‹ L'école de J Volumes 1 and 2Chapitre 27 sur 71 · DU COEUR SORTENT LES MAUVAISES PENSÉES · texte numérisé non relu

DU COEUR SORTENT LES MAUVAISES PENSÉES

Écoute encore, mon disciple, et rends-toi attentif à cette nouvelle leçon consignée dans mon Évangile : Du cœur sortent tes mauvaises pensées '.

Le moyen le plus efficace de sauver ton âme est d'être bien persuadé que sa perte ne peut venir que de toi; d'apprendre en conséquence à te bien connaître, et à te défier de toi-même, comme de ton plus dangereux ennemi. Une fois convaincu que tu ne peux faire aucun fond sur toi pour le salut, tu seras humble, tu seras vigilant; tu mettras en moi tout ton appui, tu m'invoqueras, et je te sauverai.

La connaissance de toi-même consiste principalement dans celle de ton cœur. C'est sa corruption qui fait ta malice, et non l'ignorance et les ténèbres de ton esprit. C'est toujours ton cœur qui est coupable, quoique souvent tu cherches à rejeter ses fautes sur ton peu de lumières; mais cela même est une des preuves les plus sensibles de ton orgueil et de ton manque de droiture. Car la plupart des erreurs de ton esprit ont leur source dans

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ta volonté ; l'esprit s'égarerait moins, et il s'égarerait innocemment, si la volonté n'était pas l'auteur de ses égarements et si elle ne rejetait pas la lumière. Repasse avec moi ce qu'était l'homme dans son origine, et suis le progrès de sa dégradation et de sa méchanceté.

Sorti de mes mains dans la création, il était droit, c'est-à-dire ami de l'ordre et de la règle, porté au bien, n'éprouvant en soi aucune répugnance à le pratiquer, n'ayant aucune pente vers le mal, et ne pouvant le commettre que par une détermination parfaitement libre de sa volonté. Ses pensées et ses affections se tournaient d'elles-mêmes vers l'auteur de son être ; ses sens ne l'entraînaient point ; ses passions n'avaient sur lui aucun empire; il était maître de ses premiers mou- ■^ements, et les objets extérieurs n'avaient de pouvoir sur lui que de son consentement. Telle était sa rectitude criginelle.

Les lumières de sa raison répondaient à la droiture de son cœur : il connaissait clairement, distinctement et sûrement toutes les vérités qu'il lui importait de connaître.

Le péché a causé le plus grand désordre dans sa nature. Il a obscurci son entendement, il a incliné sa volonté vers le mal, et, par là, il a rompu l'équilibre de sa liberté. Il l'a assujetti aux sens, dont la révolte se fait sentir malgré lui, et dont les impressions sont si vives qu'il a une peine extrême à leur résister. Il a allumé en lui le feu de la concupiscence qui est mère des passions; et, au lieu de travailler à éteindre cet incendie, rhomme a un secret penchant à l'entretenir et à l'accroître. Par-dessus tout il lui a inspiré un orgueil détestable, qui lui rend odieux tout joug et toute dépendance, qui lui donne de l'aversion pour la loi dont les

préceptes et les défenses gênent sa liberté, ce qui le dispose à désobéir à son Auteur, et à trouver injustes les devoirs étroits que Dieu lui prescrit. II lui a inspiré encore un amour-propre effréné, qui lui fait rapporter tout à soi, concentrer tout en soi, n'aimer rien que pour soi; en sorte que l'homme s'érige pour ainsi dire en divinité, et qu'il s'en attribue les droits, au mépris de l'amour souverain qu'il doit à Dieu.

Voilà le désordre général de la nature humaine depuis l'introduction du péché dans le monde ; désordre auquel l'homme ne peut remédier par lui-même; qu'il ne connaît que très-imparfaitement par la faible lumière qui lui reste, et qu'il ne peut même connaître pleinement et réparer que par ma grâce. Ce désordre néanmoins, tant qu'il n'existe que dans le sentiment, et que la volonté n'y acquiesce point, n'est pas proprement un péché; il en est la suite, mais il n'en a pas la malice.

