‹ L'école de J Volumes 1 and 2Chapitre 50 sur 71 · DE LA PATIENCE · texte numérisé non relu

DE LA PATIENCE

Cette leçon rentre dans celle de la nécessité de porter sa croix; mais il n'y a nul inconvénient de revenir à deux fois sur un sujet de cette importance.

Jésus-Christ, après avoir fait à ses disciples un tableau effrayant de ce qu'ils auraient à souffrir des Puissances de la terre dans l'établissement de sa religion, ajoute, pour les soutenir contre une si affreuse perspective, qu'ils posséderaient leurs âmes par ta patience '. C'est-à-dire qu'il promet de les revêtir d'une force surnaturelle, qui les élèvera au-dessus de leurs maux, et maintiendra leur âme en paix, au milieu morne des supplices.

La suite de son discours montre qu'en adressant ces paroles aux Apôtres, il avait aussi en vue les premiers chrétiens, qui furent livrés par leurs parents, leurs frères, leurs proches et leurs amis; et même, pour donner à cette promesse toute son étendue, il faut dire

' Luc, XXI, 19.

VIISGT-NEUVIEME LEÇON. 337

qu'elle regarde tous les vrais chrétiens, qui, non-seulement dans les persécutions pour la cause de la foi, mais dans les afflictions de toute espèce, auraient recours à Dieu et s'appuieraient uniquement sur lui.

Jésus-Christ a tenu sa parole, et nous en voyons raccomplissement d'âge en âge dans tous les événements, soit publics, soit particuliers.

Les Apôtres possédèrent leur âme par la patience dans leurs immenses travaux, dans tous les genres de maux auxquels ils furent exposés, et dans le martyre qui les a couronnés. Nous pouvons juger des autres par saint Paul, dont les actes et les Épîtres attestent qu'il a porté la patience jusqu'à l'héroïsme, jusqu'à se plaire dans ses souffrances, s'en glorifier, et y goûter une surabondance de joie. L'histoire des clnétiens de la primitive Eglise, leurs apologies, les relations de leur martyre, font foi qu'ils ont possédé leurs âmes par la patience parmi les plus longues et les plus cruelles persécutions. Leur courage, leur paix, leur sérénité firent l'admiration des païens , tout accoutumés qu'ils étaient à voir des gladiateurs prodigues de leur sang dans l'arène et exercés à mourir de bonne grâce. L'invincible patience des chrétiens de tout âge, de tout sexe, de toute condition, leur parut être d'un ordre bien supérieur, et elle fut la principale cause de leur conversion. Dans toute la suite des siècles, les saints que l'Église a formés, l'ont édifiée p;ir leur patience dans tous les genres de croix, et cet le vertu a toujours été un des caractères distinctifs des vrais chrétiens.

Ne leur faisons pas l'injure de leur comparer sur ce point quelques philosophes , dont l'histoire a rapporté des traits de patience. I\LiIgié son incrédulité, Rousseau

mettant la mort de Socrate en parallèle avec celle de Jésus-Clnist, est forcé d'avouer que, si le premier mourut en sage, le second est mort en Dieu. S'il eût eu occasion de parler de la patience des Martyrs, il n'eût pu s'empêcher d'y reconnaître quelque chose de divin. Et certes il faudrait être bien injuste, pour ne pas convenir de la supériorité des chrétiens à cet ég^ard sur les philosophes; ou être bien corrompu dans les principes, pour ne pas préférer une vertu religieuse et surnaturelle à une vertu tout humaine, dont l'orgueil était le ressort. Car enfin ceux-ci attribuaient leur patience à eux-mêmes et à la force de leur raison; au heu que les chrétiens en rendaient, et en rendent tous les jours gloire à Dieu.

Comme les maux de la vie sont inévitables, et que la patience seule peut les adoucir, pour peu qu'on réfléchisse, on tombe aisément d'accord que cette vertu est d'un usage nécessaire. Mais très-peu, même dans le Christianisme, s'exercent à l'acquérir. Jl faudrait pour cela s'y prendre de loin, et se préparer aux grands maux en endurant paisiblement les maux ordinaires. Et c'est ce qu'on ne fait point. On se laisse aller dans ceux-ci à des impatiences qui ne sont que légères; et, lorsque les gfrandes peines nous saisissent au dépourvu, on s'abandonne à des excès ou d'abattement ou de fureur, qui sont impardonnables, et dont on a honte le premier, quand on est revenu à soi.

