DE LA PAIX DU COEUR
Sur le point de quitter la terre, et la veille même de sa mort, Jésus-Christ dit à ses apôtres ces paroles consolantes : Je vous laisse ma paix , je vous la laisse en héritage par mon testament, comme le plus précieux de mes biens. Je vous donne ma paix; je ne vous la donne pas telle que le monde la donne '. Vous allez perdre ma présence sensible; mais je vous en dédommagerai abondamment par ma présence spirituelle. Je suis la paix; c'est un des noms que me donnent les prophètes : Je suis la paix, commeje suis la vérité et la vie. Je ne vous quitte donc point, et je continue de demeurer avec vous, en vous laissant ma paix. Je vous la donne, et je l'établis au milieu de vos cœurs. En la possédant, vous me posséderez d'une manière plus intime et plus assurée. Les hommes ne pourront vous ravir cette possession malgré vous, comme ils vont vous priver de l'avantage de me posséder visiblement. Cette paix fera votre bonheur, elle sera votre force dans les persécutions où vous allez être exposés. Le monde se soulèvera contre vous ; mais elle vous rendra invincibles à toutes ses attaques, et vous triompherez de lui par elle.
Les apôtres ne comprirent pas pour lors le sens profond des paroles de leur maître, ni les avan'^ages inestimables d'un tel don. Mais, lorsqu'ils eurent reçu le Saint-Esprit, ils furent éclairés; et non-seulement ils connurent, mais ils sentirent quel bien le Sauveur leur avait laissé, à la joie céleste dont ils furent remplis, et à la force surnaturelle dont ils se trouvèrent revêtus.
' Jean, xiv, 27.
Ce que Jésus- Christ laisse à ses premiers disciples, il le promet à tous les chrétiens; il est toujours prêt à leur donner sa paix; et c'est leur faute s'ils ne la reçoivent pas, ou si, l'ayant reçue, ils ne savent pas la conserver. S'ils connaissaient la grandeur de ce don, et de quels biens il enrichit l'âme, que ne feraient-ils pas pour l'obtenir, et quels soins n'apporteraient-ils pas à le garder? Instruisez-les, Seigneur, et parlez-leur au cœur, tandis que je vais parler à leur esprit, selon les lumières que vous me donnerez. Je n'épuiserai pas ce sujet, qui est très-vaste, et auquel on peut ramener tout ce que la vie intérieure a de plus relevé. Mais j'en dirai assez, pour mettre les âmes de bonne volonté sur la voie de désirer et de rechercher ardemment un si grand bien.
C'est un fait dont on ne saurait douter, pour peu qu'on réfléchisse sur soi-même, que le cœur humain n'aspire qu'à la paix et au repos ; que les mouvements qu'il se donne n'ont pour objet que de se procurer celte paix, où il établit avec raison son bonheur, et que l'agitation continuelle qu'il éprouve, vient de ce qu'il ne la trouve pas. Mais pourquoi ne la rencontret-il point, malgré ses efforts si multipliés et si persévérants? C'est qu'il la recherche en aveugle, et qu'en effet il ne la connaît pas, ne s'étant jamais appliqué à la bien définir.
Écoutons saint Augustin : La paix, dit-il, est la Lraiicjuillilé de l'ordre. Pour jouir de la paix, il faut deux choses, être dans l'ordre, et que cet ordre soit stable. Où il n'y a point d'ordre, il n'y a point de paix; et où l'ordre est dérangé, la paix est troublée. Cette définition est claire et précise. Appliquez-la aux choses
physiques, morales et politiques; vous en sentirez toute la justesse. Et, pour remonter jusqu'au premier Être, pourquoi Dieu jouit-il d'une paix inaltérable? C'est qu'il est l'ordre même, l'ordre essentiel et immuable. Dieu ne peut pas plus déranger l'ordre qui le constitue, ni perdre sa paix, qu'il ne peut perdre son existence. Pourquoi le ciel est-il le séjour de la paix? C'est que Dieu fait régner entre les Bienheureux et dans chacun d'eux une image de la paix qui règne en lui-mêume, et qu'étant inséparablement unis à lui, ils participent à sa paix, autant qu'ils participent à son ordre.
Si la paix est pour les Bienheureux et pour Dieu luimême la tranquillité de l'ordre, elle est donc aussi la même chose pour l'homme ici-bas ; et il n'a pas de paix à espérer, à moins qu'il ne se mette dans l'ordre, et qu'il n'y persévère. Or, de même que l'ordre en Dieu, c'est sa nature, l'ordre hors de Dieu, c'est sa volonté. Ainsi, être parfaitement soumis et uni en tout à la volonté divine, c'est l'ordre par rapport à la créature intelligente: en se rangeant à cet ordre, elle entre dans la voie de la paix; en s'y maintenant, elle se maintient dans la paix ; en s'en écartant, elle s'éloigne de la paix.
Consultons à présent notre cœur , et nous aurons une pleine conviction de la vérité que je viens d'énoncer. Est-il calme? Ne désire-t-il rien? Ne craint-il rien? Ne se reproche-t-il rien? N'appréhende-t-il pas de se sonder? Est-il content, en un mot, de son état actuel? Si cela est, c'est une preuve qu'il est dans l'ordre par une soumission entière à la volonté de Dieu; comme aussi dès qu'il a cette soumission, il peut se répondre d'avoir la paix. A-t-il des inquiétudes, des désirs qui le transportent, des craintes qui le resserrent, des anxiétés qui le fatiguent, des remords qui le déchirent? N'ose-t-il
point rentier en soi? Est-il mécontent enfin de sa disposition présente? Concluez-en avec certitude qu'il n'est point dans l'ordre, ni réglé en tout par la volonté de Dieu. Pareillement, s'il est sorti de l'ordre, iTest impossible qu'il ne soit pas inquiet et tourmenté. Le désordre et le trouble sont deux cboses inséparables dans le cœur humain, ainsi que l'ordre et la paix. Plus le désordre est grand, plus le trouble augmente, quelque effort qu'on fasse pour l'étouffer; de même la paix croît en proportion de la conforinité à l'ordre. Cette règle est universelle, invariable et infaillible.
Il n'y a donc point de paix pour l'homme, lorsque sa volonté est opposée à celle de Dieu, de quelque manière qu'elle lui soit connue, soit par la loi naturelle, soit par la révéla^on, soit par l'inspiration intérieure ; et il en jouit toujours tant qu'il se conforme à ce que Dieu veut de lui. Mais, comme cette conformité et cette opposition roulent sur des objets plus ou moins importants, et qu'elles ont plusieurs degrés, la paix est aussi plus ou moins parfaite, et le trouble plus ou moins profond.
L'âme en état de grâce ne perd pas la paix essentielle, parce qu'en cet état ayant la charité, elle est unie à Dieu, et ne sort point de l'ordre absolu, qui exige d'elle la pratique des commandements. Mais si d'ailleurs elle est imparfaite, lâche, immortifiée; si elle résiste aux vues de Dieu sur elle, si elle est encore sujette à des désirs et à des craintes, à des inclinations ou à des aversions naturelles, tous ces défauts sont pour elle une matière d'agitation et de trouble, et sa paix en souffre plus ou moins d'altération.
Ainsi la paix s'établit et se perfectionne en nous, par le soin qu'on prend de mortifier son cœur, et de le tenir
dans la dépendance de la grâce, qui ne tend qu'à le soumettre à la volonté divine, qu'à élever chaque jour l'homme à un plus haut degré de conformité et d'union avec Dieu, et par conséquent d'ordre et de paix. Au contraire, la paix diminue et s'affaiblit insensiblement, lorsqu'on nourrit en soi des affections désordonnées, et qu'on écoute la nature au préjudice de la grâce. D'où il suit que la sainteté et la paix intérieure se correspondent; que celle-ci est l'effet, celle-là la cause; et que la morale chrétienne, nous enseignant le chemin de la sainteté, nous enseigne en même temps celui de la paix. Cette morale est donc vraiment amie de l'homme, et elle n'est occupée que de son bonheur, même présent.
Car la paix du cœur est sans contredit le premier bien de la vie, et la source de tous les autres. Sans elle on ne peut être heureux, même dans la réunion des avantages et des plaisirs de la terre. Avec elle on Test toujours, fût-on privé des autres biens, qui ne sont au fond qu'un faible accessoire, dont un cœur paisible sait bien se passer. Je ne craindrai pas d'être démenti de personne, quand j'avancerai que le trouble intérieur empoisonne les plus douces jouissances; au lieu que la paix rend légers et supportables les plus grands maux, tant qu'ils nous laissent le libre usage de la raison.
Au reste, cette paix du cœur est un bien moral, qui ne va pas sans la forte détermination de combattre tous les vices et d'acquérir toutes les vertus ; elle en est même le fruit et la récompense, et il ne faut pas espérer d'en jouir, s'il est un seul vice, une seule passion que l'on consente à nourrir, une seule vertu qu'on néglige de cultiver. Il ne suffit pas même, pour la posséder dans un haut degré, de faire la guerre aux vices grossiers et aux passions criminelles; mais il faut attaquer et poursui-
vre en soi jusqu'aux moindres imperfections, et déraciner les fibres les plus délicates de l'amour-piopre. Tant que vous vous aimerez mal, tantquevous vous rechercherez en quelque chose, même dans le spirituel, et que vous n'aurez pas étouffé toute semence de vie naturelle, vous serez exposé à l'inquiétude, au trouble, à la tristesse, à l'ennui, à la sensibilité, à la jalousie, toutes choses ennemies de la paix, et qui^ si elles ne la bannissent pas du creur, empêchent du moins de la goûter.
Et il ne faut pas croire que les coml)ats qu'on est obligé de se livrer pour l'extirpation des vices et l'acquisition des vertus, soient incompatibles avec la paix intérieure ; mais plutôt ce sont ces combats qui l'affermissent, et la rendent imperturbable. Si vous n'aviez pas cette paix foncière, vous ne seriez point en état de combattre, vous n'auriez point de force, et le moindre choc vous renverserait. C'est une chose remarquable en effet, que l'àme n'est jamais plus faible, plus aisée à vaincre, que quand elle est troublée; qu au contraire, lorsqu'elle est en paix, elle est forte, et presque assurée de la victoire. Ce n'est que la surface de l'àme qui est agitée dans les violence» qu'on a à se faire, dans les sacrifices pénibles, dans les tentations, dans les épreuves. Il se fait alors une lulte intérieure, qui exerce les puissances de l'âme; mais le fond demeure toujours paisible, à moins qu'on ne succombe; car alors le trouble se fait sentir dans ce fond intime, et la conscience cesse d'être tranquille.
La paix est un don de Dieu, et le plus précieux de ses dons; elle est le fruit de la charité qui habile dans le cœur, et qui dit la charité, dit Dieu : car Dieu est charité, selon saint Jean. Voilà pourquoi la paix est habituelle comme elle. Le sentiment, le goût de la paix
est passager; Dieu le communique par intervalles, quand il lui plaît; mais l'état même est fixe de sa nature, et il durerait toujours, si l'âme n'y mettait obstacle. C'est que Dieu n'abandonne jamais le premier un cœur dont il a pris possession; il ne se retire qu'à regret; il faut que le cœur le chasse, et la paix avec lui. Ainsi le don de la paix est ici-bas, de la part de Dieu, un engagement à donner la paix éternelle, qui fait la félicité des Bienheureux; ou, pour mieux dire, c'est la même paix, mais que l'on peut perdre sur la terre, et qu'on ne perd plus dans le ciel. Jugeons par là du soin que nous devons apporter à la conserver, puisque tant qu'elle subsiste en nous, elle nous est comme un gage assuré du bonheur futur.
Le monde promet aussi la paix, et il faut bien qu'il la promette; sans cela se ferait-il suivre? Aurait-il des partisans?