Observe à présent les premières semences de la corruption du cœur humain dans les enfants. Tu verias qu'ils sont livrés à leurs sens et aux objets sensibles, et incapables de s'élever au-dessus de la matière; que d'euxmêmes ils ne songentpoint à Dieu, et que, sans le secours de l'éducation, ils resteraient longtemps dans l'état purement animal, n'ayant presque aucune idée, aucune vue spirituelle, aucune facilité, aucun attrait à réfléchir sur les objets de cette nature. Tu verras qu'ils abhorrent naturellement toute instruction sérieuse, toute espèce d'étude et d'application, et que ce n'est qu'en les caressant, ou en les châtiant, qu'on parvient à les rendre attentifs pour le moment; qu'il n'en est pas ainsi des jeux de leur âge; ils s'y appliquent d'eux-mêmes et avec ardeur; ils y exercent leur esprit, et ils les apprennent

aisément et en peu de temps. Tu remarqueras encore que si l'on dit ou si l'on fait devant eux quelque chose de mal, ils le saisissent promptement par l'affinité que le mal a avec leur nature ; ils en reçoivent de profondes impressions; ils le retiennent et ne l'oublient jamais dans la suite; à peine ont-ils quelque connaissance du mal qu'ils sont portés à le commettre, et ils se livrent comme des brutes à leurs premiers instincts, quoiqu'ils en aperçoivent déjà la turpitude, et que la honte les engage à se cacher. Tu trouveras en petit dans l'enfant tous les vices de l'homme fait, avec cette différence qu'il les montre plus à découvert, n'ayant pas encore assez de réflexion ni assez d'empire sur soi-même pour les déguiser : esprit de domination, jalousie des moindres préférences, envie, colère, gourmandise et vols secrets pour la satisfaire, inclination à nuire, joie secrète du mal d'autrui, dissimulation, mensonges, ruses pour tromper ceux de son âge, violence lorsqu'il se croit le plus fort. Cependant sa raison naissante condamne tous ses dérèglements; il sait très-bien blâmer et trouver injuste dans autrui ce qu'il se permet; il se cache pour mal faire; il ne ment d'abord qu'en tremblant, il rougit, quand il est découvert, il s'excuse, il rejette la faute sur d'autres. Que de malice dans un âge si tendre!

Mais ce n'est encore qu'un faible apprentissage, et les années vont développer et fortifier ces vices.

Dans la jeunesse, le premier usage qu'il fait de la réflexion, c'est de penser au mal; de sa liberté, c'est d'en abuser. Il se dérobe à l'inspection de ses parents et de ses instituteurs ; il murmure en secret de l'autorité qu'ils exercent sur lui, et il n'attend que le moment d'en secouer le joug. A peine maître de sa conduite, il se livre sans retenue à ses passions; et que ne se per-

met-il pas pour les contenter? Que ne se dit-il pas à lui-même pour les justifier? Sourd aux avis et aux corrections, il s'en offense, et n'en devient que plus intraitable. Alors commence l'oubli de Dieu, la résistance à ses lumières, la nég^ligence et l'omission des devoirs de piété, le mépris des bonnes pensées. Le jeune homme s'accoutume à agir contre la voix impérieuse de sa conscience, à en braver les menaces et à en étouffer les remords; il conçoit un dépit secret contre la religion, comme imposant un joug tyrannique à l'homme ; toute son application est tournée à fomenter et à satisfaire des désirs impurs, à attiser le feu de la volupté par les discours, les lectures dangereuses, les spectacles, les liaisons criminelles. Son libertinage, qu'à tout prix il voudrait autoriser, le jette bientôt dans la voie de l'impiété; il commence à raisonner, à avoir des doutes sur l'objet de la Foi, et, par degrés, sur les premiers principes et les fondements de la loi naturelle. Il recherche la société des incrédules décidés; il les écoute comme ses maîtres ; il lit avec admiration leurs ouvrages, dont il avale le venin avec avidité; et, vu la disposition de son âme, les sophismes se changent pour lui en démonstrations, les dérisions sacrilèges et les blasphèmes en fines plaisanteries et en jeux d'esprit. Si les jeunes gens ne donnent pas tous dans ces excès, ils y ont tous plus ou moins de penchant, et les premiers pas vers le crime les entraîneraient dans le précipice, s'ils n'étaient arrêtés par les obstacles qu'une providence attentive oppose à leur perte.

Avec l'âge, la malice de l'homme devient chaque jour plus réfléchie et plus profonde. Le grand feu des passions est ralenti; mais l'habitude subsiste, et elle est comme passée en nature.

ik L'ÉCOLE DE JÉSÏJS-CHRIST.

