‹ L'école de J Volumes 1 and 2Chapitre 54 sur 71 · DIEU SEUL NOUS ENSEIGNE A PRIER · texte numérisé non relu

DIEU SEUL NOUS ENSEIGNE A PRIER

J'ouvre ce second volume par la matière de la prière, à laquelle je donnerai quelque étendue à cause de son importance.

Les Apôtres dirent un jour à Jésus-Christ : Seigneur, enseignez-nous à prier '.

Ce fut l'Esprit-Saint qui leur inspira cette demande, et qui, dans ce moment même, leur donna la plus haute idée de la prière, au moyen de laquelle la créature s'approche de Dieu, l'adore, lui rend grâces, lui demande ipardon de ses offenses, et lui expose ses besoins. Les ipénétrant de leur néant et de la grandeur de Dieu, il les convainquit de leur incapacité à former d'eux-mêmes des actes si excellents, et il les porta intérieurement à recourir à Jésus-Christ comme au seul Maître qui pût iieur apprendre à bien prier, et les y aider par sa grâce. Ce fut en cette occasion c|ue Jésus leur enseigna l'Oraison iDominicale. Nous l'expliquerons plus bas.

II n'est pas un chrétien qui ne soit dans le même cas

' Luc, xr, 1,

s L'ECOLE DE JESUS-CHRIST,

que les Apôlres, et qui ne doive dire au Sauveur avec la môme humilité qu'eux : Seigneur, enseignez-nous à prier.

Ali î si nous étions bien persuadés de notre ignorance sur ce grand objet et du besoin que nous avons d'un Maître tel que Jésus-Christ! Si nous nous adressions à lui avec confiance, le conjurant de nous instruire luimême, et voulant être les disciples de sa grâce dans la science de converser avec Dieu ! Comme nous y serions bientôt habiles, et combien nous v découvririons de secrets! Ne disons pas qu'il nous a enseignés en leur personne, et que nous savons la prière (|u'il leur a apprise. Nous en savons les mots; mais, sans la grâce, nous n'en pouvons comprendre le sens, et nous ne pouvons demander ni obtenir ce qu'elle exprime. Nous sommes enseignés au dehors, comme le furent les Apôtres lorsque le Sauveur acquiesça à leur désir; mais cela ne suffit pas, il faut que, comme eux, nous soyons enseignés au dedans; et ils ne le furent qu'à la descente du Saint-Esprit. Ce fut alors que, grâce à leur humble demande, ils reçurent le don d'une sublime oraison, qui leur fut communiquée par ce divin Esprit.

Qui empêche que nous n'obtenions le même don, dans le degré qu'il plaira à Dieu de nous le communiquer? Pouvons-nous douter que Jésus-Christ veuille nous en faire part?... Mais le désirons-nous? Le demandons-nous? Croyons-nous en avoir besoin? Que de chrétiens ne savent même ce que c'est! Et combien d'autres, au lieu de le désirer, le craignent, parce qu'il les engagerait à une perfection à laquelle ils ont renoncé!

On sait par cœur quelques formules de prières; on en trouve d'autres à souhait dans les livres; on s'en lient là, et, quand on les a lues ou récitées de mémoire, om

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n'imagine pas qu'il y ait rien au delà... Que l'on se trompe grossièrement! Avec toutes ces formules, quelques beaux sentiments qu'elles expriment, on ne sait pas prier, et la plupart du temps on ne prie pas, ou, si l'on veut, on prie à son sens; mais on ne prie pas au sens de Dieu. Quel est le chrétien qui ne s'offensât, si on lui reprochait qu'il ne sait pas prier? Et quel est celui dont la principale prière consiste à supplier Dieu qu'il le lui apprenne? Et néanmoins il est vrai que presque tous sont très-ignorants sur ce point; il est vrai jue Dieu seul peut les en instruire en leur parlant au lîœur; il est vrai enfin qu'il n'y a que les personnes intérieures, animées par la grâce, qui prient comme il faut au gré de Dieu, quelles que soient leurs prières, vocales ou mentales.

Pour en venir à quelque chose de précis, je dis qu'il est nécessaire que Dieu nous enseigne ce qui concerne la nature de la prière, son objet, ses qualités, les dispositions qu'elle requiert, et V application personnelle que nous en devons faire à nos besoins C'est-à-dire qu'en cette matière nous sommes ignorants sur la théorie, comme sur la pratique.

Plaise à Dieu que ce que je vais dire là-dessus soit utile à mes lecteurs ! Je suis sûr qu'il paraîtra nouveau à plusieurs.

Nous savons en général que la prière est un acte de religion, mais, quand il s'agit de prier, nous perdons aisément de vue que c'est un acte surnaturel, qui est par conséquent au-dessus de nos forces, et dont nous ne pouvons nous acquitter dignement que par l'inspiration et le secours de la grâce ; JSous ne sommes point

4 L'ÉCOLE DE JÉSUS-C fi R ISÏ.

capables, dit saint Paul, d'avoir de nous-mêmes aucune bonne pensée, comme venant de nousmêmes; mais c'est Dieu qui îious en rend capables \

Avons-nous habituellement dans Fesprit cette idée, et dans le cœur ce sentiment de notre insuffisance? La reconnaissons-nous en nous présentant devant Dieu? Est-ce par cet aveu intime que commencent nos prières?... Je ne dis pas qu'il faille toujours faite une invocation expresse du secours de Dieu; mais elle doit toujours être dans le cœur, et cette disposition doit dominer dans tout le cours de notre prière.

Mais, si nous devons tout attendre de Dieu, et les bonnes pensées et les bons sentiments, pourquoi la stupide indifférence des unii, qui se contentent de réciter froidement leurs prières sans autre préparation, comme s'il suffisait d'avoir de la mémoire et des yeux? pourquoi les efforts indiscrets des autres, qui se bandent la tête, qui s'agitent, qui s'écliauffent l'imagination, comme si tout dépendait de leur travail et que l'action de Dieu ne dut pas commander et diriger la leur? Puisque la prière est un acte surnaturel, il faut demander avec instance à Dieu qu'il la produise en nous, et la faire ensuite paisiblement sous sa direction; il faut attirer en nous la grâce par notre ferveur, et la seconder sans en troubler l'effet.

Si Dieu ne nous l'enseigne, nous ne connaîtrons jamais à fond la natiire de la prière, et j'ose assurer que bien des gens, même habiles et savants d'ailleurs, ne la connaissent pas.

' 11 Cor., m, 5.

Dieu est esprit, dit Jésus-Cbrist, et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité '. La prière est donc en elle-même un acte tout spirituel, adressé à l'Esprit par excellence, à l'Esprit qui voit tout, qui est présent à tout, et qui, comme dit saint Augustin, est plus intime à notre âme, que ce qu'elle a de plus profond. Si nous joignons à cette prière essentielle une certaine posture du corps, des paroles, des démonstrations extérieures, tout cela par soi-même ne signifie rien, et n'est agréable à Dieu qu'autant qu'il est l'expression des sentiments de l'âme. C'est proprement le cœur qui prie; c'est à la voix du cœur que Dieu est attentif, c'est le cœur qu'il exauce; et qui dit le cœur, dit ce qu'il y a en nous de plus spirituel. Il est remarquable, en effet, que dans l'Écriture la prière est toujours attribuée au cœur; aussi est-ce le cœur que Dieu enseigne, et c'est par !e cœur instruit à prier, qu'il éclaire ensuite l'esprit.

Si cela est ainsi, comme on n'en peut douter, pourquoi prions-nous tant des lèvres, et si peu du cœur? Pourquoi ne tirons-nous pas nos prières de cette source, au lieu de recourir à notre mémoire et aux lèvres? Pourquoi, dans la méditation, tant de travail d'esprit pour cbercher des réflexions, et' si peu d'action de la volonté pour produire des mouvements et des affections? Pourquoi encore ne pas exposer simplement notre cœur devant Dieu, le suppliant d'y mettre lui-même la prière qui lui est agréable? Est-ce donc une mauvaise méthode que celle qui est l'effet de l'humilité, du sentiment profond de notre incapacité, de la vive foi et de la confiance en Dieu, et que l'Esprit-Saint suggère lui-même aux âmes qui s'adressent à lui pour apprendre à prier? — Mais le

^ Jeax, IV, 24.

cœur ne me dit rien, quand je suis en présence de Dieu; si je veux rentrer en moi-même, je ne trouve que vide, que sécheresse, que distractions ; pour m'occuper, pour exciter en moi quelques sentiments de dévotion, pour faire diversion aux pensées importunes, il faut absolument que je me serve de livres. — Le cœur ne vous dit rien ! Tant qu'il se tait, vous ne priez donc pas; mais s'il est muet par lui-même, l'est-il moins lorsque votre bouche profère des paroles? Ne voyez-vous pas que ces beaux sentiments que vous empruntez des livres n'agissent que sur votre imagination? qu'ils ne sont, ou plutôt, qu'ils ne vous semblent être les vôtres que pour le moment où vous les lisez, et que, le livre fermé, vous êtes aussi sec, aussi froid qu'auparavant? — J'ai prié du moins, dites-vous, en récitant ou en lisant ces formules. — Votre amour-propre le croit ainsi, et il est satisfait; mais Dieu en juge-t-il demême?Dieu est-il également content? Que lui importent vos paroles, lui qui n'écoute que le cœur?

Vous me demandez quelle est cette voix du cœur.

Comment puis-je vous le dire? Et comment pourriezvous m'entendre? La voix du cœur, c'est l'amour. Aimez Dieu, et votre cœur lui parlera toujours; il le priera toujours. Le germe de l'amour est le germe de la prière ; le développement et la perfection de l'amour sont le développement et la perfection de la prière. Si vous ne concevez pas cela, vous n'avez pas encore aimé, ni prié. Demandez à Dieu qu'il vous ouvre le cœur, et qu'il y allume une étincelle de son amour; vous commencerez alors à comprendre ce que c'est que prier.

Mais quoi! un pécheur qui prie Dieu du cœur i'aime-t-il déjà? — Oui; il a du moins un commencement d'amour; sans cela comment prierait-il du cœur?

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Et c'est cet amour qui lui dicte sa prière. Peut-être n'est-il pas encore assez fort pour le justifier; mais il le prépare et racliemine à la justification. — Le juste qui est disirait, froid et insensible dans sa prière n'aime donc pas? — Si c'est par sa faute qu'il est dans cette disposition, il aura l'amour habituel, puisqu'on ie suppose juste; mais, dans ce moment, il n'en lait aucun exercice; il n'aime pas actuellement, il ne prie pas, parce que son cœur est oisif, tandis que sa langue est en mouvement.

Ames saintes, qui êtes dans la pénible épreuve des sécheresses, et^dont l'amour est d'autant plus pur qu'il est moins sensible, ne vous alarmez point : ce que je viens de dire n'est pas pour vous.

Si c'est le cœur qui prie, il est évident qu'il peut quelquefois, et môme habituellement, prier seul, sans y joindre aucune parole, ni exprimée, ni mentale.

Et voilà ce que peu de personnes entendent, et ce que plusieurs même rejettent absolument. Elles veulent des actes exprès et formels, du moins intérieurs, qui soient distinctement aperçus, et dont l'âme ait la conscience; hors de ces actes elles ne reconnaissent point de prière. Elles se trompent, et Dieu ne leur a pas encore enseigné comment le cœur prie. Il prie, comme l'esprit pense Or, la pensée est formée dans l'esprit avant qu'elle soit revêtue de paroles. La preuve en est qu'on les cherche souvent, et qu'on les rejette successivement, jusqu'à ce qu'on ait rencontré celles qui rendent exactement notre pensée. Nous avons besoin de mots pour nous faire entendre des autres: mais ils nous sont inutiles pour nous-mêmes, et si nous étions de purs esprits, nous n'userions d'aucune langue, ni pour la form^ition,

î)i pour la commuoication de nos pensées. Il en est de même des sentiments du cœur : il les conçoit, il les adopte, il les met en exercice, sans qu'il ait besoin de recourir aux paroles, sinon quand il veut les exprimer aux hommes, ou qu'il veut s'en rendre témoignage à lui-même.