Mais quelle paix promet-il? Une paix fausse, tout opposée à celle de Dieu; une paix qui consiste à satisfaire les sens, les passions, l'orgueil, l'amour-propre ; une paix qui s'arrête à la surface de l'âme, et ne va jamais plus avant. Encore ne la donne-t-il que pour des moments très-courts, auxquels succède une agitation plus violente qu'auparavant, ou un dégoût, une lassitude, un épuisement, un ennui insupportables. On sent intimement qu'on a été trompé ; on a essayé de tous les objets que le monde offre aux passions; aucun n'a contenté; il n'est resté qu'un vide, une irritation, une faim plus grande après la jouissance; delà, les nouveaux désirs qui ne sont pas mieux satisfaits, ou la satiété, et le désespoir d'être jamais heureux. Voilà où aboutit la paix du monde, et où conduisent les tristes réflexions
2S8 L'ECOLE DE JESUS-CIiril ST.
du mondain sur les illusions qui l'ont séduit. II a couru toute sa vie après la paix, et elle l'a toujours fui. Il en a quelquefois saisi l'ombre ; mais cette ombre même lui a échappé. Il s'est vu heureux en song^e; et, à son réveil, il a gémi de ne plus rien trouver dans ses mains.
Pour convertir les partisans du monde, je ne voudrais que les engager à réfléchir un peu profondément sur les causes de l'agitation qui les tourmente, de l'ennui qui les consume, de l'impossibilité où ils sont de demeurer avec eux-mêmes, et du besoin qu'ils ont de se livrer à la dissipation. Avez-vous la paix? leur demanderai-je. Lorsque, au sortir du tumulte des affaires ou des plaisirs, vous rentrez dans votre cœur, trouvez-vous qu'il soit content? S'ils sont de bonne foi, ils m'avoueront que non. Mais, si la paix leur manque, de quel bien jouissent-ils? Que deviennent leurs espérances, fondées unipuement sur la vie présente? Et quel sera leur sort dans l'autre vie? La prétendue paix du monde est donc dans une parfaite opposition avec celle de Dieu; fugitive, trompeuse, imaginaire, on ne la possède jamais; et, après la mort, elle est suivie d'un trouble inexprimable et sans fin, dans ce lieu de ténèbres et d'honeur, oii il n'y a nul ordre ', c'est ainsi que l'Écriture caractérise l'enfer.
Si l'on me demande à qui Dieu donne sa paix, je réponds : à quiconque la veut avoir, et se dispose comme il doit à la recevoir.
Il est d'abord une paix qu'il communique avec la grâce sanctifiante : les enfants l'ont, tant qu'ils se conservent dans l'innocence, et le trouble ne naît dans leur âme que lorsqu'ils ont commis quelque faute grave. Cette paix est presque toujours accompagnée d*uiie dou-
« Job., X, 22.
ceur sensible, au moment de la réconciliation du pécheur avec Dieu. En comparant son état actuel avec le précédent, il se sent délivré d'un poids accablant; son cœur oppressé et gêné recouvre une liberté qu'il ne connaissait plus depuis longtemps, et il est inondé d'un torrent de paix et de joie.
Mais il est une autre paix plus excellente, qui est le partage des favoris de Dieu, de ceux qui veulent être à lui sans réserve, qui sont déterminés à suivre en louf l'inspiration de la grâce, à ne se permettre aucune faute de propos délibéré, à mortifier en tout la nature, et à ne refuser à Dieu aucun sacrifice. Tandis que les chrétiens lâches et imparfaits sont le jouet de leur imagination, de leurs pensées, de leurs petites passions, de leur amour-propre, qui les fatiguent et les tourmentent sans relâche; qu'ils ont toujours des reproches à se faire, et qu'ils sont inquiets avec raison sur leurs dispositions intérieures, ceux dont je parle sont dans un calme inaltérable. Dieu ne les trouble point, parce qu'il est content d'eux. Ils ne se troublent point eux-mêmes, parce qu'ils réfléchissent peu, la grâce leur apprenant à ne pas jeter un œil curieux sur leur intérieur, et que d'ailleurs ils n'ont aucun sujet légitime de s'inquiéter. Les révoltés de la nature ne nuisent point à leur paix, parce qu'ils sont vigilants à les prévenir, et prompts à les étouffer. Le monde, avec ce qu'il a de séduisant et de terrible, ne fait presque plus d'impression sur leur âme accoutumée de bonne heure à le vaincre. S'ils éprouvent de loin en loin quelques agitations, elles sont légères et de courte durée. A l'égard des tentations et des épreuves, le trouble qu'ils ressentent en ces occasions n'est que dans les puissances de Tâme, il n'attaque pas le fond; c'est un trouble involontaire, un trouble puri-
fiant, un troable qui donne lieu aux sacrifices les plus généreux et à Texercice des plus sublimes vertus; un trouble enfin de la nature de celui qu'il a plu à Notre- Seigneur d'éprouver, sans préjudice de sa paix. Sitôt que l'orage cesse, la sérénité reparaît, et le calme est plus profond, plus délicieux qu'auparavant.
C'est là cette paix de Dieu, dont parle saint Paul, qui est au-dessus de tout sentiment^ , et que l'on ne saurait faire comprendre à ceux qui n'en ont point l'expérience. A mesure que l'on avance dans la mort à soi-même et dans l'union avec Dieu, on fait du progrès dans cette paix, et l'on parvient enfin à un état d'insensibilité et d'imperturbabilité surnaturelles, qui tiennent presque de l'immobilité divine.
JXulle force extérieure, nul événement humain, nulle tentation, nul effort de l'enfer, ne peut ravir à l'âme une paix si précieuse ; elle n'a à craindre que d'ellemême, de sa lâcheté, ou de sa présomption, et tant qu'elle se garantira de ces deux écueils par la ferveur et par l'humilité, elle sera en sûreté.
Quelquefois Dieu prévient d'une telle paix des âmes qui n'ont rien fait pour la mériter, mais sur lesquelles il a de grands desseins. Qui pourrait exprimer leur surprise, quand elles s'en trouvent tout à coup comme investies? Elles ne savent d'où leur vient ce bonheur; mais Dieu ne tarde pas à manifester ses volontés. Ce don spécial leur est nécessaire pour accepter et soutenir les longues et terribles épreuves par lesquelles il veut les faire passer.
Pour l'ordinaire cette paix est la récompense de plusieurs années de travail, de fidélité, et de mortificatioii
» jP/ji/.,iv, 7.
Vir^GT-QUATRIÈME LEÇON. 291
intérieure et extérieure. Les mêmes exercices spirituels qui la procurent servent à la maintenir et à l'augmenter. Comme il faut tout mettre en œuvre pour l'acquérir, on ne doit rien négliger pour la conserver. Si l'on est coupable de se rendre indigne d'un tel don, on l'est bien davantage, lorsqu'on le perd par sa faute; il est rare qu'on parvienne à le recouvrer.
Je ne dois pas omettre que cette paix est la même chose que l'oraison habituelle, qui n'est jamais suspendue dans les occupations extérieures, lorsqu'elles sont de l'ordre divin, et qu'on s'y conduit selon l'esprit de la grâce. Tant que l'âme est en paix dans son fond, elle fait oraison; et réciproquement. Gomme il n'est pas besoin qu'elle pense à sa paix, ni qu'elle la sente pour l'avoir, il n'est pas nécessaire non plus qu'elle songe à son oraison, pour la faire. Seulement la paix se rend d'ordinaire plus sensible dans les temps consacrés à l'oraison, parce qu'on y est seul avec Dieu, et que nul autre objet ne distrait.
Les chrétiens qui ne mènent pas une vie assez sainte pour se maintenir dans la paix essentielle attachée à la grâce sanctifiante, sont grandement à plaindre. Leur état, tant qu'il dure, les exclut du seul bonheur de cette vie, et ils risquent à tout moment leur salut éternel.
Ceux qui sont soigneux de se préserver habituellement du péché mortel, mais ne sont pas assez fervents pour se donner tout à fait à Dieu, et pour ne rien accorder à la nature, font aussi une perte inestimable, en ce qu'ils sont privés toute leur vie de la seconde paix, dont la présence de Dieu, le recueillement intime et l'oraison habituelle sont le fruit.
Je m'estimerai heureux, si le peu que je viens de dire
contribue à guérir l'aveuglement des premiers, et à corriger la lâcheté des seconds.
Hélas! combien d'anne'es ai-je passées dans l'ivresse de la fausse paix du monde, et loin de la paix véritable, que vous donnez, ô mon Dieu, à vos serviteurs!
Je l'ai goûtée quand je suis revenu à vous. Mais me suis-je appliqué à l'accroître par ma fidëliJé à votre service, et à mériter cette paix plus délicieuse, réservée à vos amis? Il n'a tenu qu'à moi de l'avoir. Vous m'y avez attiré, mais j'ai résisté à votre attrait; vous m'avez donné des vues de dévouement et de perfection; je ne les ai pas suivies. Insensé que j'étais, j'ai refusé mon bonheur.
Ah ! Seigneur, s'il en est encore temps, remettez-moi sur les voies de la paix; mon cœur ne soupire qu'après elle ; donnez-la-lui avec un redoublement de ferveur et de fidélité, afin que j'arrive avec elle et par elle au séjour de la paix éternelle.
Ainsi soit-il !
DE l'humilité.
La leçon que Jésus-Christ a eu le plus à cœur de nous faire goûter est celle de l'humilité; il nous l'inculque à toutes les pages de son Évangile; et ce qui éclate le plus dans sa vie, particulièrement dans sa naissance et dans sa mort, c'est l'humilité.
Nul autre n'a dit aux hommes avant lui, ni depuis lui : Apprenez de moi que je suis humble de cœur '. Nul autre que lui n'a eu droit de nous donner une paieille
» Matth., XI, 29.
kçon. Et pour en avoir le droit, clans quel état s'est-il mis? Que n'a-t-il pas fait? Que n'a-t-il pas souffert? Que ne lui en a-t-il pas coûté? Mais aussi, après son exemple, qui peut refuser d'embrasser sa doctrine, quelque répugnance qu'y trouve l'orgueil humain ? Ah ! tout enraciné qu'il est dans notre cœur, il ne saurait tenir contre ce que Jésus-Christ a fait pour l'arracher, si nous en concevons une bonne fois le désordre et l'injustice.
Puisque c'est son humilité même que Jésus-Christ nous propose d'imiter, considérons avant tout quels ont été en lui les caractères de cette vertu.
Jésus-Christ a été humble, autant que pouvait l'être une âme qui connaissait de la manière la plus parfaite l'être infini de Dieu, et le néant de la créature. Et nonseulement il avait la connaissance de ces deux abîmes de l'être infini et du néant, mais il en avait le sentiment le plus vif et le plus profond, les réunissant l'un et l'autre en sa personne. A la faveur du merveilleux assemblage de ces deux extrêmes, l'idée qu'il avait, d'une part, de la grandeur de Dieu, de son souverain domaine, de la gloire qui lui est due; et, d'autre part, de sa bassesse en tant qu'homme, de sa dépendance, et, si je puis parler ainsi, de son absolue nullité, était telle qu'il est impossible à une simple créature de la comprendre. Le sentiment répondait à l'idée; et le poids de l'un et de l'autre était si accablant, que sa sainte humanité y eût succombé, si elle n'eût été soutenue par la vertu toute-puissante de la divinité. Quelle humilité donc, que celle qui exigeait le plus grand des miracles, pour que son âme fût en état de la porter! Quel respect, quelle adoration, quel anéantissement continuel de tout son être créé devant l'Être suprême ! Les hommages réunis des Anges et des hommes
ne sont rien en comparaison du sien. L'esprit se perd, quand on veut s'arrêter à considérer ce que Jésus-Gljrist homme était à ses propres yeux en opposant son néant à l'Être divin.
Tel a été le premier caractère de son humilité.
Jésus-Christ a été humble autant que pouvait l'être une âme unie hypostatiquement à la Divinité, et dépendante d'elle en toutes ses opérations libres, naturelles et surnaturelles.
Il n'a pas eu une seule pensée, ni un seul sentiment, il n'a pas fait une seule action humaine par un autre principe qne celui du Verbe qui régissait son humanité ; jamais il n'a rien attribué, il n'a rien rapporté à cette sainte humanité, comme son œuvre propre. Et comment l'eûl-il pu faire? Elle n'était point une personne, elle n'avait point de Moi ; à cet égard elle était nulle, et absorbée dans le Moi du Verbe, le fini dans l'infini.
Qui pourrait expliquer, qui pourrait concevoir ce genre d'anéantissement et ses suites par rapport à l'humilité de Jésus-Christ? Cette vertu était aussi ineffable en lui que l'union même d'où elle résultait. Quelque chose qu'il pensât, ou qu'il dît, de lui-même, ses pensées et ses discours se terminaient toujours au Verbe comme suppôt; et l'homme en lui ne pouvait dire Moi.