Dans la maturîlé, rbomme pèche avec plus de sangfroîd; il voit les conséquences de son péché, et il les afFroute tranquillement; il se distrait d'une volonté plus déterminée de toute pensée salutaire, écartant, repoussant ce qui le rappelle à lui-même et au devoir. Le monde renchaine; les grands objets de fortune le tentent; Tambition l'obsède; les affaires l'absorbent. Il faut s'enrichir; il faut parvenir; il faut se faire jour à travers une foule de concurrents, et tout est légitime pour arriver à cette fin. Que d'intrigues, que de bassesses, que de médisances et de calomnies, que de noirceurs, que de crimes oafin de toute espèce n'occasionne pas la soif des richesses et des honneurs, les deux grands objets des passions de l'âge mûr? Et que peut la religion sur un cœur qui en est dévoré?

Juge toi-même de ce qu'un avare doit penser de l'Évangile qui dit ana thème aux riches, et qui ordonne le détachement des biens de ce monde; de ce que l'ambitieux doit penser d'une loi qui prêche l'humilité, qui déclare formellement que tout ce qui est élevé aux yeux des hommes est une abomination devant Dieu ' ! Comment veux-tu qu'ils adorent l'un et l'autre, qu'ils aiment sincèrement, qu'ils se proposent pour modèle un Dieu pauvre et abject par choix, un Dieu qui, depuis sa naissance dans une crèche jusqu'à sa mort sur un Ijois infâme, annonce le mépris le plus caractérisé de tout ce que le monde estime! Non-seulement ils ne m'adorent pas, mais dans leur cœur ils me rejettent, parce qu'ils savent que je les réprouve. Les uns par respect humain, et par une sorte de décence, gardent encore quelque dehors de religion; mais s'ils en retiennent

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quelques pratiques extérieures, ils en violent Fessentiel, et ils n'ont que de l'aveision pour ma doctrine et pour mes exemples. Les autres se déclarent ouvertement contre moi; mais, par un raffinement de malice et d'hypocrisie, ils dissimulent la véritable cause de la haine qu'ils me portent. Ils attaquent les preuves de ma révélation, comme si elles étaient fausses, douteuses ou peu concluantes, tandis qu'ils sont invinciblement persuadés de leur vérité, de leur certitude et de leur force. Ils s'en prennent aux mystères, qu'ils traitent d'absurdités, parce qu'ils sont incompréhensibles, quoiqu'ils sachent que les mystères sont une suite de la nature et des perfections infinies de Dieu, quils ne seraient plus un objet de foi, ni leur croyance un hommag^e de l'esprit, s'ils étaient démontrés à la raison comme les vérités naturelles. Mais ce qu'ils n'ont garde d'avouer et de publier, c'est qu'en effet ils n'en veulent qu'à ma morale, et qu'ils seraient disposés à tout croire, si, lâchant la bride à leurs passions, elle les autorisait à poursuivre les honneurs, les richesses et les plaisirs.

Cependant ici même leur raison prononce contre la dépravation de leur cœur : ils conçoivent très-bien que ma morale ne serait pas divine, ni conforme à la nature, à la dignité, aux destinées de l'homme, ni compatible avec les devoirs et avec les premières lois de la société, si elle était telle qu'ils la désirent, et qu'elle ne les gênât en rien; mais telle est leur corruption, qu'ils passent sans peine par-dessus ces contradictions, toutes palpables qu'elles sont; qu'ils croient les faire disparaître en n'y réfléchissant point, et qu'à force de s'étourdir, ils parviennent à s'aveugler.

■Mais c'est au dernier âge, pour ceux qui y parviennent, qu'est réservée la consommation de la malice. i 6

Les objets sensibles n'ont plus alors d'attraits pour les hommes, et les organes usés se refusent au plaisir ; mais dans plusieurs la volonté est encore vivante, quand la nature est déjà presque morte. Ils sont corrompus parce qu'ils l'ont été et qu'ils s'obstinent à l'être. S'ils ne peuvent plus jouir des plaisirs, ils rappellent avec complaisance le souvenir de leurs premières années ; ils les regrettent, et ils se rendent plus coupables par le désir qu'ils ne l'étaient autrefois par l'action. Aux portes mêmes de la mort, et sur le bord de la tombe, ils sont plus tourmentés que jamais par l'avarice et par l'ambition, et ce n'est qu'avec la vie qu'ils renoncent à leurs projets d'élévation et de fortune. Si l'approche de la dernière heure réveille en eux la pensée de l'éternité et du sort qui les attend, ils écartent ces idées lugubres; ils luttent contre ces terreurs d'une conscience alarmée, ils s'endurcissent, ils se décident à mourir dans l'impénitence et à courir le risque d'un malheur éternel.