Mais Dieu lit dans le secret des cœurs; il en pénètre les sentiments les plus intimes, ceux mêmes qui ne sont ni réflccliis, ni aperçus de l'âme. Et si ce sont des sentiments religieux et surnaturels, comment ne les verrait-il pas, puisque c'est lui qui les met en nous par sa grâce, et qui aide notre volonté ^ y consentir? Il n'est donc pas nécessaire, pour nous faire entendre de lui, que nous ayons recours aux actes formels, même purement intérieurs; et si nous en produisons dans la prière, c'est moins pour lui que pour nous, et pour soutenir notre attention en sa présence. Notre faiblesse exige souvent le secours de ces actes; mais ils ne sont pas de l'essence de la prière, et Dieu, quand il lui plaît, élève par intervalles l'âme au-dessus de ce besoin.

Je suppose donc une âme tellement unie à Dieu, que pour être attentive à sa prière intime, les actes explicites ne lui soient pas nécessaires : dans ces moments de silence et de paix, où elle ne regarde pas à ce qui se passe en elle, elle priera et même excellemment, d'une prière simple, directe, que Dieu entendra parfaitement, et qu'elle-même n'apercevra pas, étant comme transportée hors de soi par l'action de la grâce. Son cœur sera plein de sentiments pour Dieu, qu'il n'exprimera pas distinctement, et qui seront si spirituels, qu'ils échapperont à sa connaissance; mais ils n'échapperont pas à celle de Dieu. Cette prière si dénuée d'images et d'aperceptions , oisive en apparence, et néanmoins si

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active, est, autant que l'état de cette vie le comporte, l'adoration pure en esprit et en vérité; l'adoration vraiment dig^ne de Dieu, où l'âme s'unit à lui par son fond, l'intelli^^ence créée à l'intelligence incréée, sans l'entremise tle l'imagination et du raisonnement, ni d'autre chose que d'une attention très-simple de l'esprit, et d'une application aussi simple de la volonté. C'est ce qu'on appelle l'oraison de silence, de repos, de simple regard, de foi nue; oraison où Dieu élève par degrés ceux qui se sont véritablement donnés à lui, et qti'il gouverne par sa grâce d'une manière spéciale.

Les âmes favorisées d'un don si excellent, qui liront ceci, l'entendront sans peine; et elles y reconnaîtront la prière qui les tient comme anéanties devant Dieu, et abîmées en lui. Les autres n'y comprendront rien, et, selon l'expression de TÉvangile, ce sera une parole cachée pour elles. Mais qu'elles commencent par respecter ce qu'elles ne comprennent pas; qu'elles désirent ensuite l'éprouver, pour en avoir l'intelligence; qu'elles en fassent l'objet de leurs prières, et qu'elles vivent de manière à mériter que Dieu les exauce.

S'il est une faveur qu'il se plaise à communiquer, c'est celle-là; mais où sont les chrétiens qui veuillent s'y disposer par le détachement et la pureté du cœur? Où sont ceux qui, en ayant reçu les prémices, sachent les cultiver par une correspondance entière à la grâce?

Les personnes qui ne conçoivent pas comment le cœur peut prier seul, et sans actes distincts, ne conçoivent pas davantage comment la prière simple et générale renferme éminemment toutes les prières particulières. J'excepte les prières vocales d'obligation, et, quand je n'exprimerais pas cette exception, elle se sousentend assez d'elle-même. En cela ces personnes agissent

avec Dieu comme avec les hommes, ne croyant pas qu'il les entende, à moins qu'elles ne lui expliquent en détail les objets de leurs demandes. Elles dressent leur inlention, elles ont des formules expresses pour chaque acte, elles recommandent nommément les personnes, et, si la moindre particularité échappe à leur mémoire, elles ne pensent pas que Dieu puisse y suppléer. Ames de peu de foi, et qui ne connaissez pas Dieu, vos intentions lui sont présentes, avant que vous ouvriez la bouche; dès qu'elles sont dans votre cœur, il les voit; et qu'at-il besoin que vous vous tourmentiez à les lui expliquer? Vous désirez tous les biens spirituels, tant pour vous que pour les personnes qui vous intéressent, l'ignore-t-il, lui qui vous inspire ces désirs? N'ayez donc point d'inquiétude à cet égard, et si vous vous sentez de l'attrait pour la prière simple et générale dont je parle, ne vous en retirez pas sous prétexte qu'elle ne contient aucun objet particulier, et que vous en sortez sans avoir rien demandé. Encore un coup, vous vous trompez, vous avez tout demandé, pour vous et pour les vôtres, beaucoup mieux que si vous aviez spécifié toutes vos demandes, dont la multiplicité n'eût fait que vous épuiser, et qu'empêcher l'action de Dieu, qui tend à vous tenir dans un saint repos devant lui.

Après cette courte exposition, avouez que jusqu'ici vous n'avez pas connu la nature de la prière. Si vous commencez à en prendre une autre idée, remerciez-en Dieu qui vous enseigne au dedans, et qui me donne à moi-même ce que j'écris ici pour votre instruction.

0 mon Sauveur! que j'avais besoin d'être instruit sur la prière! Gomment ai-je pu ignorer qu'elle est toute

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surnaturelle, et que votre grâce la forme dans les cœurs bien disposés? J'ai cru qu'il suffisait de savoir celles qu'on nous apprend dans l'enfance, en y joignant quelques formules qui se trouvent dans les livres, et qu'en les récitant, ou en les lisant, je m'acquittais pleinement du premier de mes devoirs. Que mon erreur était grossière ! Je n'ai jamais songé que les paroles ne sont que le matériel de la prière; que c'est le cœur qui prie, que la bouche ne fait qu'en exprimer les sentiments, et qu'elle parle en vain, si elle n'en est l'interprète. J'ai encore moins pensé que le cœur pouvait prier seul, et que, pour s'entretenir avec vous, tout autre langage que le sien était inutile. Langage du cœur, langage si expressif et si touchant pour Dieu, langage des Esprits bienheureux, et dont les Saints font l'essai sur la terre, je n'ai jamais su me servir de vous en parlant à Dieu.

0 mon divin Maître ! apprenez-moi ce langage muet qui dit tant de choses. Apprenez-moi à me tenir dans le silence intérieur et extérieur devant vous; à vous adorer du fond de mon être, à tout attendre de vous, sans vous demander rien que l'accomplissement de votre volonté. Apprenez-moi à vous laisser agir dans mon âme et y produire cette prière simple et générale qui n'articule rien, et qui exprime tout, qui ne spécifie rien, et qui comprend tout. Si vous me faites cette grâce, avec quelle fidélité je vous consacrerai chaque jour un temps marqué pour l'oraison! Avec quelle joie je m'en acquitterai, et quel soin je prendrai pour Cv >erver un don si précieux! Hélas! Seigneur, je ne sais ce que je dis, je vous parle comme si j'étais capable de vous promettre, ou de tenir quelque chose de moi-même, et comme si mes promesses pouvaient vous déterminer à me faire du bien; n'envisagez plutôt que votre bonté, accordez-moi

celte faveur pour la gloire de votre nom; ajoutez-y la grâce d'en bien user, et d'en mériter la conservation et l'accroissement . Ainsi soit-il!

DIEU SEUL NOUS ENSEIGNE A PRIER {Suite) .

L'enseignement du Sauveur n'est pas moins nécessaire à la plupart des chrétiens pour Vobjet de la prière. J'entends surtout l'enseignement intérieur de la grâce, laquelle n'éclaire pas seulement l'esprit, mais agit sur la volonté pour la déterminer à pratiquer.

La prière, ainsi que le sacrifice, a quatre objets : V adoration, V action de grâces, le pardon des péchés, Vimpétration des biens spirituels et temporels.

Les deux premiers objets regardent Dieu directement, et sont, pour cette raison, et sans contredit, les plus importants.

Les deux derniers regardent nos intérêts, qui sont subordonnés à ceux de Dieu, et que nous ne devons avoir en vue qu'après les siens.

Il suit de là que toutes les fois que nous paraissons, devant Dieu pour le prier, notre première intentioaj doit être d'adorer sa Majesté suprême, de nous anéantii en sa présence, de lui rendre le tribut de gloire qui luij est dû ; la seconde, de reconnaître les bienfaits, soit communs, soit personnels, naturels et surnaturels, que nou»| tenons de sa libéralité, et de l'en remercier de toute l'affection de notre cœur; la troisième, de lui marquei îe vif regret que nous ressentons de l'avoir offensé, et le supplier de nous pardonner; la quatrième enfin,

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de lui exposer nos besoins, tant de l'âme que du corps, de lui recommander nos affaires spirituelles et temporelles, dans la ferme confiance que ce qu'il en ordonnera sera le plus avantageux pour nous. Je ne dis pas qu'il faille toujours avoir chacune de ces intentions présente à l'esprit; mais il faut qu'elles soient dans notre cœur, et qu'elles y tiennent le rang qui leur appartient, en sorte que Dieu et ses intérêts soient le principal objet, et que les nôtres ne viennent qu'à la suite.

Ainsi, dans l'ancienne Loi, l'holocauste était le plus noble des sacrifices; la victime y était consumée tout entière à l'honneur de Dieu, pour signifier le dévouement de tout notre être à son service, et ni les prêtres, ni le peuple, n'y avaient aucune part. Ainsi, dans la Loi nouvelle, le sacrifice de Jésus-Christ a été offert sur la croix, et l'est tous les jours sur nos autels premièrement pour honorer Dieu et reconnaître son domaine absolu sur les créatures. Jésus-Christ a eu aussi les autres intentions; mais celle-là a été la principale, et les autres s'y rapportent.

Or, l'ordre que le Sauveur a mis dans ses intentions en priant son Père et en s'immolant, est la règle que nous devons suivre dans les nôtres, et dont il ne nous est pas permis de nous écarter. Ce qui n'empêche pas toutefois que l'objet immédiat de nos prières ne soit tantôt le pardon de nos péchés, tantôt nos besoins spirituels, quelquefois aussi nos affaires temporelles, mais sans préjudice des autres objets plus relevés, et surtout de la gloire de Dieu, qui doit être essentiellement la fin de toute prière.

Mais l'amour-propre, qui a autant et plus d'influence sur nos prières que sur tout le reste, renverse l'ordiG

établi par la nature même des choses, par l'institution divine, et par Texemple de Jésus-Christ. Il ne souffre point que dans l'invocation de Dieu et dans son service, nous envisagions autre chose que nous-mêmes, ni que nous nous proposions d'autre fin que nos intérêts. Il ne conçoit la prière que sous l'idée d'une demande, d'une requête présentée à Dieu pour obtenir de lui quelque bienfait, et il en perd de vue la principale notion, celle d'hommage et de tribut d'amour et de reconnaissance.

Que penserait un souverain, un maître, d'un sujet ou d'un serviteur qui ne l'aborderait jamais que dans la vue de solliciter quelque grâce? Que penserait un père, un époux, un ami, car Dieu daigne prendre ces titres à notre égard, d'un enfant, d'une épouse, d'un ami, qui ne ferait autre chose que l'importuner par des demandes intéressées? Voilà néanmoins les sentiments que l'amourpropre nous suggère, et la conduite qu'il nous fait tenir à l'égard de Dieu. Nous ne le prions que pour nous; le but de nos hommages et de nos assiduités est de recevoir de lui. Si, par supposition, nous n'avions rien à attendre de lui, et si nos besoins ne nous forçaient de recourir à lui, nous ne lui témoignerions ni respect, ni amour, ni gratitude. Nous sommes ses débiteurs, il est vrai, et des débiteurs insolvables, il veut que nous lui demandions la remise de nos dettes; nous sommes ses pauvres, et c'est une nécessité pour nous de mendier chaque jour à sa porte le pain de l'âme et celui du corps; mais ne sommes-nous que cela, et n'avons-nous pas d'autres devoirs à remplir envers un Dieu qui nous a créés pour sa gloire, qui nous a rachetés, qui nous a adoptés pour ses enfants, qui nous a prévenus de tant de gages de son amour?

