversion, lorsqu'elle est sincère et durable.
La première leçon que vous faites à l'homme est donc de rentrer en soi par de sérieuses réflexions, de reconnaître l'état plus ou moins triste de son âme, de s'humilier et d'en gémir devant vous; de recourir à votre Miséricorde par un regret amer de vous avoir ofFensé; de rentrer en grâce avec vous par les moyens que vous lui offrez, et de satisfaire à votre justice, qui ne pardonne aux coupables qu'autant qu'ils ne s'épargnent pas eux-mêmes.
Mais, ô mon Dieu ! quel est celui à qui cette leçon n'est pas nécessaire? Quel est celui qui n'a pas besoin de se convertir? Tous en ont besoin: les uns pour passer de l'état de péché à l'état de grâce; les autres pour passer de l'état de tiédeur à l'état de ferveur; ceux-ci pour connaître l'étendue de leurs devoirs, auxquels ils ont manqué presque sans scrupule, parce qu'ils en avaient à peine l'idée; ceux-là pour joindre à la dévotion extérieure, la seule qu'ils pratiquassent, la dévotion intérieure, qui en est l'âme, et sans laquelle l'autre n'est qu'une sorte de superstition, d'illusion, d'entêtement et de caprice, une pâture de l'amour-propre et de l'orgueil, laissant à l'homme tous ses défauts, et, pour l\>rdinaire, les vices les plus dangereux. Qu'ils sont rares parmi les chrétiens, parmi les prêtres même et les religieux, ceux qu'on ne saurait ranger dans aucune de ces classes! Si je m'examine ici moi-même, je reconnaîtrai bientôt à quelle classe j'appartiens.
Il faut donc que je change, et que je fasse pénitence. Il faut, si je suis pécheur, que je recherche, que je
déteste, que j'accuse tous mes péchés; que j'avale avec courage cette médecine, tout amère qu'elle est; que j'expie mes fautes passées par les satisfactions assujettissantes, pénibles, douloureuses, qui me seront enjointes; il faut que je détache, que je brise avec effort toutes les chaînes qui me retiennent captif, et que je me remette en pleine liberté; que je prenne les mesures les plus efficaces pour éviter les occasions de retomber, et que je renonce à ce qui pourrait réveiller mes passions, renouveler et envenimer mes plaies; il faut que je suive fidèlement et constamment les conseils salutaires qui me seront donnés pour me préserver; en un mot, que je ne reTuse, que je ne néglifje aucun des remèdes propres à opérer ma guérison. Puis^je ne pas faire pour la santé de mon âme ce que je fais pour celle de mon corps? Senns-je assez aveugle pour faire plus de cas de la vie natuielle, qui dure si peu, et qui, malgré mes précautions, peut m'être enlevée à chaque instant, que de la vie spirituelle, qui est pour moi le gage assuré d'une heureuse immortalité, qu'il dépend de moi d'acquérir et de conserver, et que je ne puis perdre que par ma faute? Si je suis tiède, il faut que j'approfondisse les causes de ma tiédeur; que je réfléchisse sur le danger de ces états; sur l'extrême difficulté d'en sortir pour peu que j'en laisse subsister l'habitude; sur le risque évident que je cours de me faire une fausse conscience, de m'aveugler, de m'endurcir, et, par ma mauvaise disposition, de me vendre inutiles les sacrements et les autres moyens de salut; il faut que je considère les suites funestes d'une résiàtance obstinée au Saint-Esprit : la privation des grâces spéciales que Dieu ne doit pas aux serviteurs lâches et négligents, le refroidissement lent et progressif, et peut-être enfin la perte sans retour de son