Cependant leur raison ne fut jamais plus saine et plus éclairée; leurs passions sont amorties, et leur imaghiation glacée; le monde n'a plus de charmes pour eux, comme ils n'en ont plus pour lui; ses illusions, ses préjugés, ses maximes ne les séduisent plus; ils en connaissent la fausseté; l'expérience les a pleinement détrompés. Qui les retient donc dans le crime et l'impiété? Qui les empêche d'écouter la religion qui les appelle encore, de déplorer le passé, et de faire ce qui est en leur pouvoir pour se procurer un heureux avenir? Qui les en empêche? La malice profonde de leur cœur, parce qu'elle est parvenue à son comble. L'orgueil les arrête; ils croiraient nuire à leur réputation d'esprits forts, si l'on disait d'eux qu'ils ont reconnu la vérité, et qu'ils se sont conveitis; ainsi ils affrontent la mort et

ses suites affreuses, se faisant un mérite et un point d'honneur de tenir contre Dieu, d'être jusqu'au bout fermes dans leurs principes, et de couronner une vie libertine par une fin impie.

Si tu ne te reconnais pas à ce tableau, si tu n'es pas tombé dans ces excès, ce n'est pas ta bonté naturelle qui l'en a préservé, tu le dois à ma grâce. Avoue que tu as eu, que tu as encore dans le fond de ta nature un penchant violent au péché ; souviens-toi que tes passions t'ont souvent et vivement sollicité, et que plus d'une fois tu les as écoutées, ou tu as été sur le point de t'y rendre. Il n'en faut pas davantage, tu ne te serais jamais préservé ou affranchi seul de leur tyrannie, et d'abîme en abîme elles t'auraient poussé comme tant d'autres jusqu'au fond du précipice. Sois humble, et sache toujours qu'il n'est pas de péchés commis par un homme, qu'un autre homme ne puisse commettre, si Dieu l'abandonnait à sa fragilité. Souviens-toi qu'à moins d'une grâce très-spéciale, il n'est personne qui n'ait mérité par les infidélités de sa vie que Dieu l'ait abandonné, s'il n'avait consulté que les règles de sa justice. Tremble donc, et tremble jusqu'à la fin, à cause de la malice de ton cœur : il n'enfante de lui-même que de mauvaises pensées et de mauvais désirs ; il n'est qu'orgueil et corruption.

O mon unique Maître ! je vous rends grâces de m'avoir éclairé sur ce point capital. Je n'y avais jamais asseï réfléchi, et je ne me connaissais pas. J'avais la fausse et détestable présomption de me croire bon, du moins par comparaison avec d'autres ; je me trompais, et je méritais par là que vous me livrassiez à toute ma perversité.

Pénétré du sentiment de mes maux, je me remets entre vos mains, ô céleste Médecin! afin que vous guérissiez ceux de ma nature et ceux de ma propre volonté. Je ne puis savoir ni que je suis malade, nia quel point, si vousmême ne me l'apprenez; je ne puis chercher le remède, si vous ne m'y invitez; je n'en puis user, si vous ne me prévenez et ne me secondez. Que suis-je donc? Un lépreux tout couvert d'ulcères, et en même temps un paralytique sans ressource, incapable de faire le moindre mouvement vers ma guérison, incapable même de la vouloir. Ah! Seigneur, je dois tout à votre miséricorde, et le pardon des péchésque j'ai commis, et l'exemption de ceux que j'aurais pu commettre. Faites qu'à l'avenir je me défie de moi-même, et que je trouve mon salut dans l'humilité et dans la confiance en vous. Ainsi soit-il.

DU COEUR SORTENT LES MAUVAISES PENSÉES (Stllte),

La leçon que j'ai commencé à te donner sur la corruption de ton cœur n'est pas finie. Les pensées qui éloignent du bien ne sont pas moins mauvaises que celles qui poussent au mal. Prête donc l'oreille de nouveau, et ici, qui que tu sois, juste ou pécheur, tu ne pourras te dispenser de te reconnaître.