Le Fils honore son Pève^ dit-il par un prophète, et

le serviteur son maître. Si je suis votre père, où est V honneur que vous me devez ï El, si je suis votre maître, où, est la crainte respectueuse que j'ai droit et attendre de vous ' .' Vous me rendez des visites dans mon temple; vous vous prosternez devant moi; vous m'adressez de longues et de ferventes prières; mais à quel dessein? Est-ce pour m'adorer, pour me louer, pour me ftiarquer votre amour, pour me remercier de mes dons? Sont-ce des vues si pures qui vous amènent au pied de mes autels? Venez-vous y apporter le tribut que j'exige, me consacrer tout votre être, vous dévouer à mes volontés, vous immoler à mon bon plaisir? V^enez-vous y converser avec le meilleur des Pères, avec l'Époux de votre âme, avec l'Ami de votre cœur? Je suis tout cela par rapport à vous; et vous me flatteriez bien davantage, vous me seriez aussi bien plus cher, si de tels motifs vous attiraient près de moi.

Rentrons un peu en nous-mêmes, et confondonsnous, en réfléchissant sur les vues basses et mercenaires qui sont le lien de notre commerce avec Dieu.

Ne sommes-nous pas de ceux qui, comme les Juifs, n'ont d'autre objet de leurs prières que les biens temporels, qui font des supplications pour obtenir la graisse de la terre, et ne demandent pas la rosée du Ciel?... Éprouve-t-on parmi nous quelque calamité publique? les Églises sont pleines; dans les temps de prospérité, elles sont désertes. Nos affaires domestiques vont-elles mal? Avons-nous quelque fâcheux procès? Sommes-nous exposés à quelque perte considérable? nous devenons dévots, nous recourons à la prière, nous nous recomà

ï Malacii., I, 6.

mandons aux prêtres et aux âmes pieuses. Sommesnous inquiets sur notre vie, sur celle d'un mari, d'un enfant chéri? nous faisons dire des messes, nous commençons des neuvaines, nous invoquons les Saints; l'occasion et les circonstances léveilient notre religion, comme si l'on ne devait prier Dieu que dans la maladie et l'adversilé. Sitôt que les choses prennent un bon train, et que le dang^er est passé, notre dévotion s'évanouit; c'est beaucoup si nous allons remercier Dieu du succès de nos affaires, et, après une courte action de grâces, nous l'oublions, pour ne penser plus qu'à jouir. En général, il est vrai de dire que les nécessités et les accidents de la vie sont le grand objet, le motif déterminant des prières du commun des chrétiens.

Blàmez-vous, medira-t-on, ce recours à Dieu dans les besoins temporels? — J'en suis bien éloigné, l'intention même de Dieu étant de nous rappeler à lui par là, et l'on ne peut rien faire de mieux que de s'adresser à lui dans ces rencontres. Ce que je blâme, c'est qu'on ne l'invoque que pour ces besoins, comme s'il n'y avait point d'autres biens ni d'autres maux pour le chrétien que ceux de la vie présente. Ce que je blâme, c'est qu'on l'oublie dès que ces besoins sont remplis, dès qu'on a évité ces maux et obtenu ces biens. En vérité, c'est être trop grossier et trop charnel de réduire la piété à de tels objets et à de semblables occasions.

Je mets à un degré au-dessus de ces chrétiens judaïsants ceux qui, dans la prière, n'ont uniquement en vue que leur salut, mais qui cependant sont moins occupés de la pensée de gagner le paradis, que de celle d'éviter fenfer.

C'est encore l'amour ^propre qui anime et dirige leur

dévotion. Il n'est pas criminel à la vérité, mais il est bien imparfait. Ils savent qu'ils ont péché, et ils ignorent si Dieu leur a pardonné, et si même ils ont fait ce qui est requis pour obtenir ce pardon. De là, les craintes et les inquiétudes excessives; toutes leurs réflexions portent là. Ils n'ont point d'autre objet dans leurs exercices de piété que de satisfaire pour leurs offenses; ils ne voient en Dieu que sa justice irritée; et, parce qu'elle les effraye, ils ne songent qu'à l'apaiser. S'ils assistent au Saint Sacrifice, ils l'offrent pour l'expiation de leurs péchés; s'ils entrent dans quelque confrérie, c'est pour parliciper aux mérites des associés et aux indulgences que les Souverains Pontifes y ont attachés; ils ne récitent de même le chapelet et certaines prières, que dans l'espoir de gagner des indulgences; ils s'approchent de la Sainte Table dans la même fin, choisissant à ce dessein les églises et les jours; s'ils font des bonnes œuvres, s'ils pratiquent des mortifications, c'est dans la même intention.

Tout cela est bon sans doute, et je n'ai garde de le désapprouver. C'est une sainte et salutaire pensée que celle qui nous engage, même par le motif de notre intérêt éternel, à détester, à expier les péchés passés, et à nous en préserver dans l'avenir. Ce que je tiens à désapprouver, c'est qu'on soit tout à fait concentré dans cette intention, et qu'on ne sorte jamais de la vue de soi-même, pour s'élever à celle de Dieu. La pénitence est nécessaire sans contredit; mais ses principaux motifs doivent se tirer de la bonté de Dieu qu'on a outragée; des droits de sa justice qu'on a blessée, et qu'il faut venger sur soi; de sa sainteté qu'on a offensée, et à laquelle on doit une réparation; de sa Majesté infinie contre laquelle on s'est révolté, et qu'il faut glorifier par la dépendance la plus parfaite; de Jésus-Christ qu'on

i8 L'ECOLE DE JESUS-CHRIST.

crucifie de nouveau, et dont on a rendu par rapport à soi les souffrances inutiles; de ses grâces dont on a abusé, et dont il faut pleurer Fabus. Voilà principalement ce qui doit exciter notre douleur et notre repentir, motiver nos prières et animer nos bonnes œuvres. De telles vues sont assurément plus efficaces pour produire en nous une véritable contrition, pour apaiser la colère divine, et obtenir le pardon de nos péchés, que la crainte de nous perdre, ou le désir de nous sauver. De quelque manière que ce soit, tant que vous ne prierez Dieu que pour vous-mêmes, vos prières n'auront pas la perfection qu'il leur désire, et que la charité seule peut y mettre.

Je range donc encore parmi les prières défectueuses celles où l'on se borne à demander les biens spirituels, en n'y considérant que son avantage, que les mérites qu'on accumulera, que le haut degré de gloire et de bonheur auquel on parviendra. L'amour-propre a souvent plus de part qu'on ne pense au désir de conserver une conscience pure, de se corriger de ses défauts, de faire du progrès dans les vertus; et, quelque petite part qu'il y ait, il en a toujours trop, parce qu'il ne doit entrer pour rien dans la sainteté, qui se propose son entière destruction.

Ces sortes de prières seraient bonnes, et même excellentes, si vous en ôtiez la propriété, si vous vous y regardiez moins, si vous n'aspiriez à être saint que pour plaire à Dieu, parce qu'il le veut, autant, et de la manière qu'il le veut. Alors le bon plaisir de Dieu serait votre première intention, et vous y rapporteriez vos intérêts spirituels. Vos prières seraient en même temps plus pures et plutôt exaucées, Dieu ne pouvant refuser ce qu'on lui demande spécialement en vue de lui-niême.

Vous auriez aussi plus de liberté d'esprit, plus de noblesse et de générosité dans vos sentiments, plus de souplesse sous l'action de la grâce, plus de paix intérieure, moins d'empressement et d'activité, moins de retours curieux et inquiets sur vous-même, moins de complaisance en vos vertus acquises, et une plus grande désappropriation. Car toutes les imperfections qui ternissent l'éclat de la sainteté, les entraves qui la gênent, les difficultés qui l'embarrassent, les obstacles qui l'arrêtent et l'empêchent de prendre l'essor, ne viennent que de ce qu'on l'envisage par rapport à soi, de ce qu'on la désire pour soi, de ce qu'on en veut faire son propre bien, au lieu de regarder par-dessus tout Dieu et sa gloire, et, comme dit saint Paul, de travailler à noire sanctification par le motif de sa volonté '.

Ces différentes classes de chrétiens mises à part, qu'il en reste peu qui emploient la prière principalement aux deux fins dont Dieu est l'objet!

L'une est de le remercier de ses bienfaits généraux et particuliers, d'admirer sa bonté et son amour pour les hommes; de reconnaître que tout bien vient de lui et doit par conséquent remonter à lui; de se rappeler tant de grâces qu'il nous a faites, et dont notre résistance et notre ingratitude n'ont pas arrêté le cours, tant de péchés qu'il nous a pardonnes, tant d'occasions dangereuses dont il nous a préservés; de parcourir ainsi toute la suite de sa vie, où l'on trouvera une ample matière de bénédiction et d'action de grâces. Cœurs sensibles et reconnaissants, cœurs pénétrés du sentiment de votre misère et de votre faiblesse, cœurs atten-

» Thess., IV, 3.

tifs à réfléchir sur les miséricordes du Seigneur, voilà une de vos grandes occupations dans le temps de la prière, et ce qui vous fournit mi sujet iiwvarissable d'oraison.

L'autre fin est de considérer Dieu en lui-même, d'adorer sa suprême Majesté, de contempler ses infinies perfections, de le louer, de le féliciter de ce qu'il est le seul grand, le seul saint, le seul puissant, l'Etre éternel, immuable, indépendant; de se réjouir avec lui de sa gloire et de son bonheur, de Taimer purement pour luimême, de désirer que tout le monde le connaisse, l'aime, lui obéisse ; de s'estimer heureux de contribuer en quelque chose à le glorifier; de s'offrir et de se dévouer à lui pour l'exécution de ses adorables desseins. Oh! qu'une telle contemplation, soit qu'elle présente des idées distinctes à l'esprit, soit qu'elle se passe toute dans le cœur d'une manière confuse, obscure et générale; qu'une telle contemplation, dis-je, est agréable à Dieu! Qu'elle nous attire de grâces de sa part, lorsque de la nôtre elle est accompagnée d'une profonde humilité! Rien ne nous rapproche plus de l'état des Bienheureux, dont l'éternelle occupation est de répéter : Saint, Saint, Saint, est le Dieu du ciel et de la terre, de chanter sans cesse : Alléluia, louez le Seigneur, et dédire : Amen à toutes ses volontés!

Ce que je dis de Dieu, il le faut dire aussi de Jésus- Christ, des merveilles ineffables que nous offrent en sa personne l'union des deux natures, les mystères de sa vie, et l'économie divine de sa religion. Il y a là de quoi contempler pendant l'éternité entière; et tout ce que nous en penserons, tout ce que nous en dirons dans le ciel, sera infiniment au-dessous de la vérité.

Je remarquerai ici que presque tous ceux qui sont bornes à la prière vocale rapportent communément leurs prières à eux-mêmes; que les chrétiens plus spirituels qui font la méditation en appliquent pour l'ordinaire le sujet à l'amendement de leur vie, en sorte que leurs réflexions, leurs affections, leurs résolutions n'ont point d'autre but que la fuite du péché, la correction de leurs défauts, et l'acquisition des vertus; que les âmes intérieures sont à peu près les seules qui se proposent Dieu même pour le principal objet de leurs prières, étant (outes dévouées à sa gloire, à son amour, à son adorable volonté. Gela ne paraîtra pas étonnant si l'on fait réflexion que c'est Dieu qui prie en elles, qui se loue et se glorifie par elles, et, qu'à le bien prendre, leur oraison est une image plus ou moins parfaite de ce qu'il fait continuellement en lui-même.

Concluons et comprenons combien sur ce point nous avons encore besoin d'être enseignés de Dieu et d'aller à l'école de sa grâce, puisque dans nos prières nous ramenons tout à nous, et que tout y doit être ramené à Dieu. Puissions-nous être une bonne fois persuadés d'une vérité, qui n'est pas moins évidente que certaine, savoir : que nos intérêts sont compris dans les siens ; qu'en l'aimant, nous nous aimons; et qu'il s'occupe d'autant plus de nous, que nous nous oublions pour ne songer qu'à lui!

Si je ne pense pas à moi, dites-vous souvent, à mes besoins spirituels, à mon salut, qui y pensera? Y pensezvous de vous-même? N'est-ce pas Dieu qui vous met au cœur les bonnes pensées et les bons désirs?

JN'en met-il jamais qui le regardent directement? Pourquoi ne vous y arrêtez-vous pas, et revenez-vous toujours à vous? Est-ce lui, n'est-ce pas plutôt

votre amour-propre qui fait que vous le quittez pour penser à vous? Les pensées mêmes et les désirs dont vous êtes l'objet, pourquoi vous les donne-t-il, sinon pour vous amener peu à peu à l'état de perfection, où vous serez plus occupé de lui que de vous?