amitié, une faiblesse extrême dans les occasions délicates, dans les tentations violentes; en un mot, il faut que je m'effraye du péril prochain où je suis de tomber dans le péché mortel, et de l'impossibilité morale de m'en relever; que je fasse ensuite usage des motifs capables de ranimer en moi la ferveur, les grâces dont Dieu m'a prévenu autrefois, le bonheur que je goûtais quand j'étais fidèle à son service, la sainteté de ma profession et de mes engagements, le bon exemple que je recois des autres, et celui que je leur dois, bref toutes les considérations générales et particulières propres à faire impression sur mon cœur, et à y allumer l'amour de Dieu; il faut que je prenne dans le plus grand détail les résolutions qu'exige un changement solide et total, et que j'embrasse les moyens qui peuvent en assurer l'exécution. Que de choses à faire pour revenir de cet état de langueur, la plus dangereuse peut-être et la plus incurable des maladies! Et de ceux qui en sont atteints, qu'il en est peu qui guérissent radicalement ! parce que la bonne volonté manque plus en un sens aux tièdes qu'aux grands pécheuis, et qu'ils connaissent moins leur mal! Si Vignorance des devoirs de mon état est la principale cause de mes fautes, ignorance beaucoup plus commune qu'on ne saurait croire, il faut que je me détermine une bonne fois à étudier mes obligations, et à me rendre capable de les remplir. Et de combien d'espèces de devoirs souvent la même personne n'est-elle pas chargée? devoirs domestiques, de mari, de père, de maître; devoirs publics, du rang qu'on tient dans le monde, de la profession qu'on y exerce, de l'autorité dont on y est revêtu, des rapports que donnent avec le prochain les différents genres d'affaires; sans parler des devoirs communs à tout chrétien, et de ceux qu'imposent
millecircons tances particulières. Je dois m'instruire à fond de tout cela; sinon, je suis responsable des fautes que mon ignorance me fait commettre, et de celles qu'elle occasionne aux autres. Quelle ample matière d'examen, de réforme et de pénitence pour quiconque veut se sauver, et est bien convaincu que racconiplissement des devoirs d'état est une des conditions essentielles au salut î
Enfin, et ce dernier point regarde spécialement les femmes, je dois examiner avec soin le caractère de ma dévotion, et voir si elle n'est pas sujette à bien des défauts; me défier, dans cette affaire, de mon imagination, de mon propre esprit, de mon caractère, de mes préjugés; exposer fidèlement l'état de mon âme, les idées que je me suis formées du service de Dieu, les pratiques que je suis, et celles que j'omets; prendre conseil là-dessus d'un guide pieux, éclairé, ferme, véridique ; souffrir qu'il m'ouvre les yeux, qu'il me reprenne et qu'il me tourne vers une dévotion solide, intérieure, suivie, régulière, appliquée surtout à la mortification du cœur et à l'union avec Dieu. Je dois faire pénitence de ma dévotion critique, médisante, capricieuse, ombrageuse, hautaine, méprisante, soupçonneuse, scrupuleuse dans les minuties, négligente dans les points essentiels, remplie de respect humain, de recherche de moi-même, de sensibilité, d'amour de mes aises, donnant tout au caractère et à l'entêtement, et ainsi exposée à n'être qu'hypocrite et pkarisaïque.
Où sont, ô mon Dieu! les âmes faisait profession de piété, qui portent leur attention sur tous ces objets, et qui soient persuadées que leur dévotion même doit être pour elles une matière de regret et d'expiation? Je ne finirais pas sur cet article, si je voulais l'épuiser, et entrer dans ie détail des fâcheuses conséquences qui résultent pour
la paix domestique et pour l'édification publique, d'une dévotion ainsi prise à contre-sens.
Ah! si l'on se proposait sérieusement de faire pénitence! Si l'on croyait en avoir un véritable besoin! Si Ton ne changeait pas en routine les examens et les confessions! Si l'on trouvait bon d'être éclairé et repris! Si dans le choix des confesseurs on ne consultait que l'esprit de Dieu et le désir de son progrès spirituel! Si, en un mot, on ne négligeait rien pour se connaître tel qu'on est, et pour s'amender! Le christianisme prendrait bien tôt une nouvelle face, et non-seulement les grands désordres cesseraient, mais la sainteté, la vraie sainteté régnerait dans tous les états, au grand avantage de la société domestique et civile.