La répugnance au bien correspond dans l'homme à sa pente au mal, et l'une et l'autre sont la suite du premier péché; mais cette répugnance devient plus forte en chacun, à mesure qu'on lui cède, au lieu de la combattre.

Je parle ici du bien surnaturel, du bien dont la pra-

tique est nécessaire pour parvenir à la fin ; et ce n'est pas dans les autres, c'est en toi-même que je prétends te faire voir à quel point tu as de la répufjnance pour tous les devoirs que mon Évangile te prescrit. Le détail serait immense, si je parcourais toutes les vertus que je t'ai recommandées : je m'en tiendrai à quelques points qui renferment tout le reste : tu répugnes à aimer Dieu; tu répugnes à aimer le prochain; tu répugnes à suivre l'attrait de la grâce; tu répugnes à te détacher du sensible, pour t'élever au spirituel ; tu répugnes à te renoncer toi-même; tu répugnes à toute espèce de croix et d'épreuves, par lesquelles je sanctifie le chrétien, n'est-ce pas assez de répugnances? Écoute; connais-toi et humilie-toi.

Tu répugjies à aimer Dieu, chose affreuse à dire et à penser!

Dieu est ton souverain et ton unique bien; il est infiniment aimable, il t'a comblé de bienfaits, il te promet un bonheur éternel, et tu ne peux être heureux que par lui. Cependant lorsqu'il faut l'aimer autrement qu'en paroles et en stériles sentiments, lorsqu'il en faut venir aux effets, lui prouver la préférence que tu lui donnes sur tout ce qui n'est pas lui, renoncer pour son amour à quelque chose qui t'est cher, te soumettre à sa sainte volonté en ce qui te contrarie, te faire violence pour lui [)laire, t'acquitter enfin de quelque devoir pénible qu'il exige de toi, non-seulement il t'en coûte pour lui obéir et le contenter, mais tu résistes, tu refuses, et tu n'en as aucun scrupule, quand tu ne crois pas que ton salut y soit intéressé. l£n ce qui ne te parait pas tout à fait criminel, tu préfères, sans hésiter, ta propre satisfaction à celle de Dieu, et tu ne sais pas ce que c'est que

de lui complaire dans les moindres choses. Tu ne veux l'aimer que jusqu'à un certain point au delà duquel tu prétends disposer à ton gré de tes affections et de ta conduite. Tu trouves que c'est trop de sa part de te demander tout ton cœur, et, quoique tu n'oses le dire ouvertement, tu regardes en ton âme comme une tyrannie le premier, le plus grand, le plus indispensable des préceptes, pris dans l'étendue qu'il doit avoir. Tu voudrais en cette matière t'en tenir à ce qui est d'obligation étroite et rigoureuse, et, parce qu'il est impossible en effet de fixer cette obligation, qui n'a point et ne peut avoir de bornes, tu t'étourdis là-dessus; tu te gardes bien d'y réfléchir et de te demander si tu aimes Dieu autant que tu dois l'aimer et autant qu'il veut que tu l'aimes.

Et d'où vient cette répugnance pour le pJus juste, le plus saint, le plus attrayant et le plus doux de tous les devoirs? Elle vient de ce que tu t'aimes toi-même d'un amour désordonné, d'un amour directement opposé à celui que tu dois à Dieu, d'un amour qui te fait envisager en toutes choses ton intérêt au préjudice de l'intérêt de Dieu; comme si tu pouvais avoir un véritable intérêt différent du sien, et que, la chose fût-elle possible, tu ne dusses pas te sacrifier au sien. Vois-tu enfin quelle est la malice de l'amour-propie; vois-tu combien il est injuste, aveugle, et jusqu'à quel point il te séduit? Comprends-tu qu'il est ton ennemi parce qu'il est l'ennemi de Dieu; que tu te hais réellement, que tu te fais un tort inexprimable en t'aimant de la sorte, car tu affaiblis et tu tends même à détruire en toi l'amour de Dieu? Douterais-tu désormais que, tant que l'amour-propre règne en ton âme, il en bannit, avec l'auiour de Dieu, Tamour légitiuie que tu te dois à toi-

même, puisque tu te nuis à proportion que tu t'éloignes de ton souverain Bien, et qu'au contraire tu ne t'aimes véritablement toi-même que selon la mesure de l'amour que tu as pour Dieu; qu'ainsi travailler à établir en toi l'amour divin sur la ruine de l'amour-propre, comme mon Évangile te l'ordonne, c'est travailler à te rendre beureux même sur la terre, en mettant l'ordre et la paix dans ton cœur?