La patience ne s'acquiert que par degrés; et c'est surtout à l'égard de cette vertu que se vérifie la maxime de Jésus-Christ : Celui qui est fidèle dans les petites choses, le sera aussi dans les grandes ' . [ne grâce

^ Lrc, XVI 10.

ordinaire suffit pour se posséder dans de petites peines, soit du corps, soit de l'esprit. Il en faut une extraordinaire pour être maître de soi dans les peines considérables en elles-mêmes, ou dans leur durée. Si vous manquez à la grâce ordinaire, l'extraordinaire, qui ne vous est due qu'en conséquence de votre fidélité, vous manquera au besoin, et vous laissera à toute votre faiblesse. Il est donc nécessaire de s'exercer de bonne heure dans les occasions journalières, afin de mériter que Dieu nous soutienne en celles qui sont plus rares et plus difficiles. Voilà ce que nous enseigne la sagesse chrétienne ; mais on ne se met guère en devoir de profiter de ses leçons, et Ton a tôt ou tard sujet de s'en repentir.

La patience n'est pas une vertu isolée, mais elle renferme l'exercice de plusieurs vertus : celui de la douceur et de la charité dans le support du prochain: celui de l'humilité, dans les choses dures et mortifiantes qu'on a à essuyer; celui du détachement, dans la perte des biens, et des personnes qui nous sont chères; celui du renoncement à nous-mêmes, dans les événements qui contrarient notre volonté; celui de la force dans les douleurs corporelles; en général, dans les états pénibles et affligeants, celui de la conformité à la volonté de Dieu.

La philosophie du siècle s'est épuisée en préceptes sur cette matière. Épicure lui-même en a fait le fond de sa morale, ne pouvant se dissimuler que dans cette vie la somme des maux physiques surpasse celle des biens, et que le point essentiel était d'armer l'homme contre la douleur. Je ne discuterai point ce qu'il y a de vrai ou de faux dans ce que les sages de l'antiquité ont écrit là-dessus. Je remarquerai seulement que les réflexions

purement humaines sont bien faibles pour nous soutenir dans l'adversité, parce que le mal présent agit vivement sur Timagination, abat le cœur, et trouble la raison. D'ailleurs la philosophie ne présente point de motifs capables de déterminer à souffrir avec courage, et il est des genres de maux, tels que ceux qui humilient, contre lesquels elle ne peut rien. Il n'en est pas ainsi de (a morale chrétienne; elle nous offre les motifs les plus puissants dans les péchés à expier, dans la récompense éternelle à mériter, dans l'exemple de Jésus- Christ. Et de plus, elle accompagne ces motifs d'un secours surnaturel, que Dieu accorde à tous ceux qui l'invoquent dans leurs peines; secours efficace qui les affermit, qui les console, qui les remplit d'une joie spirituelle.

La patience est une source de gloire pour Dieu. Il est le seul être qui soit digne qu'on souffre et qu'on s'immole pour lui. 11 jouit de sa grandeur, lorsqu'il voit la créature, acquiesçant à son bon plaisir, recevoir avec une humble soumission les châtiments qu'il lui inflige, ou les épreuves auxquelles il met son amour.

Elle est une source d'édification pour le prochain; car la vertu édifie toujours , et il n'est pas de preuve moins équivoque de vertu, que la patience, soit dans l'adversité, soit dans la maladie, soit dans les injures et les mauvais traitements. C'est elle qui dans l'esprit des païens a donné le plus grand relief à notre sainte religion. Quil est grand, le Dieu des chrétiens l s éci\:i.\Gn\.-\\sj témoins de leur constance invincible dans les tourments.