Ma fille, dit un jour Jésus-Christ à sainte Catherine de Sienne, pense à moi, et je peiiserai à toi. Il en dirait autant à chacun de nous, si nous étions dans les dispositions de cette sainte. Et pourquoi n'y sommesnous pas, ou du moins ne travaillons-nous pas à y parvenir? Que de choses renfermées dans cette courte parole ! Quelle règle admirable de perfection ! Quelle source de paix! Quel moyen assuré de pourvoir aux besoins de notre âme! Jésus-Christ déclarant qu'il s'en chargera lui-même, si nous les lui abandonnons pour ne penser qu'à lui.

Quoi donc! faut-il que je laisse tout autre sujet de prière et de méditation? — Non; mais désirez être plutôt occupé de Dieu que de vous à la prière; quand la grâce vous y invite, ne lui résistez pas; ne vous fixez pas de vous-même aux objets de prières qui vous concernent; et, sans prévenir l'attrait, ce qu'il ne faut jamais faire, n'y mettez pas un obstacle invincible; soyez au contraire fidèle à le suivre avec le conseil d'un directeur éclairé. IN 'est-ce pas une chose étrange que l'on rejette le genre d'oraison le plus propre à glorifier Dieu, et à nous sanctifier nous-mêmes? Directeurs des âmes, qui ne faites pas cette oraison, humiliez-vous-en; mais ne la condamnez pas, et n'en éloignez pas celles que Dieu y attire, et qui sont sous votre conduite. Vous seriez plus circonspects, si vous songiez quel tort vous faites à ces âmes, et quelle gloire vous ravissez à Dieu. Il y a des abus, je le sais, évitez-les; et si vous ne voui

sentez pas assez éclairés pour en préserver les personnes d'oraison, adressez-les à d'autres.

0 mon Dieu! je le vois bien; je ne vous ai pas encore prié comme il faut; je n'ai pas connu le grand objet de la prière. Il ne m'est arrivé que bien rarement, ou peut-êlre jamais, de me présenter devant vous sans autre intention que celle de vous rendre hommage; c'est toujours moi, et mes besoins de toute espèce, que j'ai portés à vos pieds. Je ne puis qu'être humilié de l'imperfection de mes prières, et je vous en demande pardon.

Ah! Seigneur, purifiez, ennoblissez, élevez jusqu'à vous mes intentions, et ne permettez pas que je les tienne fixées sur moi-même. Priez vous-même en moi, afin que ma prière soit toujours dirigée vers votre gloire. Devrais-je en votre présence avoir quelque autre objet de mes pensées que vous? N'est-il pas juste que mon néant se perde alors dans votre immensité, et que la vue de mes péchés et de mes défauts m'excite à admirer, à louer votre infinie Sainteté? Rendez-vous donc maître de mon esprit et de mon cœur au temps de la prière; appliquez-les sinon uniquement, du moins principalement à vous adorer et à vous aimer; et que les sentiments qui ravissent vos saints dans le Ciel soient mon occupation fréquente devant vos autels. Ainsi soit-il !

DIEU SEUL NOUS ENSEIGNE A PRIER [Suite),

Puisqu'il est vrai, comme saint Paul le déclare expressément, que ce n'est pas proprement nous qui prions,

2i L'ECOLE DE JESUS-CHRIST.

mais V Esprit-Saint qui prie en nous ', et que notre prière n'est bonne qu'autant que c'est lui qui la forme, voyons quelles sont les ^Ma/z7e:'5 d'une prière dontl'E^prit- Saint est l'auleur, et faisons-en l'application à la nôtre, pour juger si elle vient de lui, ou si elle est de nous. Voici encore une nouvelle matière d'instruction et une raison nouvelle et très-pressante de dire à Dieu : Seigneur, enseignez-nous à prier, non de nous-mêmes, mais sous la direction de votre Esprit.

Quelle autre prière peut nous inspirer ce divin Esprit qu'une prière attentive, une prière humble et respec" tueuse, une prière amoureuse , une prière pleine de confiance, une prière persévérante? Siï la nôtre n'a pas ces qualités, l'Esprit de Dieu ne l'avoue pas pour sienne, et dès lors elle ne mérite pas d'être exaucée, elle ne peut pas l'être.

Disons un mot de chacune d'elles.

Qu'une prière qu'on adresse à Dieu soit pour lui rendre nos hommages, soit pour traiter avec lui de nos plus grands intérêts, doive être at'entive, au point de tenir toutes nos puissances occupées de cet unique objet, c'est une chose dont tout le monde convient et qui ne souffre aucune difficulté.

Cependant, combien peu de personnes prient et même s'appliquent à prier attentivement! Je ne parle pas de la jeunesse, que ses sens inquiets et son imagination légère rendent plus digue d'excuses, et qui n'est guère capable d'un recueillement soutenu. C'est beaucoup à cet âge, qu'on ait l'intention de se recueillir, que, par intervalles, on réveille son attention, et que chaque fois

^Rom., vi:i, 26.

que les sens ou l'imagination s'égarent, on revienne doucement à sa prière. iMais que, dans l'âge où l'on est maître de soi, où l'on fixe, quand on veut, son esprit sur d'autres objets, on soit à la prière d'une dissipation extrême et presque continuelle; que ce ne soit pas une fois en passant, mais par habitude; qu'on ne réfléchisse pas sur un tel désordre; qu'on ne fasse aucun effort pour assujettir son esprit; qu'on n'en ait aucun scrupule; voilà ce qui est impardonnable, et néanmoins ce qui n'est que trop ordinaire.

Je n'en rechercherai pas ici les causes. Je considère la chose en elle-même, et je dis que c'est un abus déplorable de prier de la sorte, et la principale source des autres abus qui défigurent et déshonorent l'Église chrétienne. Je dis que c'est offenser Dieu grièvement et se rendre en un sens plus coupable que si l'on ne priait pas. Je dis encore qu'une telle dissipation qui ne paraît que trop à l'extérieur scandalise le prochain, l'empêche de prier, et le détourne souvent de la fréquentalion des temples, où il lui est moins aisé de se tenir recueilli que dans sa maison. Tout ceci n'a pas besoin de preuve, et, si la foi n'est pas encore éteinte en ceux qui ont ce reproche à se faire, il n'en faut pas davantage pour donner à leur conscience les plus vives et les plusjustes alarmes.

Vous n'oseriez vous servir de l'excuse des enfants, et dire que vous n'êtes pas maître de vos sens. Mais vous ne l'êtes pas, dites-vous, de votre imagination, il ne vous est pas libre de distraire votre esprit des affaires qui vous occupent habituellement, et qui vous obsèdent pendant la prière. C'est ainsi que vous prétendez vous justifier sur la dissipation intérieure. Car vous passez condamnation sur les regards curieux que vous jetrz de

côté et d'autre, et sur les paroles inutiles, quelquefois très-déplacées, que vous vous permettez.

Mais je vous le demande : quand vous priez, voulezvous sérieusement être attentif? Votre premier soin est-il de vous recueillir et de penser à ce que vous allez faire? Si vous ne commencez point par là ; si, au moment où vous entrez à Téglise, si même, en y allant, vous ne vous préparez pas à une si sainte action, vos excuses sont vaines, et vous êtes responsable de vos distractions.

Votre imagination vous emporte!... Oui, quand vous êtes devant Dieu; mais, partout ailleurs, vous savez bien la captiver au besoin. Si vous sollicitez quelque grâce; si vous parlez d'une affaire intéressante; si vous conversez avec des personnes respectables, vous êtes tout entier à ce que vous dites et à ce que vous entendez. Soyez de même dans vos entretiens avec Dieu; je n'en veux pas davantage. Est-ce trop exiger? Mérite-t-il moins d'attention que les hommes? Et ce que vous avez à lui dire est-il de moindre importance?

L'objet extérieur vous frappe et vous fixe, quand vous parlez aux hommes; vous n'avez donc pas de foi, quand vous parlez à Dieu. Si vous en aviez une étincelle, ne se rallumerait-elle pas en sa présence , devant le Saint Tabernacle, où Jésus-Christ réside en personne, et spécialement pendant le redoutable sacrifice ? La célébration d'un si grand mystère et nos augustes cérémonies ne sulfisent-elles pas pour faire impression sur vous, et vous rendre attentif?

Vos affaires vous reviennent à l'esprit, et vous ne pouvez en chasser la pensée!... Pourquoi cela? C'est qu'elles vous intéressent plus que l'affaire de votre salut. Car l'esprit de l'homme est ainsi fait, qu'il s'occupe naturellement de ce qui l'affecte davantage. Si donc

vous aviez la religion bien avant dans le cœur, il n'y resterait pas de place pour autre chose lorsque vous en remplissez les devoirs, et le souvenir des affaires demeurerait comme suspendu. S'il venait vous importuner, du moins vous le repousseriez, et vous auriez du déplaisir d'en être occupé malgré vous en des moments consacrés à Dieu : ce qui suffirait pour vous mettre à l'abri de tout reproche, parce que l'attention est dans le cœur, et qu'on est attentif dès qu'on a la volonté de l'être.

Je dis ceci en passant pour les bonnes âmes qui sont inquiètes et peinées mal à propos des distractions involontaires, quelquefois même des mauvaises pensées et des tentations qui leur surviennent dans la prière.

Dieu a ses raisons pour les permettre; ce n'est pas ici le lieu de les expliquer, mais deux choses doivent rassurer ces personnes : la première, leur recueillement habituel, qui fait qu'elles ne donnent que rarement lieu aux distractions; la seconde, le désir sincère de n'en avoir aucune, et leur douleur de s'y voir sujettes.

Une autre qualité de la prière formée en nous par l'Esprit-Saint est d'être humble et respectueuse.

L'idée même de la prière emporte celle du respect et de l'humilité. C'est une créature qui prie; c'est Dieu qu'elle prie. Qu'est-il pour elle? Qu'est- elle devant lui?... Cette seule pensée doit la pénétrer de l'humilité la plus profonde; que sera-ce donc, si elle songe qu'elle est pécheresse, et que Dieu est infiniment saint; qu'elle est coupable, et qu'il est à la fois l'offensé et le juge? Avec quelle respectueuse frayeur n'approchera-t-elle pas de lui? Ne sera-t-il pas plutôt à craindre qu'elle ne la porte trop loin, et qu'elle n'ose plus aborder son Dieu?

Si vous n'éprouvez pas ce sentiment; si vous ne rentrez

pas devant Dieu jusqu'au fond de votre néant; si, tandis que les célestes intelligences, si pures, si saintes, se couvrent à son aspect le visage de leurs ailes, vous, pécheur, vous n'êtes pas saisi d'une horreur religieuse, défiez-vous de votre prière; elle n'est point TefFet de la grâce, mais de l'habitude, du respect humain, et de toute autre cause que d'un principe de religion. En bonne foi, comment priez-vous? Dans quelle posture de coips? Avec quel air et quel maintien? Y aperçoit-on rien qui témoigne la disposition de respect et de soumission où vous devriez être? Paraîtriez-vous de même, je ne dis pas devant un roi de la terre, mais devant une personne d'un rang supérieur au vôtre? Gomme on se comporte alors! Comme les yeux, le visage et tout le corps parlent! Comme on honore les gens, même par sa seule contenance, surtout lorsqu'on a quelque grâce à leur demander, quelque remercîment ou quelque excuse à leur faire! C'est tout autre chose encore dans certaines cérémonies d'apparat destinées à rendre les honneurs dus à la naissance, aux places et aux dignités.

Ce ne sont que des dehors, je le sais, et la feinte a souvent lieu en ces rencontres, mais pourquoi affectet-on ces apparences? Pourquoi dans le monde est-ce un crime d'y manquer? C'est qu'elles passent pour l'expression des sentiments. Puisque vous ne gardez pas même ces dehors à l'égard de Dieu, n'est-ce pas une preuve manifeste que ni votre esprit ni votre cœur ne sont touchés de respect, et que vous ne songez ni qui vous êtes, ni à qui vous parlez? Qu'est-ce que la prière, si elle n'est point un hommage? Et quel hommage pour Dieu, que ce qui, dans l'opinion des hommes, serait réputé une incivilité ou une insulte?

TREÎSTE-DEUXIÉME LEÇO]N\ 29

La troisième qualité delà prière est d'être amoureuse.