Je le demande : les dons de Dieu, les vertus, les mérites étaient-ils en sûreté et à l'abri de toute rapine dans une âme ainsi étrangère à elle-même, ainsi dépouillée de propriété? Entendons-nous un peu à présent la parole de saint Paul? Jésus-Christ ne s'est pas complu en luimême^* Malgré la plénitude, ou plutôt à cause de ta
* Bom., XV, 3.
VINGT-CIISQUIÈME LEÇON. 295
plénitude de la divinité, qui habitait en lui corporellement *, comme parle le même apôtre, il n'a pu avoir ni orgueil, niamour-propre,parce que le Mo/, qui dans l'être créé est la racine de l'un et de l'autre, n'avait pas lieu en lui selon sa nature humaine.
Second caractère de son humilité.
Jésus-Christ a été humble, autant que pouvait l'être celui qui, en qualité de représentant et de caution des pécheurs, se voyait chargé de tous les crimes du genre humain, qui en connaissait et en sentait pleinement et distinctement la malice et l'énormité, qui en portait toute la confusion, qui en avait un repentir, une douleur proportionnée, qui se reconnaissait digne de tous les opprobres et de tous les châtiments, qui s'y offrait, qui les attirait par ses désirs, et qui était toujours dans la disposition prochaine de les endurer.
Supposons dans chaque pécheur les sentiments que la grâce peut mettre en lui après son péché; qu'ils y soient dans un degré de force et de perfection aussi éminent qu'il soit possible de concevoir; son humilité serait extrême sans doute. Il est vrai néanmoins, et c'est un point de foi que la confusion réunie de tous les pécheurs n'approcherait pas de celle qu'éprouvait Jésus-Christ, lorsqu'il se voyait accablé du poids de toutes nos iniquités. Plus son âme était sainte en ellemême, plus elle était incapable de la moindre souillure; plus la connaissance et l'horreur qu'elle avait du péché étaient grandes, et plus elle était humiliée de cette lèpre affreuse et universelle qui la défigurait.
Troisième caractère de l'humilité de Jésus-Christ.
* Coloss., II, 9.
Jugeons d'après cela, autant qu'il nous est possible, quels bas sentiments Jésus-Christ avait de lui-même en ce qu'il tenait de la créature, par rapport à ce qu'il tenait de la grâce et à ce qu'il méritait à titre de victime pour le péché!
Cependant son âme était la substance la plus parfaite qui fût sortie des mains de Dieu : dès l'instant de sa création elle était unie immédiatement ei irrévocablement à la personne du Verbe; et cette faveur unique, la plus grande qu'il fût au pouvoir de Dieu de communiquer à une substance créée, renfermait en soi la plénitude de tous les dons et de toutes les grâces. La même union avec sa chair la relevait au-dessus des plus sublimes intelligences, et la rendait d'une pureté, d'une dignité infinie. Il était saint de la sainteté môme de Dieu, absolument impeccable dans son âme et dans son corps, et il possédait au degré le plus éminent, ou plutôt au-dessus de tout degré et de toute mesure, toutes les perfections et toutes les vertus.
Et c'est avec tant de sujet en apparence de n'être pas humble, qu'il a été, non-seulement à l'extérieur, mais dans l'intérieur, le plus petit et le dernier des hommes; qu'il s'est regardé comme un ver, digne d'être foulé aux pieds et écrasé; qu'il a choisi pour son partage tous les genres d'humiliations, naissance obscure, vie cachée, pauvre et laborieuse, mort infâme; que, depuis son berceau jusqu'à la croix, il a voulu être méprisé, calomnié, persécuté, outragé dans sa doctrine, dans ses miracles, dans ses prophéties, dans ses titres de Messie, de Roi, de Fils de Dieu, et condamné comme un séducteur, un hypocrite, un blasphémateur. Jamais il n'ai paru, jamais il ne paraîtra sur la terre personne qui fût aussi humiliée, qui désirât autant et qui crût autant
VJNGT-CINQUIÈME LEÇON. 297
mériter de l'être, que le Fils de Dieu fait homme. 0 mystère ineffable! Qu'un tel maître était en droit de dire aux hommes, ce qu'aucun ne leur avait dit avant lui : Apprenez de moi que je suis humble de cœur, et que, si je le suis, vous devez l'être à mon exemple, puisque je n'ai été tel, que pour vous apprendre la nécessité de l'être !
Pardonnez, Seigneur ! à la bassesse de mes idées et à la faiblesse de mes expressions en ce que je viens de dire de votre incompréhensible humilité, pour ma propre instruction, et pour celle de mes lecteurs. Que pouvonsnous entendre d'une si haute leçon, que ce que vous daignez nous en dévoiler? Et, tout Dieu que vous êtes, puuvez-vousnous en donner une pleine intelligence ?Non, vous ne le pouvez pas ; les bornes de notre esprit s'y refusent ; et les anéantissements de l'flomme-Dieu ne sont et ne seront jamais parfaitement connus que de Dieu seul.
Cependant cette leçon est faite pour nous; il n'en est aucune que nous devions plus nous appliquer, aucune qui nous convienne davantage, et qui nous soit aussi indispensable. Malheur à nous, si nous n'en profitons pas! L'orgueil nous a perdus; les abaissements profonds de Jésus-Christ nous ont sauvés, mais ils ne nous serviront de rien, si nous ne chérissons et ne pratiquons l'humilité.
Revenons sur les caractères de celle de Jésus-Christ, et approprions-nous-Ies.
Première raison d'être humble : nous ne sommes que des créatures.
Nous ne tenons de nous-mêmes ni notre existence,
ni notre conservation, ni nos qualités naturelles, bien inférieures à celles de Jésus-Christ. Ali! si nous avions, comme lui, Tidée vive, le sentiment pénétrant de notre néant, de ce néant qui se montre dans tout notre être, qui perce de toute part, et dont nous ne sommes tirés que par une main toute-puissante, tellement que nous y demeurons toujours suspendus, et que de nous-mêmes nous y tombons de tout notre poids! Et si nous joignions à cette idée celle de Celui qui est par lui-même, qui est absolument, sans bornes, sans mesure, sans durée, telle que Tavait Jésus-Christ, que nous serions humbles! Mais non ; nous sommes trop faibles pour soutenir le poids immense de ces deux idées. Servons-nous du moins des notions imparfaites que nous avons de l'une et de l'autre, pour nous tenir devant la Majesté de Dieu dans l'humilité convenable à une créature. Reconnaissons que nous ne serons jamais assez respectueux, assez soumis, assez petits, en présence de ce souverain Être, et que ce «entiment doit nous accompagner partout, puisque nous portons partout le néant dans notre sein, et que la même puissance qui nous en a fait sortir nous empêche <le nous y replonger.
Servons-nous encore, pour nous entretenir dans l'humilité, et pour détruire la bonne opinion que nous avons de nous-mêmes, de ce que nous apercevons en nous de défectueux; des bornes de notre esprit, qui connaît si peu de choses, et les connaît si mal; des vices naturels et des mauvais penchants de notre cœur; des égarements de l'imagination, dont nous sommes si peu les maîtres; des mouvements désordonnés de nos passions, qui nous préviennent, et que nous avons tant de peine à réprimer; de l'empire des objets extérieurs sur nos sens, et par eux sur notre âme. Nous ne savons pas
VIÎSGÏ-CINQUIÈME LEÇON. 209
précisément ce que le péché a ajouté à cet égard à notre condition originelle; mais nous savons que ce qu'il y a de bon en nous vient de Dieu, et que nos défauts et nos imperfections viennent ou du fond de notre nature, ou de notre faute.
Quelle folie donc, et quelle illusion de tirer vanité de nos avantages naturels, soit du corps, soit de l'âme, et toujours plus de vanité de ceux qui sont les moins estimables ; de nous les attribuer, comme si nous les tenions de nous-mêmes ; d'en prendre sujet de nous élever, de nous enfler, de nous admirer, et de mépriser les autres qui en sont, ou que nous en croyons moins pourvus! Quelle injustice, quelle orgueilleuse ingratitude de n'en pas rendre grâce à Dieu ! et quel monstrueux désordre de tourner contre lui ses propres bienfaits; d'abuser, pour l'offenser, de nos facultés et de l'existence qu'il ne nous a donnée, et n'a pu nous donner que pour sa gloire ! Que le néant se croie quelque chose par luimême; qu'il se glorifie comme de son bien de ce qu'on lui a donné; qu'il emploie ses facultés à insulter, à outrager l'Auteur de son être; qu'il pense, qu'il agisse, comme s'il n'existait que par soi et pour soi, et qu'il ne fût responsable devant personne de ses sentiments et de sa conduite; ce sont autant de degrés d'orgueil, dont le moindre est impardonnable.
Seconde raison d'être humble : nous ne dépendons pas moins de Dieu dans l'ordre de la grâce que dans celui de la nature; et cet ordre de la grâce est d'une tout autre importance pour nous.
A la vérité, l'existence est la base de tous les dons de Dieu, mais la fin qu'il s'est proposée en nous la donnant est un bienfait qui surpasse iacomparablement ce
premier don. N'ayant aucun besoin de nous, ne nous ayant créés que parce qu'il J'a voulu, et tels qu'il l'a voulu, il nous a destinés à le posséder éternellement, et à être heureux de sa propre félicité. Lui-même nous en a donné l'assurance, et toute la révélation porte sur ce grand dessein, dont elle est le développement et l'exécution. Gomme la fin est surnaturelle, les moyens propres à nous y conduire le sont aussi. Tout cela est un effet de la pure bonté divine, nous n'y contribuons en rien par nous-mêmes, et nous n'avons autre chose à faire qu'à louer, qu'à remercier Dieu, qu'à lui dévouer notre esprit et notre cœur; qu'à dépendre en tout de sa volonté, qu'à employer les moyens de salut qu'il nous met en main, qu'à user de notre liberté selon ses intentions, qu'à nous soumettre enfin à l'action de sa grâce, qui par ses lumières et ses attraits nous élèvera à une fin si sublime.
De quelle profonde humilité ne devons-nous pas être pénétrés en pensant à ce que nous sommes, et à ce que Dieu veut faire de nous ! Je ne puis rien pour mon bonheur éternel ; je ne saurais de moi-même m'en former l'idée, ni connaître la route qui m'y conduit. Quand je connaîtrais cette route, je ne puis y entrer, ni y faire un seul pas par mes propres forces. Je suis nul en un mot, absolument nul, par rapport à l'affaire de mon salut, et je n'y réussirai que par une dépendance entière et continuelle de l'action de Dieu. C'est à lui d'éclairer mon esprit, à lui d'exciter ma volonté, de la tourner vers le bien, de l'y déterminer, de l'y fixer; à lui de m'inspirer de bonnes pensées, et de me les faire exécuter : le commencement, le progrès, la fin de ce grand ouvrage appartiennent à lui seul. C'est à moi de me croire incapable de tout, de me défier sans cesse de moi-même, de
VIINGT-CINQUIEME LEÇON. 301
ne rien entreprendre de mon propre mouvement; à moi, de me tenir sous la main de Dieu comme un instrument dont il puisse disposer à son gré, et de répondre par mon consentement à toutes les impressions qu'il me donnera; à moi, d'être souple, docile, obéissant, attentif et fidèle, de ne jamais le prévenir, et de le suivre toujours; à moi, de lui attribuer tout le bien que je fais, et tout celui que je désire faire; de vivre enfin et de mourir dans le sentiment et la reconnaissance intime que Dieu m'a tout donné dans l'ordre surnaturel, et que je lui dois même le bon usage que j'ai fait de ses dons.
Que me reste-t-il donc, après que j'ai rendu à Dieu ce qui lui appartient ? Rien. De quoi puis-je me glorifier? De rien.
Orgueil spirituel, plus criminel et plus dangereux mille fois que l'orgueil naturel, sois écrasé, sois anéanti ! Justes superbes, qui ne pratiquez que l'extérieur de la loi, et qui vous en rendez le témoignage flatteur, confondez-vous, bumiliez-vous ! Vous n'avez pas encore la vraie notion du Christianisme, puisque vous en ignorez l'esprit. Tant que vous mettrez le moindre appui en vous-mêmes; tant que vous compterez sur vos efforts et vos résolutions, tant que vous vous approprierez, je ne dis pas la bonne œuvre, mais le désir, la pensée, la première vue de la bonne œuvre. Dieu vous rejette, et ne reconnaît pas en vous ses enfants, qui lui rapportent tout le bien surnaturel qui est en eux, et ne se glorifient que dans leur petitesse, leur faiblesse, leur impuissance. Quelle que soit votre prétendue sainteté, qui n'est dans le Trai qu'une régularité extérieure, dès que l'orgueil la souille et la corrompt, elle est une abomination aux yeux de Dieu; non-seulement il ne la couronnera pas, mais il la punira.