Elle est pour nous-mêmes une source abondante de mérites. Les grandes occasions de souffrir ne sont pas fréquentes; mais les petites se présentent tous les jours, presque à chaque instant. Or, la moindre contrariété

VII^;GT-^^EUVIEME LEÇON. 3a

supportée pour Dieu ne sera pas sans récompense; et, si cette récompense est proportionnée à la violence qu'on se fait, il est facile de jug^er combien grande sera celle de certaines croix si difficiles à porter. Ce qu'une lime désire le plus ardemment sur la terre, est de pouvoir se répondre qu'elle aime Dieu. Nulle vertu ne lui en donne un gage plus assuré que la patience. On aime Dieu, quand on souffre volontiers pour lui, et réciproquement, on est Lien aise de souffrir pour lui, quand on l'aime.

Enfin, un des plus précieux avantages de la patience, est que par elle on possède son âme.

Posséder son âme dans les maux, c'est être à soi, c'est-à-dire à Dieu; c'est jouir de la liberté de l'esprit, de la paix du cœur, et du seul bonheur de la vie. Demandez à une âme patiente si elle est contente de son état; elle vous dira : Oui; si elle souhaite la délivrance, ou même la diminution de ses peines, au préjudice du bon plaisir de Dieu; elle répondra sans hésiter : Non. Elle est donc heureuse, autant qu'on peut l'être dans une telle situation.

L'impatience, qui nous ravit la possession de notre âme, nous prive par conséquent du premier des biens. Déplus, au lieu de soulager nos maux, de les adoucir, d'en accourcir la durée, elle les augmente, les aigrit, les prolonge. Non-seulement elle les rend inutiles pour l'expiation de nos péchés, mais elle nous en fait commettre de nouveaux, et, loin de nous mériter quelques degrés de gloire, elle nous expose à des châtiments dans l'autre vie.

Pour remédier à l'impatience, qui est si nuisible à

tous égards, et qui jette quelquefois dans la mélancolie et le désespoir, il faut s'attacher à en bien connaître les causes. Elle vient dans les uns de la vivacité d'un caractère impétueux; dans les autres, d'une mollesse extrême, qui ne peut rien souffrir; quelquefois, elle a son principe dans l'humeur, ou dans la hauteur, ou dans la sensibilité, ou dans une certaine roideur de volonté. Il y entre presque toujours un fond d'orgueil , qui dispose l'âme à se révolter contre Dieu; et c'est cet orgueil porté à un certain point, qui produit les dépits violents, les emportements, les blasphèmes.

La cause connue, il s'agit d'y appliquer le remède. Je ne trouve pas mauvais qu'on emploie ceux que fournit la raison ; il est louable de faire usage de tout pour parvenir à la patience. Mais il y aurait de la folie et une sorte d'impiété à rejeter les moyens bien plus efficaces que nous offre la religion. Jamais on ne sera véritablement patient, qu'on ne s'applique à devenir solidement chrétien. On pourra se faire honneur devant les hommes d'une patience stoïque; on affectera des dehors tranquilles, tandis que le dedans sera violemment agité; et, lorsque l'on sera sans témoins, on jettera le masque, et l'on renoncera à un personnage forcé. Ou bien, on montrera peut-être du courage à supporter la douleur du corps ; mais on se laissera abattre au moindre chagrin de l'âme. Il faut être patient en tout; il faut l'être dans le cœur, il faut Fétre en secret comme en public. Or, il n'appartient qu'à la grâce de nous rendre tels; et, pour l'avoir au besoin, il faut la mériter par une vie chrétienne.

A qui la patience n'est-elle pas nécessaire, ô mon Dieu! et à qui l'est-elle autant peut-être qu'à moi? Ne

VINGÏ-ISEUVIEME LEÇON. 343

pouvant prévoir ce qui m'arrivera, la prudence veut que je me hâte d'en faire provision; il sera trop tard d'y penser, quand les maux seront venus.

Donnez-moi donc la volonté et la force de m'exerccr à cette sublime vertu dans les occasions qui se présentent chaque jour. Faites que je m'accoutume à posséder mon âme, à conserver un esprit égal et un cœur tranquille; que je reçoive comme de votre main tout ce qui m'est incommode et fâcheux; que je le regarde comme un moyen d'expier mes péchés, d'acquérir des mérites, et surtout de vous prouver mon amour; enfin, que j'en fasse un saint usage, pour votre gloire et pour mon salut. Ainsi soit-il!

Page 1