Djeu ne veut pas moins être aimé que respecté, et l'Esprit-Saint, qui est l'amour éternel du Père et du Fils, n'inspire point de prière qui ne soit toute d'amour, ou qui ne tende à l'amour. C'est l'amour, ou du moins le désir de l'amour, qui doit porter le chrétien à prier; l'amour doit être l'objet final, ou même le sujet de sa prière; et Taug^mentation de l'amour en doit être le fruit. Lors même que la crainte des jug^ements de Dieu est le motif déterminant de la prière du pécheur ou du juste, il faut toujours que son dernier but soit de parvenir à l'amour; et, si l'amour n'entrait pour rien, soit comme motif, soit comme fin, ce ne serait pas une prière dictée par le Saint-Esprit.

Ceci revient à ce que j'ai dit ci-dessus : que c'est le cœur qui prie, et qui aime par conséquent, ou qui aspire \à aimer.

Qu'un pécheur demande sa conversion, n'est-ce pas comme s'il demandait à Dieu la grâce de l'aimer? S'il est véritablement touché, n'éprouvera-t-il pas un certain sentiment affectueux, qui est un commencement d'amour? Il y aura de la chaleur, de l'âme, de la vie, dans sa prière; si elle était froide ou indifférente, le Saint-Esprit n'y aurait nulle part. Que si c'est un juste qui prie par le mouvement delà prière, à plus forte raison sa prière sera-t-elle affectueuse, puisqu'elle ne sera autre chose que la charité mise en exercice. Si son cœur n'était que froideur ou insensibilité, ce serait une marque que la grâce n'agit pas sur lui en ce moment.

Justes et pécheurs, jugez par cette règle de la qualité de vos prières, et de l'action du Saint-Esprit en vous.

Au reste, il y a une sorte d'insensibilité qui est une épreuve par laquelle passent les âmes intérieures, etdonl

elles s'alarment sans sujet. Elles s'imaginent ne pas aimer en priant, parce qu'elles n'expérimentent plus ce doux sentiment d'amour, qui faisait autrefois leurs délices. Elles craignent d'avoir donné à Dieu sujet de les abandonner, et, sur cela, elles se livrent à la désolation. Mais leurs craintes mêmes et leurs alarmes devraient les rassurer, si elles étaient en état de se raisonner.

Le cœur qui n'aime pas n'est nullement alarmé de ne pas éprouver le sentiment de l'amour; et le cœur qui s'inquiète sur l'absence de ce sentiment, le cœur qui le regrette, ne peut être sans amour, quoiqu'il y ait quelque mélange d'impureté et de rechercbe de soi-même. Pour une âme un peu avancée, l'amour n'est plus dans le sentiment, mais dans la détermination de la volonté à tout faire et à tout souffrir pour Dieu ; et plus cet amour est dénué du sensible, plus il est fort, plus il est pur.

La confiance est la quatrième qualité de la prière qui nous est enseignée par le Saint-Esprit.

Lorsque c est lui qui nous fait prier, il est évident qu'il ne nous porte à demander que ce qu'il a résolu de nous donner, et que la première cliose qu'il met en nous est une ferme confiance de l'obtenir. C'est celte confiance qu'il exauce. Il l'inspire donc comme une condition essentielle. Notre mérite est d'y répondre, et de ne pas la laisser affaiblir par aucune crainte, ni par aucun raisonnement.

Nous voyons dans l'Évangile que Jésus- Cbrist accorde tous ses miracles à la foi : Croyez-vous que je puisse voi-is rendre la vue?... Si vous pouvez croire, tout est possible en faveur de celui cjui croit,.. Qii^ii vous soit fait selon votre foi.,. Femme, votre foivous a sauvée... Il ne fit presque aucun miracle dans sa patrie, et il n'en

put pas faire, à cause de l'incrédulité des habitants. La foi qu'il requérait n'était pas simplement la croyance en son pouvoir divin, mais de plus l'espérance qu'il accorderait ce qu'on lui demandait. Il mettait lui-même cette confiance au fond des cœuis ; souvent il se plaisait à l'éprouver, et il ne se rendait que lorsqu'il la voyait inébranlable. Alors il ne poavait s'empêcher de l'admirer : O femme, que ta foi est grande /... En vérité, je nai pas trouvé une pareille foi dans Israël,

Ames défiantes et pusillanimes, qui appréhendez toujours que Dieu ne vous exauce pas ! ou c'est le propre espiit qui préside à vos prières; ou, si l'Esprit de Dieu en est l'auteur, vous manquez à la confiance qu'il vous inspire; et c'est pour cette raison-là même qu'elles sont sans effet. Écoutez sur cela l'Apôtre saint Jacques : Si quelqu'un de vous manque de sagesse, dit-il, qu'il la demande à Dieu... et elle lui sera donnée. Mais qu'il la demande avec foi, sans hésiter, car celui qui hésite est semblable au flot de la mer que le vent agile, et pousse de différents côtés. Il ne faut donc pas qu'un tel homme s'imagine qu'il obtiendra quelque chose de Dieu \ Prenez garde à !a comparaison dont il se sert. Si l'Esprit de Dieu soufflait seul en vous, il inclineiait et pousserait votre âme du même côté, c'est-à-dire du côté de la confiance ; mais votre esprit souffle en même temps en sens contraire; de là vos doutes et vos fluctuations.

Enfin, la prière faite par l'Esprit de Dieu est perse" vérante, elle ne se rebute pas, elle essuie les refus apparents, et elle revient à la charge, jusqu'à ce que Dieu cède à sa constance.

* Jacq., I, 5, 6, 7,

S2 L'ECOLE DE JESUS-CIl Ul ST.

Rappelez- vous l'exemple de la Cbananéenne. Souvent Dieu faitattendrelongtemps les {jrâces qu'on lui demande pour plusieurs raisons dignes de sa sagesse et de sa Lonté. Il veut relever à nos yeux le prix de ces grâces, et nous rendre plus soigneux à les conserver, voyant qu'elles nous ont tant coûté à obtenir. Il veut quelquefois nous accorder au delà de ce quenous lui demandons, et nous oblige par ce motif à redoubler nos prières. 11 veut aussi mortifier un certain empressement naturel, qui nuit à la pureté de la grâce, et nous mettre dans une sainte et paisible indifférence. Il veut enfin nous préserver de la présomption, à laquelle nous serions exposés, si nous étions exaucés sitôt que nous prions; vains comme nous sommes, il serait à craindre quenous ne crussions devoir à nos mérites ce que nous tenons de sa pure libéralité.

Gardons-nous donc de fimpatience dans nos prières. Il entre d'ordinaire en ce mouvement beaucoup d'orgueil ; ]a moindre apparence d'un refus nous pique, il nous semble que Dieu doive nous accorder tout du premier coup; tandis que ses délais ne devraient produire en nous d'autre sentiment que celui de notre indignité. Ne nous gardons pas moins du découragement qui vient de mollesse, de làcbeté, d'inconstance. Soyons humbles et patients; et ne doutons nullement que si ce que nous sollicitons est glorieux à Dieu et utile à notre salut, nous ne l'obtenions à la fin. Si nous ne sommes pas exaucés, c'est qu'il n'en doit revenir ni gloire pour lui, ni utilité pour nous; et alors nous ne devons pas désirer l'être. Dieu a promis d'ouvrir à celui qui frappe; mais il n'a pas dit qu'il ne le ferait pas attendre. Il a fixé le temps où il doit nous donner, et il a pareillement déterminé celui où il doit nous inspirer la première pensée de lui

TPiEî^TE-DEUXlEME LEÇON. 33

demander. Quand nous avons lieu de croire que cette pensée est de lui, ne nous désistons point, assurés qu'il couronnera notre persévérance.

Il est assez rare que toutes ces qualités se trouvent réunies dans les prières du commun des chrétiens. La plupart même des âmes pieuses prient plus par routine qu'autrement. Elles font un choix de formules, consultant plutôt leur goût que l'Esprit-Saint; elles les récitent assez bien, ou du moins elles sont contentes d'ellesmêmes, tant que l'imagination les soutient, et que les sentiments qui y sont contenus font impression sur elles. Mais, quand ces formules n'ont plus le mérite de la nouveauté, et que l'habitude en a émoussé le goût, elles les récitent machinalement et sans attention, sans respect, du moins intérieur, sans amour, sans confiance, ce qui les détermine à leur en substituer d'autres, celles-là étant désormais usées pour elles.

Les personnes intéiieures qui, selon l'expression de saint Paul, sont unies par l'Esprit de Dieu^, sont les seules qui fassent habituellement leurs prières avec toutes les qualités requises, et elles ont rarement des distractions volontaires. On ne peut les voir immobiles, recueillies, absorbées en Dieu pendant des heures entières, sans en être édifié, et sans leur porter une sainte envie. Il les tient dans un profond respect, et l'impression que fait sur leur âme la Majesté divine rejaillit sur leur extérieur. Le fond de leur prière n'est qu'amour; et, ^lors même que leurs besoins en sont l'objet immédiat, la gloire de Dieu en est toujours la fin. La confiance et la persévérance ne leur manquent jamais; elles prient

* Rom.f vni, 14ç

Il 3

avec la plus ferme foi, attendant tout de la bonté du Père céleste, et sachant que s'il diffère à les exaucer, c'est uniquement pour leur plus grand bien. Ainsi, elles ne se lassent point, elles ne s'impatientent point, elles ne murmurent point, et elles se reprochent à ce sujet jusqu'aux premiers mouvements qui échappent à la nature. Je ne représente que très-imparfaitement les qualités de leur prière, qui s'élève chaque jour à un nouveau degré d'excellence, à mesure qu'elles avancent dans les voies intérieures. L'expérience seule peut en instruire ; et ces âmes sont si simples, si dégagées d'ellesmêmes, si perdues en Dieu, qu'elles ne se permettent aucune réflexion sur leur manière de prier, parce que ce regard en souillerait la pureté.

Hélas! Seigneur, je n'ai que trop de sujet de réfléchir sur la mienne pour la condamner et la réformer. Je ne reconnais dans mes prières aucune des qualités qui leur sont essentielles. A peine en fais-je une seule avec l'altention convenable; j'y porte un esprit dissipé et un cœur froid. Je vous y témoigne peu de respect, soit intérieur, soit extérieur, et encore moins d'amour. Ma confiance est faible et chancelante; j'ai toujours une crainte secrète que vous ne m'exauciez pas, ne rendant pas justice à votre bonté, et ne m'adressant point à vous comme au meilleur des pères. De là le défaut de patience et de persévérance; je voudrais avoir tout de suite, et tout à la fois, ce que je demande; je renonce à me corriger de mes défauts, à pratiquer les vertus, à implorer pour cela votre secours, parce que je ne me vois pas tout d'un coup aussi parfait que mon amourpropre le désirerait. Gomment puis-je devenir bon, en priant si mal?

0 mon Sauveur! apprenez-moi donc à prier, non plus de moi-même, et selon les méthodes humaines, mais selon la méthode du Saint-Esprit. Que ce soit Lui qui m'anime, et qui demande en moi avec ces gémissements ineffables dont parle votre Apôtre' Ainsi soit-il!

DIEU SEUL NOUS ENSEIGNE A PRIER (Suite),

Nous voilà instruits sur la nature, les objets et les qualités de la prière. Il est question maintenant de rechercher quelles dispositions elle demande de notre part.

Cette recherche n'est pas difficile, et il est aisé de les tirer de ce qui a été dit précédemment.

Mais, pour en venir à quelque chose de plus particulier, et pour nous déterminer efficacement à entret dans les dispositions qui peuvent faciliter en nous la prière du Saint-Esprit, je commence par poser deux principes.

Le premier est que le salut, et toute l'économie de la perfection du chrétien, dépend de bien prier. Car, dans le cours ordinaire de la Providence, Dieu a attaché à la prière les grâces qui nous conduisent à la perfection. Nous les obtiendrons donc infailliblement si nous prions bien. Et comme de toutes les grâces, la plus précieuse est celle d'une constante fidélité, et que c'est aussi celle que le chrétien qui prie bien sollicite avec le plus d'instance, elle lui sera accordée avec les autres. Ainsi il recevra les grâces que Dieu lui a destinées; il en fera un bon usage; et de cette sorte il parviendra en priant

bien au degré de sainteté que Dieu attend de lui, et au degré de gloire et de béatitude qui y répond. Toute cette suite forme une chaîne dont Je premier anneau est la prière. Gela est indubitable. Si quelqu'un ne reçoit pas les grâces dont il a besoin, ou s'il en abuse, c'est qu'il s'est relâché dans l'exercice de la prière : l'affaiblissement de la vie chrétienne commence toujours par là. On peut recevoir d'ailleurs quelques légères blessures, faire quelques chutes; mais si l'on n'abandonne pas la prière, si l'on s'applique toujours à s'en bien acquitter, elle guérit tout, elle raccommode et répare tout. C'est un préservatif, ou un remède universel.