Concevez bien celte vérité, et, selon le précepte de l'Apôtre, travaillez à votre salul avec crainte et tremblement ', sachant que de vous-mêmes vous ne pouvez que manquer cette entreprise, et rendre inutiles tous les secours de Dieu. Qui que vous soyez donc, qui avez lieu de croire qu'elle avance et qu'elle réussit, soyez humbles et reconnaissants, et n'en reculez pas et n'en empêchez pas le succès, en vous l'attribuant par un or(;ueil secret.
Troisième raison d'être humble : nous sommes pécheurs, non par représentation, comme Jésus-Christ, mais réellement.
Qu'apportons-nous en naissant? le péché et l'inclination au péché. Depuis l'usage de notre raison, qu'avons-nous fait? nous avons péché; nous avons abusé des grâces de Dieu. Les péchés composent presque tout le tissu de notre vie; nous n'en connaissons point le nombre et la grièveté, ni la multitude ou même la continuité de nos résistances à la grâce. Tout nous sollicite au péché, encore plus au dedans qu'au dehors. Si nous nous en préservons, ce n'est qu'à force de vigilance et de prières, et, pour peu que nous cessions d'être unis à Dieu, nous sommes dans un danger prochain de tomber. Quel sujet d'humiliation dans le charme inexplicable que le mal a pour nous, dans notre curiosité à nous en instruire, dans les traces profondes et ineffaçables qu'il laisse en notre mémoire, dans notre facilité à le commettre, dans la difficulté exli 'me de nous en retirer avec tous les secours d'en haut ! Car une fois tombés, de nous-mêmes nous ne nous relèverions jamais.
^ PhiL, n, 12.
Quel est l'homme qui ne reconnaisse pas tout cela en soi, pour peu qu'il se soit étudié ? Et, s'il le reconnaît, comment peut-il n'être pas humble ? J'ai offensé Dieu, et à tout instant je suis capable de l'offenser; le péché est toujours à la porte de mon cœur, et j'ai un penchant violent à lui donner entrée. Dieu m'a pardonné cent fois mes péchés, et j'y suis retombé autant de fois. Je lasse, j'épuise sa patience; je m'en fais un titre pour continuer de l'olfenser. J'ai péché avec joie, avec effronterie, avec audace, avec une sorte d'insulte et de mépris de Dieu, avec obstination, avec fureur, en défiant pour ainsi dire, et en provoquant ses vengeances. Encore un coup, quel sujet de la plus profonde humiliation, pour quiconque réfléchit tant soit peu, sur Dieu, sur l'homme, sur le péché !
Et ne disons pas, pour nous dispenser d'être humbles, que nous n'avons péché que rarement, ou même que nous ne nous reprochons point d'offense grave. Gela peut être : il est des âmes qui ont conservé leur innocence, il en est qui sont revenues à Dieu après un petit nombre de chutes, et qui n'ont jamais contracté d'habitude criminelle; mais à qui en sont-elles redevables? Qui les a préservées ? Qui les a ramenées ? Pourquoi sontelles moins coupables que d'autres? Est-ce parce qu'elles sont nées avec un heureux naturel? C'est de Dieu qu'elles le tiennent, l'^.st-ce parce qu'elles ont reçu une bonne éducation de parents et de maîtres vertueux? C'est Dieu qui la leur a ménagée. Est-ce parce qu'elles ne se sont jamais trouvées dans des circonstances périlleuses? C'est que Dieu a pris soin de les écarter Est-ce parce qu'elles ont renoncé de bonne heure au monde, et qu'elles ont pris le parti de la retraite, ou embrassé l'état religieux? C'est Dieu qui \çs y a appelées. Est-ce enfin parce que
des renversements de fortune, des afflictions temporelles, des établissements manques, ou d'autres raisons semblables, les ont déterminées à chercher un bonheur plus solide dans la pratique de la piété? C'est Dieu qui par une providence spéciale a préparé ces événements. Je ne vois en tout cela rien dont elles puissent se glorifier; j'y vois au contraire la matière d'une humble et amoureuse reconnaissance. Il est de la nature des bienfaits d'humilier plutôt que d'enorgueillir ceux qui les reçoivent, surtout quand on n'a rien fait pour les mériter. Du reste, que les chrétiens qui ont vécu dans une grande pureté de conscience, repassent dans leur esprit les occasions dangereuses oîi ils ont été exposés ; il n'en a fallu qu'une seule pour les perdre; et quel est celui qui en ^ été absolument garanti? Qu'ils se rappellent tant de tentations qu'ils ont eu peine à surmonter, tant de mauvaises pensées qui se sont élevées dans leur esprit, tant de désirs criminels qui ont pris naissance dans leur cœur; et qu'ils disent, s'ils le peuvent, ce qu'ils seraient devenus, si Dieu n'eût veillé sur eux avec une attention particulière. Parce qu'ils doivent plus à Dieu, il exige d'eux une plus profonde humilité, et de plus grandes actions de grâces.
O mon Sauveur! que vos leçons et votre exemple m'apprennent enfin à être humble !
Vous êtes le modèle de toutes les vertus, mais spécialement de celle-là; elle a été, si j'ose m'exprimer ainsi, votre vertu dominante; vous l'avez portée, sous tous les rapports, à un excès incompréhensible, s'il pouvait y avoir de l'excès dans l'humilité. Si vous, l'Homme- Dieu, vous le Saint par excellence, vous le miracle unique de la grâce, avez été humble au delà de toute
conception, que dois-je donc être, moi, créature si imparfaite, moi si grand pécheur, moi dont nulle vertu, nulle bonne reuvre peut-être, ne pourrait soutenir Texamen de votre justice? Gomment m'est-il si difficile de m'humilier? Rien ne devrait être plus naturel.
Ah! je reconnais ici le désordre et le renversement étrange que l'orgueil, source de tout péché, a causés en moi. Plus j'ai sujet d'être humble, plus je résiste à l'être; et c'est là ce que votre lumière me découvre en moi de plus humiliant. Cependant, si j'aspire à me rendre plus agréable à vos yeux, je n'ai point d'autre voie à prendre que celle de l'humilité. L'humilité couvrira mes fautes ; l'humilité suppléera au défaut de mes vertus; l'humilité me tiendra lieu de mérite, et m'obtiendra de vous la lumière immortelle. Ainsi soit-il!
DE l'humilité {Suite).
Jésus-Christ ne dit pas : Apprenez de moi que je suis humble dans mes discours, dans mon maintien, dans toute ma conduite extérieure, quoiqu'il le fût sans contredit; mais allant droit à l'essentiel, il dit : Apprenez de moi que je suis humble de cœur; c'est-à-dire, que ce qui paraît en mon extérieur n'est qu'une faible expression de mes dispositions intérieures; que j'ai de bas sentiments de moi-même; que non-seulement je ne m'estime rien, je ne prétends à rien en tant qu'homme, mais que je ne me crois digne que de mépris, et que, quelque insulte, quelque outrage qu'on me fasse, je pense au fond de l'âme qu'on me traite selon mes mérites.
Voilà en effet la vraie humilité; son siège est dans le
cœur; on commence par se mépriser soi-même, avec la persuasion intime qu'en cela on se rend justice; ensuite, on est bien aise que les autres fassent de même, et qu'ils témoignent penser de nous ce que nous en pensons nous-mêmes.
L'humilité extérieure n'est sincère, elle ne se soutient, qu'autant qu'elle coule de cette source; autrement ce n'est qu'affectation, que grimace, qu'orgueil hypocrite, qui à la moindre épreuve se montre tel qu'il est.
On sait que l'orgueil est détestable par lui-même, et qu'il est détesté en effet, lorsqu'il se produit sans aucun déguisement; qu'au contraire rien n'est plus aimable, et ne nous concilie plus l'estime des hommes que l'humilité. On emprunte donc son visage, on se pare de ses dehors, on en prend le ton, le langage et les manières; on parvient ainsi à la considération, aux égards, aux distinctions qu'on affecte de rejeter; on se fait un mérite d'une vertu qu'on serait fâché d'avoir, on en recueille le fruit, qui est ce qu'on prétend, sans se mettre en peine de la chose.
Mais, outre que ces hypocrites sont sujets à se démentir dans les occasions un peu délicates qui les prennent au dépourvu, avec un peu d'attention et de discernement on ne s'y méprend pas; il y a dans leur feinte humilité je ne sais quoi de forcé, d'exagéré, qui les démasque et les trahit.
L'humilité du cœur est simple, franche, naturelle; on la pratique sans y penser; on est humble, non-seulement sans chercher à le paraître, mais sans croire Têtre. Car qui se croirait humble, par cela même, ne le serait pas. Il est essentiel à cette vertu d'être cachée aux yeux de celui qui la possède; elle s'ignore elle-
même, et ce n'est qu'à la faveur de cette ignorance, qu'elle prend naissance et se conserve dans une âme. Se dire humble, serait une sottise si grande, que je ne sais si personne en est capable; se croire humble, serait Teffet de l'orgueil le plus raffiné et le plus réfléchi. Jésus- Christ seul, ayant à instruire les hommes, auxquels il était donné pour modèle, a pu et dû dire : Apprenez (le moi que je suis humble de cœur. La raison en est qu'étant composé de deux natures, et l'humilité ne pouvant lui convenir que selon la nature humaine, il était autorisé à révéler aux hommes les dispositions intimes de sa sainte Humanité, qui, comme je l'ai dit, n'ayant point de Mo/ propre, n'était susceptible d'aucun orgueil, d'aucune complaisance en elle-même. Aussi n'était-ce pas elle, mais le Verbe, qui parlait ainsi par elle, et qui en découvrait les vertus, autant qu'il était nécessaire pour notre instruction et son imitation.
Le propre de l'humilité est de conserver à Dieu ses droits, et de les lui assurer contre les usurpations de la créature.
À Dieu est due la gloire de toutes ses oeuvres, et cela si exclusivement, qu'il déclare que jamais il ne la partagera avec personne. Il exige qu'en toutes les circonstances elle lui revienne tout entière; de sorte qu'en glorifiant ses anges et ses saints, il ne prétend que se glorifier lui-même. L'humilité s'acquitte envers lui avec fidélité et avec joie de ce tribut de gloire, et elle se reprocherait comme le larcin le plus criminel la moindre réserve qu'elle s'en ferait. Dieu, de son côté, voyant que ses dons et ses faveurs sont en sûreté dans une âme humble, se plaît à l'en enrichir et à l'en combler, parce qu'elle n'en retient rien, qu'elle ne s'approprie
rien, et que loin de s'enorgueillir, elle ne fait que s'humilier davantage. Qu'on juge de là combien cette vertu est chère à Dieu, puisque c'est d'elle qu'il tient sa gloire extérieure, ce bien incommunicable, ce bien dont il est si jaloux; et combien il abhorre l'orgueil, qui entreprend follement de le lui ravir.
Si la gloire dont l'orgueil humain est si avide n'appartient qu'à Dieu, qu'est-il donc dû à la créature? Rien qu'elle puisse rapporter à elle-même, ni qu'elle soit en droit de revendiquer en matière de louange et d'applaudissement, soit dans l'ordre naturel, soit dans l'ordre surnaturel, soit en se félicitant elle-même, soit en recevant les félicitations des autres. Non, il ne lui est dû aucun genre de gloire, ni pour ses belles qualités de l'esprit et du cœur, ni pour ses œuvres d'éclat et de bienfaisance, ni pour ses vertus, ni pour les dons et les grâces extraordinaires qu'elle aurait reçus de Dieu. C'est ce que l'humilité se fait un devoir de reconnaître. A-USsi ne souffre-t-elle pas qu'on prenne la moindre part en tout cela; elle rejette avec horreur les sentiments de vanité , de complaisance , de la plus légère appropriation, qui s'élèvent dans l'âme à ce sujet; et, pour les louanges des hommes , sans s'y arrêter , ni les discuter, elle les renvoie à Dieu, et n'en laisse rien à la créature.