C'est principalement pour rappeler les hommes à la pénitence, qu'ont été établies les retraites, institutioEi admirable qui, dans ses commencements, a produit des fruits merveilleux, et qui depuis a dégénéré comme tout le reste. Cependant de quelle utilité, et même de quelle nécessité ne serait-il pas, et pour les pécheurs, et pour les tièdes, qui veulent sincèrement se convertir, et pour ceux qui ne sont pas assez instruits de leurs devoirs, et pour tant de dévots et de dévotes, de consacrer tous les ans au moins une semaine à faire sous les yeux de Dieu, et avec l'aide d'un guide prudent et zélé, une revue sérieuse, exacte, détaillée, non-seulement de leurs péchés, mais de leurs principes de conduite, de leurs dispositions intimes à l'égard de Dieu, des vues qu'ils ont dans son service, des règles qu'il suivent dans la pratique, des changements qu'il y aurait à faire, ou de mal en bien, ou de bien en mieux; enfin de tout ce qui, par rapport à leur état présent, peut être un obstacle ou un acheminement à la sainteté, dont la plupart des chré> I 5
tiens n'ont pas une juste idée! Dépareilles retraites, bien données, et faites dans de bonnes dispositions, jetteraient dans l'âme des semences profondes, qu'on cultiverait, et qui fructifieraient dans le cours de l'année; et ainsi, d'une année à l'autre, on s'affermirait, on s'avancerait, on se perfectionnerait dans la pratique du bien. IMais, hélas! pour combien de personnes les retraites elles-mêmes sont-elles un juste sujet de pénitence, soit par les mauvaises dispositions qu'elles y ont apportées, soit par le peu de soin qu'elles ont eu de les bien faire, soit par la résistance qu'elles ont opposée aux grâces de Dieu, soit par leur peu de fidélité à tenir leurs résolutions?
Faisons donc pénitence, tous, et de tout notre cœur; faisons pénitence dans toute la suite de notre vie. La vie dn Chrétien, dit Tertullien, doit être iine continuelle pénitence, parce qu'il a toujours des péchés à pleurer, des fautes à prévenir, des vertus à acquérir, la justice de Dieu à apaiser, et sa miséricorde à implorer. Hâtons-nous, et ne différons pas : car, ajoute le Sauveur, le royaume des deux approche \ Ce royaume des cieux, c'est ou l'Évangile et sa prédication, ou l'Église, ou le Bonheur éternel. En quelque sens qu'on l'entende, l'approche du royaume des cieux est pour tous un pressant motif de pénitence.
De quoi nous sert-il en effet que l'Évangile nous soit prêché, si nous ne le comprenons pas? Or, nous ne comprenons l'excellence, l'étendue, la profondeur, la sublimité de sa doctrine, que dans la proportion de la pureté de notre cœur; et c'est par la pénitence que le cœur se purifie d'abord des péchés et des vices, ensuite
* Matth , X, 7.
des défauts et des imperfections. Méditons un peu cette maxime que la pureté du cœur est la mesure de l'intelligence de la morale évangélique; elle est indubitable en elle-même, et l'expérience la confirme.
Si le royaume des cieux est l'Église, le pécheur n'appartient à l'âme de l'Église que par la pénitence qui le remet en état de grâce, et le juste lui est d'autant plus uni qu'il est plus avancé dans les voies de la pénitence et de la mortification intérieure.
Pour le royaume céleste proprement dit, il est évident que c'est la pénitence qui en ouvre la porte à la plupart des chrétiens-, elle tient lieu de Purgatoire aux âmes les plus innocentes et les plus pures; et les pécheurs comme les justes seront élevés en gloire, selon le degré de pénitence auquel ils seront parvenus ici-bas.
Ilâtons-nous donc, car il nous presse de bien entendre l'Évangile, et d'en avoir chaque jour une plus parfaite compréhension, afin de le mieux pratiquer; il nous presse d'être unis par la grâce sanctifiante à l'âme de l'Église, et de fortifier de plus en plus notre union avec elle par l'accroissement de cette grâce; il nous presse enfin d'être toujours en état d'obtenir la récompense éternelle, puisqu'à tout moment la mort peut nous surprendre, et qu'elle nous surprendra infailliblement si nous différons de jour en jour; hâtons-nous, puisqu'une pénitence tardive et forcée ne nous servira peut-être de rien; puisqu'enBn, alors même que nous mourrions en état de grâce, nous perdrions autant de degrés de gloire que nous aurions manqué d'acquérir de degrés de pureté par l'exercice de la pénitence.
0 mon Sauveur! je comprends à présent combien la pénitence m'est nécessaire, et dans toute son étendue.