Dis-moi maintenant, n'as-tu pas le penchant le plus fort et le plus profond à flatter ton amour-propre? Ne suis-tu point ce penchant? Ne l'approuves-tu pas? Ne trouves-tu pas trop sévère une morale qui te commande de l'extirper entièrement? N'y cherches-tu pas des explications et des adoucissements? Conviens donc que ta répugnance à aimer Dieu égale ta répugnance à combattre l'amour-propre; conviens que tu es plus ou moins coupable, suivant l'importance des objets avec lesquels tu contentes ton amour-propre aux dépens de l'amour de Dieu, et que tu auras toujours quelque chose à te reprocher, tant que tu ne seras pas déterminé à n'admettre en toi aucune affection qui n'ait Dieu pour principe, pour motif et pour fin. Conviens par conséquent que tu répugnes à t'aimer toi-même du seul amour qui soit avoué par la raison et consacré parla religion.

Tu ne répugnes pas moins à aimer le prochain qu'il t'est commandé d'aimer comme toi-même.

En peux-tu douter, si tu examines tes sentiments et ta conduite à son égard? Te réjouis-tu de son bien, comme de ton bien propre? T'affliges-tu de son mal, comme tu ferais du tien? Vas-tu au-devant de ce qui peut l'obliger? As tu soin d'éviter et d'écarter autant qu'il est en toi ce qui pourrait lui nuire? T'intéresses-tu,

en un mot, à son bonheur, comme au tien? As-tu pour lui, je ne dis pas les dehors, mais les sentiments d'estime, d'égard, de ménagement, que tu désires qu'on ait pour toi? Souffres-tu ses défauts, comme tu veux qu'on souffre les tiens? Excuses-lu ses fautes, les couvres-tu, les ensevelis-tu dans le silence, comme tu exiges qu'il le fasse à l'égard des tiennes? Es-tu disposé à lui pardonner ses torts, comme tu souhaites qu'il te pardonne les tiens? Enfin, dans les affaires que tu traites avec lui, suis-tu les mêmes règles que tu trouves juste qu'il suive de son côté? N'as-tu pas au contraire une répulsion extrême en mille rencontres à pratiquer tous ces devoirs? N'es-tu pas vivement sollicité de les violer, et n'as-tu pas besoin de faire sur toi les plus grands efforts pour les observer?

Et si tu es attentif à n'y pas manquer, si ta conscience très-délicate n'a ici aucun reproche à t'adresser, dismoi s'il ne t'en coûte pas infiniment, et si la charité envers le prochain n'est pas la chose qui exerce le plus ta vertu. Tu n'en disconviendras pas, si tu es de bonne foi; tu avoueras que ton cœur est rempli d'une malignité secrète contre lui; que tu es sujet à des antipathies, à des aversions, dont souvent tu ne peux deviner la cause, et qu'il ne t'est pas aisé de surmonter; tu reconnaîtras qu'à tout moment il s'élève en toi des pensées critiques, des soupçons désavantageux, des jugements téméraires; que tu grossis les défauts, que tu interprètes en mauvaise part les intentions, que tu es porté à condamner les paroles et les actions, que tu es naturellement jaloux de la réputation et des succès d'autrui; que tu as peine à convenir de son mérite, et à rendre justice à ses bonnes qualités, qu'il t'échappe dans l'occasion des paroles médisantes, railleuses, mépri-

santés ; que les personnes avec qui tu as à vivre ont souvent beaucoup à souffrir de toi, tandis que tune leui passes rien, que tu es d'une sensibilité, d'une délicatesse extrême sur ce qui te touche, et que tu crois toujours qu'on te manque, en môme temps que tu penses à peine devoir rien à personne. Tout cela, et bien d'autres choses, n'est-ce pas la matière ordinaire de tes combats, de tes fautes, des reproches de ta conscience et de tes accusations? Le commerce avec le prochain, qui dans mes desseins devait contribuer au bonheur de ta vie, n'est-il pas pour toi une source d'inimitiés et de débats, de peines et de tourments?