Qu'est-il dû à un pécheur, à un ingrat, à un coupable de lèse-majesté divine? Des mépris, des affronts, des opprobres, des supplices. L'humilité apprend au chrétien à s'y soumettre, soit que Dieu les inflige par luimême, soit qu'il exerce sa justice par le ministère des créatures; elle lui apprend à les accepter, à les aimer, à les désirer, à y vivre comme dans son élément, à être bien aise d'expier par là ses offenses envers
Dieu, et de réparer l'injure qu'il a faite à sa gloire. Ainsi l'humilité maintient Dieu dans tous ses droits, ou elle lui restitue ce que l'orgueil a usurpé, et elle maintient l'homme dans le désintéressement, dans la petitesse, dans la nuUité qui lui conviennent.
On conçoit sans peine après cela comment elle obtient la rémission de tous les péchés, désarmant la justice divine, et ne lui laissant rien à punir.
Dieu, qui est la bonté même, et dont les miséricordes sont au-dessus de toutes ses œuvres; Dieu, qui ne hait rien de ce qu'il a fait, et qui aime spécialement les âmes, qui veut les rendre heureuses, qui leur en offre tous les moyens, qui ne consent qu'à regret à leur perte, lorsqu'il y est en quelque sorte forcé par leur malice et leur impénitence; Dieu, dis-je, peut-il n'avoir pas pitié d'un cœur brisé et humilié? Peut-il ne pas le rétablir dans ses bonnes grâces, lorsqu'il le voit confus et touché de repentir de lui avoir ravi sa gloire et disposé à tout pour le satisfaire? Il a promis le pardon à la pénitence, dont l'humiliation intérieure et extérieure est la principale partie; et celte humiliation peut être si profonde, que non-seulement elle efface, mais qu'elle expie entièrement les plus grands crimes. Qu'est-ce qui justifia le Publicain, dont parle Jésus-Christ? L'humilité. // se tenait éloigné, sa conscience souillée ne lui permettait pas d'approcher du sanctuaire; il n'osait lever les yeux au cielj craignant d'y apercevoir son juge justement irrité; en signe de componction, il se frappait la poitrine, se reconnaissait pécheur, et priait Dieu de lui être propice. Jésus-Christ déclare avec serment que cet humble Publicain retourna justifié en sa maison; tandis que le Pharisien orgueilleux, enflé de ses bonnes œuvres
extérieures, et se préférant au reste des hommes, ne remporta du Temple que sa condamnation '.
L'humilité met le prix à toutes les vertus, qui n'en ont, et n'en peuvent avoir, que par elle.
Soyez chaste, sans être humble; votre chasteté ne vous est d'aucun mérite devant Dieu. Priez, jeûnez, pratiquez des austérités; Dieu n'agrée ni vos prières, ni vos jeûnes, ni vos mortifications, si le ver de l'orgueil les corrompt. Faites des aumônes, exercez toutes les œuvres de miséricorde; si vous y cherchez votre gloire devant les hommes, si vous vous en applaudissez, même intérieurement, et si vous croyez pour cela valoir davantage, vous avez reçu votre récompense, vous n'avez rien à attendre de Dieu, qui ne couronne que l'humilité et les vertus relevées par l'humilité.
Je dis que Dieu couronne l'humilité, même seule, et qu'elle supplée devant lui au défaut des autres vertus. Je n'en veux pour preuve que l'exemple du Publicain de l'Évangile, S'il était mort au moment qu'il sortit du Temple, il eût été sauvé sans aucun doute. Mais en vertu de quoi? De son humilité. Qu'est-ce que Dieu eût couronné en lui? Son humilité. Il n'avait point d'autre mérite à lui présenter; mais celui-là était suffisant pour^ lui ouvrir le ciel. flj
Non-seulement les autres vertus tirent leur valeur de l'humilité, mais elle en est la sauvegarde, et, sans elle, il est presque impossible de les conserver.
Étes-vous vain de votre chasteté? Vous courez grand risque de la perdre. Vous enorgueillissez-vous de votre fidélité extérieure à la loi? Vous n'y persévérerez pas
* Lrc, xvin, 13.
iongtemps. Vous préférez- vous à d'autres, à cause de l'innocence de votre vie? Vous ne tarderez pas à faire quelque lourde chute. Et cette chute, dit saint Augustin, vous est utile, vous est même nécessaire, pour vous ouvrir les yeux, et vous guérir de l'orgueil.
Ge qui est vrai des vertus, l'est encore plus des dons de Dieu. Ètes-vous favorisé du don d'oraison? Vous en serez infaillihlcment privé, si vous en faites la pâture de votre orgueil. Si les révélations, les extases, les ravissements, et les autres grâces semblahles, portent la moindre atteinte à votre humilité. Dieu les retirera, ou, ce qui est pire, il permettra que le de'mon les contrefasse, et vous jette dans une dangereuse illusion. Avez-vous acquis de grands mérites devant Dieu par une longue vie passée dans la piété et la vertu? Si le vent de l'orgueil vient à souffler, en un instant il desséchera, il brûlera toutes les richesses de votre maison, et vous laissera les mains vides.
Je ne finirais pas, si je voulais m'étendre sur les avantages de l'humilité. C'est elle qui dispose l'âme dupécheur à recevoir la charité, et qui, lorsque celle-ci est entrée dans son cœur, en est la compagne inséparable; en sorte que ces deux vertus croissent et diminuent dans la même propoition, et que le degré de l'une répond au degré de l'autre.
Quelle vertu que celle qui est l'annonce ou le gage certain de notre union avec Dieu, qui resserre cette union, et sans laquelle elle ne saurait subsister longtemps ! Aussi les âmes intérieures, c'est-à-dire singulièrement unies à Dieu, sont-elles les plus humbles. C'est à ce caractère qu'on les reconnaît : humilité d'esprit, humilité de cœur, qui éclate dans tout leur extérieur; mais humilité
simple, qui n'a rien de recherché, qui n'affecte jamais de se montrer, qu'elles-mêmes ignorent, et sur laquelle il ne leur arrive jamais de réfléchir. Plus la connaissance qu'elles ont de Dieu est haute, et plus le sentiment de leur misère est profond; plus elles reçoivent de grâces, et plus elles s'en jugent indignes. Les faveurs divines les confondent et les anéantissent ; elles les fuient, elles les repoussent, disant à Dieu comme saint Pierre : Ali! Seîgneur, retirez-vous de moi : je ne suis que péché ; et plus elles le disent dans la sincérité de leur cœur, plus Dieu se communique intimement à elles. Il se fait une sorte de combat entre Dieu et l'âme, et l'on ne saurait dire à qui la victoire demeure, parce qu'à mesure que l'âme s'humilie, Dieu redouble ses caresses, et réciproquement. Qu'il est agréable à Dieu, ce combat, et qu'il se plaît à être vaincu par l'humilité de sa créature î
Pour ce qui est de la charité du prochain, il n'est pas besoin que je dise que l'âme humble la pratique parfaitement.
L'orgueil seul nous empêche de bien vivre les uns avec les autres, nous rend difficiles, délicats, sensibles, toujours fièrement retranchés sur ce qui nous est dû, et peu disposés à croire que nous devions rien au prochain. L'humilité, au contraire, est douce, prévenante, officieuse; elle n'a pas de prétentions, elle ne se charge de rien, elle supporte les défauts d'autrui, et met toute son attention à ne pas le faire souffrir.
La sagesse humaine, qui a si bien connu les autres vertus morales, n'a point connu l'humilité. Je n'en ai vu de vestige nulle part, si ce n'est dans Platon, qui la nomme une fois, mais qui n'entend par là qu'une certaine mo-
destie naturelle, bien inférieure à l'humilité chrétienne.
Les philosophes pouvaient-ils la connaître sans la révélation ? Ils ignoraient que l'homme fût tiré du néant, ils ne considéraient le péché que par rapport à la société humaine, dont il viole Tordre, et presque point par rapport à Dieu qu'il offense ; ils n'avaient qu'une idée imparfaite des maladies de notre âme, ne remontant pas à la cause, et ne les suivant pas dans leurs funestes effets ; ils pensaient encore moins à la grâce, qui seule en est le remède, et sans laquelle l'homme ne peut parvenir à sa fin, qu'ils ignoraient aussi. Le moyen qu'ils fussent humbles, étant privés de ces connaissances ! Celles qui les distinguaient du vulgaire, et les fausses vertus dont ils faisaient parade, ne servaient qu'à nourrir leur orgueil, parce qu'ils croyaient devoir les unes à leurs méditations, et les autres à leurs efforts. Saint Jérôme a Irès-bien défini le philosophe : Un animal avide de gloire; l'estime de soi et le mépris des autres font son caractère, et il a en horreur l'humilité.
Au mépris des lumières et des préceptes de l'Évangile, qui tendent à perfectionner la raison et le cœur de riiomme, le monde est à peu près dans les mêmes sentiments que les païens touchant cette vertu. G'e.-it celle qui le choque et le rebute le plus; il ne peut soufirir qu'on lui en parle, ni qu'on lui en propose la pratique. L'orgueil est sa principale idole : c'est par orgueil, et pour ne pas se confondre avec le peuple, qu'il dédaigne les exercices de la religion; c'est par orgueil qu'il en rejette la croyance et les mystères, et surtout qu'il abhorre les opprobres et l'infamie de la Croix. L'incrédu* hlé qui n'est pas l'effet de l'orgueil est susceptible de guérison; mais celle dont il est le principe est presque inaccessible à tous les remèdes.
L'aversion du monde pour l'humiliLé le porte à la défigurer, et à s'en former les idées les plus fausses.
Il la croit une vertu basse, et c'est la plus noble des vertus, celle qui élève le plus l'homme au-dessus de luimôme, et qui lui inspire les plus généreux sentiments. Qu'est-ce en effet qui dégrade l'homme? Est-ce la vérité, ou le mensonge? Etre humble, c'est penser de Dieu et de soi selon l'exacte vérité. Est-ce la justice, ou l'injustice? Être humljle, c'est rendre à Dieu ce qui lui appartient, et n'en rien retenir pour soi-même. Le mensonge et le vol, deux vices si bas, sont-ils donc nobles, lorsqu'ils attaquent Dieu?
11 la croit une vertu lâche et pusillanime, et elle est au contraire singulièrement courageuse, capable des plus hautes entreprises, animée et soutenue par Tespérance d'y réussir, parce qu'elle ne les forme que pour la gloire de Dieu, et qu'elle ne s'appuie que sur Dieu. Quel philosophe a conçu le dessein de la conversion de l'univers, et de la destruction de l'idolâtrie? Athènes en a tant produit ! Un seul a-t-il entrepris de détromper cette ville sur ses faux dieux ? Ce que l'orgueilleuse philosophie n'a pas même imaginé comme possible, douze Juifs plus méprisables à leurs propres yeux qu'ils ne l'étaient aux yeux du monde, l'ont entrepris; ils y ont réussi, et le succès ne les a rendus que plus humbles.
Le monde tient l'humilité digne de mépris, et je soutiens qu'à ne consulter que la raison, elle mérite les plus grands éloges. Oui, quiconque écoute la raison, et porte d'après elle un jugement équitable et désintéressé, sera forcé d'admirer les sentiments, les discours et la conduite d'un homme vraiment humble. C'est bien plutôt l'orgueil qui est méprisable et haïssable, parce qu'il n'est que bassesse, que lâcheté, et qu'il enfante les vices les plus
odieux. Le monde en juge ainsi. Il se condamne donc lui-même, et il tombe en contradiction, lorsqu'il affecte pour la vertu contraire une haine et un mépris qu'il n'a pas en effet.
Disons la chose telle qu'elle est : on estime, on aime l'hutnilité dans les autres, mais on n'a pas assez de grandeur d'àme, assez de courage pour la pratiquer soi-même. Que, par une humilité bien reconnue, un homme fuie et refuse les hautes places, on l'admire dans son cœur, on juge qu'il en est d'autant plus digne, parce que c'est une maxime reçue que la marque assurée du vrai mérite est de se défier de soi, et de ne pas aimer à se produire. En ce moment-là même, on prononce donc contre son orgueil, contre sa vanilé et son ambition ; et, quoi qu'on en puisse dire, on méprise secrètement en soi ce qu'on déclare hautement méprisable en autrui. L'humilité a toujours emporté tous les suffrages, et l'orgueil en tout temps a été condamné universellement.