Je comprends que je ne dois pas passer n.i instant sans la pratiquer, et que je dois vous dédommager et me dédommager moi-même du passé par la ferveur de ma pénitence. Gomment croirai-je pouvoir m'en dispenser, après que vous avez voulu naître, vivre et mourir dans la plus dure pénitence, que vous avez voulu embrasser par amour pour moi? Hélas! Seigneur, que serait ma pénitence sans la vôtre? Que pourrait-elle réparer? que pourrait-elle mériter? Et si je ne marche pas sur vos traces en qualité de pénitent, quelle part aurai-jeàvotre satisfaction, et comment l'appliquerez- vous?
Ne permettez pas. Seigneur, que je passe plus avant, sans faire usage de cette importante leçon. De quelle utilité me seraient les autres, si je négligeais celle-ci qui leur sert d'introduction? Que j'entre donc enfin dans la carrière de la pénitence, mais que j'y entre sous voire direction! Que votre lumière m'éclaire sur les pratiques intérieures et extérieures que je dois embrasser ; que votre grâce m'accompagne et me soutienne, que votre sagesse me dirige; que votre exemple m'encourage; que votre amour y mêle ses consolations ; et qu'enfin votre miséricorde couronne ma persévérance! Ainsi soit-ill
TOUT EST PERDU POUR l'hOMME, s'iL PERD SON AME,
Que sert à l'homme de gagner tout l'univers, s'il vient à perdre son âme ? Ou que donnera~t-il en échange ■pour son âme ' ?
Quel motif de pénitence et de vigilance chrétienne^
» Mattu., ivi, 26.
que cette sentence sortie de votre bouche î Je ne suis pas surpris que votre apôtre qui en sentait toute (a vérité et toute la force, nous avertisse d'opérer notre salut avec crainte et tremblement. Comment ne tremblerions-nous pas, dans le danger continuel où nous sommes de perdre notre âme? Si nous sommes tranquilles, c'est que nous ne réflécliissons pas sur la grandeur d'une telle perte, ou sur les périls qui nous en menacent à toute heure. Arrêtons aujourd'hui notre considération sur la première de ces vérités.
Quand nous aurions perdu tout le reste, tout est sauvé si nous sauvons notre âme; mais aussi, eussions-nous gagné l'univers entier, si nous perdons notre âme, tout est perdu pour nous. La perte des biens, la perte de l'honneur, la perte de la vie, tout cela n'est rien; la perte de l'âme est seule quelque chose, parce que c'est une perte qui embrasse tous les malheurs, une perte éternelle, une perte sans ressource, une perte dont rien ne peut nous dédommager. En vain aurai-je à ma disposition toutes les richesses de l'univers; en vain les offrirai-je en échange de mon âme; jamais je ne parviendrai à la recouvrer, et, tant qu'elle sera perdue pour moi, la possession de tout le reste ne saurait le moins du monde adoucir mon malheur. Développez-moi vousmême, ômon divin Maître, c tte grande leçon, et gravez-la si avant dans mon cœur qu?. je ne l'oublie jamais!
Écoute, ô mon disciple; tu vas voir que la raison elle-même te met sur la voie de ce que ma révélation t'apprend à ce sujet; recueille un moment et consulte ton cœur : tu n'as point de règle de vérité plus certaine que ses sentiments intimes, constants, invariables.
Le désir du bonheur est en toi; il y est toujours, et ii ne peut point ne pas y être. Tu ne serais ni intelligent, ni libre; tu n'aurais ni la connaissance ni l'amour réfléchi de toi-même, si tu ne voulais être heureux, d'un bonheur convenable à ta nature, avoué de ta raison, et dont elle n'ait point à rougir. C'est là le fond de ton être moral : le bonheur est l'objet de toutes tes prétentions, le but de toutes tes démarches, le principe de l'agitation continuelle de ton cœur, qui n'a de tendance que vers lui, d'affection que pour ce qu'il croit pouvoir l'y conduire, d'aversion que pour ce qu'il juge capable de l'en éloigner. Dans le choix des objets, tu peux être trompé par tes sens, tes passions, tes préjugés ; tu peux chercher le bonheur où il n'est pas, mais enfin c'est le bonheur que tu cherches, et tu ne peux vouloir autre chose.