Le second principe est que la prière du chrétien est toujours bonne, lorsque le Saint-Esprit prie en lui; et qu'au contraire elle est plus ou moins défectueuse, à proportion qu'il y entre de l'humain. Je l'ai déjà dit : la prière est une action surnaturelle; il faut donc qu'elle soit produite par une cause surnaturelle, et plus cette cause agit librement, moins elle est gênée par les obstacles que l'homme lui oppose, plus aussi la prière est excellente. Cette cause surnaturelle n'est autre que le Saint-Esprit, qui, lorsqu'il nous fait prier, nous élève au-dessus de la faiblesse de notre nature, et qui, selon que notre volonté le seconde, fait en sorte que nous n'y mêlions rien d'imparfait. Si la prière est toute de lui, avec une simple coopération de notre part, elle est toute divine, et quoiqu'il s'y joigne presque toujours une sorte d'imperfection involontaire, cela n'empêche pas que le fond ne soit de lui, pa^ce que l'homme, avec la meilleure disposition du monde, prie d'une manière plus ou moins parfaite selon son état actuel.

De ces deux principes il résulte qu'il est pour nous de

la dernière importance que le Saint-Esprit soit tout à fait maître de notre prière, et que nous devons mettre tout en œuvre pour que cela soit.

Mais la chose dépend-elle de nous? Oui; elle en dépend. Le Saint-Esprit veut prier en vous; cela est évident, car il veut que vos prières soient bonnes, et elles ne peuvent l'être autrement. S'il ne le fait pas, ou absolument, ou avec toute la liberté qu'il souhaite, l'obstacle ne vient et ne peut venir que de vous. Concevez bien cela; et, si jusqu'ici vous n'y avez pas fait réflexion, pensez-y désormais sérieusement. Il ne tient qu'à vous que votre prière soit du Saint-Esprit, et qu'avec le temps elle soit même toute de lui, à mesure que vous lui laisserez prendre plus d'empire sur votre âme.

Que faut-il donc que je fasse pour cela? me demandez-vous. Car j'ai le plus grand désir de ne plus prier de moi-même; et je sens tout l'avantage qu'il y a d'être conduit dans cette action par le Saint-Esprit. Mais je ne ^is comment m'y prendre. Plus je mettrai de conlenbn dans ma prière; plus je ferai d'efforts, et plus ce sera moi qui prierai. Si je n'en fais aucun; et si j'attends que le Saint-Esprit commence, je tombe dans l'oisiveté, et je m'expose à l'illusion. D'ailleurs, autant qu'il me paraît, cette prière du Saint-Esprit est Voraison; elle est un don de Dieu, qu'il n'est pas en mon pouvoir de me procurer, et, de l'aveu de tous les spirituels, ce serait un abus très-dangereux, de vouloir entrer de moi-même dans la voie de l'oraison.

Écoutez la réponse à votre difficulté :

La prière faite en vous par le Saint-Esprit n'est pas seulement l'oraison proprement dite, mais encore la prière vocale, la méditation, les aspirations, la contem-

plation active. Je conviens pourtant que l'oraison est le fond de ces prières, quand nous sommes possèdes de TEsprit-Saint en les faisant. Je ne vous dis pas de vous jeter dans l'oraison, si vous ne vous y sentez pas appelé; en vain l'essayeriez-vous. La chose n'est pas en votre pouvoir avec la g^râce ordinaire. Tant que vous aurez de l'attrait pour la prière vocale, du goût et de la facilité pour la méditation, ne les quittez point, et ne tentez point de vous élever de vous-même à un état plus sublime; mais commencez toujours votre prière, et votre méditation, par une invocation au Saint-Esprit, qui parte véritablement du cœur. Reconnaissez que votre bouche peut bien proférer des paroles, mais que pour prier vous ne le pouvez pas, s'il ne donne le premier branle à votre âme. Reconnaissez de môme que vos considérations et vos affections ne sont pas une prière, s'il ne vous les suggère; et suppliez-le de mettre vos facultés en exercice. Après cela, priez et méditez paisiblement et sans effort; et demeurez toujours uni d'esprit et de cœur à Dieu, résistant à ce qui pourrait distraire voire attention. Voilà tout ce que vous avez à faire, et aussi tout ce que le Saint-Esprit veut de vous, pour que votre prière et votre méditation soient de lui.

Observez néanmoins un point capital. Si, lorsque vous méditez, ou que vous récitez des prières vocales, vous vous sentiez saisi plus fortement de la présence de Pieu; si vous goûtiez une certaine paix douce, et si vous étiez intérieurement invité au silence, ce serait une marque que le Saint-Esprit prend une possession spéciale de votre âme, et qu'il vous communique, comme par essai, et en passant, le don d'oraison. Alors, il faudrait vous taire, et suspendre l'exercice de vos faculté:?,

demeurant tranquille et passif sous l'opération du Saint- Esprit.

Car, lorsqu'il agit ainsi sensiblement, il ne faut en nulle manière troubler son action par la nôtre, mais s'y livrer, et la seconder par un très-simple consentement intérieur. Et, si cette action devenait plus longue { t plus fréquente, après avoir consulté quelque homme entendu dans les voies intérieures, vous seriez fondé à vous croire appelé à la véritable oraison et obligé à suivre cette vocation.

Voulez-vous savoir à présent ce qui peut vous disposer insensiblement au don d'oraison? Trois choses : l'humilité, la simplicité, la docilité.

Soyez constamment humble en tout ce qui appartient à la prière. Veuillez toujours y dépendre du Saint- Esprit; ne comptez point sur vos efforts, pour vous donner de la dévotion ; mais attendez tout de lui. Croyezvous indigne de ses faveurs; n'en concevez pas un désir trop empressé ; ne portez point envie aux âmes à qui il les accorde. Tenez- vous plutôt dans votre néant, soyez content d'y rester, comme à votre véritable place, et n'aspirez à rien de relevé.

J'aime mieux qu'avec l'humilité vous passiez toute la vie dans la prière vocale, que vous conceviez tant soit peu d'estime de vous-même, et vous vous préfériez aux autres, à cause de vos sublimes oraisons. La plupart des âmes que Dieu a tirées de la voie ordinaire ne désiraient pas cette grâce, n'y pensaient pas, ne savaient pas même en quoi elle consiste; mais elles étaient humbles. Leur premier sentiment a été d'être étonnées que Dieu eût daigné jeter un regard sur elles; Dieu luimême, en les appelant à ce commerce familier avec lui,

s'est principalement proposé de les consommer dan l'humilité, et si elles n'eussent pas répondu à ses des seins, elles seraient tombées plus bas qu'elles n'étaient auparavant.

Soyez simple dans votre piété. Ne vous appuyez pas sur votre esprit, ni sur la subtilité et la profondeur de vos raisonnements. La solide piété n'est pas dans les pensées, mais dans les affections. Ne vous servez point non plus de tant de livres, de tant d'exercices et de méthodes. Cherchez dans votre cœur ce que vous voulez dire à Dieu, et dites-le bonnement, sans trop vous embarrasser des termes ; il est absurde, de vouloir être éloquent en lui parlant, et de s'attacher aux prières bien composées, en laissant celles qui sont plus naturelles.

La simplicité est le vrai caractère de toute prière, et rien ne plaît davantage à Dieu. Il ne veut pas tant d'apprêts dans son service; on a tout gâté depuis qu'on a réduit la dévotion en art, et qu'on y a mis tant d'arrangement. Après tout, il en faut toujours revenir au Saint-Esprit; lui seul enseigne la vraie manière de converser avec Dieu, et nous voyons que, lorsqu'il s'empare d'une âme, la première chose qu'il fait est de la retirer de toutes les méthodes qui viennent des hommes.

On attache un grand fruit à entendre la messe, à se confesser, à communier suivant certains exercices marqués dans les livres. Je croirai toujours que s'y accoutumer au point de ne pouvoir s'en passer, c'est se causer un préjudice considérable, en ce que, comptant sur ce secours, on ne songe point à rien tirer de son cœur, ni à recourir au Saint-Esprit, quoique la vraie

prière se forme par le concours de l'un et de l'autre. Je voudrais donc qu'on essayât peu à peu de prier sans livres, dût-on être un peu sec et embarrassé de sa personne pendant quelque temps; qu'on demandât avec confiance à Jésus-Christ les pensées et les sentiments dont il veut que nous nous occupions durant son saint Sacrifice; qu'on se recommandât au Saint-Esprit pour les dispositions nécessaires à une bonne confession ; que pour la communion surtout on se livrât entièrement à Notre-Seigneur, et qu'on se reposât sur lui du soin de la préparation et de l'action de grâces. Oh! que Ton ferait beaucoup en ne faisant rien de soi-même, et en engageant ainsi Dieu à tout faire en nous! Je suis assuré qu'on s'en trouverait mieux; et j'en ai fait plus d'une fois l'expérience.

Ainsi en usaient les premiers chrétiens, qui s'entendaient mieux que nous en dévoîion, et qui recevaient le corps de Jésus-Christ avec plus de ferveur et de profit spirituel. Une foule d'âmes simples et droites, très-aisées à reconnaître, sont toutes mûres pour l'oraison; elles n'attendent qu'un directeur qui les y introduise, et les soulage de la multiplicité de leurs pratiques, qu'elles n'osent quitter d'elles-mêmes. Mais, pour discerner ces âmes, il faudrait avoir l'esprit de Dieu, et être soi-même dans la voie de l'oraison.

Enfin soyez docile aux mouvements du Saint-Esprit. Pour cela, étudiez sans curiosité, mais avec attention, ce qui se passe dans votre cœur, et, quand vous sentez que la grâce y agit, correspondez fidèlement à son action. L'Esprit souffle où il veut^ ; mais, lorscju'il souffle, il ne

• Jean, m, 8.

faut pas que l'âme lui oppose la moindre résisUnce ; son devoir est de se laisser emporter où il la pousse; la fidélité habituelle à la grâce est la disposition la plus prochaine et la plus sûre à l'oraison.

Ceci va plus loin qu'on ne pense. Car il ne faut pas s'imaginer que le Saint-Esprit viendra ennous au moment précis de la prière, si dans les autres temps de la journée nous ne l'écoutons pas, si nous le rebutons et le contristons. On ne l'écoute pas, on ne peut pas même l'entendre, lorsqu'on est dissipé; et quiconque est dissipé hors de la prière, le sera aussi en ce moment-là, quelque effort qu'il fasse pour ne l'être pas. La bonne prière suppose un recueillement précédent; et le recueillement est à son tour le fruit de la bonne prière. On rebute et l'on contriste l'Esprit-Saint, lorsqu'on ne suit pas les avertissements qu'il donne, ou que l'on ne prend point garde à certaines vues qu'il propose. Il ne manque pas d'abord d'en faire des reproches au temps de la prière ; mais, s'ils sont sans effet, il se retire et nous laisse prier seuls.

Presque toujours ce qui ferme à un grand nombre d'âmes l'entrée de l'oraison, c'est un point unique que Dieu leur demande, et qu'elles lui refusent. On tergiverse longtemps; on promet, l'on ne tient pas; à la fin on s'obstine; puis on s'étourdit et l'on tâche de se faire accroire qu'on n'est point coupable et qu'il n'a pas tenu à nous d'être intérieur. Amour-propre, que tu es ingénieux à te tromper! Mais tu n'en imposes pas à la conscience. Qui que vous soyez, vous, que ceci regarde, à qui Dieu parle au cœur et dit : Oui, tu n'as pas voulu me sacrifier telle chose, te surmonter sur tel défaut, renoncer à telle habitude, et c'est ce qui t'a privé d'un si grand biepj reconnaissez de bonoe foi votre faute, il

est encore temps de la réparer ; contentez Dieu, et vous serez content vous-mêmes.