0 mon Dieu! que de vérité, que de justice, que de grandeur réelle dans l'humilité! Mais que de biens et d'avantages surnaturels! Je me sens une estime inconcevable, un désir ardent pour cette vertu. Que je suis coupable de l'avoir méconnue, dédaignée, calomniée!
O humilité! délices de l'Homme-Dieu, attrait de tous les Saints, quand t'aimerai-je comme tu le mérites? Quand mettrai-je toute ma gloire et tout mon bonheur à te posséder? 0 mon Sauveur! elle est un de vos dons les plus précieux : je vous la demande; ne me la refusez pas. Je ne me croirai votre disciple que du moment que je pratiquerai cette vertu. Apprenez-moi à chérir, à voire exemple, tout ce qui m'humilie au dedans et au dehors.
et à n'avoir, comme vous, dans toutes mes pensées, mes paroles et mes actions, que deux objets, la gloire d« Dieu et mon abjection. Ainsi soit-il!
LE REPOS DE l'aME EST DANS l'hUMILITÉ.
Après avoir dit : Apprenez de moi que je suis humble de cœur, Jésus-Christ ajoute : Et vous trouverez le repos de vos âmes.
Il savait que, de toutes les vertus, celle qui répugne davantage à notre nature corrompue par le péché, et qui nous coûte le plus à pratiquer, c'est l'humilité. Il en propose donc aussitôt la récompense, afin d'animer notre courage. Et quelle récompense! La plus grande qui soit au pouvoir de Dieu même de nous donner : le repos de l'âme; repos éternel dans l'autre vie; quoique ce soit le salaire de toutes les vertus, c'est spécialement celui de l'humilité, sans laquelle les autres vertus ne seraient d'aucun mérite; et, de plus, repos parfait et constant dans la vie présente.
Je m'attacherai à prouver ce second point : personne ne doutant que le repos du ciel ne soit le prix de l'humilité. D'ailleurs, à cause de notre peu de foi, ce qui concerne notre bonheur actuel nous touche plus que ce qui regarde notre bonheur à venir, quoiqu'il n'y ait nulle comparaison à faire. Au reste, ici l'un n'exclut pas l'autre; au contraire, notre véritable félicité présente nous est un gage de notre félicité future.
C'est une expérience certaine que les corps ne sont dans un vrai repos qu'autant qu'ils sont à leur place;
hors de là, ils sont dans un état violent, et ils ne cessent de se mouvoir, jusqu'à ce qu'ils occupent le lieu qui leur est propre. Alors tout mouvement et tout effort cessent. Il en est de même des esprits; ils se meuvent et ils sont agités par leurs passions, tant qu'ils sont hors de la place qui leur convient.
Or, quelle est la place qui convient à une âme sortie du néant, et qui n'a qu'une existence d'emprunt; à une âme dépendante en tout de la grâce pour parvenir à sa fin dernière; à une âme qui a péché et qui est toujours sujette au péché? Évidemment, c'est celle que lui assigne l'humilité. Elle trouvera donc un repos assuré dans cette place, et, hors de là, il n'y en a point à espérer pour elle.
Le lieu le plus bas de la terre est le centre des corps. Le lieu moral le plus bas est le centre des esprits créés; et, hors de leur centre, il n'y a qu'agitation pour les uns et pour les autres. Et telle est la principale cause de ce qu'il y a si peu d'hommes heureux sur la terre : c'est que très-peu se tiennent à la place qui leur est marquée par l'humilité, et qu'au contraire ils font, presque tous, les derniers efforts pour s'en éloigner le plus qu'il leur est possible.
Pour nous convaincre de cette importante vérité, qui est une des bases de la morale, voyons ce que l'orgueil d'une part, et de l'autre l'humilité, produisent dans le cœur de l'homme, et nous n'aurons pas de peine à reconnaître qu'autant celui-là la trouble, autant celle-ci le tranquillise.
L'orgueil et l'amour-propre sont les deux grands principes des agitations du cœur humain; et, parce que les
318 L'i:COLE DE JESUS-CHRIST.
objets auxquels ils le poussent l'un et l'autre sont incapables de le satisfaire, tant qu'il est livré à ces deux vices, il est nécessaire qu'il soit toujours dans un mouvement inquiet et violent. L'amour-propre ne vient qu'en second : il ne se produit et n'agit qu'à la suite de l'estime désordonnée de soi, de la complaisance excessive en sa propre excellence, du désir de ce qui peut nous relever à nos yeux et à ceux d'autrui, et de la crainte de ce qui nous rabaisse dans notre idée et dans celle des autres. Ainsi, l'orgueil est la racine profonde des pensées, des sentiments et des passions qui nous ôtent le repos. Par la raison contraire, l'humilité qui nous délivre des agitations de l'orgueil, nous maintient dans un calme parfait.
L'orgueilleux, ne pensant qu'à soi, ramenant tout à soi, ne cherche point le repos ailleurs qu'en soi; et il ne le rencontre jamais, parce que nulle créature ne saurait se reposer en elle-même. C'est le droit exclusif de Dieu, qui, n'empruntant rien du dehors, trouve une paix parfaite dans la jouissance de la plénitude de son être; au lieu que l'être créé, indigent de sa nature, est destitué de ce qui peut le satisfaire, et doit recourir pour son repos à une nature supérieure. L'orgueilleux éprouve donc toujours le besoin, et, n'étant jamais rempli, il est en proie aux désirs, à la faim et au désespoir de pouvoir les rassasier; mais l'homme humble, s'oubliant et se mettant à l'écart, appuie son repos sur un fondement solide, parce qu'il le cherche en Dieu, où il est assuré de le rencontrer; et il ne le perd jamais, parce que, se tenant uni à Dieu, il ne se regarde point, et ne retombe point sur soi. Concevez Dieu comme un centre immobile; l'orgueilleux, qui se retire de ce centre, est dans un mouvement, dont la rapidité est proportionnée à
VllSGT-SEPTlÉME LEÇON. 3i9
son éloignement; l'humble, qui s'en rapproche le plus qu'il peut, participe au repos central, en raison de sa proximité.
L'orgueil est en effet, par lui-même, le plus inquiet de tous les vices, et l'humilité la plus tranquille des vertus. L'orgueilleux, n'étant jamais content de son état présent, n'est occupé que de projets d'élévation; le premier vient-il à lui manquer, il en enfante aussitôt un second, puis un troisième, et ainsi de suite à l'infini. Ne pouvant demeurer dans la condition où Dieu l'a mis, il fait dos efforts violents pour monter plus haut; et, s'il tombe, il n'en fait pas de moindres pour se relever. Il a à se soutenii- dans le poste qu'il occupe contre ceux qui le tirent en bas; il a à supplanter ceux qui sont au-dessus de lui, et dont il ambitionne la place; et, comme il n'est pas le seul qui y prétende, il a encore à écarler une foule de rivaux, qui ne sont ni moins ardents, ni moins actifs et moins industrieux que lui. Dans une situation si critique, entre l'espoir de parvenir et la crainte de succomber, où il y a tant de ressorts à faire jouer, tant de coups à porter et à parer, quel travail d'esprit! quel tourment de cœur! Uniquement occupé de son objet, il n'a pas un seul instant la possession de soi-même; il est habituellement distrait, rêveur, triste; rien ne l'anime, les agréments de la société ne sont pas pour lui; il en perd le sommeil, il est le plus à plaindre des hommes, quelles que soient les apparences, et le plus insupportable à lui-môme et aux autres.
L'homme humble présente le tableau opposé. Satisfait de sa condition, il en remplit les devoirs, il en goûte aussi les avantages, sans envier une fortune plus brillante. Dans la route où il marche, il ne tend de
S20 L'ECOLE DE JESUS-CIir.IST.
piège à personne ; et, pour l'ordinaire, personne ne pense à lui en tendre. S'il lui arrive quelque disg^râce, il en est ])ieniôt consolé, et cela ne prend point sur son repos. Il a l'esprit et le cœur libres ; il est à soi, il est aux autres, selon le besoin qu'ils ont de lui; il jouit des plaisirs innocents de la société, il est d'un bon commerce; la joie paisible et la douce sérénité Taccompag^nent partout.
L'orgueil est de tous les vices le plus sensible, le plus irritable, le plus vindicatif.
La moindre chose, un mot, une geste, un ombre même, un soupçon, pique et blesse l'orgaeilleux. La disposition de son âme peut être comparée à celle d'uu malade qui a une plaie vive et enflammée , qu'on ne saurait toucher, même légèrement, sans lui causer une extrême douleur. Son imagination le tient toujours en alarmes, dans l'appréhension qu'on ne lui manque; il interprète tout contre lui-même, il est le premier à se faire des sujets de peine, et à se prévenir contre ceux qui songent le moins à lui déplaire. Une fois offensé à tort ou à droit, il ne pardonne jamais, môme après s'être vengé.
Représentez- vous le tumulte, le conflit de pensées et de sentiments qui s'élèvent et bouillonnent dans un cœur ainsi disposé. A-t-il un moment de tranquillité? N'est-il pas son supplice à lui-même? L'Écriture nous a tracé dans Aman le caractère de l'orgueilleux, et la peinture des chagrins cuisants qui le dévorent. Riche, puissant, honoré de la confiance intime du monarque, adoré du peuple qui fléchissait le genou devant lui, il était, de son propre aveu, aussi heureux que peut l'être un mortel. Que faut-il pour empoisonner sa félicité? Un Juif ne lui rend pas les marques d'honneur qu'il recevait des autres. H en est indigné, et en même temps abattu; il
se croit déchu de sa dignité, de son crédit, de sa fortune. Quoique je réunisse toute la gloire et tous les biens sur ma tête, dit-il à ses confidents, c'est comme si je n'avais rien, tant que je verrai le Juif Mardochée assis aux portes du palais. Je ne puis digérer le mépris qu'il fait de ma personne; sa vie seule me donne le coup de la mort; il faut qu'il périsse, et qu'il entraîne toute sa nation dans sa perte; ou la vie me sera odieuse \ Si, pour un sujet si léger, toute sa félicité disparaît à ses yeux ; si un chagrin mortel s'empare de son âme , on peut juger quel est l'état intérieur de tant d'orgueilleux, dont la prospérité est moindre et plus traversée que celle d'Aman, et qui sont exposés à desrnépris plus sensibles.
L'humilité, que rien n'irrite, qui rend l'homme indifférent aux hommes et aux mépris, qui étouffe en lui tout sentiment de vengeance, assure donc par là son repos et son bonheur.
Rien ne lui fait ombrage; il ne cherche point à lire dans les yeux et dans la contenance de ceux qui l'abordent, l'opinion qu'ils ont de lui. Un manque d'attention, un procédé peu circonspect, une parole échappée, ne le mettent point hors de lui-même. Ce n'est pas qu'il ne remarque très-bien les égards qu'on a, ou qu'on n'a pas pour lui. Pour être humble, on n'en a pas le sentiment moins délicat. Mais, en répondant modestement et avec une sorte de confusion aux déférences qu'on lui témoigne, il sait s'élever au-dessus de ce qui choquerait Tamourpropre d'un autre. Une injure même, et un mépris formel, ne le tirent pas de son assiette tranquille; et non-seulement il se possède, mais il pardonne, il oublie,
» Esth., V, 12,
et revoit ceux qui l'ont offensé, d'aussi bon œil que s'il en avait reçu un traitement honorable. C'est ainsi qu'il se venge, et plus efficacement que l'orgueilleux ; car, à moins d'être tout à fait mal né, il est rare qu'on lui manque deux fois.
L'orgueilleux ne réussit pas toujours dans ses projets. Gomme il est aveugle, et qu'il se flatte contre toute raison, il se voit souvent abaissé, lorsqu'il s'attendait à être élevé; les distinctions auxquelles il aspirait lui sont refusées; on ne le regarde pas, on ne pense pas à lui, on le laisse confondu dans la foule, et on lui préfère des gens qu'il croit d'un mérite bien inférieur au sien. Dans quel désespoir le jettent ces mécomptes et ces mauvais succès inattendus ! Rien n'est plus ordinaire dans la carrière des honneurs, dans celle du bel esprit, et dans les autres où la vérité prétend se signaler.