Tu désires être toujours heureux, et, par conséquent, exister toujours. De là, malgré la brièveté de ta vie, ces projets à qui tu ne donnes aucun terme, cet élan vers les siècles à venir, ce sentiment d'immortalité que tu portes en toi, et qui se manifeste en toute rencontre; de là cette horreur naturelle de la mort, cette idée flatteuse de te survivre dans tes enfants et de subsister après le trépas dans le souvenir des hommes. Tu n'éprouverais rien de semblable, si ton existence devait finir avec cette vie. Tes vues s'étendent donc au delà des temps, et tu ne mets aucune borne à la durée de ton être et de ton bonheur.
Tu veux être heureux, mais d'un bonheur qui réponde à la capacité infinie de ton cœur; d'un bonheur qui ne te laisse rien à souhaiter, qui remplisse et satisfasse parfaitement toutes les facultés de ton âme. Et c'est pour cela qu'aucune jouissance des objets d'ici-bas ne peut te contenter; après leur possession, tu désires encore, et lu
te trouves plus vide que jamais, lorsque tu te flatterais d'être pleinement rassasié. Tu en as fait mille fois l'expérience; et toujours le dégoût a succédé en toi à l'essai des différents plaisirs, et tes désirs satisfaits ont enfanté sans cesse de nouveaux désirs.
Tu veux encore un bonheur que personne ne te puisse ravir, qui soit à l'abri de tous les événements, dont tu jouisses avec une assurance entière de ne le perdre jamais; et la raison te dit assez que la sécurité, qui est une des conditions essentielles du bonheur, ïie saurait subsister avec la crainte, même la plus légère.
Or, tout conspire à te convaincre qu'un pareil bonheur ne se rencontre, et ne peut se rencontrer sur la terre; que ton grand désir, celui qui fait naître et qui absorbe tous les autres, n'est jamais satisfait ici-bas. Si tu n'en es pas convaincu, c'est que tu ne réfléchis pas. Ou bien les objets auxquels tu attaches ta félicité échappent à tes mains; ou, si tu les liens, ils peuvent t'échapper à chaque instant; ou, quand ils ne te quitteraient pas, tu es toi-même exposé à te les voir arracher par la mort. Tes jouissances précaires ne peuvent donc que te distraire un moment du sentiment importun et habituel de ton indigence.
Cependant, tu es né pour être heureux; et, puisque tu ne saurais l'être en cette vie, une autre vie t'attend où ce désir sera rempli, si toutefois tu as mérité qu'il le fût. Car ce bonheur, dès qu'il est réservé à une autre vie, et qu'il n'a nulle affinité avec les biens périssables de ce monde, doit nécessairement être la récompense de la vertu, qui comprend l'accomplissement de tous les devoirs; et le vice n'a aucun droit d'y prétendre. Si le bonheur n'est pas la perfection, il en est le fruit insé-
parable; et ce qui rapproche ou éloigne de Tun, rapproche ou éloig^ne de l'autre.
La saine raison enseigne à tous les hommes le dogme d'une autre vie : toutes les religions, même les plus absurdes et les plus fausses, l'ont cru; tous les philosophes sensés en ont fait un point capital de leur doctrine; et, pour le nier et le révoquer en doute, il ne s'est trouvé que quelques esprits feux et des cœurs corrompus. Enfin, c'est le cri de la nature; et ravir à l'homme l'espoir d'une autre vie et d'une autre félicité que celle qu'il cherche inutilement sur la terre, c'est le mettre au-dessous de la condition des bêtes; c'est lui rendre insupportable le poids de son existence, c'est accuser Dieu de l'avoir doué en vain de raison et de liberté, et de l'avoir rendu malheureux par le désir même qu'il a d'être heureux.
Or ce que la raison te découvre imparfaitement, et avec une sorte d'obscurité, la révélation te le propose d'une manière plus distincte, plus déterminée, avec plus de certitude et d'évidence. Elle te fait connaître clairement que ton bonheur est dans la possession de Dieu seul, que tu es destiné par une bonté toute gratuite de sa part à le voir un jour face à face, à contempler ses adorables perfections, à l'aimer, à jouir de lui en qualité de Souverain Bien; que la joie que produiront en toi cette contemplation et cet amour, sera parfaite, que tu ne seras jamais exposé à la perdre, et qu'enfin tu seras éternellement assuré d'être pleinement et immuablement heureux.