Je ne sais s'il est beaucoup d'âmes humbles, simples et dociles, qui, tombant à un certain âge entre les mains d'un directeur habile, ne parviennent pas à faire oraison. Mais je sais que les âmes de ce caractère sont les seules que Dieu gratifie d'un tel don, ou, du moins, qui ont le bonheur de le conserver.

Remarquez que tout se tient dans la vie chrétienne, et que, si vous en détachez une partie, l'édifice croule. Vous voulez être au Saint-Esprit durant la prière, et le reste du temps être à vous; c'est une chimère. Ou ce divin Esprit gouvernera toutes vos actions, ou il cessera de présider à votre prière. Vous voulez qu'il vous possède, mais seulement par intervalles ; qu'il vienne à vous, et qu'il vous quitte à votre volonté. Gela ne se peut; il ne veut pas dépendre de vous, mais il prétend que vous dépendiez de lui. S'il commence une fois à prier en vous, son intention est d'y prier sans interruption, et de tenir votre cœur dans un état permanent d'union avec Dieu; il vous assujettira à un recueillement habituel, et, si vous persistez à sortir de ce recueillement, il vous punira en s'éloignant de vous au temps de l'oraison; il exigera de vous une constante fidélité à toutes ses inspirations, et, si vous vous en écartez, après vous l'avoir reproché sans succès, il finira par vous quitter aux moments où vous êtes plus jaloux de le retenir. Et en cela vous n'avez point à vous plaindre de lui. Car que se propose-t-il, lorsqu'il veut bien prier en vous, et que devez-vous vous proposer vous-même? Est-ce seulement de passer délicieusement quelques instants avec Dieu? Non, sans doute; c'est d'obtenir les

Uh L'ECOLE DE JESUS-CHRIST.

grâces nécessaires pour sanctifier toutes les actions de la journée. Mais comment les sanctifierez-vous, si vous n'avez pas toujours l'Esprit de Dieu présent, s'il n'agit pas toujours sur votre cœur, si vous ne vous tenez pas recueilli, attentif et docile à ses impressions? Dès qu'au sortir de la prière, vous vous retirez de sa direction, et revenez à votre propre esprit, vous voilà dissipé, livré aux pensées inutiles ou même mauvaises, en proie à la faiblesse, à la malignité de votre nature, exposé à la séduction du monde, et aux pièges du tentateur.

Examinez donc, sous les yeux de Dieu, si vous êtes dans cette disposition d'humilité, de simplicité et de docilité, si vous désirez sincèrement l'avoir, et si vous travaillez à l'acquérir. Si cela est, vous avez tout sujet d'espérer que Dieu vous favorisera du don d'oraison.

Pourquoi en effet ce don, que Dieu voudrait rendre commun, est-il si rare? C'est uniquement notre faute. Au lieu de le désirer, on l'appréhende; au lieu de s'y préparer, on fait volontairement, et souvent par système, tout ce qu'il faut pour ne le jamais recevoir. Et pour quelle raison le craint- on? C'est qu'on veut toujours être à soi jusqu'à un certain point, et ne jamais appartenir tout à fait au Saint-Esprit. Sa direction mènerait trop loin, engagerait trop avant; on n'a pas renoncé positivement à la sainteté, mais on veut être saint à sa mesure, et non à celle de Dieu.

Je mets ici le doigt sur la disposition profonde de la plupart des âmes qui font profession de piété. On se la dissimule soigneusement, parce qu'elle est mauvaise; mais, au vrai, c'est cela, et cela seul qui arrête l'opération du Saint-Esprit, et qui l'empêche de prier en nous. On allègue toute autre cause; et sur quoi ne se rejette-t-on pas? Mauvaise foi avec soi-même et avec

les autres. Ilien de ce que Dieu a mis en nous, nul état non plus, nulle profession, nul emploi qui est dans l'ordre de la Providence, n'est un obstacle invincible à la communication et à l'exercice du don d'oraison. La jeunesse y est propre comme l'âge plus avancé, la maladie comme la santé; tout ce qui nous laisse le libre usage de la raison, laisse aussi à Dieu le libre usage de sa grâce ; et il ne tient qu'à nous d'en user, quand elle nous est offerte.

0 mon Sauveur! je vous dis de nouveau avec plus d'instance que jamais : Enseignez-moi à prier; mettez en moi les dispositions éloignées et prochaines à la prière du Saint-Esprit. Rendez-moi humble, simple et docile; et que je fasse tout ce qui est en mon pouvoir pour le devenir ! Que sera-ce que ma prière, si l'Esprit-Saint ne prie pas avec moi? Et si mes prières ne sont pas bonnes, quelle sera ma vie? Si elle n'est pas criminelle, elle sera toujours en danger de l'être, du moins toujours remplie de défauts et sujette à une foule de menus péchés.

Venez, divin Esprit! venez habiter et opérer en moi. Prenez possession de mon entendement et de ma volonté ; présidez à leur action, non-seulement au moment de la prière, mais en tout temps. Je ne puis glorifier Dieu, ni me sanctifier que par vous. Ainsi soit-il!

DIEU SEUL NOUS ENSEIGNE A PRIER {Suite).

Saint Paul écrivant aux Galates leur dit : Parce que vous êtes les enfants, vous distinguant des Juifs, qui

étaient les esclaves, Dieu a envoyé dans vos cœurs l'Esprit de son fils, qui crie : Père ! Père * !

Vous le voyez : le chrétien est un enfant qui prie son Père. La Trinité concourt à former sa prière; le Père et le Fils envoient leur Esprit dans son cœur, et, si la prière est attribuée spécialement au Saint-Esprit, c'est qu'il est amour, et que la prière d'un enfant à son Père doit être inspirée par l'amour.

Le même Apôtre écrit aux Romains : L'Esprit aide notre faiblesse dans la prière. Car nous ne savons pas demander ce qu'il faut, de la manière dont il le faut; mais l'Esprit demande lui-même par des gémissements inexplicables, et celui qui sonde les cœurs sait bien quels sont les désirs de l'Esprit qui ne demande pour les Saints, c'est-à-dire pour les chrétiens, que ce qui est selon Dieu *.

Ces deux passages de l'Apôtre contiennent le fond de la doctrine que j'ai expliquée sur la prière, comme il me serait aisé de le montrer. Mais, pour en venir à ce qui me reste à dire, je n'insiste ici que sur ces mots : Nous ne savons pas demajider ce qu'il nous faut, de la manière qu'il le faut; et sur ceux-ci : L'Esprit ne demande pour les Saints que ce qui est selon Dieu. Ces paroles ont un rapport direct à V application de la prière à nos besoins spirituels et temporels, qui est le dernier article que j'ai à traiter, et sur lequel l'enseigfnement du Sauveur nous est le plus nécessaire.

En effet, comme presque toutes nos prières se réduisent à des demandes, il nous importe extrêmement de

1 Galat., IV, 6.

2 liom., vni, 26, 27.

faire à Dieu des demandes telles qu'il soit de son intérêt et du nôtre de les exaucer. Car il ne peut exaucer ce qui nuirait, ou môme ce qui serait inutile à sa gloire et à notre salut, et il n'est pas permis à un chrétien de souhaiter d'être exaucé en de pareilles choses.

Or, l'Apôtre déclare nettement que nous ignorons ce qu'il est à propos de demander tant au temporel qu'au spirituel, soit pour nous, soit pour les personnes qui nous intéressent. Nous savons hien en général que Dieu met sa gloire à être connu, aimé et servi de ses créatures; mais quel est sur cela l'ordre de ses desseins, et comment a-t-il résolu de se glorifier dans les circonstances particulières des lieux, des temps et des personnes, c'est un secret qu'il s'est réservé. De même nous sommes instruits en général de ce qui peut servir ou nuire à notre salut, mais nous ignorons quel est, par rapport à cet ohjet, l'arrangement de la Providence, par quels moyens et de quelle manière il s'opérera, et si telle ou telle situation temporelle ou spirituelle y est favorahle ou contraire.

Cependant nos prières roulent presque toujours sur des ohjets particuliers, c'est-à-dire sur ceux pour lesquels nous sommes incertains de ce qui est vraiment de l'intérêt de Dieu et du nôtre.

A l'égard du temporel, nous demandons d'être délivrés de telle nécessité, de telle maladie ou infirmité; d'exécuter tel dessein; que telle affaire réussisse; que telle personne vive. Mais y va-t-il de la gloire de Dieu? y va-t-il du bien de notre âme? Nous sommes là-dessus dans une entière ignorance; et c'est à quoi l'on ne fait pas assez réflexion quand on prie. Car cette seule pensée : Est-ce que je sais si Dieu en sera glorifié? Est-ce que je sais si c'est mon avantage spirituel, ou

celui du prochain? cette pensée, dis-je, suspendrait souvent nos prières, et nous déterminerait à laisser la chose entre les mains de Dieu.

Nous envisageons tout par rapport au présent, notre vue ne s'étend pas plus loin, et, par conséquent souvent, il nous semble que nos prières sont bonnes dans leur objet. Mais Dieu, qui pénètre dans l'avenir, voit les suites de notre demande et en juge autrement que nous. Par exemple, il paraît naturel à une mère de désirer que son enfant vive, et d'importuner le Ciel au premier accident qui le menace. Mais Dieu sait qu'il se perdra, s'il vit, et il assure son bonheur éternel en le tirant de ce monde. On demande avec instance la santé, se promettant d'en faire un bon usage; mais Dieu prévoit qu'on en abuserait pour l'offenser. On prie pour le succès d'une grande entreprise, pour le gain d'un procès considérable, qui nous procurerait de l'aisance, faciliterait l'établissement de nos enfants, nous mettrait à même de faire des bonnes œuvres; mais Dieu voit que si l'on devenait plus riche, les richesses seraient pour nous une source de péchés, et une occasion de damnation.

Les exemples de cette nature sont infinis, et rien, dans tous les cas, ne peut nous répondre du bon et du mauvais effet de nos prières, si elles étaient exaucées. Nous n'en prions pas moins avec une inquiétude, une ardeur et une assiduité qui prouvent que, dans nos motifs, il entre quelque autre chose que la gloire de Dieu et le bien de notre âme. Car nos prières sont moins importunes, moins pressantes et moins inquiètes, lorsqu'elles n'ont pour but que ces deux objets.

Je ne relève pas ici ce qu'il y a d'inconvenant et d'irréligieux à prétendre que Dieu favorise des passions et nos vues purement humaines, comme s'il devait

accommoder sa Providence à notre cupidité et à nos projets, et qu'au contraire notre premier devoir ne fût pas de consulter sa Providence, et d'y soumettre d'avance nos volontés et nos désirs.

Nous ne sommes pas moins exposés à nous tromper dans les choses spirituelles. Ce que nous jugeons glorieux pour Dieu et utile pour notre avancement n'est souvent ni l'un ni l'autre, et j'en pourrais citer mille traits.

Vous demandez, par exemple, à Dieu, de vous rendre ce confesseur qu'il vous a ôté ; et il l'a fait pour votre Lien; il nuisait à votre progrès spirituel, et vous ne vous en doutiez pas, parce qu'il flattait adroitement votre amour-propre. Dieu veut vous adresser à un autre dont cet amour-propre s'accommoderait moins, et qui vous avancera dans la solide vertu. Vous le priez de vous accorder certaines grâces, qu'il a faites à d'autres : de vous donner le courage de pratiquer les mêmes austérités, de vous élever au même degré d'oraison; mais ces grâces qui en ont sanctifié d'autres ne vous conviendraient pas, et elles n'entrent pas dans le plan de votre perfection Dieu vous a appelé à une vie commune; ces grâces extraordinaires, ces macérations, ces oraisons sublimes, vous exposeraient à l'orgueil, et vous y succomberiez. Vous priez Dieu de vous affranchir de telles tentations qui vous tourmentent, et vous mettent dans un danger continuel de l'offenser; il vous semble que vous le serviriez mieux, si vous étiez tranquille de ce côté -là. Dieu, au contraire, voit que ces tentations sont nécessaires pour vous entretenir dans l'humilité, dans l'esprit de prière, dans la confiance en lui; il vous répond intérieurement comme à Paul : Ma grâce te suffit, car ma H 4

puissance se montre davantage dans ta faiblesse ^ .