Quelle en est la cause? Ton amour-propre essentiellement exclusif, qui veut tout pour toi, qui ne donne qu'afm qu'on te rende davantage, et qui ne voit dans le prochain qu'un ennemi qui le dispute avec toi et te ravit ce que tu prétends n'appartenir qu'à toi. Tu n'estimes foncièrement que toi, et tu fondes cette estime sur le mépris des autres. En toi, tu ne vois que de bonnes qualités, réelles ou imaginaires; et dans les autres, tu ne t'arrêtes à remarquer que ce qu'ils ont de défectueux et de méchant, dépréciant et dénaturant ce qu'ils ont de meilleur. Tu n'as de préoccupations que pour tes intérêts ; ceux du prochain te laissent pour le moins indifférent, et même ils te deviennent odieux, si tu penses qu'ils traversent les tiens. Tu voudrais toujours gagner et voir perdre le prochain, l'emporter toujours et le voir céder, toujours avoir raison et lui donner tous les torts; dismoi : ne sont-ce pas là tes dispositions, et se peut-il rien de plus injuste et de plus opposé à la charité?

Tu répugnes à C attrait de La grâce, qui te porte au bien, au meilleur et au parfait.

Tu as donc de l'aversion pour le bien, pour ce qui est mieux, pour ce qui est parfait, et tu ne l'accomplirais jamais, sans un secours spécial de ma grâce qui triomphe de la résistance de ta volonté. IS 'est-ce pas cette répugnance à l'attrait de la grâce qui t'a fait différer longtemps ou te fait différer encore ta conversion? N'est-ce pas elle qui te rend habituellement sourd et rétif à tant de saintes inspirations; qui te porte à murmurer de ce que j'exige, tu le prétends, trop de perfection des âmes qui se livrent à moi, que je ne cesse de leur donner de nouvelles aspirations, et que je ne leur permets jamais d'accorder la moindre chose à la nature? N'est-ce pas elle qui t'entretient dans l'état de tiédeur, de lâcheté et de négligence; qui, pour te soustraire à ma voix qui t'importune, te détourne du recueillement et de l'oraison, et te jette dans la dissipation? Ne te dissimule pas ta disposition; elle est telle que je dis; ou bien, si tu es enfin devenu docile à ma grâce, tu dois avouer que tu as longtemps résisté; tu dois avouer qu'à présent encore, lorsque cette grâce est nue, sèche, toute spirituelle, et qu'elle n'est point accompagnée d'une certaine douceur qui enlève ton consentement, tu as bien de la peine à me l'accorder.

Tu répug7ies à te détacher du sensible, pour Relever au spirituel.

Dans la dévotion tu te recherches sans cesse plus ou moins toi-même; tu es affamé de goûts et de consolations dont ton amour-propre se repaît; tu redoutes le pur état de foi et de nudité où l'on me sert uniquement pour moi, où l'on n'aime que moi sans avoir égard à mes faveurs, où l'âme se soutient par la seule vue de ma volonté et de mon bon plaisir. Cet état est assurément

plus parfait, et il ne convient qu'aux personnes avancées. Mais tu voudrais toujours être traité comme ceux qui commencent à se mettre à mon service; tu voudrais savourer toujours, toujours jouir, être toujours nourri de lait et de miel; tu t'impatientes, tu gémis, tu te désoles, tu menaces de quitter l'oraison, tu la quittes en effet, lorsque je te réduis pour toute nourriture au pain des forts. Gomme si dans l'oraison tu ne devais pas envisager ce qui me plaît et non ce qui te satisfait, et que ce qui entretient ton amour-propre et ton propre intérêt n'est pas contraire à ton avancement. Mais tu aimes mieux avancer moins qu'éprouver de ma part un délaissement et des rigueurs apparentes, qui feraient mourir en toi la nature. Voilà ce qui a fait abandonner la voie intérieure à tant d'âmes qui y avaient d'abord marché avec ferveur, et c'est ce qui en a fermé l'entrée à tant d'autres qui y étaient appelées.