L'homme humble, qui ne se met pas en avant, qui s'estime fort au-dessous de ce qu'il vaut, n'a point à essuyer de semblables revers. Si l'on songe à lui pour le distinguer, si l'on découvre son mérite, si ses talents lui font une réputation, il en est étonné, et il apprécie en son âme les éloges qu'on lui donne. Sa modestie seule le fait un peu souffrir en ces occasions ; mais le trouble que cause la vertu n'a rien qui tourmente. Si le succès lui manque dans les circonstances où il est en vue au public, il ne s'en afflige point , ne désirant pas le succès pour lui-même, et préférant de n'être rien dans l'opinion des hommes, lorsqu'il a fait ce qui dépend de lui, pour satisfaire à Dieu et à sa conscience.
Dieu résiste aux superbes, dit l'Écriture *; il se plaît * Jacq., IV. 6.
à les confondre, soit par justice pour venger sa gloire outragée, soit par miséricorde pour les rappeler à euxmêmes. Les hommes, de leur côté, par un principe de malignité et d'envie, sont bien aises de les voir humiliés ; c'est un de leurs secrets désirs, et ils saisissent avec empressement les occasions qui se présentent de les rabaisser. C'est que l'orgueil est le vice le plus odieux et celui que l'on pardonne le moins, parce qu'il blesse l'égalité naturelle. Quiconque méprise les autres en est méprisé à son tour; on l'attaque par l'endroit même par où il se fait valoir : non-seulement on le dépouille du mérite qu'il s'attribue faussement, mais on lui dispute celui qu'il a, on le poursuit comme l'ennemi commun, et l'on croit s'enrichir de ses pertes, et se relever par ses disgrâces.
L'homme humble, au contraire, est honoré de Dieu et des hommes. Plus il se rapetisse, plus Dieu aime à l'agrandir, et si, pour l'éprouver, il le tient quelque temps dans l'humiliation, il le dédommage ensuite, et le glorifie pour se glorifier lui-même. Toute l'Écriture, toute l'histoire de l'Église, et les vies des Saints, en fourmillent d'exemples. Il en est un grand nombre à qui l'humilité a procuré, même de leur vivant, plus d'honneurs que les ambitieux n'en oseraient espérer. Joseph, David, Mardochée, en sont des preuves éclatantes. Les hommes aussi sont portés naturellement à relever le mérite humble, et à lui accorder plus de bonnes qualités qu'il n'en a. On lui passe ses défauts, on l'excuse, on le justifie, on se pique enfin d'être équitable, et même indulgent à son égard. C'est qu'on ne peut s'empêcher d'aimer et de favoriser en tout l'humilité, qui respecte, qui ménage les droits et les prétentions d'autrui, et qui ne fait ombrage à peisonne.
Les orgueilleux qui courent la même carrière se censurent, se déchirent, se croisent, se tourmentent impitoyablement les uns les autres. Ce sont autant de Ijctcs féroces, qui se disputent la même proie, et dont chacune envie la part d'autrui. Les humbles vivent en paix ensemble; et ils n'ont rien à démêler avec les superbes, qui ne les rencontrent pas sur leur route.
L'orgueil est triste, ainsi que toutes les passions qu'il enfante, la jalousie, l'envie, la honte, le chagrin, la fureur, le désespoir. Les unes sont un poison lent qui le consume; les autres, un feu ardent qui le dévore. Au lieu que l'humilité est joyeuse, et n'inspire que des sentiments doux et satisfaisants. L'âme humble habile volontiers avec soi-même; aucun nuage ne l'obscuicit; aucune tempête ne la trouble ; elle est inaccessible aux passions rongeantes et dévorantes.
L'orgueil cherche les grands théâtres, où il puisse paraître avec éclat, et ce n'est pas là qu'on trouve le repos; l'asile du repos est la vie cachée, qui fait les délices de l'humilité. La scène du monde est oiageuse; plus on y brille sous quelque point de vue que ce soit, plus on est agité. La réputation à acquérir, ou à soutenir, est un grand tourment. Heureux celui qui vit dans l'obscurité, et dont le monde ignore le nom et l'existence, ou qui se préserve par l'humilité du danger des grandes places et d'une brillante renommée, auxquelles il est parvenu sans les ambitionner!
La raison suprême et la vérité parlaient donc par la bouche de Jésus-Christ, lorsqu'il a dit : Apprenez de moi que je suis humble de cœur , et vous trouverez le
repos de vos âmes. L'orgueilleux n'a aucune espèce de repos, ni du côté de Dieu, ni du côté du prochain, ni du côté de soi-même. Il n'en a point comme homme, il en a encore moins comme chrétien; il n'en jouit point dans le temps, il en sera privé à jamais dans l'éternité. Cet avantage inestimable est réservé à l'homme humble; il le possède ici-bas sous tous les rapports , et il le possédera dans le ciel avec l'assurance de ne jamais le perdre.
Repos de l'âme, assemblage de tous les biens, il est dans l'ordre que tu sois la récompense d'une vertu qui suppose et réunit toutes les vertus ', Mon plus grand, mon unique intérêt, celui du bonheur, m.'engage à être humble; et quand je n'aurais que ce seul motif, n'est-il pas assez fort pour m'y déterminer?
Faites donc, Seigneur, que j'aime l'humilité, autant que je m'aime moi-même, autant que j'aime mon bonheur, et que je déteste l'orgueil comme mon ennemi, comme l'écueil de mon repos, comme la première cause de la perte éternelle des démons et des réprouvés. Ainsi soit-ilî
DES MOYENS d'aCQUÉRIR l'hUMILITÉ.
Je pense qu'après ce qu'on vient de lire sur l'humilité, on a dû concevoir une grande estime de cette vertu, et un grand dt'sir de l'acquérir.
Si l'on me demande quelque méthode pour cela, je renvoie aux auteurs qui en ont fait des traités exprès, et en particulier à Rodriguez, un de ceux qui ont le mieux écrit sur cette matière. jMais, après tout, je ne vois pas de méthode comparable à celle que Jésus-Christ lui-
même a renfermée dans ces deux mots : Apprenez de moi. Vous avez 77165 leçons dans l'Évang^ile; étudiez-les, et mettez-les en pratique. Vous avez mes exemples, toute ma vie est un miroir d'humilité; formez-vous sur moi. Vous avez ma (jrâce intérieure, qui vous sollicitera et vous aidera à profiter de mes leçons et de mes exemples.
Que nous faut-il de plus pour devenir humbles?
Attachons-nous donc à ces trois points. Cette méthode est simple, et n'embarrasse pas l'esprit; elle est complète, et, sans entrer dans un détail minutieux et fatigant de préceptes et de conseils, elle les embrasse tous, et les met sous les yeux au besoin; elle est parfaite à tous égards, et dans la doctrine qu'elle enseigne, et dans le mode qu'elle présente, et dans le secours qu'elle procure.
Gomme Jésus-Christ n'est pas simplement le maître de l'humilité, mais que c'est lui qui la donne, commençons, avant tout, par lui demander l'amour de cette vertu, et ne faisons pas légèrement, ni du bout des lèvres, mais du fond du cœur, une prière si importante. Ne nous bornons pas à la faire une fois; mais insistons, persévérons, montrons par nos vives et continuelles instances notre empressement à obtenir un don si précieux. Nulle prière ne saurait être plus agréable à Jésus-Christ, nous ne pouvons en douter; il nous exaucera donc infailliblement, si nous désirons sincèrement être exaucés. Car combien d'àmes demandent l'humilité, qui seraient fâchées que Dieu la leur accordât? Ce point est un de ceux sur lesquels on se fait le plus aisément illusion. Dans une lecture, dans une méditation, dans une communion, on aura été touché, on se sera senti de l'attrait pour cette vertu, on en aura fait la demande à Dieu;
ou n'a pas songé qu'aimer l'humilité, la désirer, la demander, c'est aimer, désirer, demander les humiliations, qui en sont l'accompagnement, ou plutôt l'aliment, et sans lesquelles ce n'est qu'une belle, mais vaine idée. Or, si la seule pensée de ce qui peut nous humilier nous fait horreur; si nous la repoussons de toute notre force; si, en toute occasion, l'orgueil et l'amour-propre prennent le dessus ; et si, au lieu de nous roidir contre, nous leur cédons, ne voulant absolument souffrir rien qui les blesse, en vain nous flattons-nous d'aimer l'huaiilité ; dans le fait, nous n'en voulons pas, et notre prière est illusoire. Examinons-nous donc un peu sur ce point, avant que d'adresser à Dieu notre demande; et, sans donner carrière à notre imagination, sans faire des suppositions trop fortes pour notre faiblesse, voyons si nous sommes déterminés et prêts à supporter les humiliations les plus légères et les plus ordinaires. Autrement à quoi nous servirait une telle prière, sinon à nous tromper nous-mêmes, lorsque nos sentiments intimes la démentiraient, et que nous abhorrerions en effet ce que nous paraissons demander?
Mais enfin il est des âmes, quoique en petit nombre, qui demandent à Dieu l'humilité dans la sincérité de leur cœur, et qui s'offrent à toutes les croix humiliantes qu'il lui plaira de leur envoyer. Cette offre de leur part est un véritable dévouement, et, dès ce moment, elles ne doivent plus se regarder comme étant à elles-mêmes, mais comme appartenant à Jésus-Christ, sous l'étendard duquel elles se sont rangées. Après cet acte d'offrande, réitéré aussi souvent que la grâce l'inspirera, il en faut venir à la méthode que j'ai proposée.
Qu'on prenne donc en main l'Évangile; qu'on le Use
en suppliant Notre-Seigneur de nous en donner l'inleliigence. A chaque page, on y trouvera des leçons d'humilité : qu'on les rumine, qu'on Jes approfondisse , qu'on les applique à sa conduite, qu'on en tire des conséquences pratiques, conformes à sa situation présente, et que dans l'occasion on se fasse un devoir de suivre ces leçons, forçant les répugnances de la nature, et ne cessant point de se faire violence qu'on ne soit venu à hout de l'objet qu'on a en vue. Les premiers essais seront pénibles, il faut s'y attendre; mais aussi l'on peut compter qu'après deux ou trois victoires, les choses deviendront plus faciles.
II n'est pas une leçon de Jésus-Christ qui ne tende à abaisser l'orgueil. Si Ton en prend une à cœur, elle nous mènera à toutes les autres; car toutes se tiennent, partant du même espiit et aboutissant au même terme. Invoquons-le, afin qu'il nous fasse connaître celle qui nous est la plus nécessaire, et attachons-nous à bien profiter de celle-là. L'Évangile ne vous sera jamais d'aucune utilité, si vous n'en venez sérieusement à la pratique, et à une pratique analogue à votre caractère, à votre condition, à votre état, à vos dispositions présentes.
En même temps que vous étudierez les leçons du Sauveur, donnez autant et plus d'attention à ses exemples, qui ne sont pas moins instructifs, et qui vous frapperont davantage. Sa conduite est la plus sûre et la plus parfaite explication de sa doctrine, et assurément elle ne favorise pas les adoucissements et les modifications que la nature voudrait y mettre. Il n'a été infiniment plus loin que ce qu'il exige de nous, qu'afin de nous laisser sans excuse, si nous nous refusons à ce qui n'est rien en comparaison de ce qu'il a fait et souflci t.