Elle t'apprend encore que ce bonheur est attaché au bon usage que tu feras ici-bas de ta liberté; que Dieu t'a placé pour un temps sur la terre, afin que tu travailles à te rendre digne d'une si haute destinée, par ta
fidélité aux devoirs qu'il te prescrit, tant envers lui qu'envers tes semblables; que si tu te maintiens jusqu'à la fin dans ses bonnes grâces et dans son amitié par ton obéissance et ton amour, tu parviendras à ce bonheur ineffable et tu sauveras ton âme; que si, au contraire, tu es rebelle à ses lois, si tu vis et meurs dans sa disgrâce, tu seras déchu à jamais de ce bonheur, et tu perdras ton âme. Cette perte, tu le sais, c'est la damnation, c'est-à-dire l'éternelle privation de ton souverain Bien.
Conçois-tu bien cette affreuse damnation? Conçois-tu ce qu'est pour un être intelligent qu'exister toujours, désirer toujours être heureux et ne pouvoir l'être jamais? Savoir avec une entière certitude qu'on ne le sera jamais; n'avoir aucune diversion au sentiment toujours présent de son malheur; éternellement se reprocher qu'on est malheureux par sa faute; et être livré sans fin à des regrets inutiles, au désespoir et à la rage î Tel est, et tel sera à jamais l'état de celui qui a perdu son âme. Quand il aurait fait sur la terre la conquête du monde entier; quand il aurait rassemblé sur sa tête tous les honneurs, toutes les richesses en ses mains, en son cœur tous les plaisirs, que lui en reviendra-t-il après une telle perte? Rien de ce qu'il aura possédé ne le suivra après la mort, et le seul souvenir qui lui en restera ne servira qu'à le tourmenter. Dépouillé de tout, il n'aura rien à offrir en échange pour racheter cette âme qu'il a perdue. Tu ne peux avoir ici-bas une pleine compréhension, encore moins le sentiment d'un tel malheur; les pertes les plus douloureuses ne sont rien au prix de celle-là. Mais par la méditation et la réflexion sur ce qui se passe en ton cœur, tu peux connaître assez combien il t'importe de l'éviter.
Apprends donc à craindre souverainement et uniquement ce qui est ton souverain et ton unique mal, mal intime, mal sans bornes, mal sans fin, mal irréparable, mal pur et sans aucun mélange, sans aucun espoir d'adoucissement. Conserve soigneusement cette crainte; entretiens-la; nourris-la; qu'elle te serve de frein contre la violence de tes passions; qu'elle émousse en toi la vivacité des impressions des objets sensibles; qu'elle te soutienne dans les combats que tu as à te livrer pour surmonter la concupiscence, et pour résister à tout ce qui te pousse au péché! Il n'est point de tentation si forte qui puisse tenir contre cette crainte, point d'attrait si puissant qui en contre-balance l'effet, point d'effort du monde, de la chair et du démon, dont tu ne te rendes victorieux. Du moins si ta faiblesse est extrême, et si tu te sens incapable de résister, cette crainte te portera à fuir, et à mettre ton âme en sûreté loin du commerce et du danger des créatures.
Ah! Seigneur, pénétrez mes os de cette crainte salutaire. C'est beaucoup de m'avoir instruit, mais agissez sur mon cœur par votre grâce. Je veux à tout prix sauver mon âme! Elle est mon unique bien, tout le reste m'est étranger; elle seule est moi. Je perds tout, si je la perds; et je la perdrai, si je perds le souverain Bien, qui n'est autre que Vous. Inspirez-moi donc un vif amour de ce souverain Bien, un désir immense de le posséder, un courage invincible à tout entreprendre pour me procurer cette possession. Inspirez-moi le mépris de tous les faux biens qui se présentent à sa place pour séduire et perdre mon âme; la haine de ce malheureux penchant qui me porte vers les objets sensibles; la résolution d^ combattre en moi tout ce qui est un obstacle à
mon bonheur, et tend à me précipiter dans l'abîme éternel. Sans votre secours, quel fruit tirerai-je de vos leçons? Hélas! elles ne serviront qu'à me rendre plus coupable. Ne m'abandonnez pas, ô mon Sauveur! de moi-même je ne puis que me perdre, et je ne serai jamais sauvé que par Vous.