Tu répugnes à te renoncer toî-mêmel

Ce renoncement si nécessaire, dont les fruits sont si doux et dont la récompense est si grande, est la pierre d'achoppement de mon Évangile, et il rend la mortification du cœur odieuse aux âmes d'ailleurs les plus dévotes. Ordonnez autant d'exercices de piété, autant de pratiques, autant d'austérités même que vous voudrez; elles jeûneront, elles veilleront, elles passeront les journées entières dans les églises; mais faire violence à leur caractère, étouffer leur sensibilité, souffrir ce qui les contrarie, renoncer à leur propre jugement, mourir en un mot à leur propre esprit et à leur propre volonté, c'est ce qu'elles ne veulent pas faire, et ce qui leur paraît non-seulement difficile, mais impossible. Si un directeur entreprend de les mener par cette voie, et s'il-

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exige d'elles cet esprit d'abnégation, avec quelque ménagement d'ailleurs qu'il s'y prenne, elles raisonnent, elles résistent, elles le quittent et disent qu'il ne leur convient point. Tant qu'il s'en tient au général, elles goûtent sa morale et la trouvent belle; mais sitôt qu'il en vient à l'application personnelle, et s'il touche à certains défauts caressés, aussitôt il déplaît, il rebute, on s'irrite, et l'on va chercher ailleurs un directeur plus accommodant pour la nature qui ne veut pas mourir. Considère quelle, part tu as en tout ceci, et sache qu'il n'y a rien de plus agréable à mes yeux et en même temps déplus rare que le parfait renoncement.

Enfin tu répugnes à toute espèce de croix et d* épreuves, par lesquelles je sanctifie le chrétien.

Tu les crains et tu les fuis; au lieu de les regarder comme de précieuses faveurs, de les accepter et de les embrasser comme des moyens de ressemblance et de conformité avec moi, comme la voie qui conduit sûrement à la gloire, tu te plains de ma Providence qui te les envoie. Rien cependant n'est plus important que d'en faire un saint usage ; elles sont sans nombre, elles remplissent la vie de l'homme, et, puisqu'il est impossible de les éviter, il faut te résoudre de bonne grâce à les porter pour mon amour. L'as-tu fait jusqu'ici? Non. Ta nature répugne donc à ce que mon Évangile enseigne de plus nécessaire et de plus parfait : la perte des biens qui te détache des choses de la vie, les souffrances corporelles qui expient les fautes que ta mollesse et ta sensualité t'ont' fait commettre, le mépris, les calomnies, les opprobres qui humilient ton orgueil. Tu ne peux ignorer l'utilité de ces diverses épreuves. Ah! si tu étais vraiment chrétien, tu serais persuadé que c'est dans ma

miséricorde que je les dislribue, et, loin de te révolter, tu me bénirais des coups que je porte à ta nature corrompue et superbe pour la purifier et la sauver.

Juge donc, et vois à présent s'il est un seul point de ma morale qui ne rencontre en toi quelque obstacle insurmontable; juge, et dis-moi si tu ne dois pas avoir de l'horreur de toi-même, comme d'un ennemi de toute vertu chrétienne, et si ce n'est pas avec raison que je t'ai donné l'ordre de te haïr et de te combattre, et comprends enfin que tu n'as pas moins de sujet de t'humilier des répugnances de ta nature pour le bieri que de tes inclinations vers le mal.

Vous m'ouvrez les yeux, ô mon Sauveur! et vous me forcez à confesser qu'il n'y a rien de bon en moi. Je vois que toutes les peines, toutes les difficultés que j'éprouve dans votre service, viennent de moi, de mon orgueil, de mon amoui-propre, de la recherche de moimême, de mes vues intéressées, de mon aversion pour tout ce qui me gêne et me contraint. Je vois que votre sainte loi, toute juste, toute raisonnable, toute douce qu'elle est en elle-même, me déplait, me révolte; elle me semble dure et impraticable, parce que je n'aime pas le bien, ni rien de ce qui serait un remède efficace aux maladies de mon âme. Ce que je vous demande aujourd'hui, ô mon Dieu! c'est d'abord de haïr en moi ce que vous y haïssez vous-même, ce que le péché y a mis, et ce que j'y ai ajouté par ma faute : les pensées, les sentiments, les dispositions et les habitudes qui me donnent de l'éloignement pour vous, pour votre doctrine et pour vos exemples. Puis, c'est de combattre de toute ma force, ou plutôt de toute la puissance de votre

grâce, ces malheureuses répug^nances; de les arracher de mon cœur, et de ne cesser la lutte que je ne sois enfin parvenu à faire mes chères délices de la pratique de votre loi. Je vous demande enfin de persévérer dans ce combat jusqu'à la mort, de ne poser jamais les armes, et de tendre toujours à la perfection de votre amour, par la perfection de mon abnégation. Ainsi soit-il.

CINQUIÈIME LEÇON

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