VIINGÏ-HUITIÉME LEÇON. 329
Voyez si dans aucune circonstance il a parlé ou agi pour lui-même, et pour se soustraire aux outrages les plus insignes ; s'il a recherché en rien sa gloire, s'il a été jîloux de l'estime des hommes, si, dans la crainte de s'attirer des mauvais traitements, il les a flattés et leur a déguisé la vérité. Étant uni si étroitement à la Divinité, et chargé du plus grand ministère qui fût jamais, ne nous semble-t-ii pas que ses opprobres rejaillissent sur Dieu même, et que, pour l'intérêt de son Père qui l'avait envoyé, il devait se taire respecter et paraître dans tout l'appareil de îa majesté d'un Homme-Dieu ? Ainsi en juge le sens humain ; ainsi en ont jugé les Juifs ses persécuteurs, les philosophes superbes des premiers siècles de l'Eglise, et les incrédules non moins superbes de nos jours. Mais il en a jugé autrement, et, quoiqu'il en connût les suites tant pour lui-même que pour sa religion, il a choisi, et, si je l'ose dire, il a affecté tout ce qui pouvait inspirer du mépris pour sa personne et pour son caractère de Messie. Il fallait de la foi, et une foi très-surnaturelle, pour croire en lui, et s'élever au-dessus de ses bassesses apparentes. Nous l* avons vu, dit un Prophète, et nous avons eu peine à le reconnaîlre\ L'homme cachait le Dieu, et jamais la Divinité ne fut mieux cachée. Il ne se découvre pour ce qu'il est, qu'avec une économie merveilleuse, soit à ses disciples, soit au peuple, soit à ses ennemis. Il présente assez de lumière pour éclairer les uns et confondre les autres, mais il ne compromet jamais l'humilité; etàpeinea-t-il laissé échapper un rayon, qu'il rentre dans sa première obscurité. S'il manifeste une seule fois sur une montagne écartée la gloire de sa sainte humanité à trois de ses disciples, il
* Is., un.
leur enjoint expressément de garder le silence sur cette faveur jusqu'après sa résurrecLion. Il pouvait faire des miracles d'éclat; ses ennemis lui en demandèrent; il les refusa toujours; l'humilité s'y opposait, et il n'en fit que de bienfaisance, sans appareil, sans ostentation, pour récompenser la foi de ceux qui s'adressaient à lui; et, pour l'ordinaire, il leur recommandait de n'en rien dire.
Autant que Dieu est jaloux de sa gloire, autant l'Homme-Dieu a négligé et foulé aux pieds la sienne propre, parce que c'était par là qu'il relevait celle de Dieu. Quel extérieur que le sien î Qu'offraient aux yeux sa personne, sa condition, ses manières, ses discours, qui ne respirât la plus profonde humilité? Quiconque le considéra, l'examina, i'étudia, avec les préjugés de la sagesse humaine, ne put que le mépriser. Aussi est-ce là ce qu'il prétendait qu'on ne lui rendit rien pour luimême, et qu'on ne glorifiât en lui que Dieu son Père.
Je ne parle ici que de son humilité extérieure, dont je ne touche même que quelques traits. J'ai parlé plus haut de ses sentiments intérieurs, qui surpassaient tout ce qui parais ait de lui au dehors, et qui nous ont été révélés moins par lui-même que par les Prophètes et les Apôtres, David surtout, Isaïe et saint Paul.
Ames chrétiennes, qui aspirez à l'humililé, que votre esprit, que votre cœur soient toujours fixés sur Jésus- Christ; suivez-le depuis sa crèche jusqu'à sa croix, et, à chaque exemple, dites-vous : Voilà ce qu'a été, et ce qu'a voulu être mon Maître, mon modèle, mon Sauveur, mon juge; voilà ce qu'il a été en mon nom, et tenant ma place, pour m'apprendre ce qu'il faut que je sois. Je serai toujours au-dessous d'un exemplaire si parfait, mais je dois tâcher d'en approcher, et il n'y a point de christianisme hors de l'imitation de Jésus-Christ.
VINGT-EIUITIÉME LEÇON. 33i
Ne croyez pas que, sans les lumières de la grâce, vous compreniez rien au tableau que l'Évangile vous présente. Jésus-Christ sur la terre ne fut connu que par la foi ; on ne le connaît pas autrement aujourd'hui, et il en faut une bien grande pour pénétrer un peu avant dans le secret de son humilité. Cette lumière ne vous sera pas refusée dans un certain degré, mais elle ne croîtra en vous qu'à proportion du bon usage que vous en ferez. Si vous la négligez dans la pratique, elle vous quittera insensiblement. Si vous la suivez, elle vous éclairera de plus en plus, et vous conduira peu à peu dans l'abîme des humihations de l'Homme-Dieu.
Pour en venir là, livrez-vous donc entièrement à la conduite de la grâce. C'est le troisième point de la méthode renfermée dans la parole de Jésus-Christ : Apprenez de moi.
Il instruit encore plus au dedans qu'au dehors, et il joint le secours à l'instruction. La nature n'inspire que l'orgueil ; la grâce, qui lui est opposée en tout, n'inspira que l'humilité. Observez bien à quoi la grâce vous porte p, c'est toujours à vous humilier; elle se fait reconnaîtr,»i sûrement à cette marque, comme la nature à la marque contraire.
Or, voici à peu près la marche que suit la grâce.
Elle pénètre d'abord le chrétien du sentiment de son néant, de son impuissance à tout bien surnaturel, de la nécessité où il est de se tenir sous la dépendance de Dieu, et de recourir sans cesse à lui, avec une défiance absolue de soi-même. Elle lui apprend à conserver le souvenir de ses péchés, pour se maintenir dans une salutaire confusion, et réprimer les mouvements de l'orgueil à leur naissance; à ne pas se flatter aisément
d'en avoir obtenu le pardon, mais à les exjiier par la pénitence, dont les humiliations, qui sont le partagée du pécheur, font la principale partie.
Elle lui apprend à cacher soigneusement ses bonnes œuvres et ses vertus, non-seulement aux autres, mais à soi-même, ne s'arrêtant pas à y penser, et ne se permettant aucune vaine complaisance; à se taire pareillement sur les grâces qu'il reçoit de Dieu, à n'en point faire d'indiscrètes confidences, et à n'en parler qu'à celui qui est chargé de le conduire, autant qu'il est besoin pour la direction. Dans les commencements, ce silence ne pourrait être trop sévère, et l'on doit toujours se défier de l'amour-propre, qui, sous prétexte de la gloire de Dieu et de l'édification du prochain, nous engage à ouvrir notre cœur, et à l'épancher mal à propos. Mais, dans la suite, lorsqu'on est plus avancé, et qu'on a acquis une certaine simplicité, ce n'est pas manquer à l'humilité de parler de soi pour de bonnes raisons, à l'exemple de saint Paul, et alors la grâce n'en fait à l'âme aucun reproche. *
Elle lui apprend encore à ne pas se troubler des fautes où il tombe, mais à s'en humilier doucement, et sans perdre sa paix; à être même bien aise de l'abjection qui lui en revient, surtout lorsque ces fautes ont été commises en présence des autres, et qu'elles peuvent diminuer la bonne opinion qu'on a de lui. Cette pratique, tant recommandée par saint François de Sales, est plus difficile qu'on ne pense. Rien n'est plus commun alors que de se dépiter par un certain orgueil spirituel, qui nous suggère mille réflexions humaines, toujours revêtues d'une apparence de piété ou de charité. C'est, dit-on, pour l'intérêt de Dieu ou du prochain qu'on est fâché. Point du tout, c'est pour le sien propre. L'âme
humble répare sa faute, quand elle craint cUavoir offensé ou scandalisé le prochain ; du reste, elle se met peu en peine de ce qu'on pensera d'elle. Je m'en tiens ici à ces premiers éléments d'humilité qu'enseigne la grâce.
Une des choses qu'elle met le plus avant dans le cœur, est qu'en ce qui nous humilie, Dieu est toujours le principal agent, que c'est lui qui met en œuvre à cette fin les créatures, et qui les arme pour la destruction de l'orgueil, notre vice radical. Convaincu de cette vérité, on porte mieux les coups, on est plus soumis et plus en garde contre les murmures et les révoltes de la nature.
Dieu se sert en effet des hommes pour nous humilier, de leurs défauts, de leur malignité, de leur indiscrétion, de leurs préventions. La hauteur des uns nous force à plier; l'opiniâtreté des autres, à céder; les prétentions de ceux-ci, à rabattre des nôtres; l'humeur de ceux-là, à supporter et à dissimuler bien des choses qui nous mortifient. Les critiques malignes et les censures injustes exercent notre sensibilité, et nous rendent moins délicats, moins tendres sur l'article de la réputation; les médisances et les calomnies nous obligent à en faire le sacrifice, lorsque, ayant essayé de nous justifier, nous n'y réussissons pas. L'indiscrétion qui nous rapporte ce qu'on a dit de nous, qui révèle nos fautes cachées, ou qui, sans mauvaise intention, nous dit des choses déso-^ bligeantes, fournit un grand exercice d'humilité, surtout aux personnes qui vivent en communauté. Nous avons encore plus à souffrir de la prévention, et des reproches qu'elle nous attire, des répugnances qu'elle nous témoigne ou qu'elle dissimule faiblement, des torts qu'elle nous donne, de mille sujets enfin d'humiliation qu'elle nous procure.
Dieu se sert de nous-mêmes, de toutes les folies qui nous passent par l'imagination, et qui à la réflexion nous humilient; des illusions où notre esprit tombe, et qui, étant reconnues, diminuent la bonne opinion que nous avons de noire jug^ement; des faiblesses de notre cœur, et de ses inclinations mauvaises, basses, intéressées, des sentiments d'envie et de jalousie, où nous ne nous surprenons jamais sans rougir de honte, et nous juger dignes de mépris et de haine.
Dieu se sert du démon, et de tentations humiliantes en elles-mêmes, plus humiliantes encore par l'aveu qu'il en faut faire au Directeur de notre conscience; tentations où, pour comble d'humiliation, on se croit souvent coupable de péché et d'un consentement formel, prenant les suggestions horribles de l'esprit de ténèbres pour ses propres pensées, et jugeant qu'on a voulu expressément tout le mal dont on a éprouvé malgré soi l'impression.
Enfin, Dieu nous humilie par lui-même, en nous donnant des idées si pénétrantes de sa grandeur et de notre bassesse, de sa bonté et de notre malice, de sa sainteté et de notre corruption, que nous ne savons où fuir pour nous soustraire à sa présence. La confusion d'Adam après sa désobéissance, honteux devant Dieu de sa révolte et de sa nudité, n'est qu'une faible image de celle qu'éprouve l'âme en cette situation.
Si, dans ces différentes humiliations, de quelque part qu'elles viennent, on demeure constamment sous la main de Dieu, fidèle à sa grâce, docile aux avis et aux décisions de son guide spirituel, on parviendra à acquérir l'humilité dans un degré d'autant plus éminent, qu'on n'aura pas même le soupçon d'être humble, et qu'on ne passera pas pour tel dans l'esprit des autres.
VIN(^T-HUiTIEME LEÇON. 325
Dieu n'emploie qu'à l'ég^ard de quelques âtnes d'élite les épreuves qui viennent immédiatement de lui ou du démon, et il leur donne la force nécessaire pour les porter. Mais celles que nous procurent les hommes, ou que nous trouvons dans notre propre fonds, sont communes à tous les chrétiens, et c'est à nous d'en faire un bon usage pour l'acquisition d'un trésor si précieux.
Kxaminons-nous sévèrement sur tout ce qui concerne l'humilité, soit extérieure, soit intérieure; ne nous passons rien, et soyons inexorables à nous exécuter, soit qu'il s'agisse d'user de prévenance envers le piochain, ou de lui faire des excuses et des réparations, ou de renoncer à nos droits et de sacrifier nos prétentions; soit qu'il soit question de rejeter et d'étouffer en nous les idées et les sentiments que nous suggère la nature orgueilleuse. Dieu ne manquera pas de nous donner des vues sur tout cela, et de nous faire de vifs reproches, lorsque nous ne les aurons pas suivies. Soyons attentifs et dociles à ces vues et à ces reproches, et ne négligeons rien dans la pratique de la vertu qui nous rapproche le plus de Jésus-Christ.
Je sens, ô mon Sauveur! combien la nature résiste en moi à l'humilité, combien elle la craint et la repousse; et c'est cela môme qui me fait mieux connaître le besoin que j'en ai. Augmentez donc votre grâce, afin que je redouble ma prière, et que je force mes répugnances.
Oui, je suis résolu d'apprendre de vous à être humble; de l'apprendre de vos leçons et de vos exemples, et de me mettre sous votre direction. Que cette résolution coûtera cher à mon orgueil ! Mais périsse à jamais cet orgueil, qui vous a causé tant d'opprobres et d'ignomir-
nies. Le principe de tout df'sordre en moi est de cliéiir ce vice, et d'abhorrer l'humilité.
0 Seigneur ! rétablissez, et aidez-moi à rétablir l'ordre dans ma nature. Donnez-moi tout le courage, toute la grandeur d'àme, toute la constance dont j'ai besoin dans une entreprise si difficile. J'attends cela de votre Ijonté, et j'espère que vous ne permettrez pas qu'une résolution qui vous est si agréable reste sans effet. Ainsi soit-il!