Vous, homme d'église, vous le priez de tirer parti de vos talents pour sa gloire ; vous lui demandez d'annoncer sa parole avec succès, d'écrire pour la défense de la religion, ou pour l'accroissement de la piété, de travailler à la conversion des hérétiques et des infidèles; et Dieu vous a destiné à des emplois ohscurs, à l'instruction des pauvres, au ministère d'une paroisse de campagne, à la direction d'une communauté religieuse, où vous le glorifierez selon ses vues, et d'une manière moins brillante, mais plus sûre pour vous.

Dans combien de méprises ne nous fait pas tomber à ce sujet une piété mal entendue, un zèle qui n'est pas selon la science! On s'épuise en désirs, en vœux, et en demandes qui ne sont pas dans l'ordre de Dieu, et où il nous serait dangereux d'être exaucés. Tout cela vient de ce que nous ne connaissons ni ses desseins particuliers sur nous, ni le genre de sainteté où il nous appelle, ni Téconomie de ses grâces, ni le fond intime de nos dispositions, ni nos véritables besoins spirituels. Gomment, dans une telle ignorance, nos prières ne seraient-elles pas déplacées, indiscrètes, téméraires, contraires au but que nous devons nous proposer?

Mais quelle règle avons-nous donc à suivre?

Faut-il simplement abandonner à Dieu toutes nos affaires et nos nécessités temporelles et spirituelles, et ne nous permettre que des demandes générales sur ces objets?

Je crois que jusqu'à un certain point, et absolument parlant, ce serait le mieux de se tenir dans cette généra-

' H Cor., XII, î).

lité. Les maîtres de la vie spirituelle donnent communément ce conseil qui est assez suivi des personnes intérieures. Néanmoins, comme il est cerfain que Dieu presse quelquefois les âmes de prier pour des ol)jets particuliers, je pense que lorsqu'on a lieu de croire que c'est son esprit qui nous pousse, voici dans quelles dispositions il faut se meltre à l'égard des objets spirituels et temporefs, quand nous n'avons aucune assurance morale de l'intention de Dieu.

La première chose qu'on doit faire, est de subordonner sincèrement dans son esprit et dans son cœur ces sortes de demandes à la gloire de Dieu et à notre salut, ou à celui des personnes pour qui l'on prie. Ce sont là deux points fixes, dont il ne faut jamais s'écarter en quelque prière que ce soit. Ainsi, elle doit toujours être conçue de cette manière, expresse ou sous-entendue : Seicjneur, si ma demande est ce quil y a de pltis glorieux pour votiSf et de plus avantageux pour mon âme, je vous prie de me l'accorder. Ou, ce qui revient au même : Seigneiir, dans cette demande, je nai d' autre intention que de me conformer et de me soumettre à votre adorable volonté'. Je ne vous la fais qu'e?i supposant qu elle vous est agréable; autrement, n'y ayez aucun égard, et ôtez sa pensée de mon esprit.

La seconde chose est de s'établir soi-même dans une espèce d'équilibre, et dans l'indifférence sur le succès de sa demande; d'être également content que Dieu l'accorde, ou qu'il la refuse. Gela doit être ainsi, puisque, ne connaissant pas sa volonté, dont nous ne serons instruits que par l'événement, nous ne devons pas d'avance pencher plus d'un côté que de l'autre.

La troisième chose est de ne pas témoigner tant

d'intérêt, tant de chaleur, tant d'empressement dans les prières de cette nature. Nous avons en effet tout sujet de douter que ce soit TEsprit-Saint qui nous fasse prier, lorsque notre âme n'est pas tout à fait paisible et résignée à ce qu'il plaira à Dieu d'ordonner. C'est une observation essentielle que l'âme ne sort jamais de sa paix, quand elle prie par l'Esprit de Dieu ; sa prière, quelque ardente qu'elle soit, n'est point inquiète. Si le trouble l'accompagne, si elle est d'une vivacité trop empressée, c'est un signe infaillible que nous y mêlons du nôtre, ou même qu'elle est tout entière de nous.

En observant ces trois conditions, on peut prier en sûreté pour toute espèce de besoin temporel ou spirituel ; on n'aura pas à craindre de déplaire à Dieu, et, quelle que soit l'issue, on sera toujours dans l'ordre de sa suprême volonté. Il est très-rare qu'elles se rencontrent dans les prières des chrétiens sujets au propre esprit, et tous le sont plus ou moins, à l'exception des chrétiens vraiment intérieurs. Pour ceux-ci, l'Esprit de Dieu qui les possède, les élève au-dessus de toute vue personnelle, dans les prières qu'ils font> soit pour eux, soit pour d'autres; c'est toujours Dieu, sa gloire et son bon plaisir qu'ils envisagent comme leur fin. Sur l'objet de leur demande, ils n'ont point d'autre volonté que la sienne; ils sont dans une sainte indifférence sur la réussite, et, soit pendant leur prière, soit après, leur r. me est dans un paifait repos. Aussi sont-ils presque toujours exaucés, parce que, comme dit l'Apôtre, Celui qui sonde les cœurs ne voit, dans les leurs, que des désirs conçus et exprimés par i Esprit j qui ne demande pour les saints que ce qui est selon Dieu.

Non-seulement nous ignorons les choses qu'il faut

demander, mais nous ignorons aussi en quel temps et de quelle manière il est plus à propos qu'elles nous soient accordées.

Tout est réglé avec une sagesse souveraine dans le conseil de Dieu. L'effet qu'il a résolu que tel événement, telle grâce produise en nous, dépend d'un certaia moment précis, où il prévoit que notre cœur sera dans la disposition convenable.

Avant ce moment, ce serait trop tôt; après, ce serait trop tard. Ce qui vous est utile aujourd'hui ne l'eût pas été hier, et ne le sera plus demain.

Cependant, il nous est assez ordinaire de prescrire à Dieu un temps, et de nous décourager ou de nous dépiter, sî dans cet intervalle nous ne sommes pas exaucés. Quel orgueil! Quel aveuglement! Q^iii êtes-voiis donc pour tenter le Seigneur? pourraiL-on nous dire avec Judith. Vous avez fixé un terme à ses miséricordes, et vous lui avez marqué un jour à voire fantaisie '.

L'impatience de l'homme est extrême, elle ne souffre point de délai; et plus la chose qu'il demande lui paraît honne, plus il se croit en droit d'exiger qu'elle se fasse au plus tôt. Je suppose par exemple qu'on prie pour la conversion de quelqu'un à qui l'on s'intéresse, ou dont le retour à Dieu importe beaucoup à l'Eglise ou à TEtat. Commece que l'on demande est bon en soi, ou voudrait qu'il s'accomplîttout de suite : l'imagination s'échauffe, les désirs s'allument, on presse Dieu avec une violence extrême, et l'on s'irrite de ses retardemeuts. Mais Dieu, qui voit d'ailleurs avec plaisir nos bonnes intentions, n'en reste pas moins tranquille; il a ses raisons pour dilférer, nous devons le supposer et savoir attendre ses moments

' Judiihy vni, 11, 13.

avec patience. Souvent, c'est pour nous donner mieux, et pour notre propre bien, qu'il nous fait prier longtemps.

Monique sollicita durant quinze ans, avec autant de persévérance que d'ardeur et de confiance, la conversion d'Augustin, i^^lle ne demandait autre chose, sinon qu^il reçût le baptême, et abjurât le manichéisme. Mais Dieu se proposait d'en faire un saint évêque et la plus brillante lumière de son Église. Si cette sainte veuve était entrée dans le secret de Dieu, elle eût vu qu'il devait faire entrer à la sanctification de ce cher fils même les erreurs absurdes où ce beau génie s'égara, même la peine extrême qu'il eut à s'arracher aux plaisirs des sens, dont il était esclave. Augustin, dans la recherche de la vérité et dans les questions profondes qu'il eut à traiter, se défia d'aulant plus de son propre esprit que ses égarements avaient été plus pitoyables, et il soutint avec d'aulant plus de force la cause de la grâce, qu'il savait par une intime conviction qu'elle avait tout fait ,en lui. Je le répète : Si Monique eût été instruite des grands desseins de Dieu sur son fils, elle les eût adorés, et elle eût prié avec encore plus de patience et de soumission. Il n'est pas douteux non plus que ces prières si ferventes et si constantes, qu'elle était sans contredit inspirée de faire, n'aient infiniment contribuée la sanctifier.

Apprenez de là à prier pour ainsi dire à l'aveugle, à ne jamais marquer de temps à Dieu, à ne point vous désister, vousfît-il attendre aussi longtemps que Monique, et à croire que s'il diffère de vous exaucer, c'est toujours pour un plus grand bien.

Gardoz-vous aussi d'arranger dans votre imagination la manière dont vous jugez plus à propos que la chose

s'exécute, et de tracer en quelque sorte à Dieu le plan qu'il doit suivre. Qui êles-voiis donc, vous dirai-je encore ici, pour prétendre assujettir le Seigneur à vos idées? Priez-le pour la chose même, puisqu'il vous l'inspire, et laissez-lui le soin de la manière, sans vous en mettre en peine. Depuis que l'impiété a commencé de régner en France, Dieu a suscité dans toute l'étendue de ce royaume quantité de bonnes âmes qui n'ont cessé de lui faire les plus vives instances, tantôt pour un objet, et tantôt pour un autre. Leurs prières ont été inutiles en apparence, parce qu'on y déterminait à Dieu ce qu'on désirait qu'il fît; tout a été de mal en pis; plus on redoublait les supplications, et plus les coups étaient atterrants ; le ciel a paru de connivence avec l'enfer; jamais complot ourdi par la malice des homme» n'a eu un succès si complet; nous avons vu enfin la religion et la monarchie réduites aux dernières extrémités. Combien de reproches Dieu n'a-t-il pas eu à essuyer de la part des fidèles étonnés? S'il n'avait pas laissé détruire Cft Ordre religieux! s'il avait plutôt chassé tel homme de son poste! conservé la vie à tel prince! Les choses n'en seraient pas venues là. Il me semble que j'entends Bîarlhe et Marie en pleurs, qui disent au Sauveur : Seigneur, si vous eussiez été ici, notre frère ne serait pas mort! Elles ignoraient qu'il l'avait laissé mourir à dessein, pour le ressusciter après quatre jours par le plus éclatant de tous ses miracles. Les saintes âmes dont je parle ne savaient pas non plus par quels grands coups de sa puissance Dieu voulait retirer ce royaume de l'abîme, signalant à la fois sa justice et sa miséricorde, et que, pour agir seul, pour se glorifier par lui-même devant ces nouveaux Pharaons, il a, pour ainsi dire, ôté à sa Providence ses ressources ordinaires.

Accoulumons-nous donc à ne point prier selon nos vues et selon nos désirs, dans les calamités publiques, soit de l'Église, soit de l'État, dans nos affaires particulières, pour \j temporel, comme pour le spirituel. Mais, puisque c'est l'Esprit qui doit dicter nos prières, et que Dieu n'en exauce pas d'autres, supplions ce divin Esprit de demander en nous pour le bien g^ënéral et particulier, pour nous et pour les autres, ce qu'il sait nous être nécessaire ou utile, tant pour la chose elle-même, que pour le temps et la manière de l'obtenir. C'est l'unique moyen qui puisse glorifier Dieu, nous sanctifier, et faire tout réussir au delà de nos souhaits.

Seigneur! après tant de leçons, si vraies et si instructives, ce sera ma faute, si désormais je ne prie pas bien.

Je vois ce que j'ai à faire pour cela. Il faut que je devienne intérieur, que je me livre en tout et pour toujours à la direction de votre grâce. Il faut que je ne porte que votre Esprit à la prière ; si le mien m'y accompagne, il gâtera tout... Mais votre Esprit me dirigera-t-il constamment dans la prière, s'il ne me dirige dans le reste de ma conduite? Cela est impossible. Je conçois mieux que jamais qu'apprendre à prier, c'est apprendre à se sanctifier; et l'on ne devient saint que par un renoncement absolu à ses propres mouvements, pour suivre le mouvement et les idées du Saint-Esprit.

C'en est donc fait : je ne veux plus être à moi; je veux passer sous le domaine de la grâce ; qu'elle seule m'enseigne à prier, à bien vivre et à bien mourir. Ainsi soit-iU

TRENTE-CINQUIÈME LIiÇON

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